‹ Les Guérin de Tencin, 1520-1758Chapitre 142 sur 241 · Arch. liât. Dossier de l'enquête du Châtelet. Y · texte numérisé non relu

Arch. liât. Dossier de l'enquête du Châtelet. Y

« Je déclare que je veux vivre et mourir dans la foi catholique, apostolique et romaine dans laquelle je persévère jusqu'au dernier moment de ma vie. J'ai le cœur pénétré de la plus vive douleur en voyant que mon bien suffit à peine pour payer mes dettes. J'ai perdu plus de 500 000 livres dans le cours de l'année 1724, et depuis ce temps j'ai vécu dans la plus grande économie, me privant même du nécessaire pour tâcher de payer mes dettes. J'ai réglé enfin ce qu'exigeait de moi la probité. J'en prends à témoins, ceux avec lesquels j'ai vécu. Je déclare que M. Cottin m'a crédité de 80 000 livres reçues du S' Saint-Mars, sans que le S"" Saint-Mars l'ait approuvé en aucun temps ; ainsi leS'"Gottin n'est pas débiteur du S'" Saint-Mars de cette partie. C'est un témoignage (jue j'ai cru devoir rendre à la vérité.

«MmeTencin (sic) a à moi présentement entre les mains le certificat de dix actions prises par le S"" Chabert pour mon compte ainsi qu'il le déclarera. Outre cela, elle a un transport d'un contrat de 50 000 livres que j'ai acquis sur l'ile de Ré du S'' Poucet et mis sou5 son nom. Le S'" Jourdin, qui a passé le contrat, a fait passer la contre-lettre à mon profit ; elle a encore un contrat de 45 000 livres, ou du moins une obligation passée par le S"^ Masseau à mon profit dont je lui ai fait un transport simulé sur l'heure. M. Chèvre, qui a fait passer le transport, a fait passer la contre-lettre; l'un et l'autre le déclareront.

« Je lui ai remis le tout entre les mains, aussi bien qu'un billet de 40 000 livres dont je n'ai reçu aucune valeur, parce que le dépôt, me disait-elle, la rendait sûre de moi. Elle est coutumière du fait. On trouvera dans mes papiers une protestation contre un billet de 20 000 livres quelle m'a fait faire et qui a été remis par elle-même au S"" Cottin. Je joins au testament une lettre qu'elle écrivit au S' Cottin dans une querelle que j'ai eue avec elle, qui prouve ledit commerce que j'ai eu avec elle. Quand j'ai voulu retirer mes effets, j'ai trouvé une scélérate qui m'a dit qu'elle ne me rendrait rien que je ne lui payasse un billet de 40 000 livres,

que c'était le moindre paiement qu'elle pût recevoir pour avoir couché avec moi. Cette misérable est si monstrueuse que le souvenir m'en fait frémir. — Mépris publics, noirceurs, cruautés, tout cela est trop faible pour exprimer la moitié de ce que j'ai essuyé, mais la grande haine est venue de ce que je l'ai prise, il y a un an, faisant infidélité avec Fontenelle son vieil amant et de ce que j'ai découvert depuis qu'elle avait un commerce avec son neveu d'Argental comme avec moi.

« Cette infâme a couché avec moi pendant quatre ans au vu et au su de tous ses domestiques, d'une partie de ses parents et de ses amis; et après cela elle n'a pas eu honte de me traiter publiquement comme un valet et par ses friponneries m'a mis hors d'état de payer mes dettes, sans jamais s'être souvenue un instant qu'elle seule avait causé ma ruine pour m'avoir lié malgré moi à des fripons, avec lesquels pourtant elle ne s'est jamais entendue, comme on l'en a soupçonnée'. Je finis en réclamant la justice de Mgr Le Duc, celle de M. Le Garde des Sceaux. Ils ne doivent pas souffrir que cette malheureuse continue davantage sa vie infâme. Elle est entrée religieuse au couvent de Montfleury, près Grenoble. Ils doivent l'obliger d'y retourner pour y faire pénitence de ses péchés.

« Les déclarations que j'ai faites par le présent testament mont paru nécessaires pour l'intérêt de mes créanciers. Je prends Dieu à témoin qu'elles sont dans l'exacte vérité et que la passion ne m'a rien fait changer ni ajouter.

« Fait à Paris, le 18 février 172G.

« Signé : de la Fresnaye »

On juge quelle aubaine pour les colporteurs do nouvelles fut la connaissance d'un pareil docunKMit, bientôt renforcé par l'arrestation de Mme de Tencin. D'abord on n'eut que

1. L'incohérence de La Fresnaye est llagranle, puisqu'il défond en mémo temps qn'il accuse.

de vagues échos de ce fameux testament, et comme le public ignorait les détails réels de l'enquête du Grand Conseil, chacun interpréta les bruits on circulation selon ses sympathies. Le Parlement s'en donna à cœur joie contre les Tencin, et pendant ([uelqucs jours on consentit à croire dans certains milieux que la « défro(juée » pouvait bien avoir « suicidé » La Fresnaye ^ On connut alors quelques phrases du testament, verbalement transmises, et bientôt la pièce complète circula de mains en mains. Son incohérence et sa brutalité devaient constituer les meilleurs arguments en faveur de Mme de Tencin. Mais comme on gardait celle-ci sous les verrous, le public s'attendait toujours à de nouvelles révélations.

Une lettre du 8 avril, dictée par M. d'Embrun au chevalier de Tencin, avait renseigné le Président sur le suicide de La Fresnaye ".

Le 13, un laconique billet de l'archevêque, tracé d'une main dont le tremblement est révélé par l'écriture, avertit M. de Tencin de l'arrestation de sa sœur.

« Un malheur ne vient pas sans l'autre, mon cher frère. Ma sœur fut conduite hier à minuit, prisonnière au Grand Châtelet en vertu d'un décret du lieutenant criminel. Il paraît qu'il y a de la pique entre le Grand Conseil et le Châtelet. Je n'ai pas la force de vous en dire davantage.

« L'Archevêque d'Embrun.

« Il faudrait vous mettre en état de partir suivant les première nouvelles ''. »

Cependant l'opinion publique était fort agitée. L'affaire La Fresnaye devenait l'objet principal de toutes les conversations, de toutes les correspondances.

1. « 11 y a dos gens qui prclendent qu'il a été tué du pistolet dont il voulait tuer la dame. » (Mathieu Marais au président Bouhier, 12 avril 1726).

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