‹ Les Guérin de Tencin, 1520-1758Chapitre 144 sur 241 · Bibl. nat. mss Glairambault, 1089. f" 14'.t · texte numérisé non relu

Bibl. nat. mss Glairambault, 1089. f" 14'.t

L'AFFAIRE LA PRKSNAYi: 245

VOUS ai payé ; mon impuissance vient de votre sœur. Après avoir été en commerce d'amour pendanttrois ans aux yeux de ses domestiques et des vôtres, elle s'est emparée de tout mon bien. Abusant de la facilité que j'ai eue de le mettre sous son nom, elle m'a mis dans la cruelle nécessité de périr. Si vous voulez éviter la punition de Dieu, renvoyez-là dans son couvent d'où elle n'est pas assurément sortie canoniquement. Je suis, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur.

« DE LA FrESNAYE »

Si ces lignes contenaient encore une suprême injure contre la femme, elles devenaient en revanche un brevet d'innocence pour la prévenue. Quel homme peut être en effet aussi certain de sa fin, s'il n'a l'intention de se donner lui-même la mort? La Fresnaye s'était donc bien suicidé.

Mais c'était affaire à présent entre le Grand Conseil et le Châtelet. Ce dernier tenait les objets principaux du conflit : Mme de Tencin vivante et La Fresnaye mort, qu'on avait fait exhumer. Sous aucun prétexte le lieutenant criminel ne s'en serait dessaisi. C'eût été reconnaître sa faiblesse et s'humilier devant le Grand Conseil. Pourtant Mme de Tencin obtint d'être transférée à la Bastille et d'y faire venir sa femme de chambre pour la soigner. Car elle était réellement malade, et il est certain que sans la querelle juridique entre les deux Cours elle aurait été mise en liberté provisoire.

Le procureur général du Grand Conseil avait pris en effet une grave mesure. Reconnaissant que La Fresnave s'était réellement suicidé, et estimant que ses procédés posthumes constituaient une infamie, il avait solennellement accusé la mémoire du Conseiller défunt, et la Cour, admettant ces poursuites, avait nommé un curateur pour défendre la mémoire attaquée.

En cela le Grand Conseil usait de son privilège de poursuivre seul un de ses membres, et le Châtelet allait assister impuissant à l'acquittement moi^al de Mme de Tencin, qui

246 LES GUKRIN DK TENGIN

serait contenu implicitement dans la condamnation probable de la mémoire de La Fresnaye.

Mais le lieutenant criminel s'acharna de son côté à vouloir trouver sa prisonnière en faute, et rien ne fut épargné à celleci. Elle dut subir, malgré sa fièvre, des interrogatoires de six et sept heures, et répondre à des questions touchant les plus petits détails de sa vie privée. A deux reprises, on l'emmena sous escorte dans Paris; une première fois pour assister à la levée des scellés chez elle, une seconde fois chez La Fresnaye. Mais rien ne fut aussi cruel que la confrontation avec le cadavre. On ravaitamenée devant une paillasse sur laquelle gisait, à côté du cercueil ouvert, ce malheureux corps recousu à la hâte et (h\jà décomposé; et là, elle avait dû parler du passé...

« Ils s'étaient vus bien autrement que sur cette paillasse, écrivait Mathieu Marais au président Bouhier, et cela me fait souvenir du mot de La Fontaine, qui dit qu'on avait mis M. de Biron et Mlle de La Force dos à dos,

« Après que la chose a longtemps Eté tout d'un contraire sens. »

Cependant, malgré l'àpreté que le Châtelet apportait dans la lutte et quoique l'instruction lui eût été laissée par ordre du Roi, l'affaire fut définitivement renvoyée devant le Grand (Conseil.

Mme de Tencin put alors exhaler devant cette Cour sa légitime exaspération.

« Ce sera un grand étonnement pour l'auguste ti'ibunal où l'affaire est renvoyée, dit-elle dans un de ses mémoires', de voir des procédures aussi étranges que celles qui ont été faites. De))uis le commencement de l'accusation la voix publique a prévenu le jugement, mais des calomnies si noires et «si affreuses, des vexations si outrées laissent toujours une affliction que rien ne saurait guérir. Les juges peuvent pro-

i. Bibl. liai. FM-, vol. 171, 7.185.

L'AFFAIRli LA FRESNAY1-: ^'tl

noncer une justification authentique et témoigner toute sorte d'indignation contre cette procédure, mais leur arrêt ne peut empêcher que la suppliante n'ait été accusée, n'ait été outragée. »

Puis elle dénonce de véritables illégalités, commises par le Chàtelet, et ne craint pas d'en donner la raison :

« Sans aucune information, dit-elle, sans aucune sorte de preuve, le lieutenant criminel décerna contre la suppliante un décret de prise de corps, qui fut exécuté le même jour, 10 avril, à deux heures après minuit avec toute la rigueur imaginable et qu'on exercerait à peine contre la personne la plus vile.

« Le vrai motif d'une conduite aussi violente était sans doute la démarche que la suppliante et sa famille avaient faite, en s' adressant d'abord au Grand Conseil.

« Le Lieutenant criminel a voulu qu'elle fût victime pour cette juridiction; mais le renvoi qui a été fait au Grand Conseil justifie pleinement la première démarche. »

Ce qui demeure étonnant et difficile à expliquer autrement que par une sévérité confinant à la partialité, c'est le refus de mise en liberté provisoire de cette femme malade et manifestement innocente, matériellement tout au moins, de la mort de La Fresnaje.

Quant à la responsabilité dont le défunt l'accusait, elle s'évanouissait d'elle-même à l'examen des papiers de l'ancien banquier. On trouva sous le scellé différents états et comptes écrits de sa main; il n'y en avait aucun où INIme de Tencin fût comprise comme débitrice.

Un détail curieux indique bien à quel état d'incohérence était arrivé le cerveau de ce malheureux. Son testament était daté du 18 février et, malgré les horribles méfaits dont il y accusait Mme de Tencin, non seulement il avait continué à venir chez elle, mais dans un relevé de ses comptes, fait par lui-môme, aie mois de mars, il reconnaissait lui devoir 48 000 livres !

Et puis, comment admettre qu'un homme, dont la crainte

perpétuelle est de se voir assassiner, donne un de ses pistolets précisément à la personne qu'il redoute? Enfin comment ne pas apercevoir que pour Mme de Tencin, la meilleure manière de se faire rembourser ses créances était de laisser vivre son débiteur ? Car elle n'ignorait pas qu'à ce moment la réalisation de la garantie n'éteindrait pas la totalité de la dette.

Malgré tant de bonnes raisons, le Cliàtelet imposa son intransigeante sévérité, et Mme de Tencin dut vivre trois longs JTiois à la Bastille*.

Pourtant on permit à une douzaine de personnes de sa famille et de son entourage - de la venir voir, et ces visites lui apportèrent radoucissement délicieux que le dévouement des vrais amis peut seul donner dans l'adversité.

Enfin, le 3 juillet, le Grand Conseil rendit son arrêt. La mémoire du défunt était condamnée, son nom rayé des registres du Grand Conseil, ses biens confisqués, et son prétendu testament devait être lacéré par les huissiers.

1. Elle y était en bonne compagnie, fort platoniquement d'ailleurs comme on va le voir. Voltaire, encore appelé Arouet, venait d'être enfermé dans cette prison pour une pièce de vers intitulée : Piiero regnanle qui est bien de lui et aussi pour les fameux : Jai vu, dont il se défend d'être fauteur dans ses Lettres sur Œdipe. IMus tard Voltaire écrivait à 3Ime de Ferriol en lui parlant du voisinage de sa sœur : « Nous étions comme Pyrame et Thisbé, mais nous ne nous baisions point par la fente de la cloison. » (6 mai 1726) Allusion à une scène de l'opéra de Pyrame et Thisbé, de Francœur et Rebel.

Page 1