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Le cardinal de Tencin par Tabbé Audouy

M. Soanen a bénéficié, grâce à son grand âge, d'un respect porté jusqu'à la vénération par des amis dont le zèle confina à la frénésie*. On l'a représenté comme un pauvre vieillard, arraché à son paisible évêché pour servir de victime aux vengeances molinistes. En réalité, c'était un combatif entêté, toujours prêt à regimber contre l'autorité supérieure % tout en conservant les trompeuses apparences de la douceur et de la soumission.

Au concile d'Embrun, il allait être enfin obligé de soutenir ses doctrines devant ses pairs et d'entamer une controverse serrée avec des théologiens. On s'attendait à trouver un jouteur prêt à la discussion, mais en réalité M. Soanen ne cherchait qu'à esquiver celle-ci, et son premier acte fut de récuser comme juges tous ses confrères en épiscopat, y compris le président du concile, soi-disant « coupable de confidence et de simonie n.

La manœuvre était piteuse. Pourtant, sur le dernier point, on lui demanda des preuves. Il n'en put fournir d'autres que « le bruit public »...

Comme il s'exprimait en termes peu respectueux, l'auditoire manifesta son désir de lui imposer silence, mais M. de Tencin l'autorisa à continuel-, disant :

« Laissez parler, Messieurs, et soyez attentifs, c'est de votre archevêque qu'il s'agit. »

Puis, quand l'évêque de Senez eut terminé, il prit à son tour la parole et l'on reconnaîtra que pour un homme suspecté de ne rien pouvoir composer lui-même, l'improvisation ne manquait ni de force ni de logique.

« Monseigneur, dit-il, après m'avoir reconnu pour votre métropolitain par les différentes lettres que vous m'avez écrites à l'occasion du concile que vous avez reconnu légitime, par la profession de foi que vous avez faite solennel-

1. A sa mort, on s'arrarlia les morceaux de ses vêtements comme des reliques, ce qui donna lieu à des scènes ridicules.

2. Il avait déjà subi />-oi.v rappels à l'ordre en 171 i. en 1717 et en 1720.

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lement entre mes mains, par plusieurs séances déjà tenues dans lesquelles vous m'avez reconnu pour votre président, par les décrets dans lesquels vous avez opiné et que vous m'avez laissé prononcer à ce titre, qui aurait cru que, dès qu'il s'agit de votre doctrine, je cesse d'être votre métropolitain et je devienne suspect de simonie?...

« Non, Monseignem*, tout ce que nous venons d'entendre contre nous n'est point votre ouvrage, c'est celui d'un conseil aveugle, que la fureur et le désespoir animent. Si vous aviez suivi les dispositions de votre cœur, vous vous seriez dit à vous-même que cette démarche était inutile à vos propres intérêts et qu'elle ne causerait qu'un scandale qui retomberait sur vous-même. ' »

Il est bon d'ajouter que M. Soanen avait accepté à l'archevêché l'hospitalité qui lui était offerte et qu'il avait vécu quelques jours dans la plus grande cordialité avec ceux qu'il entendait aujourd'hui récuser. De plus, il se sentait si peu sur de pouvoir soutenir les fameuses doctrines, proclamées pourtant par lui avec autorité, qu'il était allé jusqu'à dire à M. de Tencin :

« Monseigneur, vous vous immortaliserez et votre gloire sera sans égale si vous empêchez qu'on parle dans le concile de mes écrits et de ma personne. »

Tentative médiocre, on en conviendra, dont la flatteuse et hypocrite préparation ne fait guère honneur à celui qui en eut l'idée.

Toujours est-il que M. de Tencin fit apporter séance tenante le dossier de son procès et en ordonna la lecture. Tout le concile reconnut alors que les pièces étaient différentes de ce que les jansénistes avaient raconté avec tant de zèle et que le jugement ne contenait rien d'infamant pour M. de Tencin. L'évêque de Senez lui-même dut s'incliner.

L'archevêque, malgré cet incident cruel, continua à trai-

i. Extrait de l'ouvrage de M. l'abbé Audouy qui travailla sur les pièces originales du Concile d'Embrun.

ter M. Soanen avec beaucoup d'égards. « Tant que celui-ci se rendit au palais archiépiscopal, M. de Tencin l'y reçut avec la même bonté, et lorsqu'il cessa de s'y rendre, il alla plusieurs fois le visiter chez lui, le prier et le supplier de se conformer au jugement de ses frères dans l'épiscopat et de prévenir ainsi les fâcheux effets d'une condamnation pénible pour tous. ^ » Celle-ci fut cependant prononcée, car M. Soanen n'avait point l'âme d'un Fénelon, et son insoumission systématique détermina la sentence.

Dans l'arrêt, l'instruction pastorale de l'évêque de Senez était déclarée : « téméraire, scandaleuse, injurieuse à l'Eglise, schismatique, pleine d'un esprit hérétique, remplie d'erreurs et fomentant les hérésies. » Quant à M. Soanen, il fut déclaré « suspendu de tout pouvoir et juridiction épiscopale et de tout exercice de l'ordre sacerdotal, jusqu'à ce qu'il eût donné juste satisfaction par une rétractation ».

Le Roi, après avoir approuvé cette délibération, assigna pour résidence à l'évêque déposé l'abbaye de la Chaise-Dieu en Auvergne. Ce fut là que le dernier grand chef du jansénisme se retira, drapé dans une fausse humilité sous le nom un peu trop pompeux de « Prisonnier de Jésus-Christ » ; c'était ainsi qu'il signait ses lettres dans son exil.

Cependant, avant de quitter Embrun, il était allé prendre congé de l'archevêque et l'avait assuré « qu'il était très fâché de ce qu'il avait avancé de faux et dinjurieux contre lui ; qu'il voudrait pouvoir laver de son sang ce qu'il avait fait à cet égard, car il voyait bien qu'il avait été trompé en cela ».

Et une fois arrivé dans sa retraite, il écrivit à son métropolitain une lettre qui commençait par ces mots : «. Monseigneur, rien ne peut égaler la reconnaissance que j'ai de vos bontés, si ce nest ma vénération pour votre personne, »

M. de Tencin reçut des félicitations de Rome et, par un bref du 17 décembre, Benoît XIII confirma les jugements et les sentences du Concile. Mais si M. Soanen, convaincu par

\. Le cardinal de Tencin, par labbé Audoiiy.

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la communication des pièces du procès de Merlou, avait fait sur ce point amende honorable, il n'en fut pas de même des jansénistes. La condamnation solennelle del'évéque de Senez était pour eux un coup terrible, et leur fureur se tourna contre l'archevêque d'Embrun. Grâce à leurs influences cachées, ils avaient déterminé contre le Concile provincial une consultation publique de cinquante avocats du Parlement de Paris, qui semblent en cette affaire avoir joué le rôle, quelque peu déplacé, de conseilleurs que nul ne songeait à consulter pour cause d'incompétence. Leur tentative n'eut d'autre effet que d'engager douze évêques ou archevêques à s'expliquer à leur tour sur certaines irrégularités qu'ils pensaient avoir été conmiises dans la procédure du Concile d'Embrun. Mais toutes ces manœuvres étaient trop manifestement déterminées par des intrigues de petites coteries pour réussir et, (quoiqu'on ait pu écrire, la sentence du Concile d'Embrun, confirmée par le bref du Pape, demeura l'acte légal et utile au dogme devant lequel tous les vrais catholiques s'inclinèrent, Louis XV le premier.

« J'ai reçu de très bonnes nouvelles de Paris, écrivait quelques mois après M. de Tencin au Président de Grenoble '. J'ai la permission d'imprimer le Bref à la suite des Actes, et l'on me promet des commissaires". M, le cardinal de Fleury m'assure qu'il aura toute l'attention possible pour le succès. Il m'ajoute que le Roi a renvoyé aux douze évêques leur lettre. »

L'affaire était donc virtuellement close, mais les jansénistes entamèrent dans les Nouvelles Ecclésiastiques (1728) une campagne de calomnies, en publiant la correspondance de l'abbé de Tencin avec le chanoine Rubarbe au moment de la prise de possession du prieuré de Merlou. On en connaît le véritable sens ; mais les jansénistes s'efforcèrent

1. Lettre autographe itiédite. Collection du marquis de Monteynart.

2. Probablement pour la revision du procès de Merlou, à laquelle tenait tantrarchevèque d'Embrun. Malheureusement nous n'avons point retrouvé d'autre trace de cette revision promise.

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de rééditer toutes les interprétations fausses capables de discréditer l'archevêque. Ils oubliaient que la publication même de ces lettres constituait un procédé infâme; car ils n'avaient pu se procurer ces documents intimes que par un vol accompli à leur profit chez l'abbé Rubarbe, ou par un honteux marché, soit avec celui-ci, soit avec ses héritiers.

Quelque hypothèse que l'on admette, on ne trouve là qu'une indignité dont les bénéficiaires n'avaient pas à se glorifier. Mais le jansénisme avait poussé ses racines dans toutes les classes de la société. Les attaques dirigées contre l'archevêque d'Embrun ayant été traitées avec trop de dédain, le discrédit jeté sur le personnage subsista dans l'esprit des lecteurs des pamphlets, et sa mémoire fut à jamais atteinte par ces mille traits dont le venin était puisé à une source mensongère.

Cependant le cardinal de Fleury avait inauguré la politique des économies et du calme. Par le jeu de bascule normal de l'histoire, la plus sage pondération, parfois même la mesquinerie allaient remplacer les larges conceptions et les folles dépenses.

Le mot d'ordre : « Pas d'histoires », qui fut la devise des politiques d'étouffement, toujours funestes, était donné par l'ancien précepteur, devenu premier ministre, dont la bienveillante figure présidait aux destinées de la France. On conçoit qu'il ait considéré comme un danger pour ses tendances le zèle incessant de M. de Tencin et qu'il ne se soit point soucié d'attirer à la Cour un personnage dont il appréciait les capacités autant qu'il les redoutait. L'archovêque d'Embrun, qui était très fin, comprit ce que signitiait l'absence d'appel à Versailles et, non sans dignité, se tint à l'écart. Telle fut, pensons-nous, la véritable cause de ce que les Nouvelles Ecclésiastiques ont appelé « la disgrâce de l'archevêque d'Embrun », en l'attribuant naturellement

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