‹ Les Guérin de Tencin, 1520-1758Chapitre 154 sur 241 · Lieutenant général à Paris · texte numérisé non relu

Lieutenant général à Paris

3. Tous les documents qui vont suivre touchant cette affaire sont tirés du dossier des Archives des Affaires Etrangères, Rome. 73, p. 87 h 98.

LRXir. A ABLON ittT

caractère de galanterie et elles no lui en semblaient d'ailleurs que plus dangereuses. Aussi, afin que nul n'en ignorât, il voulut, en terminant, exposer sans en avoir l'air l'orientation de la politique intérieure définitivement adoptée.

« Le 7 juin, ajoute-t-il donc, l'archevêque de Paris* harangua le Roi et se loua de ce que Sa Majesté employât son autorité pour faire rendre à celle des Pasteurs de l'jiglise et à leurs décisions l'obéissance qui leur était due, et il ajouta ce qui suit : « Animés par votre exemple et soutenus par votre protection, nous emploierons tous les moyens que la charité nous dicte pour apaiser les troubles qui affligent l'Eglise et pour inspirer à toits les fidèles cet esprit de docilité et de soumission qui peut seul rétablir la jmix et la trajiquillité . »

C'était clair. Il ne s'agissait plus de dompter le jansénisme mais de ramener par la douceur les derniers débris de la secte, jugée désormais inofïensive. Le cardinal de Noailles, qui avait écrit contre la bulle Unigenitus, était mort Tannée précédente (4 mai 1729). Il avait fini par s'incliner quelques mois avant sa fin. Cette attitude et sa disparition rendaient plus facilement applicables les intentions pacifiques du Premier Ministre. Les Tencin et autres combatifs n'avaient donc plus qu'à plier leur étendard d'intransigeance.

Mais l'exilée d'Ablon tenait à son rôle de victime innocente et elle écrivit encore au cardinal. Tout en promettant de se conformer strictement aux désirs du Roi, elle protestait quelle n'était jamais entrée dans aucune intrigue et offrait de soumettre au cardinal la fiste des amis qu'elle recevait.

Enfin elle se plaignait de ce que son exil fût « nouvelle courante à Paris ». M. de Fleury ne voulut pas être de reste avec cette femme qui passait pour un dangereux adversaire

1. Le Duc de Vintimille, ancien archevêque d'Aix, grand ami du cardinal de Fleurv.

et, toujours sur le même ton doucereux, poli et cependant mordant, il lui répondit :

« Il n'est pas question, Madame, de la liste de toutes les personnes que vous voyez et je n'ai rien à dire contre personne en particulier. Mais vous me permettrez de vous dire qu'il s'en faut de beaucoup que vous meniez une vie retirée et que vous ne vous mêliez de rien. Il ne suffit pas d'avoir de l'esprit et d'être de bonne compagnie, et la prudence demande qu'on ne se môle, surtout une personne de votre sexe, que des choses qui sont de "sa sphère. »

Puis, venant à l'indiscrétion que semblait lui reprocher Mme de Tencin, il écrivait :

« Si votre sortie de Paris a été divulguée, ce n'est assurément pas j)ar moi et j'ose vous dire que c'est vous-même qui y avez donné lieu. Je ne veux aucun nuil à M. l'archevêque d'Embrun et je crois ne pouvoir en être soupçonné. S'il voulait demeurer un peu plus en repos, il en serait plus heureux, et le Roi lui aurait donné d'ailleurs du gré qu'il en aurait su. »

Mais Mme de Tencin, très mortifiée, prétendait se disculper et, devant cette insistance de sa part qui semble maladroite, on se demande si elle avait eu la notion de la gravité de ses intrigues et si ce n'était point surtout son frère que l'on avait voulu atteindre en elle. L'archevêque de Tencin était en somme un zélé serviteur qu'il ne fallait point annihiler en le frappant directement ; mais si l'on désirait réserver pour l'avenir les avantages de son activité et de ses tendances, on entendait en arrêter absolument les manifestations immédiates, nuisibles à la politique d'apaisement dont on allait faire l'essai.

Mme de Tencin pouvait donc être sincère quand elle répliquait au cardinal de Fleury :

« Je me suis sans doute mal expliquée dans ma lettre. Il faut qu'en protestant que je ne me mêlais, ni ne m'étais mêlée des afTaires présentes, je n'aie pas assez marqué la distinction que je fais entre savoir les choses et s'en mêler.

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Je suis trop attachée à mon frère pour avoir ignoré ses démarches. J'ai reçu ses lettres ; j'ai distribué quelques-uns de ses imprimés, mais tout cela n'est pas faire des intrigues ni se mêler contre la bienséance de mon sexe des affaires en (|uestion. Et mon frère étant dans le parti de l'Eglise et de l'Etat, je n'ai pas cru ni dû soupçonner qu'il fit rien contre les vues du gouvernement

« Mais encore une fois, j'ose protester devant Dieu qu'il ne s'est fait chez moi aucune assemblée d'évêques ni en général d'ecclésiastiques, et si j'avais pu me faire quelque reproche à cet égard, je vous aurais, Monseigneur, avoué ma faute ingénuement, bien assurée du pardon par la confiance que j'ai en la bonté naturelle de votre cœur et en la bienveillance particulière dont vous m'avez toujours honorée. »

Ces dernières raisons, on l'avouera, sont si bonnes et surtout Mme de Tencin aurait été si imprudente d'avancer de telles dénégations contre la vérité, sachant la police de Fleury bien faite, qu'on est en droit de concevoir des doutes sur la préméditation des conciliabules dont le gouvernement avait pris ombrage. Le déguisement des évoques n'avait-il pas été de la part de ceux-ci un excès de précaution, et ce détail ridicule n'avait-il point précisément grossi aux yeux du cardinal de Fleury l'importance des réunions? Et puis, les ennemis des Tencin n'avaient-ils point profité de l'occasion ?

Il est probable que l'on pourrait réduire cette affaire au souci que l'archevêque d'Embrun avait eu de ne point se laisser oublier. Il s'était donc efforcé de prendre part, fût-ce de loin, à l'assemblée du clergé et d'occuper moralement la place qu'on avait pas cru devoir lui réserver effectivement dans cette consultation ecclésiastique du royaume. Prenant sa sœur pour correspondante, il l'avait chargée de distribuer à plusieurs de ses collègues des mémoires touchant les questions d'actualité religieuse ; et Mme de Tencin, trop heureuse de s'ingérer dans l'affaire, avait manqué de discrétion. Au lieu de faire remettre les plis à domicile, elle avait convoqué chez elle tous ces person-

nages auxquels il lui plaisait de servir de lien. Elle s'était donné ainsi des apparences que la police et le Premier Ministre avaient prises au sérieux.

Cette histoire aurait dû se terminer là, mais certaines personnes « firent courir à Paris une fausse lettre du cardinal de Fleury à Mme de Tencin. Cette lettre était conçue dans des termes obligeants et tels à faire croire que cette dame était parfaitement bien dans l'esprit du cardinal. »

On assura que ce document apocryphe était l'œuvre des amis des Tencin, mais nous pensons qu'il fut plutôt une manœuvre habilement perfide des jansénistes. Mme de Tencin écrivit d'ailleurs, le 1*"^ juillet 1730, à Son Eminence pour désavouer cette lettre et la lui signaler comme l'ouvrage de ses ennemis. Malheureusement le mal était fait; le cardinal de Fleury avait admis, avec sa droiture un peu simple, que la pièce émanait du parti des Tencin et, à en juger par sa réponse, la mauvaise impression qu'il en avait ressentie n'était pas près de s'effacer.

« Il est vrai. Madame, que vos amis ont répandu que je vous avais écrit une lettre la plus polie et la plus remplie de marques d'estime et de considération que vous puissiez désirer.

« On en citait même des traits et j'ai fort méprisé cette tracasserie, ayant une horreur pour tout ce qui porte ce nom. Je ne me défendrai pas d'avoir pour vous la politesse qui vous est due et j'y ajouterai avec plaisir que Dieu m'est témoin que je ne vous veux aucun mal, ni à l'archevêque d'Embrun, votre frère. Je connais même tout son mérite et le gré qu'on doit lui savoir et le courage et l'habileté avec les({uels il a tenu son concile, mais il eût été à désirer qu'il eût observé dans les suites cette même conduite. La mienne à son égard a fait voir que j'eusse été fort aise de lui procurer la récompense et il y eût peut-être mieux réussi s'il se fût abstenu de la vouloir trop presser par des moyens que le Roi ne pouvait approuver. »

En somme, Mme de Tencin obtenait ainsi avec authenticité

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la note bienveillante et l'espèce de brevet d'iionorabilité que ses ennemis avaient insérés dans la lettre apocryphe avec l'idée de les mieux démentir ensuite. Seulement, à côté du plaisir que lui causait cet avantageux résultat, il fallait constater hélas qu'une grosse maladresse avait été commise et que le « chapeau » de cardinal allait être indéfiniment éloigné de la tête de l'archevêque d'Embrun.

Lorsque l'automne arriva, Mme de Tencin fut plus souffrante. Diverses personnalités intercédèrent auprès du cardinal de Fleurv. Celui-ci avait eu lieu d'être satisfait des amis de l'archevêque d'Embrun dans l'assemblée du clergé. Ils s'étaient comportés le mieux du monde et, le danger des questions épineuses étant écarté, la sévérité désormais aurait ressemblé à une vengeance. Le bon cardinal autorisa donc Mme de Tencin à revenir à Paris (22 novembre 1730).

Elle lui écrivit pour le remercier et, par une déférence exagérée ou peut-être par malice, elle lui demanda une ligne de conduite, afin de ne plus encorner son blâme, désireuse seulement, disait-elle, « de pouvoir réunir quelques jésuites avec des hommes de lettres » et aussi, de temps à autre, « cinq ou six personnes du monde pour faire une partie de quadrille quand sa santé le permettrait ».

Le cardinal finit par être agacé de tant de soumission. Il répondit le 28 novembre.

« Je n'ai point de conduite, Madame, à vous prescrire en particulier et quand vous voulez que j'entre dans ce détail, il faut que vous me croyiez bien simple pour donner dans une pareille vue

« Votre sexe vous renferme naturellement dans certaines bornes qu'il n'est pas nécessaire de vous rappeler, et vous avez trop d'esprit pour ne pas connaître celles que vous devez vous inspirer à vous-même pour vous mettre à couvert des reproches qu'on pourrait vous faire si vous vous en écartiez. »

Dès lors commença pour les Tencin une longue période

de silence et d'oubli qui dura neuf ans. En janvier 1731, l'archevêque essaya pourtant de s'agiter encore. Il lança un mandement violent, qui était une réponse à la consultation si singulière des cinquante avocats à la suite du Concile d'Embrun, et, dans cette espèce de factum, il traitait ses ennemis de « schismatiques et d'hérétiques ».

Mais le gouvernement n'entendait point que l'on réveillât les querelles assoupies; et le Parlement ordonna la suppression du mandement (24 septembre 1731). L'archevêque publia alors six lettres îKlressées à l'évêque de Senez, puis, en 1732, une lettre pastorale contre un ouvrage de Mé/.eray « sur divers points de l'histoire de France )>. Enfin, comprenant que le calme finirait par constituer son meilleur titre au « chapeau », il se confina dans son diocèse.

Une note du duc de Luynes, en juin 1736, signale une courte apparition qu'il fit à la Cour, « M. l'archevêque d'Embrun, écrit le duc, a fait aujourd'hui sa révérence au Roi; il y a longtemps qu'il n'était venu dans ce pays-ci. On a appris que le gouvernement aimait autant qu'il demeurât dans son diocèse. La permission qu'il a demandée de venir faire un tour à Paris a donné matière à beaucoup de raisonnements; cependant l'on dit que c'est pour quelques affaires et qu'il ne doit pas y rester longtemps. »

En octobre, une seconde note nous apprend que les « raisonnements » sur son arrivée ont cessé ; ({u'il a paru à la Cour mais n'y est pas resté longtemps et qu'il compte passer l'hiver à Paris.

Depuis lors, s'il revint, ce fut officieusement })our voir ses sœurs.

Mme de Ferriol donnait depuis quelque temps des inquiétudes. Elle s'était beaucoup alourdie. Vainement ses fils et Mlle Aïssé lui avaient conseillé les eaux de Bourbon ; elle leur avait répondu avec aigreur et brusquerie. Peut-être sa nianie d'économie excessive était-elle la cause de ce refus, car elle en était arrivée à diminuer de jour en jour la nourriture de sa maison au point (jue maîtres et domestiques

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mouraient do faim chez elle. Son bien était, il est vrai, très amoindri et, par instants, elle se trouvait si gênée qu'elle empruntait à Mlle Aïssé, bien peu fortunée elle-même, quelques centaines de livres et ne les lui rendait que fort tardivement'. Et puis, elle avait eu le malheur de perdre le maréchal d'Uxelles (10 avril 1730). « Ce grand et gros homme tout d'une venue » avait emporté sa formidable perruque verte- dans la tombe, et sa vieille amie n'entendait plus « son pas traînant » sur le sable de leurs jardins voisins. Depuis lors, Mme de Ferriol était allée toujours en déclinant et elle mourut en 1736. A cette époque une brouille terrible, survenue depuis quelques années entre Tarchevêque d'Embrun et le Président de Tencin, durait encore. Elle était née probablement des déportements du Président, capables, pensait l'archevêque, de ralentir encore la bienveillance du Roi à l'égard de la famille et de luimême. Mme de Ferriol en souffrait, et voici ce qu'elle écrivit à son frère de Grenoble^ :

« Je vous écris, mon très cher frère, du lit de la mort. Vous perdez une sœur qui vous a toujours aimé bien tendrement. Vous savez que la volonté des mourants a été respectée dans tous les temps et dans tous les pays. C'est dans ces circonstances où je me trouve que je vous prie de vous raccommoder avec votre frère. Je lui en ai parlé et il m'a assuré qu'il n'oublierait rien pour que l'amitié qui serait entre vous deux fût durable. Ce qui a fait la douleur de ma vie, fera la douceur de ma mort. Je crois d'avoir quelque droit de vous demander cette réconciliation à raison de l'âge que j'ai pardessus vous. »

On le voit, Mme de Ferriol, malgré sa légèreté passée, avait conservé au fond de lame le sentiment puissant du lien familial.

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