INCENDIE DU CALVAIRE
et, d'autre part, si les coupables étaient des gens sans aveu, comme on essayait de l'insinuer, |)Ourquoi les protestants du conseil s'étaient-ils efforcés de les soustraire à la justice?
Tout ce qui touchait au clergé et à la bourgeoisie de Romans fut indigné. Mais personne n'osa se livrer à une protestation efficace. Alors la Motte-Gondrin se chargea de distribuer la justice à sa manière. Ce fut sommaire et brutal. Vers le milieu d'avril, le lieutenant du duc de Guise arrive à Romans et fait trancher la tète au ministre protestant Duval; puis il mande auprès de lui, sous un prétexte quelconque, Louis Gay, châtelain de la côte Saint-André, connu pour être un des meneurs, ordonne son exécution et fait suspendre son cadavre aux fenêtres de son logis. Après quoi il rentre à Valence.
Mais le terrible gentilhomme allait se trouver en face d'un adversaire dont les procédés valaient largement les siens. Le fameux baron des Adrets ^ averti des derniers événements par des courriers secrets, organise un coup de main.
Le 2o avril, les plus combatifs des séditieux de Romans montent en bateau et se laissent descendre sur Valence. Ils remplissaient trois grandes barques, déclare un témoin. Ils devaient donc être au moins une soixantaine.
1. François de Beaumont. baron dos Adrets, né ph 1o13 au château de la Frette en Daiiphiné, mort le 2 février 1587. Il était catholique, mais sa haine personnelle contre les Guise le conduisit à se mettre en 1562 à la tête des protestants ou, pour mieux dire, des mécontents du Dauphiné. Il se livra alors à des actes de pillage et de férocité qui le rendirent célèbre. Il inventait les supplices les plus bizarres pour avoir le plaisir de les voir endurer à ceux qui tombaient entre ses mains. A Montbrisonet à Mornas, les soldats qu il fit prisonniers furent forcés de se jeter du haut des tours sur la pointe des piques de ses hommes d'armes. Ayant reproché à un de ces malheureux d'avoir reculé deux fois devant le saut périlleux : « Monsieur le baron, lui dit le soldat, tout brave que vous êtes, je vous le donne en trois. » Cette saillie sauva la vie au prisonnier.
Enfin il en arriva de ce monstre avec le parti protestant comme avec le parti catholique. Des Adrets, sétant vu refusé le gouvernement de Lyon, résolut de tourner de nouveau casaque. 11 fut alors arrêté, comme on le verra, mais la paix qu'on venait de conclure lui sauva la vie.
« S'étant allés joindre au baron des Adrets, raconte le P. Archange, ils surprirent ensemblement la ville de Valence par l'intelligence de ceux de dedans, où étant entrés les plus forts (le 27 avril), le seigneur de la Motte-Gondrin fut contraint de quitter la rue et de se retirer à son logis où ils le poursuivirent chaudement, mirent le feu à la porte et entrèrent dedans. Puis, l'ayant fait descendre des toits, où il s'était sauvé, sur leur foi et parole, il lui firent savoir par expérience, au grand dommage de la religion catholique et du service du Roi, combien vaut la foi des huguenots car de sang-froid ils le massacrèrent indignement et, non contents d'un acte si atroce, le pendirent à ses fenêtres et puis traînèrent son corps par toute la ville. »
Pendant ce temps, le baron des Adrets se déclarait froidement « lieutenant du duc de Guise », chaussant ainsi avec cynisme les bottes de sa victime, et il inaugurait ses fonctions en écrivant fort habilement à la reine régente, Catherine de Médicis, un mémoire dans lequel les faits récents étaient relatés avec la tendance que l'on devine.
Et ainsi, de représailles en représailles, les foules excitées s'entre-déchirèrent, anéantissant sottement dans leur folie furieuse les meilleurs éléments de leur propre patrie.
Partout où l'un des deux partis ne se trouva pas de force à écraser l'autre immédiatement, la lutte s'éternisa, terrible. Tel fut le cas en Dauphiné.
Cependant, lorsque le baron des Adrets se vit maître de la situation, il commença par faire main basse sur les trésors des églises sons prétexte de les prendre sous sa sauvegarde, prétendant agir ainsi comme mandataire du Roi lui-même. Cette opération se fit de la manière la plus correctement administrative; puis, un beau jour, les consuls de Romans virent arriver des lingots d'argent et de vermeil que le baron leur demandait d'épurer et de convertir en pièces de monnaie. L'affaire devenait dangereuse aussi bien pour les consuls et le juge que |)our le maître de la monnaie. Leur réponse fut sinq)le : ils auraient déféré bien volontiers aux ordres qu'ils
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recevaient avec toute l'obéissance que leur imposaient les fonctions dont lo lieutenant rlu duc de Guise était investi ; malheureusement la maison de la « fabrique de la monnaie avait été fermée par autorité du Roi, les sièges rompus, les tresseaux brisés, les maillets et autres instruments divertis et égarés ».
Le baron remporta ses lingots, mais quelques jours après, il vint chercher les derniers reliquaires les plus précieux dont la ville était dépositaire.
Les chanoines, Pierre Guérin en tète, protestèrent vainement. Ils s'étaient dessaisis de leurs trésors pour les confier aux consuls ; ils n'étaient donc plus compétents pour discuter l'opportunité de la résistance contre celui qui, par un concours merveilleux mais vraiment bien ironique de circonstances, représentait l'autorité royale. Et jamais Romans ne revit les trésors de ses églises.
D'autre part, on liquidait les biens des cordeliers et des divers religieux qui, devant des menaces quotidiennes, convaincus qu'ils ne seraient pas protégés, avaient abandonné leurs couvents. Rientôtles séditieux, « se sentant la bride sur le col », pillèrent tout doucement les sanctuaires. Selon leurs besoins, ils prenaient l'un une grille de chœur, l'autre un pupitre ou une colonne de marbre, un troisième, bibliophile sans doute, plusieurs beaux livres; d'autres encore des sièges, des étoiîes^.. On laissait faire, et les cloches à leur tour furent escamotées"'. Enfin, par une dérision lamentable, le seigneur de Triors, que les consuls avaient appelé pour protéger la ville et qui avait fini par « se jeter dans la nouvelle religion », , profita de l'occasion pour s'emparer de l'objet qu'il convoitait. Sur son ordre, la table en marbre du maître-autel fut transportée à Triors. Aujourd'hui, elle sert de sépulture au seigneur son larron et l'on y peut lire une inscription pleine
i. Tous ces détails scrupuleusement exacts sont corroborés par les divers documents très sûrs indiqués plus haut. 2. Voir aux pièces justificatives.
de foi en une vie éternelle et de confiance dans la justice di-
vine
Il y eut pourtant une accalmie dans cet état d'invraisemblable anarchie. Devenu suspect à son parti, le baron des Adrets, si impitoyable envers les prêtres et les prisonniers désarmés, avait été arrêté d'après un ordre du prince de Condé à Romans même, sur la place Jacquemart, par ses propres lieutenants. Il fut remis, il est vrai, en liberté peu de temps après, mais s'il continua ses pillages et ses cruautés ce fui pour son propre compte e.t non plus scandaleusement au nom du Roi. Le comte de Crussol l'avait remplacé à Valence et ce fut lui qui, par une lettre aux consuls de Romans, annonça, le 17 avril 1563, l'édit de pacification promulgué au nom du Roi, de la Reine régente et du prince de Condé".
Aussitôt, dans la ville, une heureuse détente se manifesta. Chacun reprit son travail et se mit à évaluer ses dégâts afin d'obtenir des indemnités. Antoine Guérin fut chargé de procéder « aux informations et visitationsdes ruines, démolitions etpilleries faites dans les églises et hôpitaux de la ville » et, du 2 novembre 1563 jusqu'au 20 juillet de l'année suivante, ce magistrat, assisté de M. Ponson du Vache, substitut du procureur du Roi, se rendit aux lieux désignés, constata les actes dénoncés et entendit les dépositions des témoins.
Le 16 août 1564, le roi Charles IX, accompagné d'une suite nombreuse, y compris quatre médecins pai'mi lesquels était le célèbre Miron, arrivait à Romans, puis visitait plusieurs châteaux des environs et revenait quatre jours après. Le 22, il allait coucher à Valence, Cette auguste visite, qui coûta à la ville, pour la nourriture et le personnel, une dépense de 158 livres le 17 août et de 173 le 21, valut à Antoine Guérin les félicitations du souverain et un peu plus tard sa nomination au poste qu'il ambitionnait. Il était bien d'ailleurs l'homme qui convenait pour être le régulateur de ces