‹ Les Guérin de Tencin, 1520-1758Chapitre 161 sur 241 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Le salon de Mme de Texcin. — Ses deux périodes. — Ses premiers

HABITUÉS. — M. de FonTEXELLE. — QUELQUES TRAITS DE CET ILLUSTRE PERSOXXAGE. — SON ÉGOÏSME BIEX COXXU. — HOUDARD DE La MoTTE, SA

BOXTÉ. — Vers composés sur lui par le P. du Cerceau. — Moxtes-

QUIEU, SA fidèle AMITIÉ POUR MmE DE TeXCIX. — VeRS DE VoLTAIRE.

— ViLAIXE ATTITUDE DE CE DERNIER. — La MARQUISE DU ChATELET, MaIRAX, l'abbé de SaIXT-PiERRE, le PRÉSIDENT HÉXAULT, LES DEUX

Saurin, les DEUX Helvétius : Marivaux, la xouveauté de son talext, SA GRACE. — Portrait de Mme de Texcix fait par lui dans le persoxNAGE DE Mme Dorsin. — Description du salon de Mme Dorsin.

— La deuxième période du salon de 3Lme de Tengin. — Le conseiller Trûxchin. — Lord Chesterfield. — Marmontel, son entrée chez Mme de Tencin. — Ce qu'il en dit dans ses mémoires. — La

« MÉNAGERIE » DE MmE DE TeNCIN. — OrIGIXE DE LA PLAISANTERIE DES « BÈTES ». — PiRONET SES JOYEUX ENVOIS. — LeS OEUVRES DE MmE DE

Texcin. — Traductiox de Guarini. — Histoire d'une religieuse

RACONTÉE PAR elle-même. — Le COMTE DE Co.MMlNGES. — Le SIÈGE DE

Calais. — Les malheurs de l'amour. — Anecdotes de la cour et du RÉGNE d'Edouard II.

Le salon de Mme de Tencin fut un des plus célèbres du xviif siècle et il eut sur beaucoup d'autres cet avantage qu'il se forma naturellement, grâce au charme de la maîtresse de maison et non point par suite d'un désir calculé, comme le fut par exemple celui de Mme Geoffrin. Sans vouloir diminuer le mérite de cette dernière, on peut assurer qu'elle brigua par ambition mondaine la succession de son ancienne voisine, à tel point que Mme de Tencin disait elle-même vers la fin de sa vie : « Savez-vous ce que la Geoffrin vient faire ici'? elle vient attendre ma succession. »

En réalité, si Mme Geoffrin succéda à Mme de Tencin, ce fut pour remplacer par une solennité un peu bourgeoise la

simplicité aristocratique dont la sœur du cardinal savait faire preuve en dépit de l'atavisme des Guérin.

Il ne faut point prendre non plus à la lettre, en ce qui concerne Mme de Tencin, ce mot de : salon, qui évoque l'image d'une vaste pièce luxueuse, occupée par des personnages en costume de cérémonie, badinant avec des allures mondaines ou causant sur un ton pédant. Evidemment, le salon même de Mme de Tencin fut bien le théâtre de nombreuses « réceptions priées », mais en réalité, Tintelligente femme devait le plus souvent les réunions de ses précieux amis à des causes fortuites : visites d'amitié, de galanterie, de politesse ou d'intérêt.

Selon l'usage de l'époque, elle recevait à toute heure, et la matinée, contrairement à ce qui est admis de nos jours, était un des meilleurs moments pour venir au petit lever « faire sa cour » à la maîtresse de ce logis, où l'on causait si agréablement.

Cette coutume donnait accès auprès des femmes en des instants où d'intimes deshabillés facilitaient infiniment les desseins audacieux, et l'on a vu notamment le comte d'Argenson introduit auprès de Mme de Prie dans des conditions qui Tembarrassèrent cruellement. Mais il faut observer que, par contre, la possibilité pour tous les amis de pénétrer aux heures matinales dans le cabinet de toilette ou la chambre d'une femme rendaient fort difficile, en cas d'un tête-à-tête, autre chose que des préliminaires, sous peine de surprises probables. 11 ne faudrait donc pas inférer de la façon dont se faisaient les visites du matin ([ue celles-ci fussent des prétextes à basse galanterie.

Lachambreetle cabinet devenaient, au début de la journée, des pièces de réceptions, et l'on pouvait ainsi organiser les distractions de l'après-midi ou se faire inviter à dhier, lorsque l'on s'était attardé en visite jusqu'à une heure ou deux.

Dans la soirée, le salon ou le boudoir remplaçaient les appartements intimes, et les soupers devenaient l'occasion de réunions de cérémonie.

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Chez Mme de Tencin les assemblées, matin ou soir, se trouvaient composées au gré du hasard, sans que les visiteurs eussent été conviés à se réunir périodiquement. Elle eut pourtant ses « mardis », mais ce fut à la suite de la mort de la marquise de Lambert, survenue le 12 juillet 1733. Cette femme, célèbre encore plus par son salon que par ses œuvres, pourtant fort estimées jadis, réunissait les grands esprits de son temps avec plus de méthode que Mme de Tencin ne le fit au début. « C'était, dit Fontenelle, la seule maison qui fût préservée de la maladie épidémique du jeu, la seule où Ton se trouvait pour se parler raisonnablement les uns les autres avec esprit et selon l'occasion. »

Plus tai'd, on rencontra les mêmes avantages chez Mme de Tencin, sauf en ce qui concernait le jeu, car la dame aimait les cartes en général et le « quadrille » en particulier. Mais précisément, ce qui constituait une tare, auxyeuxdes puristes de la conversation, enlevait toute apparence de pédanterie à ces réunions, et la simplicité de ce groupement d'hommes n'était certainement point faite pour déplaire, si l'on veut bien se souvenir du ridicule qui s'attachait aux demem'es dites : « bureaux d'esprit ». Ici on avait de l'esprit, mais ce n'était point sur comnjande.

D'ailleurs, pour bien apprécier ce que l'on a appelé « le salon de Mme de Tencin », il ne faut pas oublier que la création en fut faite dès l'instant que l'ancienne religieuse vint habiter seule rue Saint-Honoré. Il y eut pourtant deux périodes assez distinctes pour qu'il soit permis de les séparer.

Dans la première, Mme de Tencin jeune encore, joyeuse, adulée, puissamment soutenue par Dubois, entraîne à sa suite les habitués, déjà fort remarquables, de l'hôtel de Ferriol; et les assemblées chez elle comprennent autant de seigneurs sinon plus que de savants. C'était le temps où le comte Hoym écrivait à son amie :

24 janvier 1721'.

« De l'amour, du jeu et de la bonne chère qui sont, comme

VOUS le savez, l'âme de la société, il ne reste plus que l'amour qui ne perd jamais ses droits.

« Encore ne sais-]e point s'il n'en a pas perdu, et si les gens occupés de l'augmentation de leur fortune ne lui doivent point un tribut qu'il n'appartient qu'aux gens désœuvrés de lui payer. »

Chez Mme de Tencin on cumulait, car on parlait d'amour, d'affaires et de philosophie tout à la fois.

Dans la seconde période, l'intrigue politique a remplacé la galanterie; la recherche intellectuelle devient plus qu'autrefois l'objet principal des soupers, et si la simplicité se perd quelque peu, la célébrité de l'endroit s'accroît considérablement.

Tant de développement et de solidité dans cet édifice, fait d'esprit brillant et de profonde intelligence, étaient dus à la valeur de ceux qui en avaient composé le premier noyau et l'on peut dire que Fontenelle en fut la clé de voûte. Ami des Ferriol, l'illustre et universel écrivain fut séduit l'un des premiers par la beauté très spéciale d'Alexandrine dans sa maturité encore sans éclosion, au moment où elle rentrait dans le monde.

Cet homme étonnant portait sur ses propres parents des jugements un peu libres, mais qui ne semblaient pas déplacés à force de franchise.

« Mon père, disait-il, était une bête mais ma mère avait de l'esprit. Elle était quiétiste. C'était une petite femme douce qui me disait souvent : Mon fds, vous serez damné. Mais cela ne lui faisait point de peine. »

En réalité cette mère, qui était la sœur du grand Corneille, lui disait exactement : « Avec toutes vos petites vertus morales, vous serez damné », voulant ainsi l'exhorter à appuyer ses vertus philosophiques sur la foi chrétienne. Sejulement, Fontenelle gêné préférait déformer quelque peu la pensée qui combattait ses tendances exclusivement philosophiques.

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ramenait tout à lui-même. Ses amis ne l'ignoraient pas : « Il ne nous aime point, Madame, disait un jour la marquise de Lambert à Mme de Tencin. II ne demande aux femmes que le mérite de la figure. Dès que vous plaisez à ses yeux il ne vous demande plus rien. » Mme de Tencin savait à quoi s'en tenir sur ce point, et son mot à Fontenelle est resté célèbre. « Ce n'est pas un cœur que vous avez là, lui ditelle un jour en lui mettant la main sur la poitrine, c'est de la cervelle comme dans la tète. » Et Fontenelle, assure l'abbé Trublet, [)rit fort bien cette boutade si profonde.

On prétend- qu'à cinquante ans, il résolut de dominer son humeur galante et qu'il fit vœu de continence comme on se met à la diète pour raison de santé. Son souci de conservation personnelle rend le fait vraisemblable. Ce fut toujours ce merveilleux égoïsme, encore renforcé par les années, qui lui inspira sa fameuse phrase lors de la mort de Mme de Tencin : « Eh ! bien : j'irai désormais dîner chez la Geoffrin ! »

On disait de lui qu'au moment de mourir il se serrerait entre ses bras en disant : « Adieu, mon ami, je n'ai jamais aimé que toi, je suis au désespoir de te quitter. »

Quoi qu'il en fût, il demeurait le convive apprécié entre tous.

« M. de Fontenelle n'aime personne, disait-on un jour devant M. de Montesquieu.

— Eh! bien, répondit celui-ci, il en est plus aimable dans la société. »

« Il y portait tout, a dit Mme Geoffinn, excepté ce degré d'intérêt qui rend plus malheureux. »

Il trouvait surtout des répliques d'une galanterie exquise et Mme Helvétius eut le bénéfice de l'une des meilleures, qui est du reste bien connue. Un jour que Fontenelle passait inconsidérément devant elle, après lui avoir adressé, un instant auparavant, les plus aimables compliments :

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