Né à Paris le 17 janvier 4672. mort le 2C décembre
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A côté de ces deux hommes supérieurs, d'autres personnages non moins remarquables apportèrent cliez Mme de Tencin, d'abord leurs figures séduisantes d'êtres jeunes, galants et remplis d'entrain par leurs premiers succès, puis, plus tard, leur gravité de hauts magistrats ou leur importance d'académiciens, mais toujours aussi leur esprit pétillant et leur admirable conversation. Montesquieu, cet ancien Président de Bordeaux, que ses Lettres Persanes avaient sacré grand écrivain à quarante-deux ans (1721), fut un de ceux qui conservèrent toujours à Mme de Tencin « leur estime el leur amitié », en dépit de toutes les calonmies. Cette fidélité d'un homme d'une aussi haute moralité, à qui son intimité dans la demeui'e permettait poui'tant de voir bien des choses, n'est pas un des moindres arguments en faveur de la maîtresse du logis.
Mme de Tencin le paya d'ailleurs de retour, au sens élevé du mot, et ce fut au zèle de son amie que Montesquieu dyt le succès de L'Esprit des Lois.
« Car elle était serviable et amie vive, autant qu'ennemie déclarée, » assure l'historien Duclos qui fut, lui aussi, l'un de ses commensaux. Ce trait ne doit-il pas dissiper à l'égard de Mme de Tencin tout soupçon touchant la duplicité dont on l'a accusée.
Mais elle n'était pas seulement serviable pour les intérêts matériels, elle savait l'être encore moralement. « On ne pouvait avoir davantage d'esprit, ajoute encore Duclos, et elle avait toujours celui de la personne à qui elle avait affaire. »
Parmi les grands magistrats mondains, galants et amateurs de belles-lettres, qui fréquentaient dans l'hôtel de la rue Saint-Honoré, le Président Hénault occupait une des meilleures places. De bonne heure, un premier prix remporté à l'Académie des Jeux Floraux, alors que La Motte n'obtenait que le second (1708), avait mis en lumière ce jeune conseiller de vingt-trois ans que le Parlement de Paris avait accueilli deux ans auparavant avec dispense d'âge.
Attaché d'ambassade en 4718 avec M. de Morville en
Hollande, il s'était fait remarquer du grand pensionnaire Heinsius ; puis, fort apprécié de d'Argenson, il prit place parmi les hommes dont le gouvernement recherchait les services. La littérature et le théâtre lui ouvrirent les portes de l'Académie, mais tant d'honneurs ne diminuèrent point son goût pour les soupers et les jolies femmes.
Voltaire, qui lui prodiguait des louanges et le classait parmi les personnages illustres de son temps, écrivit sur lui diverses pièces de vers dont l'une d'elles semble un portrait assez vivant :
Les femmes l'ont pris fort souvent
Pour un ignorant agréable
Les gens en us pour un savant,
Et le dieu joulflu de la table
Pour un connaisseur très gourmand.
Du reste Voltaire, entrahié par sa triste nature, fut le premier à tenter de rabaisser ce qu'il avait porté aux nues, et eut le cynisme d'écrire à Mme du Deffant « que le Président avait l'esprit faible et le cœur dur, et que plusieurs de ses œuvres n'étaient point de lui ». Il ajoutait, faisant de l'esprit :
A tout le monde il voulait plaire, Mais ce charlatan n'aimait rien ; De plus, il lisait son bréviaire.
C'est dans le dernier mot qu'on trouve la véritable et piteuse raison d'une si étonnante volte-face. Elle n'est pas à la gloire de Voltaire.
Ce dernier, disons-le tout de suite, parut peu chez Mme de Tencin. Le milieu était trop simple et peut être trop difficile à dominer, à cause de la valeur de ceux qui le composaient, pour attirer l'envieux personnage. Il préférait se glisser plutôt que de se montrer, et s'il fut accueilli parfois, ce fut la marquise du Châtelet * qui lui servit d'introductrice. Emilie,
1. Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de Breteuil, née le 17 décembre 1706.
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c'était son prénom, avait subi de bonne heure, comme tant d'autres, Tascendant du duc de Richelieu. Et pourtant elle s'était déjà empoisonnée pour un premier amant, le marquis de Guébriant; mais son caractère propre était d'être extrême en tout.
Très éprise du monde et de ses plaisirs, passionnée pour les chiffons et les pompons, selon l'expression même de Voltaire, elle n'aimait pas moins la science et les savants. Mme de Tencin était en relations avec elle bien avant sa tamouse liaison avec Voltaire, qui commença seulement en 1733 et qui ne se termina qu'avec la mort, quinze ans plus lard.
A côté d'Emilie Mme de Mimeure, la charmante veuve de lacadémicien, Mme du Deffant, Mme Dupin, Mme d'Augny et Mme Geotïrin apparaissent comme les seules femmes qui aient pris habituellement place dans cette société où les questions les plus transcendantes alternaient avec les répliques les plus spirituellement frivoles. On remarquera d'ailleurs avec quelle coquetterie tous les hommes de ce milieu savaient appliquer leur intelligence à des objets d'une diversité tellement surprenante que, si l'histoire n'était point là pour imposer la vérité, on imaginerait avoir affaire à des êtres médiocres et impudents, capables seulement d'assimilation sans profondeur. Et l'on demeure stupéfait de voir un Richelieu faire un diplomate de premier ordre, un président Hénault écrire des pièces de théâtre, et un La Motte, habitué aux psaumes de la Trappe, composer des poèmes d'opéras.
Mairan, helléniste et physicien distingué, ne rougissait point de jouer de plusieurs instruments, et Helvétius le philosophe excellait dans l'art de la danse, au point, assure Grimm, « qu'il dansa une ou deux fois sur le théâtre de l'Opéra, sous le masque, à la place du fameux Dupré Ji.
Bien d'autres noms complètent déjà, pour cette première période, la liste des personnages célèbres que recevait Mme de Tencin. Le bon abbé de Saint-Pierre, qui apprit à Mme Geoffrin à « donner et à pardonner » et que Mme de Tencin dis-
putait à Mme Dupin* ; i'abbé Truhlet, la victime de Voltaire ; Mably^ frère de Condillac; les deux Saurin, le géomètre et son fils le poète ; les deux Helvétius, le médecin et le philosophe, et tant d'autres, sans compter les gentilshommes et les étrangers, tous venaient autour de la séduisante Alexandrine échanger leurs idées, faire assaut d'esprit et déposer à ses pieds, comme devant une divinité, cet encens intellectuel dont elle se grisait avec volupté.
Mais un des plus simpathiques de ses adorateurs, comme aussi un de ses amis .les jilus sûrs fut incontestablement Marivaux, le génial créateur du genre qui porte son nom. l'écrivain délicat, l'observateur puissant sous des dehors légers. « Sa conversation ressemblait à ses écrits, a déclaré d'Alembert. Le style qu'il prête à ses acteurs est celui qu'il avait lui-même, sans efforts comme sans relâche, dans la conversation. »
Marmontel, avec quelque malveillance, a pu le montrer « laissant voir l'impatience de faire preuve d'esprit et de sagacité », il n'en reste pas moins certain que Marivaux sut se faire aimer universellement, sinon dans ses œuvres, du moins dans sa personne, car il mettait « le soin le plus scrupuleux à éviter tout ce qui pouvait offenser ou déplaire^ ». C'est à lui que l'on doit non seulement le portrait le plus fidèle et le plus complet de Mme de Tencin, mais aussi l'analyse la
4. C'est de l'abbé de Saint-Pierre qu'il est question dans la lettre de Mme de Tencin à Mme Dupin :
n Paris, 30 juin 1735.
« Vous êtes une friponne, ma belle petite dame, (Mme de Tencin avait cinquante-trois ans et Mme Dupin au moins dix ans de plus) quand vous me dites : mon abbô. Vous savez bien en votre conscience que cet abbé ne sera ni à moi, ni à personne qu'autant que vous le voudrez. Le voilà attaché à votre char... » (portefeuille de Mme Dupin).
2. Mably était de Grenoble et allié à la famille de Tencin. Il fut attaché comme secrétaire au cardinal de Tencin et se brouilla avec lui au sujet d'un mariage protestant que l'archevêque de Lyon voulait casser. Ce fut Mably qui prépara le fameux traité que Voltaire dut présenter à Frédéric II en 1743.