LE SALON DE M»» DE TENCIN
ton de conversation si aisé et si uni qu'il ne tenait qu'à moi de croire qu'ils disaient les choses les plus communes. Ce n'était point eux qui y mettaient de la finesse, c'était la finesse qui s'y rencontrait: ils ne sentaient pas qu'ils parlaient mieux qu'on ne parle ordinairement; c'étaient seulement de meilleurs esprits que d'autres et qui, par là, tenaient de meilleurs discours qu'on n'a coutume d'en tenir ailleurs, sans qu'ils eussent besoin d'y tâcher et, je dirais volontiers, sans qu'il y eût de leur faute ; car on accuse quelquefois les gens d'esprit de vouloir briller.
« Ils ne disaient rien que de juste et que de convenable, rien qui ne fût d'un commerce doux, facile et gai. »
Marivaux, on le pense, se forma vite le goût en une telle assemblée, mais des cabales entravèrent longtemps son essor. Le parti « des cafés » ne comprenait pas ses innovations.
Enfin son aimable dialogue eut raison des spectateurs les plus maussades, et Mme de Tencin finit, grâce à Richelieu, par faire ouvrir les portes de l'Académie française à son vieil ami (1742), battant Voltaire, qui pourtant n'avait reculé devant aucune bassesse. Il n'avait pas hésité, en effet, pour obtenir de son côté l'appui de Richelieu, à déléguer auprès de celui-ci Mme du Châtelet dont il n'ignorait point les faiblesses passées pour le galant duc. Mais cette élection anticipe déjà sur la seconde période du salon de Mme de Tencin.
Avant d'en arriver là, l'efïondrement du système Law allait être suivi de l'affaire La Fresnaye et ces deux événements devaient désorganiser pour un temps assez long les réunions précieuses à tant d'illustres amis, qui purent croire durant plusieurs mois leur Egérie en danger.
Elles reprirent pourtant, ces assemblées, mais elles furent encore interrompues par l'exil d'Ablon. Enfin le calme et la santé donnèrent de nouveau à l'incomparable maîtresse de maison la possibilité de rappeler autour d'elle ceux qu'elle appelait « ses bêtes » — on verra pourquoi — et de reconstituer, rue Vivienne, lecénacle dans lequel les Français comme
les étrangers tenaient à honneur d'être reçus, considérant cette faveur comme une consécration littéraire et un brevet de bon goût.
Ce fut l'époque où le salon de Mme de Tencin acquit sa plus grande renommée, car on peut dire qu'il avait brillé de son plus vif éclat rue Saint-Honoré, dans ce temps d'influence puissante et de galanterie où la maîtresse de céans était à la fois une amie que l'on courtisait et une protectrice que l'on adulait.
Mais la jeunesse avait fait son temps. Les uns étaient morts, les autres avaient vieilli, et Mme de Tencin remplissait à présent une sorte de sacerdoce traditionnel. Sa demeure était comme un sanctuaire où les littérateurs et les philosophes venaient officier et où l'esprit, semblable à la cire des cierges, brûlait de tous côtés. Les assistants n'avaient qu'à se baisser pour en recueillir des gouttelettes, et ces miettes devenaient dans le monde des espèces de trophées. On avait entendu M. de Fontenelle dire ceci, M. de Montesquieu soutenir cela ; c'était un titre, et tout homme soucieux de passer pour intellectuel devait s'efforcer d'être reçu chez Mme de Tencin.
Et pourtant, le milieu n'était plus à beaucoup près aussi divertissant qu'autrefois. Nous en trouvons l'indication dans une lettre de Mme de Tencin au conseiller François Tronchin, cousin du célèbre médecin genevois. Ce magistrat avait été présenté à l'âge de dix-huit ans dans le salon de la rue Saint-Honoré, en 1722; il y était revenu à diverses reprises, mais depuis son dernier passage il avait gardé le silence et il cherchait maintenant à renouer des relations qu'il trouvait agréables et flatteuses.
Mme de Tencin lui répondit ce qui suit*:
1. Quelques lignes de cette lettre ont été publiées dans : Le conseiller François Tronchin elsesamis, par Henri Tronchin. E. Pion, Nourrit et C'»,
Nous devons le reste, qui est inédit, à l'extrême obligeance de l'auteur de l'ouvrage précité.
LE SALON DE M»» DE TENCIiN 295
« A Paris, ce 4 avril 1739.
« Il est vrai, Monsieur, que vous m'avez un peu négligée et, comme il en aurait trop coûté à ma vanité de vous accuser d'oubli, j'ai pris le parti de croire que les affaires vous avaient d'abord empêché de m'écrire et qu'ensuite, embarrassé de n'avoir pas écrit d'abord, vous n'avez su comment vous y prendre. Avouez que je suis bien indulgente, ou plutôt bien présomptueuse, mais cène sera pas à vous de me reprocher un défaut qui vous sauve de mes reproches.
« Tous les Genevois n'ont pas pensé comme vous et les honnêtes gens de votre pays sur la promotion de mon frère ^ Votre ami Telusson [sic] a déclamé ici assez mal à propos puisqu'il a parlé d'un homme qu'il ne connaît point'. Ne faites aucun usage de ce que je vous dis ici. Je ne sais pourquoi je vous le mande. Je n'ai en vérité d'autres raisons si ce n'est que cela m'est venu au bout de ma plume. Ne nous viendrez- vous point revoir? Vous nous en avez donné votre parole et vous savez bien qu'un honnête homme doit la tenir. Vous êtes d'un âge'^ et d'une figure où il serait peut-être bien aussi sûr de vous intéresser par le plaisir, mais ce n'est peut-être pas chez moi que vous en pourrez trouver d'assez vif pour cela. Des conversations de philosophes où, à la vérité, la morale est accompagnée d'assez de gaîté, voilà tout ce que je puis vous offrir.
« M. Saladin vous donne apparemment des nouvelles des connaissances que vous avez dans le quartier et je lui laisse un soin dont aussi bien il serait très difficile de m'acquitter. Mme Geoffrin, qui est la seule que je voie, n'est presque point sortie de chez elle, et moi de mon lit.
1. .Au cardinalat. Il y avait beaucoup de jansénistes à Genève et encore plus de protestants, prêts à se montrer méchants.
2. On remarquera que ce fut le défaut de presque tous les auteurs des diatribes contre les Tencin.