LE SALON DE M«" DE TENCIN
« Dans Marivaux rimpatience de faire preuve de finesse et de sagacité perçait visiblement. Montesquieu, avec plus de calme, attendait que la balle vînt à lui, mais il attendait. Mairan guettait l'occasion. Astruc ne daignait pas l'attendre.
« Fontenelle seul la laissait venir sans la chercher ; et il usait si sobrement de l'attention qu'on donnait à l'entendre que ses mots fins, ses jolis contes, n'occupaient jamais qu'un moment ; Helvétius, attentif et discret, recueillait pour semer un jour. '■ »
Le salon que Marmontel a vu n'est plus le même que celui dont Marivaux a si bien apprécié l'exquise simplicité.
C'est que les habitués ont vieilli ; ils ont peur de déchoir et soignent leurs répliques, tandis que les nouveaux arrivants, poussés par le désir de se hausser, cherchent à se faire valoir. Mme de Tencin fut une des seules sans doute à s'en apercevoir, et c'est peut-être à cette attristante observation qu'il faut attribuer son besoin d'aller souvent s'isoler à Passy, dans sa chère petite maison, oi^i quelques amis intimes venaient lui tenir compagnie à la manière des vieux souvenirs, si doux quand l'âge a diminué l'activité ambitieuse et que l'être vit surtout dans le passé.
C'est là que Marmontel, installé à la campagne dans le voisinage, put apprécier réellement le commerce de cette femme extraordinaire, ainsi qu'il la qualifie lui-même. « Je m'étais refusé à l'honneur d'être admis à ses dîners de gens de lettre, écrit-il ^, mais lorsqu'elle venait se reposer dans sa retraite, j'allais y passer avec elle les moments où elle était seule et je ne puis exprimer l'illusion que me faisait son air de nonchalance et d'abandon. Mme de Tencin, la femme du royaume qui, dans sa politique, remuait le plus de ressorts et à la ville et à la Cour, n'était pour moi qu'une vieille indolente : « Vous n'aimez pas, me disait-elle, ces assemblées de beaux esprits : leur présence vous intimide ; eh ! bien !