LE SALON DE M- DE TENCL
qu'il posa alors, après dîner, à une femme en qui il avait confiance :
ce Parlez-moi vrai, dit-il, n'y a-t-il pas de chansons?... »
Sa chute lui importait peu ; ce qu'il redoutait, c'était qu'on en connût les causes.
Mais si Mme de Tencin eut dans ses dernières années la faiblesse de croire aux belles protestations de quelques intrigants, elle sut toute sa vie cultiver l'esprit charmant de son pays, en développer les finesses dans les assemblées qu'elle présidait avec un si grand tact, et apporter elle-même dans le progrès des lettres françaises l'effort de sa plume féminine, si délicate sans afféterie.
Ses romans paraîtraient fades sans doute aux lectrices de nos jours si quelques-unes, sans une étude préalable du passé, se risquaient à les lire. Mais pour quiconque est en état de se placer dans une époque et d'y respirer quelques instants, les romans de Mme de Tencin laissent une impression de fraîcheur et de simplicité que peu d'œuvres littéraires de la première moitié du xviii^ siècle sont en état de donner.
Ils ne furent point d'ailleurs le travail d'une débutante. De bonne heure, Mme de Tencin s'était exercée à écrire correctement notre langue. Nous en trouvons l'indication dans une lettre du comte Hoym (1718) :
« Je devine aisément, lui écrit-il, l'auteur de la traduction du Guarini '. Je crois qu'il ne tiendrait qu'à vous de nous montrer encore d'autres bonnes choses de la même main. Quoi qu'il en soit, je ne veux pas percer un mystère que vous voulez que j'ignore '. »
Au travail de traduction succéda tout naturellement la
1. Guarini, poète italien du xvi» siècle. Son œuvre la plus connue est Il Pastor fido, tragi-comédie pastorale.
2. L'allure de cette phrase indique clairement de quelle personne il s'agit. Et nous savons d'autre part que Mme de Tencin connaissait l'italien, puisque la lettre que lui envoya Benoit XIV est écrite dans cette langue. Si Mme de Tencin n'avait pas été à même de la comprendre, le
composition. Mais toujours Mme de Tenciu ne s'y livra qu'avec précaution, sous le couvert de l'anonyme. Ce ne fut qu'après sa mort que l'on connut la vérité avec certitude. L'une de ses premières œuvres fut imprimée par suite d'une sorte d'indiscrétion posthume. Son titre est : Histoire dime rcligipuse, écrite par elle-même \ Et voici de quelle note de l'éditeur est précédé ce très court roman :
« Feu l'abbé Trublet reçut des mains de Mme de Tencin l'ouvrage que Ton va lire. Il m'en fit le sacrifice longtemps après et il me laissa soupçonner qu'il était le fruit des premiers amusements de la jeunesse de cette dame. »
La scène se passe en Andalousie, pour permettre à l'auteur de déguiser ses personnages, qui sont sans doute des portraits ; et dès le début, on remarque le souci de mettre en scène des gens d'une espèce distinguée.
Les hauts faits d'armes, à la façon de l'Arioste, tiennent une place importante clans le préambule, mais la simplicité, voire la naïveté font vite place à cette tendance un peu arriérée.
ce Ma mère, raconte l'auteur des mémoires supposés, avait coutume de dire qu'elle avait consenti à donner à son mari, aux dépens de sa vie même, un héritier de ses biens et un gage de sa tendresse. »
On ne saurait être épouse plus dévouée. D'ailleurs, le sacrifice consenti d'avance se réalise et la pauvre mère expire en donnant le jour à sa fille, la jolie Isidore, qui nous raconte la suite. Son père meurt à son tour et l'orpheline est confiée à une tante, dona Elvire, veuve et riche dont le portrait est l'indice chez l'auteur d'une belle faculté d'observation :
« Dona Elvire avait été jolie autrefois, mais il ne lui en restait plus que les mines et les grimaces. Elle s'exprimait assez facilement sur toutes sortes de matières : ce qui faisait
Pape aurait employé le français qui faisait partie de son bagage de grande ôrudilion.