LES ŒUVRES DE M"» DE TENCIN
croire aux sots et à elle-même la première qu'elle les entendait. Son humeur n'était naturellement ni dilTicile ni méchante, mais elle avait cru devoir la gâter par étude, regardant comme indispensable à une jolie femme d'avoir des caprices et des travers. Elle eût évité les ridicules qu'elle se donnait, en se passant des grâces qu'elle voulait acquérir. »
Vient ensuite un tableau amusant de l'éducation d'une jeune fille :
« On m'apprit à chanter, raconte Isidore, avant que je susse lire, à danser que je marchais à peine, et à parler les langues étrangères que je bégayais encore la mienne. Ma tante d'ordinaire présidait à mes leçons, et ce n'était pas une petite affaire pour elle que d'avoir en même temps à redresser les défauts naturels à mon âge et à endoctriner les maîtres eux-mêmes sur leur art, qu'elle prétendait savoir mieux qu'eux.
« Elle aurait voulu que tous les pas que je formais eussent été des entrechats, et tous les sons de grands éclats et des roulements. «
Heureusement Isidore trouve chez cette tante maniérée une jeune parente, de quelques années seulement plus âgée qu'elle-même, et Pulchérie — c'est son nom — lui donne d'excellents conseils :
« La franche ignorance, me disait parfois Pulchérie, n'estelle pas préférable à une science qui nous aveugle ? La première amène avec elle la docilité, qui peut servir à nous redresser ; l'autre entraîne nécessairement la présomption qui nous égare ...»
Enfin Isidore, après avoir terminé au couvent son éducation, revient chez sa tante et se voit entourée d'un essaim de jeunes gens. « Une héritière qui débute dans le monde, joue un personnage difficile », avoue-t-elle ingénuement.
Cependant Antonio, jeune homme timide et charmant, semble avoir des sympathies pour Pulchérie. Mais, d'autre
part, il est aimé d'Isidore, et ici l'intrigue commence à se compliquer,
A côté de ce jeune premier sans envergure, apparaît Don Pèdre de Ciméga, fils du gouverneur de la province, parti superbe qui recherche Isidore, et celle-ci, sans amour, uniquement par raison, va l'épouser. Alors le timide Antonio part pour la guerre. Malgré les apparences, dues à sa timidité, ce n'était point Pulchérie qu'il chérissait, mais bien Isidore. Désespéré, il multiplie ses prouesses en cherchant le trépas. Il est enfin grièvement blessé et, avant d'expirer, il écrit les lignes suivantes à la bien-aimée qui ne sut point deviner à temps ses sentiments, bien cachés, il est vrai .
« Je ne serai plus quand vous recevrez ce billet. La vie m'était devenue à charge depuis que j'avais perdu l'espoir de vous en consacrer tous les instants. Dans la situation où je suis, il m'est donc permis de vous dire que je vous aime... J'ignorerai toujours comment cet aveu sera reçu ; c'est la seule inquiétude qu'il me reste en mourant. »
On avouera que cet homme, encombrant jusqu'après sa mort, ferait mieux de demeurer timide jusqu'au bout et de disparaître plus discrètement. Car de sa part, c'est vouloir créer arbitrairement par l'émotion des liens qu'il fut incapable de nouer lui-même.
Toujours est-il qu'Isidore, à la faveur de cet événement, découvre que le cœur de Pulchérie s'était donné à un autre charmant jeune homme, Don Francisque. Elle cherche aussitôt à faire le bonheur de ces deux amoureux en souvenir du défunt, dont le sentiment incompris sera le deuil de sa vie. Elle abandonne alors ses biens à Pulchérie pour faciliter le mariage de celle-ci, et elle entre au couvent. Là elle trouve le repos et elle conclut par cette déclaration d'un renoncement exquis : « Quoique le bonheur de mon amie pût m'entraîner quelquefois à réfléchir sur la difierence de nos destinées, jamais je ne sentis s'altérer le plaisir d'y avoir contribué. »