PERSONNAGES
M. de Vienne. Gouverneur de Calais.
Mme de Granson. Sa fille.
M. de Granson. Mari médiocre.
Comte de Canaple. Amoureux de Mme de Granson.
M. de Chdlons. Amoureux de Mlle de Mailiy.
Mlle de Mailiy. Amoureuse de M. de Châlons.
Mylord d'Arondel. Homme charmant.
M. de Châtillon. Jeune galant.
On assure que Mme de Tencin fit une gageure et prétendit commencer son roman par la fin ordinaire des ouvrages de ce genre. En effet, elle réunit dès le début dans le même lit Mme de Granson et M. de Canaple, qui s'aimaient sans se le dire et qui furent bien étonnés d'être si vite servis à souhait.
Il faut avouer, par exemple, que le moyen employé par l'auteur donne une singulière idée de la façon dont les nommes procédaient alors à leur toilette de nuit.
Voici les faits. M. de Granson a un ami, M. de Canaple, dont toutes les femmes raffolent. Mme de Granson, qui entend parler de lui, se promet bien de mortifier ce conquérant. Mais il est réellement si charmant qu'elle subit la, séduction générale. Pourtant, comme elle est vertueuse, elle se montre à l'égard de Canaple d'autant plus revôche que celui-ci lui plaît davantage. Et Canaple de son côté devient amoureux d'elle. Grâce à son intimité avec son mari, il avait
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au château de Granson sa chambre toujours prête. Un soir, s'étant attardé à la chasse loin de chez lui, il se trouve dans le voisinage de ses amis. Il n'hésite pas à chercher là un asile et il frappe au milieu de la nuit.
L'homme qui lui ouvre est à moitié endormi. Il sait que Canaple est un familiei' et, sans prendre d'autre peine, il lui donne une chandelle.
Le gentilhomme gagne seul sa chambre habituelle, mais au moment où il ouvre la porte, la lumière est éteinte par le vent. Il entre quand même, se déshabille et se couche à tâtons.
« Mais quelle fut sa surprise, raconte l'auteur, quand il s'aperçut qu'il n'était pas seul et qu'il comprit, par la délicatesse du pied qui vint s'appuyer sur lui, qu'il était couché avec une femme.
« Cette aventure, où il ne comprenait rien, lui donnait déjà beaucoup d'émotion quand cette femme, qui dormait toujours, s'approcha de façon à lui faire juger très avantageusement de la beauté de son corps.
« De pareils moments ne sont pas ceux de la réflexion. Le comte de Canaple n'en fit aucune et profita du bonheur qui venait s'offrir a lui. »
Bientôt il reconnaît la voix de Mme de Granson et songe avec effroi, mais trop tard, qu'il vient de trahir son ami. Alors il sort, toujours à tâtons, et rentre chez lui à travers bois, fort agité...
Ce début, tout invraisemblable qu'il paraisse, est vraiment original, et l'on juge de ce que doivent être les lendemains de ce singulier rapprochement. Mme de Granson rongeant sa honte en silence, tout en conservant pour Canaple une tendresse infinie, et l'heureux bénéficiaire du hasard devenant d'autant plus amoureux qu'il a pu apprécier davantage les charmes de l'objet aimé : tels sont les traits principaux de cette première aventure.
Aussitôt d'autres intrigues se grefPent sur celle-ci, ou plutôt la côtoient, et l'on s'y perd, car les liens font défaut
entre tous ces personnages dont le seul but est l'amour. La vraisemblance est d'ailleurs le moindre des soucis des auteurs de cette époque.
La mode était de présenter des amants malheureux ; tous les movens sont bons pour forger des misères à ces gens, qui deviennent parfois ridiculement bêtes. C'est ainsi que M. de Chàlons peut entrer en secret dans la maison de Mlle de Maillv pour qui il a une passion. Il voit là un enfant qu'il croit être le fruit d'un amour coupable de la jeune fdle, et il est pris lui-même pour le père par la femme à qui Mlle de Mailly vient de confier le nouveau-né. Il ne lui vient même pas à l'idée que Mlle de Mailly rend service à une amie, et il s'enfuit, désespéré à jamais.
Et puis, les rencontres fortuites se multiplient sans aucune préparation. Les carrosses se trouvent sur la route des galants qui ont intérêt à sauver les dames en voyage, et les chevaux s'emportent au moment propice.
Mais malgré tant de puérilités, le récit est loin d'être ennuyeux, et par instants la discussion sur l'amour s'élève. Bien entendu, la question se pose entre l'amour sentimental et l'amour matériel, et les héros concluent à la supériorité, voire à l'existence unique de l'amour sentimental, rejetant l'autre amour au rang des basses et inavouables sensations.
Et pourtant, à cette époque, un amant qui n'eût pas été un gaillard aurait été vite éconduit.
On peut supposer que le goût des femmes du xviii" siècle pour cette sorte de romans, traités avec une fausse pudeur, a tenu au besoin qu'ont les natures affinées et vicieuses de se retrancher derrière des façades de vertu.
Dans la seconde partie, l'annonce d'une troisième aventure, celle de mylord d'Arondel, qui va se greffer sur les deux autres, nous rappelle la manière des premiers romans, Roland, l'Arioste et l'Astrée où chaque personnage, à tour de rôle, raconte son passé.
Entre temps, M. de Granson a eu la discrétion de se faire tuer d'honorable façon, et son épouse est devenue libre.
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