Jacques-Edouard, dit le chevalier de Saint-Georges
duré plus de trois mois et, après diverses conférences, ce prince répondit qu'il ne pouvait vaincre les scrupules qu'il aurait de donner sa nomination à un homme si décrié et si chargé de crimes. . . »
Les Jésuites auraient fait ensuite tenter une démarche plus pressante encore par un de leurs amis. Mais le roi d'Angleterre, toujours d'après le même document, répondit que « jamais le sieur de Tencin ne serait cardinal à sa nomination, aimant mieux perdre la vie que l'honneur. »
Alors les Jésuites n'auraient pas hésité à verser trois cent mille livres aux ministres des Stuarts pour obtenir gain de cause ; puis, n'ayant pas encore réussi, ils auraient simplement écrit au roi d'Angleterre que s'il ne cédait point il aurait tout à craindre pour sa vie.
« Cette lettre, déclare l'auteur du document historique (?) cité plus haut, fit sur l'esprit du Roi tout l'effet que ceux qui l'avaient fabriquée s'en étaient promis. Sa Majesté fit réponse qu'après avoir été combattue successivement par les sentiments de la religion, de l'honneur et delà crainte, Elle s'était enfin déterminée à désigner le sujet en question, sur lequel elle aurait eu la consolation de ne trouver aucune opposition ». Après quoi, cet historien anonyme, dont on ne saurait ignorer désormais les tendances, conclut en déclarant que tout ce qui précède est « l'exacte vérité ».
On assurait également que M. de Tencin avait payé son chapeau six cent mille livres, et l'abbé Certain, dans ses mémoires conservés au Ministère des Affaires Etrangères, mentionne ce propos du camerlingue^ : « Il faut que M. de Tencin soit bien riche, car je sais certainement, à n'en pouvoir douter, qu'il a envoyé à Rome cent mille écus pour son chapeau, et je connais le banquier qui les a comptés. »
Pour nous, qui savons à quoi nous en tenir sur la situation de fortune de M. de Tencin, nous pouvons affirmer avec non
1. On verra plus loin quelle sorle de personnage était ce camerlingue et quel crédit on peut accorder k ses déclarations.
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moins de certitude qu'il lui était matériellement impossible de disposer même de cent mille écus. Quant à Tintervention pécuniaire des Jésuites, elle est invraisemblable avec tant de maladresse et si peu de discrétion. L'argent versé chez le banquier, si toutefois il y en eut, n'était peut-être après tout qu'unecommission dont l'archevêque d'Embrun s'étaitchargé. D'ailleurs le même abbé Certain, après avoir admis si facilement que M. de Tencin dut acheter son chapeau, déclare, quelques lignes après, que « les cardinaux furent unanimes à dire qu'on ne pouvait faire un meilleur choix, ni trouver un plus solide défenseur de l'Eglise et du Saint-Siège' ».
Quant à l'histoire qui concerne le roi d'Angleterre, que penser de cette façon fantaisiste de représenter un prince, d'abord furieusement attaché à son honneur et cédant à la première vague menace qui lui est faite dans des conditions puériles et romanesques, où un simple sbire aurait sufifi à faire rentrer sous terre le maître-chanteur, celui-ci eùt-il été le plus dangereux des Jésuites.
11 est possible que le roi d'Angleterre, impressionné malgré tout par ce que l'on avait raconté sur M. de Tencin, ait d'abord hésité, puis qu'ayant démêlé la vérité sur l'origine des calomnies, il se soit décidé, non point par crainte mais par sympathie. Car il connaissait personnellement de longue date M. de Tencin, qui avait jadis fréquenté fort assidûment à « la cour d'Angleterre » de Rome et y avait laissé le meilleur souvenir.
Ce qui est parfaitement démontré, c'est que la nomination de M. de Tencin ne causa point à Versailles l'émotion que l'on s'est plu à dépeindre plusieurs années après. Le duc de Luynes, dont les notes sont rédigées sans passion au
1. Il est bon de savoir à ce sujet que l'abbé Certain était alors attaché à M. de Saint-Aignan notre ambassadeur et que M. de Tencin était envoyé à Rome pour suppléer à ce ministre, dont l'activité et l'habileté laissaient à désirer. On avait même tout lieu de croire qu'il le remplacerait. Le personnel de l'ambassade pouvait craindre de partager la disgrâce du maître et voyait ainsi d'un fort mauvais œil l'intrus qui arrivait si mal à propos.
joiu' le jour, fournit à ce sujet la plus sûre expression de la vérité. Il mentionne d'abord (13 février 1739) que le Roi aurait fait opposition cinq ou six ans auparavant au « chapeau » de l'archevêque d'Embrun. La raison était due, on l'a vu, à la politique d'apaisement du cardinal de Fleury qui, en bonne logique, ne pouvait guère créer cardinal un archevêque auquel il voulait, pendant quelques années encore, imposer le silence. — Le duc de Luyncs ajoute : « Dans cette occasion-ci (1730), M. le cardinal de Fleury n'a fait autre chose que de lever.les oppositions sans y joindre aucune recommandation de la part du Roi. On avait dit que la nomination d'Angleterre était remplie et ce n'est pas absolument sans sujet, car il y a eu un prélat italien |)our qui le roi Jacques s'est intéressé et qui a été fait cardinal. Mais comme ce prélat était susceptible de la pourpre par lui-même, il dépend du Pape de compter la nomination d'Angleterre remplie ou non ; et il y a lieu de croire que l'intention de Sa Sainteté est de donner une aussi grande marque de considération à M. l'archevêque d'Embrun, dont on a été fort content à Rome et qui a donné de grandes marques de son zèle pour la saine doctrine. »
On observera combien le langage est différent touchant M. de Tencin, quand ce n'est pas un janséniste qui parle.
Le 4 mars, l'archevêque d'Embrun, alors à Paris, reçoit enfin un courrier du roi d'Angleterre qui lui annonce l'heureuse nouvelle de sa nomination. Aussitôt il se rend à Versailles et, séance tenante, le Roi lui remet la calotte, préférant ne point le faire attendre au lendemain.
« Il n'y avait, raconte le duc de Luynes, que M. le cardinal de Fleury, M. de Maurepas et Rontemps. M. le cardinal de Tencin présenta la calotte au Roi et se mit à genoux. Le Roi prit la calotte et la mit sur la tête de M. le cardinal de Tencin, Ce fut alors que le nouveau cardinal dit au Roi : « Sire, la nouvelle dignité dont je suis revêtu me flatte d'autant plus que je la tiens d'un Roi qui a tout perdu pour la
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religion, et que je la reçois du Roi mon maître qui a loul fait pour elle. »
Le lendemain, le cardinal de Tencin était admis à la messe du Roi, dans la tribune de Sa Majesté, et avait l'honneur de se voir, par faveur, octroyer un « carreau »*. Enfin, au mois d'avril, le Roi lui donnait l'abbaye de Trois-Fontaines en Champagne, qui valait trente-cinq mille livres. De plus, il lui confiait la délicate mission d'aller à Rome suppléer oiiicieusement notre ambassadeur, le duc de Saint-Aignan, avec la recommandation d'éviter (out froissement et d'attondre le pi'ochain conclave, qui ne devait pas tarder, car le Pape Clément XII, aveugle et très âgé, ne quittait plus guère son lit.
Telles furent les conditions dans lesquelles M. de Tencin reprit pied dans l'Etat et sortit de l'ombre si rapidement, par la volonté d'un premier Ministre qui l'estimait fort, mais qui en avait eu peur.
Ce fut le 21 juin que le cardinal de Tencin s'embarqua à Toulon sur les galères de Malte, commandées par son cousin germain, lebailli de Tencin-. Quatre jours après, il débarquait à Civita-Vecchia. Mais ce fut seulement le 17 juillet qu'il fit son entrée officielle à Rome. Une lettre de l'abbé Certain nous apprend que cette cérémonie, dont le peuple romain était si friand, causa quelque déception par sa simplicité \
« M. le Cardinal de Tencin fit son entrée ici dimanche dernier (12 juillet 1739j. On ne vit jamais rien de si simple et de si modeste. Trois attelages de M. l'Ambassadeur ', qui ont servi toute son ambassade et tout le ministère Polignac ; douze laquais vêtus de gris avec un petit galon noir; quatre valets de chambre, un maître d'hôtel, un officier % deux cuisiniers, tous vêtus d'un drap gris avec un petit galon d'ar-