LE CONCLAVE DE
dans Téglise Saint-Pierre avec un panier qu'il avait ouvert, laissant échapper une colombe. Alors il s'était mis à crier que c'était le Saint-Esprit qui sortait du conclave. Puis il avait voulu se présenter aux cardinaux pour se faire nommer Pape, assurant qu'il avait eu une révélation à ce sujet. On l'avait enfermé avec les fous.
Cependant l'accord tardait toujours à se faire dans le Sacré- Collège et l'on redoutait l'arrivée des chaleurs. On parlait beaucoup d'une prophétie qui prédisait, au sujet de ce conclave, que quatorze cardinaux mourraient avant l'élection du Pape. On avait donc encore à s'armer de patience.
Ce n'était pourtant pas faute de se remuer que le camerlingue n'obtenait point de résultat, car il n'y avait pas de jour qu'il n'élaborât une nouvelle intrigue. Un matin, il annonce à Corsini, combattu pai' lui jusque-là, qu'il se range de son côté, qu'il votera avec lui pour Firrao et qu'il a dixhuit voix qui le suivront. C'était encore là un piège à double effet. Si Corsini acquiesçait, le camerlingue savait bien que les Allemands opposeraient leur droit d' exclusion à Firrao dont ils ne voulaient point; et si, au contraire, Corsini refusait, le camerlingue en profitait pour le brouiller avec celui qu'il n'aurait point soutenu.
Enfin, vers le milieu de juillet, il s'en fallut de peu que le Pape ne fût nommé. La majorité allait se former sur le nom d'Aldrovandi. Mais celui-ci n'était point l'homme du camerlingue, et voici quelle étonnante manœuvre fit manquer l'élection.
Un moine avait écrit quelques mois auparavant à Aldrovandi pour engager celui-ci à s'appuyer sur le camerlingue. C'était d'ailleurs ce dernier qui avait inspiré la lettre. Aldrovandi avait répondu au moine en termes courtois et assez aimables à l'égard du camerlingue. Mais cette réponse avait été écrite en marge même de la première missive. Il n'en fallait pas davantage. Le camerlingue au moyen d'un acide avait fait disparaître l'écriture du moine, et il montrait à ses collègues celle d'Aldrovandi, insinuant en même temps que
ce candidat faisait des bassesses à tous les partis. Encore une fois la majorité se dispersa.
Pourtant ce fut encore Aldrovandi qui se maintint le plus longtemps, soir et matin \, avec trente et une voix. Le camerlingue en perdait le sommeil et, pour combattre ce choix, il alla jusqu'à commander un millier de lanternes aux armes du cardinal Ruffo, afin d'essayer d'influencer l'opinion dont les échos, malgré la « clôture », pouvaient parvenir jusqu'aux conclavistes.
Enfin, vers la fin de. juillet, on commence à parler de Lambertini. C'est M. de Tencin qui, jugeant le moment propice, dresse ses batteries. Il va bientôt réussir un coup de maître pour la plus grande satisfaction de son gouvernement, comme aussi pour la sienne propre, car ce cardinal, sur qui l'entente va se faire, est son meilleur ami depuis vingt ans.
On est au milieu d'août. En peu de temps les trente-quatre voix nécessaires sont réunies, et aussitôt, par un ralliement prodigieux après cinq mois d'hésitations, cinquante cardinaux s'acheminent, deux par deux, vers la cellule de Lambertini qu'ils saluent Pape'-.
Celui-ci n'en croyait point ses yeux ; puis, comprenant que c'était sérieux, il dit simplement :
« Nous sommes donc Pape selon votre volonté. »
Et ce fut tout.
Le 26 août, il fut sacré sous le nom de Benoît XIV.
En conscience, Louis XV devait une marque d'estime à l'actif conclaviste qui sans se hâter, quoiqu'il eût, paraît-il, une bien mauvaise cellule, était parvenu à conduire l'élection selon les intérêts de son pays. Le Roi donna cette récompense aussi éclatante que possible, le 2i septembre 4740, en octroyant à M. de Tencin l'archevêché de Lyon, le plus beau
1. Le Sacré-Collège votait le matin, en sortant de la messe, et Taprèsmid4, à la suite d'un office.
2. C'est ce que l'on appelle l'élection par « Adoration », qui a lieu lorsque les deux tiers des électeurs vont saluer Pape le Cardinal sur lequel se portant leurs suffrages.
Benoit XIY (Lambertini).
Buste auonvine et sans attribution conservé au musée de Grenoble.
Cliché de Piccardv — Grenoble.
Li: CONCLAVt; DL: 1740 33b
de France après celui de Paris. Do plus, comme pour mieux souligner sa faveur, le Roi nommait en même temps évêque à Nevers M. l'abbé d'Hugues, l'ami et le grand vicaire de l'archevêque d'Embrun depuis de longues années.
Ce fut d'ailleurs cette nomination qui des deux causa la plus grande joie à M. de Tencin. Son désintéressement apparut encore plus clairement dans la suite, car il sut être modeste dans le succès, et malgré son intimité avec Benoît XIV, il n'ambitionna aucune faveur.
Cependant, de tous nos cardinaux il était demeuré seul à Rome avec le duc de Saint-Aignan, qui s'était décidé à demander son rappel et avait même pris congé du Pape. Mais des diftîcultés d'ai'gent le retenaient encore. Enfin, après avoir réglé tant bien que mal ses affaires, grâce à M. de Tencin, il se mit en route le 20 juin 1741, et Tarchevêque de Lyon apporta immédiatement dans son poste Tesprit de précision et d'énergie qui le caractérise. Un détail entre autres en fait foi. Le Ministre d'Espagne à Rome s'était fait accorder, par « franchises w, un territoire qui renfermait, outre la place de son palais, trois grandes rues voisines. Il avait là douze soldats espagnols, commandés par un « capitaine de Place », et ceux-ci, à la faveur des franchises, vivaient de la protection qu'ils donnaient à des bandits, à des fripons et à des filles de mauvaise vie, pour lesquels parfois ils prenaient parti. Cet abus était arrivé à un tel point que Clément XI avait dû établir sur la place un corps de garde de ses propres troupes pour contenir les Espagnols.
M. de Tencin fit promptement cesser cet état de choses en réclamant les mêmes franchises. — « J'ai déclai-é, écrit-il au cardinal de Fleury^ que je n'exigerais rien de plus que les autres ministres, que je serais le p'remier à céder ce qui est exorbitant, mais que je ne souffrirais jamais que les armes du Roi soient moins respectées dans Rome que celles d'une autre couronne. »
1. Correspondance diplomatique. Affaires étrangères, Rome 781.
C'était, on le reconnaîtra, un fier langage. Il est vrai que, pour le tenir, notre ambassadeiu* se sentait appuyé par le prestige de la France.
Cependant il ne connaissait toujours point son bel archevêché; et son clergé comme ses diocésains gémissaient de ne jamais le voir. Il obtint enfin la permission d'aller prendre en personne possession de son siège, et il fit son entrée solennelle à Lyon, le 17 juillet 1742.
A cette époque, la faveur de M. de Tencin fut extrême et peu s'en fallut qu'il ne prît dans l'Etat la première place.
En effet, huit jours après son arrivée en France, il reçut du cardinal de Fleury une lettre confidentielle, datée du 24 juillet 1742.
« Ma santé s'affaiblit tous les jours, disait le bon cardinal, et mon estomac ne fait quasi plusses fonctions... Votre Eminence connaît depuis trop longtemps le cas que je fais de ses talents et de ses lumières pour être surprise que je pense à l'avoir pour mon successeur. Mais je n'en parlerai point que je n'aie auparavant sa réponse sur ce qu'Elle pense Elle-même de cette proposition. ' »
Cet affaiblissement passager du cardinal de Fleury semble bien avoir entrebâillé devant l'archevêque de Lyon la porte du premier ministère de l'Europe. Par un sentiment que les détracteurs de M. de Tencin ont toujours eu de la peine à expliquer chez celui-ci, mais qui s'accorde parfaitement avec les traits de sa véritable nature telle qu'Elle vient d'être constamment rétablie, l'archevêque de Lyon refusa.
« J'aurai l'honneur, écrivit-il, de répondre à Votre Eminence avec la simplicité et la vérité cju'exige la proposition qu'Elle a la bonté de me faire, que je ne puis ni ne dois l'accepter. Je manquerais à ce que je dois au Roi et à Votre Eminence. Je suis incapable de la place qu'Elle me destine. Je ne suis point aussi méchant que mes ennemis l'imaginent, mais je n'ai ni autant d'esprit ni autant de talents que Ton
1. Inlrif/ues et mianions du cardinal de Tencin, par M. Boulry. .Vppendice.
DEMARCHK F)U CARFIFNAL DK FLKURY :«7
m'en croit. J'en al peut-être assez pour réussir dans un ministère particulier, tel que celui de Rome, que je connais et que j'ai étudié depuis longtemps ; mais il s'en faut bien que j'aie ce qui est nécessaire pour un ministère tel que celui de Votre Eminence. La Cour est un pays inconnu pour moi .
«Je rends grâce à Votre Eminence d'avoir bien voulu me confier son secret avant que d'en parler au Roi. Sa Majesté serait peut-être blessée du refus, bien qu'il ne fût fondé que sur mon zèle pour sa gloire et sur mon attachement à son service. »
Tandis que cette lettre était emportée vers Paris, un court billet du cardinal de Fleury la croisait en route,
« L'affaire dont j'ai eui'honneurde parler à Votre Eminence est suspendue pour un temps. Je n'en ai point parlé. J'aurai l'honneur de vous en dire les raisons une autre fois ; et le secret est toujours le même, sans exception de personne. »
Que s'était-il donc passé ? Il est probable simplement que le cardinal de Fleurv avait surmonté le découragement dont il s'était trouvé un jour momentanément envahi. Un état maladif pouvait avoir déterminé cette crise passagère. Mais il serait difficile de voir là une manœuvre destinée, comme on l'a avancé, à faire tomber M. de Tencin dans un piège pour sonder ses intentions, soi-disant ambitieuses. En effet, le 4 août, l'archevêque de Lyon, répondant au billet du Ministre pour l'assurer de sa discrétion absolue, persistait dans son refus.
« Vous m'avez mis en état, expliquait-il de nouveau, de n'avoir rien à désirer ni à craindre. Je ne puis que tomber sur mes pieds soit à Lyon, dont la résidence me charme, soit à Rome où l'espérance de pouvoir être utile au service du Roi et de la Religion me console de tout ce qui m'y déplaît, w
Et puis, comment expliquer que, dix jours après, le cardinal de Fleurv, s'il s'était réellement méfié de M. de Ten-
cin, ait appelé auprès de lui l'objet de ses défiances, en un poste qui rendait le personnage infiniment dangereux.
Car voici ce que le Premier Ministre écrivait, le 1 1 août 1747, à l'archevêque de Lyon :
« J'ai déjà eu l'honneur de mander à Votre Eminence que je ne pouvais trop louer et admirer les motifs qui l'avaient empêchée de se rendre aux premières ouvertures que je lui ai faites, mais je ne crois pas que Votre Eminence doive ])ousser la modestie jus((u'à refuser une place dans le Conseil du Roi en qualité de ministre, ce qui ne l'engagera à autre chose qu'à dire son avis. »
Et M. de Tencin reconnaissant accepta, non sans avoir hésité encore, « redoutant, avouait-il, qu'on ne trouvât pas en lui du côté des lumières et du talent tout ce qui lui faisait supposer les bontés singulières dont il se voyait l'objet ». L'insistance que met le cardinal de Fleury dans toute cette correspondance, et la joie qu'il marque enfin d'avoir réussi sont la preuve qu'il agissait sans astuce et que la collaboration de l'archevêque de Lyon lui était réellement agréable. Mais si de telles marques de faveur flattèrent celui qui en était l'objet, elles comblèrent de joie Mme de Tencin. Le poste important de ministre d'Etat, auquel le Roi venait d'appeler son frère avec tant de considération, s'ajoutait fort à point à l'avantage qu'elle avait aperçu dans l'élection de leur vieil ami Lambertini. Ainsi, à Versailles en même temps qu'à Rome, elle allait retrouver le moyen de satisfaire, sur des terrains de premier plan, l'instinct des Guérin et de nouer des intrigues politiques, auxquelles il semblait encore naturel au xviii* siècle que les femmes prissent part.
Benoît XIV était d'ailleurs tout disposé à lui être agréable, et la lettre suivante indique qu'il y mettait même un empressement fort délicat \
« Le prieur Rouget, Français, notre chapelain secret et
1. Lettre inédite de Benoît XIV à Mme de Tencin (Août 1743) Archives du Vatican, principi 239. Cette lettre est écrite en italien. Voir le texte aux pièces justificatives.
DEMARGHK DU CARniNAL DK FLIXMIY 339
bon serviteur du Cardinal votre frère, le 28 juillet, après avoir assisté à notre messe, nous demanda si par hasîird nous avions quelque lettre de vous pour une réduction à faire sur l'expédition des bulles de l'abbaye de Saint-Quentin ; et comme nous répondîmes que nous n'en avions reçu aucune, il ne voulut pas le croire, ayant été amené, par le continuel harcèlement de niches qu'on lui fait, à douter de tout. Sans beaucoup de déplaisir, nous le laissâmes dans son incrédulité, mais aussitôt nous donnâmes des ordres pour une remise raisonnable des frais d'expédition ; de sorte que l'Ambassadeur de Malte ' ayant, le 2 août, présenté votre lettre du 8 juillet en même temps qu'un mémoire, a trouvé c^ue la faveur était déjà accordée. Tel est l'enchaînement des circonstances qui ont présidé à ce fait. On en peut déduire deux conséquences; l'une, que certainement nous n'avons pas souvenir d'avoir accordé au Cardinal votre frère n'importe quelle grâce dont l'instance ait été faite, que nous le sachions, par un intermédiaire aussi agréable; l'autre, que sans doute vous ne pouvez pas davantage avoir reçu de M. l'Evêque de Verdun faveur dont le désir lui ait été transmis par un messager si aimable.
« Et si l'on conclut de ces deux faits que vous êtes plus influente auprès de nous que le Cardinal votre frère et que nous devons être mieux apprécié de vous que de l'Evêque de Verdun, on ne parlerait point si mal. Mais puisque personne ne peut être bon juge dans sa propre cause, nous soumettrons le tout au jugement équitable de votre sage société et, en attendant, impartissons à tous ceux qui en font partie la bénédiction apostolique. »
A tant de souveraine amabilité, Mme de Tencin répondit par un remerciement en règle et, un peu plus tard, par une véritable acclamation épistolaire à l'occasion d'un discours du Souverain Pontife. Les louanges qu'elle adresse à Benoît XIV, renforcées de l'admiration des hommes de