juin 1743.) Paris
LETTRKS A RICHELIEU H57
ment à dérouter les soupçons, le but est frappe discrètement comme pour un remplissage sans importance : « Je no sais que vous dire des affaires de Suède. Le ministre de France dans cette Cour est comme ceux qu'elle a partout. On croirait, à voir comme on se gouverne en France, que les ministres agissent par l'impulsion de la Reine de Hongrie. On dit tout haut ici qu'Amelot n'entend rien à sa mission et qu'un autre ministre reçoit de belles et bonnes guinées d'Angleterre pour laisser les Anglais en repos.
« Il y a, comme vous savez, cher ami, longtemps que je vous ai fait part des connaissances que j'avais; vous ne voulûtes pas j ajouter foi. Le temps vous fera connaître si je me trompais... »
On ne saurait imaginer moyen plus habile ni plus finement mis en œuvre. De plus, une précaution supplémentaire indique avec quel soin Mme de Tencin méditait ses coups.
« Je fais réflexion, ajoute-t-elle, que comme on n'aura point vu cette écriture à la poste, il faudra ajouter : « Je suis incommodé de mon rhumatisme, ce qui m'a obligé de me servir de la main de mon fils. »
A côté de ces lettres dans lesquelles s'étale l'activité, la rouerie et la joie d'intriguer, il en est d'autres où l'on sent une tendresse exquise, à peine marquée mais puissante aux yeux de qui sait comprendre. On peut y démêler comme une indication que Mme de Tencin regretta peut-être dans sa vieillesse de n'avoir pas été davantage la mère de d'Alembert. Ce sentiment s'exhale au sujet du fils de Richelieu, le petit duc de Fronsac, encore au collège '. Il y a là un mélange de maternelle attention pour le fils et de souvenir attendri pour le père, l'ancien amant devenu le fidèle ami; et ce mélange, si bien approprié à la nature de Mme de Tencin, apporte à sa figure un trait qui sied merveilleusement à ses soixante et un ans. Sa principale qualité est d'ailleurs d'être simple.
1. Il avait neui ans; sa mère Marie-Elisabeth-Sophie de Lorraine était morte en 174C.
« De Passy, G juillet 1743.
« Je vous boude, mon cher Duc. Avez-vous pu penser un moment que j'eusse attendu les remontrances de Mme de Brancas pour faire sortir M. votre fils du collège s'il en avait été besoin.
« Il vint me voir hier : on ne pourrait être plus joli ni en meilleure santé. Il goûta avec un très bon morceau de pain sec, car ne croyez pas que je voulusse lui donner la moindre chose qui pût lui faire mal. Astruc * arriva pendant sa visite : je lui demandai la permission pour quelques cerises, il ne voulut point l'accorder et je n'en donnai point. Le petit garçon n'en fut pas de plus mauvaise humeur pour cela. Il dansa, joua la comédie et fit toutes les petites folies imaginables. »
On voit la vieille dame, redoutée de toute la Cour, celle qui s'était égayée jadis dans le feu des galanteries de la Régence et qui se complaisait aux conversations les plus sérieuses, oubliant philosophie et politique pour s'amuser à entendre les comédies du « petit garçon si joli », le portrait sans doute de son père toujours aimé.
A quelques jours de là, nouvelle visite du petit duc et nouvel enthousiasme :
« De Passy, 6 août 1743.
« 11 faut que je vous conte, mon cher Duc, une petite aventure. Nous étions mon frère et moi dans ma chambre et nous parlions de vous, quand un de mes gens vint annoncer : M. le duc de Richelieu.
« Nous tressaillîmes de joie et aussi d'inquiétude. Il nous passa par la tête dans un instant je ne sais combien de pensées différentes. C'était monsieur votre fils qui causait tout ce mouvement. Je voudrais que vous eussiez vu la grâce