‹ Les Guérin de Tencin, 1520-1758Chapitre 202 sur 241 · Maréchal de Noailles · texte numérisé non relu

Maréchal de Noailles

point et pourtant, comme il peut être utile contre Maurepas, ou le ménage encore.

'< Paris, ce 15 août 1743.

« Je dois vous dire que d'Argenson est d'accord avec Mme de la Tournelie pour tromper Maurepas qui voudrait empêcher la favorite de voir le Roi, ou du moins de le voir souvent.

« Savez- vous que la Maurepas* no peut soutenir l'idée de voir Mme de la Tournelie devenir duchesse et qu'elle et ses pareilles font dire par leurs maris tout ce qui peut retarder l'élévation de la dame. Les lettres" lui donneront avis de la même façon qu'elles ont fait plusieurs fois et que vous savez". Je vous ai mandé que l'on n'a pas jugé à propos de continuer la négociation qui avait été entamée avec moi pour avoir de l'argent '*.

«Le cri est général contre d'Argenson. On écrit de toutes parts de l'armée contre lui. Ses confrères, les secrétaires d'Etat, ne cherchent pas à l'excuser. »

La voie est ainsi tracée avec sûreté; Richelieu n'aura qu'à foncer s'il le juge à propos. A présent, c'est le cardinal qui signale un utile déplacement à faire opérer. Pont-de-Veyle est attaché à Maurepas par sa place. Il faudrait à tout prix le mettre ailleurs. Quant à la Cour, elle traite toutes choses bien légèrement.

« Ne croyez pas, mon cher Duc, mande Mme de Tencin (23 août 1743), que l'on soit ici fort occupé de notre armée et du mouvement des ennemis.

1. Mme de Maurepas était Mile de la Vrillière, dont le père avait si maladroitement brigué le titre de duc par l'entremise de Schaub.

2. Par le cabinet noir. Le Roi lisait volontiers ces papiers à sa maltresse.

3. Nul doute que Mme de Tencin n'ait employé de nouveau le moyen de la lettre confectionnée.

4. Probablement pour Mme de la Tournelie. Le Roi entretenait très mal ses maîtresses. Mme do Mailly avait été souvent sans le sou. Le Roi avait d'ailleurs peu d'argent liquide à sa disposition.

« Pas un mot. Un opéra nouveau qu'on a joué mardi pour la première l'ois et le procès d'une nommée Mme d'Anisi, qui plaidait en séparation avec son mari, font le sujet de toutes les conversations.

« Il faut avouer que voici un bon pays pour la frivolité. »

Si Mme de Tencin ne fréquentait pas assidûment à la Cour, il a|)paraît quelle jouait auprès du Roi lui-même un rôle important, v Le Roi, dit-elle, est dans la grande douleur de ce que Voltaire va à Rerlin'. Il est vrai que c'est un étrange homme que ce monarque. Il s'est montré encore plus extraordinaire que vous l'avez vu au sujet de Mme de laTournelIe-. Pour moi, je suis quelquefois si lasse de lui que je suis prête à le planter là. Je n'ai garde de le dire à mon frère; il n'a pas besoin d'être tlégoùté. Il vous aura apparemment mandé qu'Amelot, qui l'avait rejeté, fait présentement ce qu'il faut pour être bien avec lui, et je crois qu'il en viendra à bout. Vous jugez bien qu'il fera croire au Roi, s'il le peut, que c'est lui Amelot qui a trouvé le moyen de rendre mon frère utile'*. »

Quant à son neveu d'Argental, Mme de Tencin a de lui une opinion bien inférieure à celle que Voltaire semblait concevoir de son ami, et l'on se demande lequel des deux s'est trompé.

« Je me garderai bien, dit Mme de Tencin, de mettre d'Argental dans aucune confidence ; je n'ai que trop de bonnes preuves qu'il n'est capable de rien que de nigauderies et de faiblesses. D'ailleurs il dit tout à sa femme qui nous hait très cordialement. J'agirai par moi-même auprès de votre Mme du Châtelet; elle a de la confiance en moi.

i. Il y retournait, étant déjà revenu de sa fameuse mission secrète.

2. Presque sûrement il s'agit du fameux « duclié », promis depuis le mois de janvier et que Louis XV, sans cesse chapitré par Maurepas, ne se décidait pas à accorder.

3. On remarquera au passage combien ces petits détails montrent qu'il faut se méfier de tout ce qui fut écrit sur les Tencin par des adversaires acharnés et adroits.

Je lui ferai sentir d'ailleurs les avantages que Voltaire trouvera à dire la vérité au Roi, ou du moins à Mme de La Tournelle; vous me seconderez autant que vous le pourrez d'aussi loin, et vous me guiderez. »

Il s'agissait toujours d'apprendre au Roi ce que ses ministres lui cachaient en partie et de discréditer ceux-ci par ce moyen.

« Mme de Lauraguais et Mme de la Tournelle, ajoute Mme de Tencin, font amitié avec Pont-de-Veyle. C'est un garçon sûr avec lequel nous n'avons jamais rien à craindre et qui peut être utile. Je ne crois pas que la Lauraguais soit raccommodée avec Maurepas; elle va pourtant chez lui, mais il ne paraît rien de particulier entre eux comme avec la Poule [Mtïie de Flacacourt), qui est toujours pendue à ses oreilles. »

C'est donc sans cesse contre Maurepas que s'exerce l'action des Tencin et de Richelieu; et d'après ce que l'on sait, il y a lieu de penser que Maurepas agissait de son côté avec autant d'énergie et de soin. Aussi grand émoi au commencement de septembre:

« On a cru remarquer jeudi à Choisy, mande Mme de Tencin à son ami, que Mme de la Tournelle et d'Argenson étaient en bonne intelligence'. Maurepas alla voir, avant de s'en aller, Mme de Lauraguais: du moins il disparut pendant quelque temps. Dieu veuille que ce ne soit pas Mme de la Tournelle ! Je ne saurais le croire ! »

Vers le milieu de septembre, elle complète ses renseignements: « Votre Poule [Mme de Flavacourt) est l'espion de Maurepas. Je crois aussi que La Lauraguais est raccommodée avec lui. »

Mais les manœuvres intérieures n'empêchaient pas Mme de Tencin de s'occuper avec autant de zèle des affaires internationales:

1. On se rappelle qu'après avoir ôtô son alliée, Mme de Tencin le tenait en suspicion.

« Il me vient une idée, dii-clle en terminant, sa lettre (du 16 septembre 1743), c'est d'envoyer Meslay à Constantinople. Il est tout à fait comme il faut pour réussir. Le maréchal [de Noailles) le connaît; il pourrait en écrire au Roi, et mon frère le proposerait aussi de son côté et ferait un mémoire sur l'avantage qu'il y aurait à nous allier avec le Grand Seigneur. On pourrait faire une alliance avec la Russie, la Suède, la Porte et nous. Je vous embrasse encore cent fois et je finis. »

A la fm de septembre, ce sont pourtant les intrigues de palais qui retiennent toute son attention car elles sont sérieuses.

« A Paris, ce 28 septembre 1743.

« Mon frère VOUS rendra compte de ce qui regarde Voltaire et Mme du Châtelet. Il faut que vous les regardiez l'un et l'autre comme deux esclaves de Maurepas. Je crois que nous ne devons en faire aucuns semblants. Il faut agir avec eux avec la même dissimulation que la du Châtelet a employée avec moi. »

A ces nouvelles s'ajoute celle d'une cabale qui était montée depuis plus d'un mois contre Richelieu. Mme de Tencin avait à ce sujet reçu l'avis suivant de l'un de ses espions:

« J'ai toujours lieu de croire que la marquise du Châtelet entre pour quelque chose dans la cabale qui s'est formée contre M. le duc de Richelieu. Elle a écrit à Voltaire qu'il fallait absolument l'abandonner, que jamais il ne ferait rien pour lui, qu'il l'amuserait toute sa vie et qu'il fallait qu'il se livrât tout entier de bonne foi à M. de Maurepas, de préférence à tous les autres ministres; qu'il était le seul qui sût récompenser ses amis et qu'elle était sûre de ses sentiments aux conditions qu'elle imposait. »

Cependant Mme de la Tournelle avait vu son désir enfin satisfait, et au mois d'octobre (1743) elle était devenue duchesse de Châteauroux. Mais si elle continuait à détester

Maurepas et à demeurer sous l'influence de Richelieu, elle n'avait point fait un pas de plus vers Mme deTencin, et son attitude à l'égard du cardinal restait dans les limites d'une correcte amabilité. Quant au maréchal de Noailles, il ne soutenait l'archevêque de Lyon que mollement.

« Le maréchal, écrit Mme de Tencin (26 janvier 1744), ferait ce qu'il voudrait s'il avait delà fermeté et de la santé ; mais ces deux qualités lui manquent. Il a grand besoin de vous. M. d'Ayen lui dit devant Chavigny' que, s'il voulait renoncer à Maurepas, il ferait tout ce qu'il voudrait avec Mme de Châteauroux, mais qu il ne le ferait qu'à cette condition; qu'elle haïssait Maurepas plus fort que jamais. . . .

« La du Ghâtelet est si folle qu'il n'y a pas moyen de commercer avec elle.

« Comme elle n'est pas habile et que je sais recoudre, elle m'a tenu en plusieurs occasions des discours qui me font juger que Voltaire et elle sont livrés au Maurepas. Il ne faut cependant pas cesser de la voir, mais il faut prendre garde à elle. J'en dis autant de la Boufïlers. Elle fait actuellement l'impossible pour se remettre bien avec Mme de Châteauroux. Je crois qu'il serait dangereux qu'elle y réussît. Elle ne connaît aucune mesure. Elle dit du mal de ses meilleurs amis, à commencer par son amant et par vous. »

Mais la plus vive des alertes se produisit vers le milieu de juin (1744).

« Voici dans la plus grande exactitude, raconte Mme de Tencin à Richelieu, tout ce qui s'est passé. On vint dire à mon frère de la part de l'homme que vous savez que la Flavacourt écrivait, au Roi ; que , comme les lettres étaient adressées au Roi, on n'avait pas osé les décacheter, mais qu'on connaissait le caractère.-' La chose nous parut si importante

1. Probablement l'ambassadeur de France en Portugal, que d'Argenson assimile à Schaub, non sans une nuance de mépris.

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