‹ Les Guérin de Tencin, 1520-1758Chapitre 204 sur 241 · De l'ordre du Sainl-Ksprit, vraisemblablement · texte numérisé non relu

De l'ordre du Sainl-Ksprit, vraisemblablement

2. On observera au passage que Mme de Tencin émet ici le principe d'un conlrAle dont l'application serait encore excellente.

employaient alors et dont leurs émules de tous les temps continueront à user.

« Vous voyez bien, mon cher Duc, que jusqu'à ce que j'aie l'avis de Mme de Châteauroux, je ne dois pas écrire au Roi sur l'intrigue de nos ministres à Rome pour avoir copie de mes lettres au Pape, en offrant une pension à celui qui pourrait les donner. »

L'ombre du cardinal de Fleury ne devait-elle point tressaillir en apercevant tant de femmes mêlées aux affaires de Tlitat !

Ces courts extraits donnent quelque peu la notion de ce que sont les longues lettres de Mme de Tencin et de son frère, dont l'ensemble remplit quatre cents pages pour une période de trois ans seulement ; mais ce n'est là en réalité qu'un maigre abrégé des détails touffus dont sont bourrées les lettres complètes.

A côté des personnages principaux, qui doivent seuls retenir l'attention de l'Histoire, évoluent une foule de comparses, figurent estompées dans l'ombre des intrigues dont les Tencin et Richelieu d'une part, leurs adversaires de l'autre tiraient le meilleur de leur force par l'espionnage et les indiscrétions. C'est ainsi que nous voyons une certaine Mme de Montconseil séduire le comte d'Argenson et se faire emmener fréquemment à Neuilly, dans une petite maison au bord de la Seine, qui avait été donnée au ministre par une autre dame. Là, on soupe et l'on intrigue entre deux étreintes ; et plus tard, dans la cabale contre Richelieu, on apprend « que la Montconseil fai't merveille m au service du parti Maurepas.

De leur côté les Tencin ont un précieux auxiliaire dans ce policier nommé Chaban, au dévouement de qui ils doivent des renseignements secrets de premier ordre. Mme de Tencin lui marquera du reste sa reconnaissance en essayant de le faire nommer lieutenant de police.

Rien d'autres silhouettes sont esquissées au passage sous la plume alerte de Mme de Tencin, dont le style épistolaire exprime clairement, simplement sa pensée et montre comme

à nu cette intelligence active et cette finesse merveilleuse qui lui faisaient deviner les coups de l'ennemi avant qu'ils ne fussent portés.

Les lettres du cardinal, plus graves et d'un tout autre genre, marquent bien à quelle lutte incessante était tenu ce prélat ministre, en butte aux efforts de la coalition Maurepas et aux satires de son chef. Elles prouvent aussi que son travail était consciencieux et que ses idées politiques, qui n'étaient inspirées ni par des intérêts personnels ni par des rancunes, ne tendaient qu'à la prospérité du royaume. Maurepas Ta dépeint comme un sot, parce que lui-même s'efforçait par tous les moyens possibles de discréditer les Tencin. Ceux-ci d'ailleurs ne se privaient point d'agir de même sorte contre lui.

Maurepas, qui avait pris pour ligne de conduite de lutter contre les maîtresses du Roi, fut finalement battu quelques années plus tard (1749). Mais auparavant, l'éclatant renvoi de Mme de Châteauroux, au moment de la grave maladie de Louis XV à Metz, avait privé les Tencin de leur puissante auxiliaire. Ce ne fut pourtant cette fois qu'une éclipse de peu de durée et, la santé revenue, le Roi retomba plus esclave que jamais aux pieds de sa maîtresse. Alors Mme de Châteauroux, le cœur gonflé de toutes les humiliations subies lors de ce départ de Metz d'où elle avait été littéralement chassée, concentra toute sa vengeance sur Maurepas et exigea son renvoi. Le Roi hésita, puis finalement s'y refusa, mais il imposa au ministre l'humiliation d'aller porter lui-même à la favorite l'ordre qui la rappelait à la Cour'.

Ce fut la mort qui se chargea de la revanche de l'ennemi, car douze jours après (8 décembre 1744), la duchesse de Châteauroux expirait à vingt-sept ans, enlevée par une fièvre maligne dans des souffrances atroces de la tête et « dans un délire furieux où se mêlait le mot de poison au nom de Maurepas ^ » .

i. Il faut dire qu'une lourde maladresse de la Reine avait causé tout ce mal. Elle avait fermé sottement sa porte au Roi. 2. La duchesse de Châteauroux, par les Goncourl. p. 3'J7.

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Le coup était rude pour les Tencin, mais il leur restait Richelieu; et puis, tous étaient gens de ressource et ils savaient bien que pour une maîtresse perdue le Roi en trouverait dix. 11 s'agissait seulement d'accaparer à temps l;i future dominatrice.

Dans cet ordre d'idées, il se passa bientôt un événement intime des plus intéressants. Le Roi, quelque temps après la mort de Mme de Chàteauroux, s'était mis à « voltiger d'objets en objets », sans se fixer sur aucun. Durant cette période, c'était lui-même qui sortait en secret du cliàteau j)Our aller à des rendez- vous, préparés par les soins de personnes sûres et dévouées. Bientôt il fut las de ce régime. II s'en ouvrit à son valet do chambre Binet, et celui-ci, à peu de temps de là, introduisit une femme dans les petits appartements. Si le fait fut connu de quelques gardes de nuit, on ignora la personnalité de la femme jusqu'au jour où celle-ci apparut dans toute sa splendeur aux yeux jaloux de ses rivales.

On sut alors que la nouvelle maîtresse en titre était Mme Lenormand d Etioles, née Poisson.

Selon les uns *, ce serait le hasard d'une rencontre qui aurait mis le Roi en présence de la jolie personne durant les fêtes organisées à l'occasion du mariage du Dauphin, au mois de février 1745. Une première fois à Versailles, le Roi déguisé en if dansa avec une jeune femme dont la beauté le frappa. Il s'enquit et connut son nom. Mais elle-même ignora quel avait été son cavalier, car sept autres seigneurs avaient des déguisements pareils àceux du Roi, afin que celui-ci put conserver facilement son incognito.

Quelques jours après, Louis XV, encore masqué, retrouvait Mme d'Etiolés à Paris, au bal de l'Hôtel de Ville, la tirait d'une cohue où elle manquait d'être étoufïée et la reconduisait chez sa mère. L'aventure suivit alors son cours

1. Louis XV et Mine de Pùmpadouv, par P. de Nolhac, Calman-Lévv éd. 1904.

Cet ouvrage fournit la version qui nous semble la plus sûre et qui n'infirme point la suivante, avec laquelle elle peut se fondre assez bien.

normal et Binet, parent de la damo, fut rorganlsateur des premiers rendez-vous.

Selon une autre version*, le Roi avait simplement aperçu Mme d'Etiolés au passage dans la forêt du Sénart, pendant une chasse; et Binet, à la suite des confidences de son maître, aurait tout machiné. Cependant, la première entrevue avait paru mal se terminer, car le Roi n'avait plus reparlé à son valet de chambre de sa gentille parente. L'intrigue semblait devoir demeurer sans lendemain. Mais le Roi voulait, paraîtil, sonder ainsi le cœur de la dame et, par son attitude, savoir si elle était ambitieuse ou amoureuse. Lorsqu'il interrogea Binet un mois après, les réponses de celui-ci firent pencher le Roi vers la seconde hypothèse, trop conforme d'ailleurs à ses désirs pour qu'il ne la préférât point à l'autre ; et il réclama une nouvelle entrevue.

Cette fois, ce fut décisif et en quelques heures Mme d'Etioles s'assura à tout jamais l'ascendant, fait de mille sentiments et d'instincts encore plus variés, qu'elle ne cessa d'exercer sur le faible prince.

On assure que ce fut sa mère, Mme Poisson, fort experte, paraît-il en matière de galanterie, qui donna à sa fille les suprêmes conseils grâce auxquels celle-ci put s'imposer au Roi d'une façon aussi magistrale.

Si l'expérience de cette mère, pleine de prévenance pour son souverain, fut en effet une des causes du succès, il est certain aussi que Mme de Tencin ne fut pas étrangère à ce triomphe, et l'avocat Barbier donne la notre exacte de la part qui doit revenir à chacune.

« La Cour est brillante à Fontainebleau, écrit-il' au mois d'octobre 1745; Mme la marquise de Pompadour y tient toujours son même rang, au grand regret des femmes de la Cour; on dit qu'elle se comporte parfaitement bien, surtout à

\. Mémoires historiques et anecdotes de la Cour de France pendant la faveur de Mme de Pompadour. (Papiers de la maréchale D..., publiés par Soulavie.)

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