‹ Les Guérin de Tencin, 1520-1758Chapitre 21 sur 241 · LE PARTI DES VILAINS · texte numérisé non relu

LE PARTI DES VILAINS

commandait à celle-ci jusqu'à la.fètc suivante. Ici le reynage ne fut qu'un prétexte pour arriver à réunir nombre d'individus de mauvaise vie de tous les villages voisins et à constituer une ligue de gens du tiers-état afin de courir « sus aux gens de guerre », de quelque parti qu'ils fussent; car ceux-ci, « tant de pied que de cheval, passant et repassant au dit pays, V avaient commis une infinité d'extorsions et d'excès ».

Aussi les villageois vinrent-ils de six lieues à la ronde pour prendre part au reynage « et ils commencèrent à se munir darmes par le moyen d'un forgeron ou d'un quincaillier de Forêts qui en apportait en quantité ».

Bientôt ce « syndicat de défense des agriculteurs » fut prêt à fonctionner. Son organisation était fort simple. L'appel des membres adhérents devait se faire par le tocsin ou bien, faute de cloches, par le son des cornets de bois dont les Suisses se servaient dans les combats. Les paysans commandèrent d'ailleurs trois cents de ces instruments, afin que chaque groupe en fût amplement muni.

Au premier signal, tous les hommes valides devaient courir en armes à l'endroit indiqué. Quant au signe de ralliement, les vilains décidèrent en hommes simplistes et avisés de faire le contraire des autres ligues et d'enlever le cordon de leur chapeau, sûrs ainsi de se reconnaître infiniment mieux en supprimant quelque chose de leur accoutrement plutôt qu'en surchargeant celui-ci.

Peu de temps après, afin de se faire la main, ils s'essayèrent sur le gouverneur d'Embrun, Jean de Bourrelon, qui se rendait en Flandre. Au moment où ce gentilhomme passait avec sa suite près de Marsas, il entendit sonner le tocsin. Aussitôt dans la campagne les cornets à bouquin se répondirent. Jean de Bourrelen, très intrigué, s'enquit de la cause de tout ce bruit. On lui répondit en l'attaquant à l'improviste et en lui tuant des hommes et des chevaux. Il n'eut que le temps de se réfugier dans le château de Jarcieu, appartenant à Mme d'Anjou, puis de battre en retraite précipitamment dès que les alentours parurent dégarnis

de patrouilles. Telles furent les premiers exploits des « vilains ».

« Quelques jours après, raconte Antoine Guérin^, la compagnie de Monsieur le grand prieur de France^, passant par lesdits quartiers, ne se sut garantir d'être pourchassée par les paysans nonobstant toutes les honêtetés desquelles les gentilshommes de ladite compagnie pussent user envers eux et promesse de payer au double ce qu'ils prendraient; et furent contraints de s'écarter au loin par chemins obliques, endurant par ce moyen plusieurs menace» et opprobres. )>

Ces attaques étant demeurées impunies par négligence plutôt que par timidité, le mouvement prit de l'extension et bientôt le parti des vilains, qu'il eût été facile d'écraser dans l'œuf, devint redoutable. Ces paysans s'étaient juré d'empôcher la guerre, et aveuglément, mécaniquement pourrait-on dire, ils tenaient leur serment en poursuivant tous ceux dont l'accoutrement indiquait le métier militaire. Ils étaient les « antimilitaristes » de leur époque et, par une ironie singulière des nécessités, ils Tétaient à main armée. Mais il faut remarquer que cette lutte contre la guerre n'avait rien de commun avec l'antimilitarisme actuel. Auxvf siècle, les cultivateurs ne connaissaient que le terroir et point la Patrie. Cette idée d'une nation soumise aux mêmes lois, exigeant pour sa richesse et sa conservation l'intégrité de son territoire, n'aurait pu pénétrer dans le cerveau des paysans qui voyaient tout simplement des seigneurs et leurs hommes d'armes s'entrechoquer au grand détriment des récoltes. On piétinait leur pain sans compensation; ils se révoltaient et tuaient les dévastateurs. Cela semblait si logique aux cerveaux frustes des campagnards et si avantageux aux esprits

, 1. Relation de ce qui se passa à Romans en 1579 et 4o80. Bibl. nat. M" F. 3319. Quoique ce document ne soit pas signé, nous le répétons, il ne saurait être attribué qu'à Antoine Guérin.

2. Gouverneur de Provence, fils naturel d'Henri II, tué par Altovili. Note (le M. J. Roman.

L'ÉLECTION DE POiMMIER 2i)

plus ouverts des mauvais ouvriers de la ville qu'en peu de temps les nouveaux ligués se comptèrent par milliers.

Arrivés à ce point, il leur fallait un chef et l'on prit prétexte d'une fête annuelle de Romans pour procéder à cette importante élection.

Le 3 février 1379, les drapiers^ s'assemblèrent solennellement selon leur coutume en l'honneur de leur patron saint Biaise. Ils firent une revue en armes et élurent un capitaine et un enseigne selon l'usage. Puis ils procédèrent à la nomination d'un chef suprême, « pas tant pour eux seuls, déclarèrent-ils, que pour soutenir la cause du peuple afin d'obtenir le repos et le soulagement de celui-ci m.

Beaucoup de braves gens, qui voyaient seulement la façade, applaudirent à de si généreux projets. « C'eût été fort bon, observe le juge Guérin, si les effets eussent correspondu aux propositions. »

On veri-a qu'il n'en fut point ainsi. Toujours est-il que les groupes démocratiques, assemblés en grand nombre, élurent un nommé Jean Serve, dit Le Pommier. Antoine Guérin trace de cet individu un portrait qui pourrait s'appliquer à certains démagogues modernes. « C'était, écrit-il, un homme d'aussi mauvaise façon et grossier qu'ils eussent su choisir, propre toutefois pour lui faire porter la marotte et lui faire exécuter ce que les entrepreneurs avaient en intention, d'autant qu'il n'eût rien su faire de lui et de son intention ; et ils le repaissaient d'une vaine espérance de le faire grand." »

1. Cette corporation était certainement la plus importante de la ville et son commerce avait une extension considérable. Pour en juger, il suffit de savoir que les draps de Romans servaient en Asie de monnaie pour les échanges. D'ailleurs, si la peste sévit à plusieurs reprises en Dauphiné, c'est que le fléau était importé des pays orientaux avec lesquels les Romanais faisaient un grand trafic.

2. Il est bon de se rappeler que Guérin fut l'ennemi de Pommier et qu'ainsi ce portrait fut tracé par une plume peu indulgente. Pommier avait pris sans doute les mauvaises manières des gens qu'il recherchait, mais ses alliances de famille prouvaient qu'il sortait d'un milieu de bon aloi. On peut admettre du reste que, s'il fut ambitieux, son idée première était

Malgré ses tendances démocratiques, Pommier qui était lui-même marchand drapier, s'était allié par deux mariages successifs à de très honorables familles de Romans : les Thomé et les Lojron; et ses goûts militaires lui avaient valu de recevoir en lo7o un coup d'arquebuse dans une rencontre avec les huguenots. Mais son ambition et sa vanité ne trouvant point à se satisfaire parmi les commerçants de sa catégorie, il était descendu vers le peuple, la main tendue et largement ouverte. Sa faconde et son aplomb l'avaient fait prendre pour un tribun de génie, et sa blessure avait provoqué l'illusion qu'il était un grand capitaine !... Il n'en fallait pas davantage aux meneurs cachés pour faire de l'élu de la foule un personnage de premier plan. Pommier fut d ailleurs immédiatement convaincu de son importance. Dès le lendemain de sa nomination, il se constitua une sorte de garde du corps et, accompagné de cette troupe de gens de rien, il s'ingéra de force dans l'administration de la cité, fit renouveler le conseil et prétendit venir à tout instant à l'Hôtel de Ville discuter avec les consuls. Mais Antoine Guérin, que les rodomontades de Pommier n'intimidaient pas, commença par exiger que le peuple désignât un délégué pour prendre la parole au nom de ses mandataires et il interdit pour le bon ordre que tout autre personne se permît d'intervenir publiquement. Les électeurs désignèrent Robert Brunat — encore un drapier — u d'esprit gaillard », point mauvais honmie, mais qui se laissa entraîner comme tant d'autres à flatter les passions auxquelles il devait sa prépondérance.

Pourtant, du côté de la ville. Pommier se tenait tranquille, car il sentait on face de lui dans le juge Guérin un personnage qui lui imposait d'abord et dont il sentait ensuite que

gériéreiisc. Il cherchait à affranchir le |)eiiplo dos exactions dont celui-ci était parfois la victime de la part des classes dirigeantes. Seulement, comme il arrive aux « médiocres », il fut débordé par les événements et entraîné dé concessions en concessions juscpi'aux expédients honteux et criminels.

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