HABILES MANŒUVRES DE GUÉRIN
Ces réjouissances furent l'occasion de nombreux désordres : les invectives et les menaces ne furent point ménagées aux gens de bien, et Pommier déclara publiquement « qu'il n'y avait homme en Dauphiné qui lui pût commander )).
Alors les notables se décidèrent à ai'ir et bien des indices
témoignent que toute l'organisation de leur complot fut l'œuvre d'Antoine Guérin.
La prudence commandait, sous peine de défaite, de ne point heurter de front l'orgueilleux Pommier. 11 fallait avant tout préparer l'opinion publique. Or, Guérin avait déjà sous la main l'homme qui kii fallait pour faire échec à son adversaire. C'était un soldat de la ville, nommé La Roche, compagnon de jeunesse de Pommier et l'un de ses partisans au début. Lorsque le chef des vilains, fondant ses droits sur sa force, en « primaire » qu'il était, avait ouvert l'ère des violences haineuses et des pillages éhontés, La Roche avait déclaré que de pareilles entreprises lui répugnaient. Il avait ajouté que, si les séditieux continuaient, il y en aurait tant de pendus « que les rues en pueraient! »... Pommier eut sans doute la vision désagréable de son propre corps se balançant à quelques pieds en l'air au milieu d'exhalaisons repoussantes, car il goûta peu la plaisanterie et conçut aussitôt une profonde rancune contre l'homme qui risquait, par de sem- Ijlables propos, d'intimider certains de ses aifidés. Cette dernière considération le porta même à tâcher de faire assassiner La Roche, car il n'osait s'y risquer lui-même et c'est en quoi son caractère de chef de bande nous paraît fort amoindri. L'entreprise échoua d'ailleurs, grâce aux partisans que La Roche avait su se faire et qui étaient assez nombreux. Mais chacun à Romans comprit qu'un jour ou l'autre le conflit entre les deux hommes deviendrait tragique. Ce fut à ce moment que Guérin offrit à La Roche « de lui prêter secrètement l'épaule », et l'on se mit aussitôt à l'œuvre afin de se ménager les moyens de se réunir sans éveiller les soupçons. Le meilleur prétexte, comme toujours, parut être celui
d'une réjouissance et, par excès de prudence, ce fut un petit
groupe de la porte Jacquemart qui se chargea du prélude.
Peu de temps avant les jours gras, les habitants du
« quartier haut» annoncèrent qu'ils allaient «courir un coq ^ »
1. Nous avons cherché vainement à connaître les règles qui présidaient à ces sortes de joutes. Courir un mouton, un coq, une perdri.x consistait-il à lâcher un de ces animaux et à tâcher de s'en emparer? Ou bien fallait-il essayer de le tuer en tirant dessus? En ce cas, nous tombons dans le jeu du « papegai », et nous savons qu'il existait à Romans une société spéciale de l'arquebuse, parfaitement différente des autres. En effet, lorsque les courses au mouton et à la jierdrix furent supprimées en 1580, précisément à la suite des désordres que l'on va lire, le tir du papegai continua à être seul autorisé. A l'appui du concours par le tir, nous n'avons trouvé qu'une seule indication : à Gap, le jour de la Saint-Jean les assemblées se livrent au « jeu du coq », qui consiste à attacher un de ces oiseaux à un piquet un peu élevé et à essayer de le luerii coups de pierres, à une distance de vingt-cinq pas. Les concurrents viennent successivement essayer leur adresse et le coq appartient à celui qui, le premier, l'étend mort sans que la pierre ait d'abord touché terre. Comme l'oiseau est préalablement enivré, il s'agite beaucoup et ainsi le jeu ne manque pas de difficulté. Mais il nous semble évident que la description de cet amusement villageois et très primitif ne saurait s'appliquer aux « reynages » de Romans, pour lesquels la ville entière s'assemblait afin de se passionner au spectacle des joutes. Nous préférons donc à toute autre l'explication sommaire que donnent M. le D"- Ulysse Chevalier et M. J. Roman, et nous admettrons que le mouton, le coq ou la perdrix étaient le prix d'une joute dans laquelle ces animaux ne figuraient pas. Pour appuyer cette opinion nous avons aussi celle de Yiollet-Lc-Duc qui écrit dans son Histoire du mobilier (o" partie) : « Le prix du tournoi était un joyau, an oiseau et quelquefois un baiser. »
Dans un roman du xiii" siècle de Morangis de l'orlesqucz, ijublié par Michelaut, on lit aussi :
Cul l'ounars parra avenir De vainscrc le tournoieiiieiil Si empoitera quileiiieiil Un cii/iic qui el pré sera ; El si vouz (li (|u il liaisora La piicellc (le l^aiiilcmore Uni u'csl mie laide ne more.
Quant à l'espèce même de la joule, nous avons tout lieu de supposer que celle-ci se composait d'épreuves successives de force et d'adresse, telles que courses de bagues à cheval et assauts avec des armes spéciales de tournoi. Car nous savons que des compagnies bourgeoises avaient été établies en Dauphiné, ayant pour objet d'exciter les habitants des villes et des boiwfjs à s'exercer aux armes. Il ne faut donc pas s'imaginer que les grands seigneurs détenaient le monojiole des joutes do chevalerie.
ORGANISATION DU PREMIliR REYNAGE 39
entre eux. Le vainqueur de ce « reynage » fut un jeune homme nommé Laigle, qui commença aussitôt à fêter joyeusement son avènement dans des festins et des bals, où l'on ne parla que de plaisirs de toutes sortes. Pommier, renseigné, n'y put rien découvrir d'inquiétant.
Peu de jours après, exactement le 9 février 1580, plusieurs notables s'étant rencontrés par un hasard dont on aperçoit les causes, la conversation porta naturellement sur la fête récente et l'idée vint à ces personnes, soi-disant tout à coup, de faire à leur tour un grand « reynage », puisqu'un seul quartier de la ville avait eu cet avantage. Immédiatement on convint de constituer un groupe d'organisation et, pour se compter, les adhérents se distribuèrent séance tenante des billets numérotés qu'ils mirent à leur chapeau.
Or, les espions de Pommier veillaient et celui-ci, averti de cette singulière distribution de papiers, arriva soupçonneux sur la place, suivi de plusieurs de ses amis. Il se trouva en face d'une soixantaine de personnes qui causaient avec animation, et son étonnement fut grand quand il se rendit compte que la discussion roulait uniquement sur la préparation d'un « reynage ». Rassuré, il s'éloignait, quand un de ses complices lui reprocha son aveuglement et, jurant le nom de Dieu, s'écria :
— « C'est trop attendre! S'ils se reconnaissent un coup, nous sommes perdus. Voulez- vous que je donne dessus? »
Déjà il tirait son épée, mais Pommier, convaincu qu'il ne s'agissait réellement que d'une fête, le prit par la manche et l'emmena. Le jeudi suivant, la grande joute eut lieu et ce fut précisément La Roche qui en sortit vainqueur et s'entendit proclamer roi de la Perdrix.
Alors les amis de Pommier ne doutèrent plus du complot et engagèrent leur chef à interdire la suite du « reynage ».
Il y avait dans beaucoup de villes quantité de jeunes hommes de petite noblesse, de bonne bourgeoisie ou même simplement des écuyers qui étaient en état de prendre part à des tournois à cheval et de les rendre fort intéressants.
40 Les GUÉRIN DE TËNCliN
Puis, comme Pommier hésitait, craignant de pousser ses adversaires à bout, les drapiers résolurent de faire courir un chapon aux laboureurs et aux gens mécaniques ' de la ville.
Ceux-ci s'assemblèrent au nombre de deux cents, se promenèrent en armes, en affectant de faire beaucoup de bruit, et annoncèrent leur festin pour le lundi, qui était précisément le jour choisi par le roi de la Perdrix. Les meneurs comptaient susciter une querelle d'Allemands, et ils avaient décidé qu'à la faveur de la première dispute leurs bandes procéderaient à un massacre en règle de tous ceux dont ils sentaient la menace latente. Mais Antoine Guéri n, dont la police était bien faite, avait pris ses mesures pour résister à l'attaque et en finir avec Pommier.
Ce qui donne à ces événements un caractère véritablement di-amatique, c'est qu'en apparence la ville était tout à la joie ; on ne songeait qu'au plaisir, aux bals et aux ripailles ; et seuls quelques initiés, dissimulant leur impatience sous des masques de carnaval, attendaient le signal...
Du côté des vilains la courtoisie devenait excessive, ce qui était inquiétant, et du côté des bourgeois l'attitude n'était plus craintive, ce qui pouvait paraître encore plus grave.
Ainsi Pommier, rencontrant son ennemi La Roche sur la place, le convia gi'acieusement à son festin. Le roi de la Perdrix refusa. Il y eut encore quelques trembleurs qui désapprouvèrent cette attitude, mais leurs maigres voix ne trouvèrent point d'écho et les fêtes continuèrent à se dérouler selon l'usage.
Pour bien comprendre quel avantage offraient colles-ci dans le plan qui avait été élaboré, il faut en lire la description telle que Guérin l'a écrite.
Cette relation montre à quelle fiction parfaite d'une véritable cour en arrivaient, par simple amusement, ces gens dont
d. C'est-à-dire : aux ouvriers employés au.\ métiers et aux machines des diverses iudustries de Romans. II est évident, que le reynage en question ne pouvait consister en luttes à cheval. Il se réduisait sans doute à des luttes à pied et à des assauts de bàlon fort en usage.
SECOND REYNAGE 41
le commerce absorbait tous les instants le reste de l'année. Elle indique aussi combien le clergé, par une condescendance que nous trouverions aujourd'hui déplacée, se prêtait à la plaisanterie, en mettant les pompes religieuses à la disposition des souverains du Mardi gras.
« La joute était terminée lo jeudi qui précédait le Mercredi des Cendres, et dès le lendemain vous n'auriez vu que courriers, ambassadeurs, maréchaux des logis et fourriers par la ville : les courriers porter des paquets, les ambassadeurs venir au logis du Roi et demander audience, les maréchaux des logis et fourriers marquer les portes des maisons, bref faire tout ce de quoi l'on pouvait se souvenir pour se donner du plaisir et en donner à ceux qui les voyaient ; le jn'évôt de l'Hôtel de Ville marcher par les rues avec ses archers, pour châtier ceux qui contreviendraient ses ordonnances, même à celles qu'il avait faites sur le taux des vivres \ »
Le dimanche, la fête continue par une autre farce. C'est le grand conseil du Roi qui est censé arriver dans la ville et qui s'assemble sur la place. Il est composé de présidents, conseillers, procureurs, greffiers, huissiers, solliciteurs et parties plaidantes. Le cortège va saluer Sa Majesté, et alors le roi de la Perdrix, avec une spirituelle audace, prononce un discours dont les plaisanteries s'appliquent tragiquement à la situation réelle de la ville. Aux gens de bien, il promet de les enrichir, et aux fauteurs de désordre, il déclare qu'il les fera pendre, puis il donne l'ordre à son prévôt de faire justice, afin que son peuple n'ait pas à se plaindre.
Elnfin, raconte Pierre Guérin, le « lundi gras au matin, le roi de la Perdrix s'étant retiré en son logis aux Cordeliers, où le festin se faisait, part dudit lieu pour aller à la messe,
1. Voir au.x pièces justificatives cette ordonnance qui constitue une des meilleures plaisanteries de ce jeu d'une monarchie de carnaval. Les articles les meilleurs sont cotés à des prix dérisoires, tandis que les plus vulgaires denrées, telles que le foin, l'avoine, sont évaluées à de grosses sommes.
accompagné de sa garde, qui était composée de quarante braves jeunes hommes, harquebousiers, morionnés et dits : corcellets, avec la pique, conduits par leurs chefs et membres^ en fort bon équipage, de vingt suisses armés et équipés, faits exprès et beaux, des officiers de la couronne, de son Chancelier, Aumônier, Evêque, i.\rchevêque et d'environ quatre-vingts des plus notables bourgeois, marchands et citoyens, qui n'auraient rien oublié de beau en leur logis pour se montrer à ce jour et faire honneur à leur Roi. Durant la messe la musique ne cessa; ambassadeurs venaient de toutes parts. Même, de la part du Grand Turc arrivèrent quatre hommes habillés à la turque avec leurs turbans et cimeterres, et, après avoir baillé leurs lettres à Sa Majesté, s'assirent en terre sur un tapis velu qu'ils avaient fait porter expressément et y demeurèrent tant que la messe dura. Laquelle étant dite. Sa Majesté se retira en son logis. »
Mais voici que le cortège croise en chemin celui du « reynagc » des artisans. L'ouvrier qui s'avançait en tète, monté sur un âne, était affublé de la robe du crieur de la confrérie du Saint-Esprit. Cette robe mi-rouge, mi-bleue était le costume de ceux qui accompagnaient les morts ; et le cavalier burlesque l'avait mise comme un audacieux symbole de l'événement du lendemain, c'est-à-dire du massacre que projetaient les bandes de Pommier. Du reste, pour mieux souligner l'allusion, plusieurs individus, parodiant le taux des vivres, se mirent à crier :
— « A quatre deniers la livre, la chair de chrétien! »
C'était une grossière réponse au discours du roi de la Perdrix touchant les séditieux.
Pourtant, malgré ces provocations, les deux troupes passèrent sans en venir aux mains. L'après-midi, il y eut à l'Hôtel de Ville un grand bal auquel s'étaient rendues beau-
1. C'est-à-dire portant l'arquebuse et la pique, eoilïés du morion ou casque sans visière et nommés corcellets, comme nous dirions aujourd'hui : cuirassiers, (note de J. Roman). Les membres de la compagnie sont les sous-ofticiers.