‹ Les Guérin de Tencin, 1520-1758Chapitre 27 sur 241 · LE BAL COSTUMÉ · texte numérisé non relu

LE BAL COSTUMÉ

coup de dames et de demoiselles. A peine les danses étaientelles commencées qu'il arriva des ambassadeurs de la part du roi du premier « reynage », qui était, on s'en souvient, un jeune homme appelé Laigle. Ces plénipotentiaires apportaient au roi de la Perdrix un cartel dans lequel le souverain de l'autre quartier se plaignait de ce que, passant sur les confins de son royaume, La Roche n'avait pas daigné le visiter ou Tinviter à son festin. Il assurait, jouant sur les mots, que « l'aigle, prenant son vol, saurait saisir la perdrix à son aire, même si elle se réfugiait derrière la roche »; mais il ajoutait que si son voisin voulait la paix, il lui ofPi-aitson amitié et son appui ainsi que celui de sa troupe. Le roi de la Perdrix répondit, comme bien l'on pense, dans le sens de la conciliation et il fut convenu que, pour sceller leur alliance les deux souverains se rencontreraient sur la place, une heure après, et courraient une bague, ce qui fut fait. Après quoi les deux troupes se réunirent pour continuer ensemble les réjouissances.

Il est inutile de faire observer avec quelle habileté toutes ces manœuvres avaient été conduites, afin de permettre aux iiommes d'ordre de se réunir en armes sans éveiller la défiance de Pommier qui, dans tout autre cas, se fût déjà interposé violemment.

Cependant il fallait encore qu'une étincelle s'allumât pour qu'il lut possible d'agir, sans prendre le rôle odieux de provocateur. Et le bal continuait. Dans la soirée, il y eut de merveilleuses entrées démasques, entre autres celles de quatre rois avec une reine « si somptueusement habillée, écrit Guérin, que tout lui reluisait dessus ». Ce fut précisément de ces bijoux que jaillit l'étincelle désirée.

Pommier avait fixé le moment du massacre à six heures du matin, alors que les bourgeois fatigués seraient endormis dans leurs demeures. Mais quelques séditieux, voyant de si riches costumes et séduits par l'appât d'un butin qu'ils croyaient facile, se ruèrent sur une troupe de masques qui se rendaient aubal. Ceux-ci, bien préparés, dégainèrent, firent

tête et même repoussèrent leurs adversaires vers le pont. Là se trouvait un corps de garde, occupé par les soldats du jugemage. Ceux-ci, aubruit, sortirent aussitôt etlabande desmalandrins, terriblement étrillée, dut se sauver dans son quartier.

Immédiatement Guérin fit annoncer dans le bal que Ton se battaitet que la troupe de Pommier voulait tout massacrer. Les femmes crièrent, s'évanouirent ; les hommes s'armèrent. Tout était prévu. Il se forma trois compagnies d'une quarantaine d'hommes chacune, et l'une d'elles, commandée par La Roche, alla droit aii logis de Pommier que l'on trouva dehors, accompagné de huit ou de dix de ses complices. « Comme le roi de la Perdrix lui remontrait amicalement qu'il avait tort de les faire assaillir lorsqu'ils passaient leur temps, un jeune homme de ladite troupe, voyant qu'il arrivait gens à la fde à Pommier et que, étant assemblés, ils pourraient faire beaucoup de mal, dit tout haut :

« C'est trop marchander! »

« Et s'approchant de Pommier, qui avait une hallebarde au poing, il lui donna un coup d'épieu au visage qui fut secondé de deux coups de pistolet et de quelques coups d'épée, ce qui mit une telle frayeur aux complices dudit Pommier, là présents, qu'ils commencèrent à fuir et sauter les uns par -dessus les murs avec des cordes qu'ils avaient préparées, les autres à la nagea travers l'Isère »

Catherine de Médicis savait mieux que les bourgeois de Romans quelle lâcheté se cachait derrière la façade de férocité des amis de Pommier.

Pourtant l'affaire n'était point terminée. L'alarme avait été donnée dans les environs, et l'on entendait au loin sonner le tocsin et retentir les beuglements des cornets. En ville, Guérin agissant au nom du Roi avait saisi les portes et posé des gardes dans les tours. D'autre part, les familles des hommes d'ordre s'étaient réunies sur la place qui leur servait ordinairement de promenade, et une troupe spéciale devait les protéger, tandis(|ue de fortes patrouilles parcouraient les rues. L'un de ces détachements se heurta à des bai'ricades

HEUREUSE PANIQUE 4o

dans le quartier de Chapelier et dut tuer plusieurs rebelles pour s'emparer du passage.

A ce moment, les bourgeois coururent un grand danger, auquel ils n'échappèrent que par une de ces incompréhensibles paniques dont les plus habiles capitaines ne sauraient prévoir ni arrêter les eftets, et qui constituent à la guerre un des aléas dont la main de Dieu peut seule disposer.

Une troupe de 900 paysans s'était avancée jusqu'à la

porte de Chapelier, alin de rejoindre Pommier, Il avait été

convenu que cette porte leur serait ouverte par des amis, et

. en effet, ils trouvèrent les serrures et les verrous rompus,

mais personne pour les renseigner.

Hésitants, ils attendirent au dehors tandis qu'une vingtaine seulement pénétraient sous la porte et s'avançaient dans la première rue... Cette avant-garde allait appeler le reste de la troupe et c'en était fait des bourgeois de Romans, quand soudain eut lieu, non loin de là, l'attaque des barricades. Le cliquetis des armes, les cris des combattants clouèrent sur place les vilains, puis la peur les prit et ils revinrent sur leurs pas avec tant de désordre que les autres se sauvèrent dans toutes les directions, « tellement, dit Guérin, que s'il y eût eu vingt hommes de cheval en campagne ils eussent fait un vrai carnage ». Pendant ce temps, les barricades étaient enlevées et les hommes de La Roche atteignaient enfin la porte de Chapelier qu'ils fermaient tant bien que mal et munissaient d'un poste. Le reste de la ville était rentré dans l'ordre, et seule une troupe de séditieux tenait encore à la Porte de Clérieu. Antoine Guérin, qui se multipliait, arriva aussitôt, entouré de notables, et parlementa. Il demanda aux assiégés où ils voulaient en venir en se révoltant contre le Roi et contre la ville, et leur représenta le péril qu'ils couraient. Il y avait là des braves gens qui s'étaient fourvoyés, ne sachant trop à quoi on les entraînait. Les explications du juge les renseignèrent et ils se rendirent à la condition qu'ils auraient la vie sauve.

Le lendemain, Maugiron averti accourait de Grenoble

avec une bonne compagnie à cheval ; et quelques jours après, les gentilshommes du voisinage se réunissaient à Romans avec douze cents hommes. La ville était sauvée et tout compte fait, il n'y avait eu des deux côtés qu'une dizaine de morts et une trentaine de blessés. Quant au pillage que l'on pouvait redouter au milieu d'un si grand trouble, Guérin déclare qu'il « ne peut savoir quil ait été pris la valeur d'une épingle en toute la cité ».

x\ la fin de lévrier, le Parlement de Grenoble envoya des magistrats qui jugèrent les prisonniers et firent procéder à de nouvelles arrestations. Les trois principaux meneurs étaient un nommé Brunat, appelé communément : le Chancelier de la ligue; un boucher nommé La Fleur, président de la même ligue et enfin Pommier, commandant en chef. Les deux premiers furent pendus réellement, car ils étaient vivants. Pour Pommier, qui était condamné à la même peine, on commença par le déterrer, avec l'intention de l'accrocher aussi à une potence pour le bon exemple, mais son corps était dans un état de décomposition trop avancée et l'on se contenta de le pendre en effigie par les pieds, ce qui indiquait, paraît-il, une plus grande culpabilité que celle de ses acolytes.

Après les chefs, on s'occupa de-g simples affidés et l'on en pendit encore neuf autres en fait et dix-neuf en effigie, « au grand contentement de tous les gens de bien dudit pays «, déclare le juge en terminant, avec la sérénité de l'homme qui a conscience d'avoir rendu service à ses concitoyens et qui pourtant n'en tire point vanité.

Mais si Antoine Guérin sut se montrer modeste, les Romanais ne l'en estimèrent que davantage et tinrent à le lui prouver. Le 8 mai 1580, Messieurs de la Ville votèrent solennellement à leur juge-mage une gratification de cinquante écus en récompense de ses services.

^ La somme peut sembler mince, mais les temps étaient durs et ,il faut voir dans cette délibération des conseillers de Romans beaucoup plus l'intention que le résultat. Du reste, l'effort des Romanais reconnaissants ne s'arrêta point

GUKRIN ()RTI1:NT I)I;s lettres de noblesse 47

là. Ils firent raconter au Roi la conduite du juj^e en termes tels que des lettres de noblesse en faveur d'Antoine Guérin furent délivrées, le 3 octobre I080, et enregistrées au Parlement de Grenoble, le 21 mars I086*. Ainsi, grâce à d'heureuses circonstances et grâce aussi au caractère de ses membres, la famille des Guérin continuait à {)rospérer. Si l'ancien colporteur avait goûté avant de mourir la satisfaction de voir ses enfants pénétrer par la grande porte dans les carrières libérales, Antoine Guérin avait le bonheur d'être aidé dans ses fonctions par un fils digne de lui. Henri- Antoine Guérin était écuyer, docteur en droitet « conseillerdelavillede lapremière qualité ». Il avait épousé une fille de bonne famille, Suzanne Pélissier, dont il avait trois enfants — une fille et deux ffarçons — qui peuplaient, pour la plus grande joie de leur grandpère, la vaste maison que celui-ci s'était fait construire -.

Enfin, au fronton de la porte de sa belle demeure qui marquait sa richesse, le juge-mage avait fait sculpter l'écusson qui devait demeurer celui de la famille de Tencin et qui, par un calembourg un peu naïf, rappelait l'objet principal de sa gloire. En efïet, ses armoiries portaient :

D'or, à un pommier arraché de sinople, au chef de gueule, chargé d'une étoile dor, côtoyée de deux bezans d'argent ''. La famille des Guérin avait donc franchi l'étape sociale la plus difficile, et désormais ses membres pouvaient songer avec orgueil qu'ils faisaient partie de l'élite de leur pavs.

1. Elles furent confirmées par Henri IV, le 31 mai 1602, en faveur de Henri Guérin, fils d'Antoine, ainsi qu'il résulte d'une note que M. Prudhomme, archiviste de l'Isère, déclare tenir de l'obligeance de M. Ganduel. Note pour servir à l'histoire de Mme de Tencin et de sa famille. Allier, frères, Grenoble 1905.

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