CHAPITRE IV
Le vieux juge Guérin soupçonne le comte de La Roche. — Celui-ci l'envoie en exil apkès avoir refusé de p.endre la forteresse malgré l'ordre du Roi. — Mort d'Antoine Guérin. — Son fils Henri- Antoine LE remplace. — Saint-Ferrkol dévoile le complot du comte de La Roche. — Siège et prise de la citadelle. — Confirmation DES lettres de NOBLESSE DES GuÈRIN PAR HeNRI IV. — FRANÇOIS
Guérin achète une charge déconseiller au Parlement de Grenoble.
— Comaient la terre de Tencin fut acquise. — La vérité sur cette
terre qui n'était point celle du CHATEAU DE TeNCIN. — ACQUISITION DU CHATEAU DE La ToUR. — Le FRÈRE DE FRANÇOIS GuÉRIN, AVMAR. DEVENU JÉSUITE PART POUR l'EthIOPIE. — SeS AVENTURES SINGULIÈRES.
— Sa MORT. — Les fils de François Guérin. connus sous le no.m de Messieurs les présidents-frères. — L'aîné, Antoine, épouse Louise
DE BuFFEVENT et EN A CINQ ENFANTS. — 1l FAIT ENTRER SON FILS CADET,
Pierre, dans les ordres, et sa plus jeune fille, Alexandrine, au monastère de montfleury.
Il y a sur le bord de la mer ou le long des rivières, des hommes qui semblent prédestinés à tous les sauvetages. On rencontre également dans l'histoire des familles sur lesquelles la Providence paraît avoir accumulé à plaisir les occasions de se distinguer.
Antoine Guérin avait déjà protégé la ville de Romans. Il allait, avant de mourir, préparer les voies à son fils pour la sauver une seconde fois.
En 1587, Balthazar de Flotte, baron puis comte de La Roche ', chevalier de l'Ordre du Roi, fut nommé gouverneur de Romans. Ses premiers rapports avec les autorités de la ville furent excellents, et divers cadeaux, offerts par la cité
1. Le comte de La Roche n'avait d'ailleurs aucun lien de parenté avec l'ennemi de Pommier.
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à son nouveau chef militaire en reconnaissance de ses bons offices, entretinrent cette amitié pendant un an environ. Malheureusement, si le comte de La Roche était un soldat courageux, il manquait totalement de vertus civiques.
Il faut le reconnaître, quelques membres de la noblesse de guerre à cette époque n'avaient qu'une notion très vague de l'honnêteté en temps de paix. L'habitude des droitscruels, que la victoire accordait aux vainqueurs, enlevait à ces batailleurs toute notion de délicatesse, et la lutte pour la vie, c'està-dire pour la richesse et les honneurs, était engagée pai'eux avec une àpreté égoïste, qui leur faisait tenir pour infime toute autre considération que celle de leur satisfaction personnelle. Ils fonçaient contre les droits d'autrui comme ils chargeaient contre les piques ennemies.
Le comte de La Roche, placé à Romans pour protéger la ville, était décidé à s'enrichir aux dépens de ses protégés. Mais, connaissant le caractère indépendant et énergique des Romanais et se souvenant de la précaution que le Chapitre avait dû prendre jadis en faisant construire le donjon du Mont- Ségur, il voulut d'abord se mettre à l'abri. Le 29 juillet 1588, il feignit une sortie contre les huguements en Bayanue et alla au-devant des compagnies de M. du Passage, gouverneur de Valence. Ces troupes, conduites par M. de La Rothière, se composaient de 400 arquebusiers et d'une compagnie de gens d'armes. Le comte de La Roche, qui avait parfaitement préparé son coup de main, rentra en ville avec tout ce monde, sans éveiller la défiance, et s'empara immédiatement des portes. xA.yaut ainsi jeté sur Romans des chaînes puissantes, il fit commencer aussitôt une citadelle sur le plateau de Saint-Romain et, pour ces travaux, il réquisitionna sans vergogne la main-d'œuvre des habitants qui, pleins de stupeur mais contraints d'obéir, élevaient de leurs mains des remparts contre leur propre cité.
Antoine Guérin s'interposa. Il alla trouver le gouverneur et, toujours correct et administratif, commença l'escarmouche en exposant à quelles énormes dépenses la ville, déjà fort
appauvrie, allait être entraînée par les nouvelles constructions.
Le comte de La Roche répondit congrùment, avec une pointe d'ironie, qu'il ne désirait rien tant que le soulagement des Romanais, mais que, nommé gouverneur par lettres patentes du Roi, s'il fortifiait la citadelle, c'était pour sa sécurité et « par ce moyen mieux pouvoir conserver cette ville à Sa dite Majesté* ».
Le vieux juge s'inclina, salua et sortit; mais il envoya aussitôt à franc étrier un messager à son neveu, Romain de Rochechinard, premier consul de la ville-, qui assistait à Blois aux Etats Généraux, afin que le Roi lut informé de ce qui se passait et daignât donner des ordres. Le consul obtint sans peine ce que son oncle lui demandait, puis, pressé de rapporter le message du Roi, il voyagea en poste et franchit en huit jours les 125 lieues qui séparent Blois de Romans. La lettre de Henri III à Messieurs du Conseil de Romans commençait par les plus gracieuses paroles et se terminait en indiquant que M. de Rochechinard était porteur d'un ordre par lequel injonction était faite au comte de La Roche de démolir sa citadelle, de faire sortir ses gens de guerre et de remettre la ville entre les mains du juge et des consuls.
Afin de i-assurer les habitants, la remise de la lettre de Sa Majesté au gouverneur se fit avec un certain appareil. M. de Létang, chevalier de l'Ordre du Roi, M. Ferrand, conseiller au Parlement et i\L de Chevrières, avocat général, furent délégués à cet effet. Après quoi les consuls allèrent requérir le comte de La Roche de daigner se conformer aux instructions du Roi.