CHAPITRE I
L'ancêtre des Ten'cix. — Le colportage au commencement du xvi^ SIÈCLE. — Panorama de Romans. — Saint-Barnard. — Jacquemart. — Le premier calvaire en France.
M""* de Tencin et son frère, le cardinal ministre d'Etat, ont été présentés jusqu'ici dans un isolement familial qui constitue une lacune.
L'être humain est un composite résultant du passé et du présent, de son atavisme et de son éducation. Faute de la connaissance de l'un de ces éléments, on risque de mal apprécier les impulsions et les responsabilités des individus et ainsi, pourrait-on dire, de fausser leur mécanisme historique.
Pour juger en botaniste les fleurs d'un arbre, il est nécessaire de remonter jusqu'à la greffe ; de même, pour arriver à connaître M""* de Tencin et son frère, il faut savoir ce que furent leurs ancêtres. Il n'est pas sans importance de noter à travers les générations les qualités et les défauts des ascendants dont les caractères, parfois si divers, contribuèrent à former les deux personnages qui ont marqué l'apogée de la famille des Tencin. On retrouvera en cïïet chez M"* de Tencin l'aptitude aux affaires et l'énergie qui servirent si
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bien les Guérin; et chez le cardinal, la finesse diplomatique et la modération auxquelles ses ancêtres durent leur prospérité.
Le premier des Guérin qui ait marqué son passage en cette vie était issu d'une famille de travailleurs des environs de Gap ou de Briançon. Ce fut en 1520, à l'âge de trente ans environ, qu'il vint s'établir à Romans, la ville forte des confins du Dauphiné qui s'accroupissait au bord de l'Isère, simple et puissante, à l'ombre de sa grande église dont la masse sévère émergeait des toits gris.
De bonne heure, Pierre Guérin s'était résigné à l'exil volontaire que chaque année, durant les mois d'hiver, s'imposaient * nombre d'hommes de ces pays où le froid chasse peu à peu les troupeaux et leurs gardiens des sommets de pâtures. Sitôt les terres ensemencées, une partie des cultivateurs, des jeunes surtout, quittaient le pays et se répandaient dans la Bresse, dans le Languedoc et jusqu'en Provence, raccommodant les soufflets, aiguisant les couteaux, portant la balle. C'était ce dernier métier qui avait séduit Pierre Guérin. Actif et intelligent, il avait trouvé dans le commerce ambulant un moyen sur d'amasser honnêtement et promptement un bon pécule. Et puis, c'était là une carrière qui portait en elle non seulement les avantages de la fortune, mais aussi ceux de la considération. Car le colporteur du xvi" siècle était loin de ressembler au pauvre hère qui, de nos jours, traîne de village en village un maigre éventaire, excitant la compassion plutôt que les convoitises.
Pierre Guérin était un de ces marchands hardis et fins qui, sans crainte des mauvaises rencontres, armés mais solitaires, arpentaient les chemins, souvent impraticables à tout autre qu'au piéton, et s'en allaient porter dans les bourgs isolés
1. CeUe émigration périodique s'est perpétuée et subsiste encore. On a calculé au commencement du xi\' siècle que 4.319 émigrants momentanis. exerçant les métiers les plus divers, avaient rapporté chez eu.x chaque année ensemble plus de 900.000 francs. [Histoire des Hautes-Alpes, par Ladoucette.)