Comtesse de La Roche
s'abstint par convenance, car elle ne figure point parmi les donateurs.
Pendant quatre ans, les jours se succédèrent sans apporter de notables changements dans l'attitude du gouverneur, et plusieurs Romanais commençaient à croire que les « anciens de la ville » avaient montré trop de zèle. Pourtant en 1592, une afïaire de chandelles avait failli rallumer la guerre civile. « La cherté notoire de toutes choses », explique un rapport, avait forcé le conseil à fixer à cinq sols la livre le prix de cet important objet de consommation et à défendre qu'on en vendît plus de deux livres à la fois. Quant aux grosses chandelles « elles ne devaient être délivrées que sous le contrôle d'un consul ou d'un commis ». Cette pénurie de chandelles avait donc assombri l'horizon ; mais en 1593 la « catholization » de Henri IV annoncée le 10 août par le comte d'Ornano, lieutenant général de la province, avait ramené la joie dans les cœurs français, que désolaient tant de luttes fratricides. A ce moment, nombre de catholiques et de huguenots, s'inspirant de la largeur d'idées de Henri IV, ne demandaient qu'à imposer la paix aux intransigeants, et un parti de modérés s'était formé à Romans comme à Grenoble dans cette intention. jNIais à côté de ce mouvement raisonnable, dans lequel chacun n'abandonnait rien de ses convictions religieuses, des intrigues compliquées s'entrecroisèrent et, pendant quelques années, le Dauphiné fut plongé dans un gâchis effroyable au milieu duquel les chefs eux-mêmes curent peine à se reconnaître.
Si l'on ajoute aux oscillations locales les nouvelles contradictoires que tantôt Mayenne, tantôt Henri IV faisaient parvenir; l'impopularité du lieutenant général d'Ornano dont la garde corse horripilait la population ; les rancunes personnelles qui engendraient si facilement, par la délation, de tezTibles vengeances; l'obscurité dont toutes ces querelles, soi-disant confessionnelles, étaient enveloppées ; la brutalité des hommes d'armes, l'ambition des chefs, la lâcheté de
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la petite bourgeoisie et les appétits du peuple, on aura quoique idée de ce que fut la confusion dans ce malheureux jtays jusf[u'à l'Edit de Nantes.
Dès le mois de mars 159o, les agissements du comte de La Roche devinrent suspects à d'Ornano, que le prudent Guérin avait d'ailleurs averti depuis longtemps. Mais le 6 novembre, La Roche, devinant le danger, résolut de payer d'audace et de se justifier publiquement des soupçons dont il était l'objet. Il se rendit chez Antoine Guérin, enfin réintégré dans ses fonctions et là, en présence des consuls, des capitaines et autres notables de la ville, il se défendit hautement des intentions qu'on lui prêtait au préjudice de son honneur. Il assura qu'il était bon catholique, fidèle sujet du Roi et qu'il saurait protéger la place dont il était gouverneur contre les ennemis de Sa Majesté. On remarquera que tous les ligueurs partisans de Mayenne pouvaient tenir un pareil langa<^e sans mentir, car ils ne reconnaissaient pas le Béarnais et avec un peu de restriction mentale, les termes de leur serment de fidélité pouvaient s'appliquer au fantôme de souverain qu'ils avaient improvisé ' pour faire échec à Henri IV.
Grâce à son impudence, La Roche put se maintenir en place et ce fut seulement en io97 qu'il fut enfin démasqué.
Le vieil Antoine Guérin venait de mourir, mais sa lutte contre le gouverneur n'avait pas été stérile, et Henri- Antoine qui remplaçait son père comme juge-mage, allait aussi tenir sa place dans la dernière phase du conflit avec autant de courage que de sang-froid .
Le 19 octobre, Sibeud de Saint-Ferréol, lieutenant du gouverneur, révéla brusquement le complot suivant : Simiane d'Albigny, grand écuyer du duc de Savoie, avait réussi à corrompre le comte de La Roche, qui s'était engagé à livrer la citadelle au duc moyennant 30 000 écus et l'espérance d'être nommé gouverneur du Dauphiné.
1. D'abord le cardinal Charles de Bourbon, oncle de Henri IV, puis, à la mort de celui-ci, survenue en 1690, un autre cardinal de Bourbon fils de Louis, prince de Condé et neveu du précédent.
De son côté, Saint-Ferréol devait recevoir 20 000 écus pour sa coopération, mais s'il avait fait mine d'accepter, c'était pom* mieux connaître les détails de la trahison. A présent il fallait se hâter, car d'Albigny allait arriver à Romans avec 4 000 Savoyards et Espagnols. Il n'y avait pas à hésiter ; la résistance fut résolue.
Henri-Antoine Guérin' va en être l'àme comme Saint- Ferréol en sera le bras. Le 19 octobre, à minuit, ils réunissent à l'Hôtel de Ville la chambre des vacations du Parlement", les conseillers et une foiile de bons citoyens. Tous prêtent avec enthousiasme le serment de fidélité au Roi et prennent la résolution de commencer le siège de la citadelle. On barricade les rues, on envoie chercher des troupes de toutes parts et on fait venir des canons de Valence. La noblesse du pays, le maréchal d'Ornano avec la compagnie de cavalerie de M. du Passage et un grand nombre de gens des communes voisines arrivent à Romans, où ils sont tous logés et nourris aux frais de la ville. La seconde nuit, la comtesse de La Roche, revenant de Saint-Jean de Rournay, est prise au moment où elle voulait se jeter dans la citadelle par la porte extérieure. Cet événement donne lieu à quelques pourparlers sans résultat. Le siège est repris.
Mais après l'échange avec la ville d'un millier de boulets, la forteresse capitula le 25 à des conditions extrêmement bienveillantes. Le comte de La Roche sortit par la porte de la campagne ; on lui donna un cheval, et sa femme monta en croupe derrière un gentilhomme^, n'ayant même pas pris soin sans doute, dans la précipitation de ce triste départ.
1. G"esl sans doule à la similitude des i)réiionis qu'est due l'erreur de certaines biographies dans lesquelles la gloire d'avoir délogé La Roche de son repaire est attribuée à Antoine Guérin, fils du colporteur.
2. Le l" novembre 1596 une maladie contagieuse s'étant déclarée k Grenoble, la chambre des vacations du Parlement s'était rendue à Romans pour l'administration de la justice. A diverses reprises la peste chassa ainsi le Parlement de Grenoble.