‹ Les Guérin de Tencin, 1520-1758Chapitre 35 sur 241 · AVENTURES DU 1'. AYMAR · texte numérisé non relu

AVENTURES DU 1'. AYMAR

Caire, pendant lequel ils s'étaient montrés très curieux d'apprendre tout ce qu'il y avait de remarquable ou particulier dans le pays, et en avaient chargé leurs tablettes ».

Le renégat assurait que parmi ces hommes, déguisés en marchands, le plus beau, celui qui avait la plus belle taille et les plus belles façons (le P. Aymar), était un prince de la maison d'Espagne; qu'un autre, plus basané (le père maltais), était neveu du Pape ; le troisième, plus bas de nature mais plus haut en couleurs (un des Siciliens), était cousin de l'Empereur.

Il ajoutait, pour exciter le Bascha, que « ce voyage cachait assurément quelques desseins, car ces marchands portaient avec eux quantité d'écritvu-es, d'instructions et de lettres de créance, et que les plus judicieux et savants aux affaires de la chrétienté jugeaient qu'ils étaient députés des potentats susnommés pour conclure « une ligue offensive et défensive entre les chrétiens d'Orient et les princes d'Occident ».

Bref, à entendre les deux compères, ils avaient découvert un vaste complot contre le Grand-Seigneur et l'Empire ottoman. Ils terminèrent leur déposition en racontant que ces Européens portaient avec eux quantité de richesses et de pierreries. Ce fut du reste cette dernière allégation qui émut le plus vivement le Bascha.

Aussitôt il dépêcha un capitaine, avec toute son escouade de quarante soldats, pour arrêter ces ambassadeurs travestis en marchands et les ramener au Caire. Ce capitaine, ou « aga », rejoignit les voyageurs au moment où ils entraient en Ethiopie, se saisit de leurs personnes et de leurs bagages, et en fouillant les uns et les autres il trouva le passeport du Grand-Seigneur, qui était délivré pour des Français. Or, seul le Père Aymar était de cette nationalité et, pour comble de malheur, il se produisit une équivoque qui le fit prendre pour un imposteur. Interrogé sur le lieu de sa naissance, il répondit : « Romans ». Les Turcs comprirent qu'il s'agissait de « Rome », capitale de. la chrétienté et objet d'exécration

pour les musulmans. Ils se mirent à crier comme des énergumènes : «Rome! Pape! Rome!.. »

Vainement le Père Aymar essaya, avec Taide de l'interprète, de leur faire comprendre la différence entre les deux villes et la situation géographique du Dauphiné. Chaque fois qu'il parlait de Romans, les Turcs, remis en fureur, criaient: « Pape! Pape! espions! traîtres! » et déclaraient qu'il fallait tous les empaler.

Par bonheur, le chef put calmer ses hommes, mais les missionnaires furent liés par le col à une chaîne si courte (ju'ils se heurtaient la tête au moindre faux pas. Leurs bagages furent confisqués au proht du Basclia, et leurs bréviaires ainsi que leurs livres de musique, mis de côté comme grimoires dangereux, pleins de signes de magie.

Quand ils furent arrivés au Caire, on les descendit dans une horrible fosse destinée aux plus grands criminels. Cette mesure de rigueur était un artifice du Bascha, qui voulait effrayer le consul de France et l'amènera faire un gros sacrifice pour racheter la liberté des prétendus princes, ses parents ou amis. Car leur culpabilité lui importait peu; il commençait d'ailleurs à en douter. Ce qu'il cherchait d'abord c'était, coûte que coûte, la rançon. On verrait ensuite.

En attendant, les malheureux prisonniers étaient enchaînés dans une sorte de sépulcre, large et long à peine de quatre pas, avec le pied attaché contre une poutre qui traversait ce triste lieu. « Ils passèrent ainsi cette première journée à deviser religieusement. Leur attitude gagna le concierge qui les traita avec une douceur relative, leur enleva la lourde chaîne qu'ils avaient au col, leur mit les pieds en liberté et se contenta de les attacher par d'autres fers assez légers. Seulement il les lia tous les quatre ensemble, tellementunis ([u'ils étaient contraints de s'accompagner dans toutes les actions nécessaires du corps, l'un ne pouvant bouger que tous les autres ne remuassent, ce qui à la longue ne fut [>as un petit surcroît d'incommodité, nommément pendant que l'un fut attaqué d'une dysenterie qui ne lui donnait pas de

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repos. Ils furent ainsi logés, nourris et traités pendant une ({uarantaine de jours. »

Par bonheur, le chirurgien maltais n'avait pas été arrêté et « ayant donné l'étrenne » au concierge, il pouvait voir ses compagnons assez souvent et leur apporter quelques petites douceurs. Le reste du temps les missionnaires s'exhortaient mutuellement à soutïrir pour le Christ et s'inth"geaient la discipline deux fois par jour. Car le « Père Aymar, avant trouvé la sienne dans ses chausses qu'on lui avait laissées, la prêtait à ses compagnons à condition qu'ils lui bailleraient cinq bons coups par- dessus le compte, en mémoire de la Passion et pour obtenir la grâce du martyre ».

On le voit, ce Guérin était d'une nature fortement trempée.

Mais, malgré leur esprit de sacrifice, les prisonniers souffraient cruellement de « l'infection de cet air pourri au fond d'une basse fosse qui n'était jamais visitée du soleil ni du vent. Cet air humide et puant leur donnait un certain mal de cœur. Leurs habits, détériorés par l'humidité, ne tardèrent pas à tomber en lambeaux, car ils étaient contraints de coucher sur la terre ou plutôt sur le fumier et la boue, ce qui les couvrit d'une vermine qui les rongeait entièrement. »

Pourtant leur moral demeurait excellent, et le Père Aymar ainsi que le Père maltais ont affirmé plusieurs fois, après leur délivrance, que la plus violente tentation dont ils avaient eu à souffrir était celle du fou rire, quelquefois même pendant les heures de méditations les plus sérieuses et pendant la discipline.

Le traître, qui les visitait de temps à autre, s'efforçait de les intimider en leur parlant du supplice du pal, dont ils étaient d'après lui menacés, et leur conseillait ensuite de solliciter leur rançon par le consul. Mais il perdait sa peine et son temps.

Cependant le consul travaillait avec ardeur à leur délivrance, mais le Bascha exigeait une somme énorme et, tandis que les pourparlers s'éternisaient, la santé des missionnaires s'altérait. Finalement le P. Aymar tomba dangereusement

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malade. Alors le consul n'hésita plus et donna des gages à un banquier juif, qui consentit à lui avancer les 4000 écus réclamés par le Bascha.

Une fois sortis de prison, les missionnaires furent soignés chez le consul par le propre médecin de celui-ci et par le chirurgien maltais ; puis, sitôt qu'ils furent rétablis, ils s'embarquèrent sur deux tartanes qui les conduisirent à Viterbe, d'où ils gagnèrent Rome, un an jour pour jour après leur départ. Bientôt le Père Aymar quitta la Ville Sainte pour venir en France rétablir sa santé fort ébranlée, mais il déclarait qu'il recommencerait son voyage et qu'il ne mourrait content qu'en Ethiopie.

La Providence en décida autrement et ce fut à Lyon que, le 29 novembre 1628, la peste enleva à la fleur de l'âge ce courageux ministre de Dieu.

Avec ses neveux, qu'il n'avait d'ailleurs jamais connus, mais qui conservaient pieusement la mémoire de son dévouement ecclésiastique, nous retrouverons les Guérin dans les honneurs des Parlements.

Antoine et François, les fds du premier seigneur de Tencin, furent simultanément présidents en Savoie, l'un « en premier », l'autre « à mortier », et acquirent une certaine célébrité locale sous la dénomination populaire de: ^Messieurs les présidents frères.

François, le cadet, n'eut qu'un fils, chevalier de Malte et bailli de Tencin qui mourut sans postérité. Mais l'aîné, Antoine, sut continuer la marche ascendante des Guérin. Il s'était allié, par Louise de Buftevent son, épouse, à une très vieille famille du Viennois « qui pouvait se glorifier d'une noblesse remontant aux premières années du xiif siècle »\ et en magistrat méthodique, il eut un enfant tous les deux ans : Marie-Angélique le 21 août 1074, François le 16 février 1676, Marie-Françoise le 13 juillet 1678, Pierre le

1. Noies pour servir à riiisloirt^ tle Mme de Tencin, par A. Prudhomme. Grenoble imp. Allier fr^res, 1905.

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22 août 1670, et Claudine-Alexautlrine le 21 avril 1682. On romai'quera que pour ravant-dernier il y eut sans doute de la part du père une légère erreur de calcul, qui lut compensée avec Alexandrine.

En 1684, Antoine achetait à Grenoble une charge de président à mortier ', qu'il résignait en 1696 pour aller occuper le siège de premier président du Sénat do Savoie-. Dangeau nous signale le fait en ces termes laconiques (4 juillet 1697). « Le Roi pensionne de 1 000 écus le président de Tencin qu'il Sipiisau Parlement de Grenoble pour le mettre à Cliambérv. » C'était une fort belle situation et, de plus, x\ntoine Guérin avait su entre temps arrondir ses domaines en achetant successivement les terres de Froges, du Mas et de Brignoud. Enfin, vers 1680, il s'était fait construire à Grenoble, dans le voisinage du collège des jésuites, une somptueuse maison qui devint ensuite, sous le nom d'hôtel du Gouvernement, la résidence des lieutenants généraux du gouverneur de la province. Cette belle demeure était à peine terminée qu'elle fut inaugurée joyeusement, en 1682, paria naissance de la dernière fille du Président, celle qui devait être un jour la célèbre Mme de Tencin^.

Pourtant, malgré sa prospérité, lorsque Antoine de Tencin se vit entouré de cinq enfants, il songea d'abord à l'aîné, François qui devait le remplacer, et il résolut de pousser les autres vers le couvent ou vers les ordres. C'était de tradition dans la famille. Marie-Angélique fut mise à la Visitation de Grenoble, mais quand elle comprit à quoi tendaient les perpétuelles insinuations dont elle était l'objet de la part de

1. Les Présidents à mortier tiraient leur nom de leur mortier ou bonnet garni de fourrures. Le premier président portait deux galons d'or à son mortier, les autres présidents, un seul.

2. Victor Amédée U, duc de Savoie, était le petit-fils de Christine de France, fille de Henri IV et sœur de Louis XIIL

3. Notes pour servir à l'histoire de Mme de Tencin. de A. Prudhomme. Cet hôtel a disparu aujourd'hui et c'est sur son emplacement que se trouve l'hùtel de la Division, place de la Constitution.

sa mère et surtout de son père touchant les douceurs de l'étai religieux, elle déclara toutnet qu'elle ne se sentait pas « appelée )>. Le Président allait imposer sa volonté mais, par bonheur, le P. Rebuffet, aumônier de la Visitation eut le courage de se dresser entre le père et la fille, et sauva l'avenir de celle-ci. Finalement Angélique fut tirée d'affaire par M. de FerrioP, qui la trouvant fort belle, la demanda en mariage et l'épousa le 13 mai lG9(î.

Marie-Françoise, sollix^itée à son toui- pour le couvent, opposa la force d'inertie, dont sa paresse native et proverbiale dans la famille- l'arma si utilement durant toute son existence.

Enfin Pierre entra docilement dans les ordres et Alexandrine se laissa mettre à l'âge de huit ans ^ au couvent de Montfleury, sans se douter bien entendu que l'idée secrète de ses parents « était de l'habituer ainsi de bonne heure à la pratique des monastères' ». Quant à l'aîné, François, devenu sénateur au Sénat de Savoie, il s'était marié à peine un mois avant sa sœurahiée. Il avait épousé, le 19 avril 1696, Gabrielle Alloys de Tliey de ïouruet, et la cérémonie, qui s'était faite à Grenoble dans l'église Saint-Louis, avait réuni les membres les plus illustres de la noblesse et du Parlement". C'était en ce jeune marié que son père plaçait toutes

1. Augustin de Ferriol, fd^ de feu Jacques, conseiller au Parlement de Metz et fvère du fameu.K ambassadeur à Constantinople qui ramena Mlle Aïssé et dont nous avons parlé dans : Une pelile inèce de Lauzun.

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