‹ Les Guérin de Tencin, 1520-1758Chapitre 46 sur 241 · Enquête de l'officialité. Arrh. de Grenoble · texte numérisé non relu

Enquête de l'officialité. Arrh. de Grenoble

Une messe solennelle, à laquelle assistaient sa famille avec de nombreux amis, avait été dite, puis un prêtre était monté en chaire et ses dernières paroles venaient de résonner aux oreilles de la « postulante » sans qu'il fût possible à celle-ci de dire sur quoi il avait parlé. Maintenant, drapée dans une chape noire, elle se tenait au milieu du chœur à genoux en face du Supérieur, un imposant dominicain revêtu d'habits sacerdotaux, qui lui posait les (juestions du cérémonial.

« Ma fdle que demandez-vous ?

— Mon père, la miséricorde de Dieu, la vôtre et la grâce de prendre le saint habit.

— Ma fille levez-vous. Pour quelles raisons avez-vous choisi cet ordre plutôt que d'autres? Est-ce de votre franche volonté et propre mouvement que vous voulez prendre l'habit de cette sainte religion ou parce que vos parents vous y engagent ou vous y contraignent?... »

Ces paroles tombaient une à une au milieu du silence recueilli des assistants parmi lesquels bien peu comprenaient la dramatique opportunité des phrases du formulaire. Alexandrine, qui les prévoyait pourtant puisqu'elle avait appris les répliques, sentit sa mémoire s'embrumer et le cri de la vérité monter à ses lèvres. Mais ayant levé les yeux, elle rencontra le regard de son père, et la réponse arriva, balbutiée ^ :

« Non, mon père, c'est de mon propre choix et de ma pleine volonté que je vous supplie de me faire cette grâce. . . »

En prononçant ces mots, elle était agitée de tant de sentiments divers qu'elle ne savait réellement pas si elle disait ou non la vérité.

Et les questions du formulaire, sur l'obéissance aux supérieures et le vœu de pauvreté, se succédaient à présent sans qiie les réponses se fissent attendre.

Quelques instants après, Alexandrine était revêtue de la

•1. Mémoire do Mmo do Toncin. Arch. do Grenoble.

ALEXANDRINi: A iMONTFLEURY 89

robe des novices et portait sur ses cheveux épars une couronne de fleurs. Bientôt, au milieu des chants liturgiques et des fumées de l'encens, elle recevait le voile des mains du Supérieur ; puis la couronne de fleurs était remplacée par une couronne d'épines, et enfin le dominicain laissait tomber ces paroles qui semblaient, môme pour une novice, sceller à tout jamais la grille du cloître:

« Ma fille, vous oublierez non seulement tout ce cjui est dans le monde, mais encore jusqu'à votre nom. »

Aussitôt toutes les voix entonnaient le Te Drtnn et Alexandrine, inconsciente, chantait aussi...

Peut-être à ce moment espérait-elle, dans un grand renoncement, s'habituer à la vie du couvent. Mais bientôt elle reconnut que l'épreuve était au-dessus de ses forces et le drame reprit avec plus d'intensité, car à présent elle s'acheminait vers la « profession», c'est-à-dire vers les vœux définitifs, derrière lesquels, lui semblait-il, c'était la réclusion jusqu'à la mort.

Afin de ne point lui laisser le temps de se reprendre, son père venait la visiter deux fois par semaine, et quand il l'avait quittée, on la voyait presque toujours baignée de larmes et plongée dans une mélancolie affreuse ^ Comme on la laissait souvent vaguer à sa guise, afin de ne point l'exaspérer, elle faisait de longues stations sur la terrasse, en contemplation devant les sommets sauvages et mystérieux vers lesquels elle aurait voulu s'élancer dans l'allégresse de la liberté. L été, ils se coloraient de teintes rose pâle très douces, qui peu à peu s'empourpraient au soleil couchant. C'était l'heure où, dans la sérénité du soir, Alexandrine percevait le tintement lointain des clochettes dans la montagne et les bruits confus de la cité. Ces appels de la vie lui arrachaient des sanglots.

Puis l'automne arriva. Dans les vastes replis des Alpes, les névés- aux neiges perpétuelles s'aggravèrent de neiges

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