‹ Les Guérin de Tencin, 1520-1758Chapitre 47 sur 241 · Glaciers de neige · texte numérisé non relu

Glaciers de neige

récentes et l'on eût dit de larges nappes blanches, sans cesse agrandies comme par un mystérieux tissage, qui gagnaient les flancs gris des montagnes et glissaient sm' les pentes. Alors les prairies des premiers contreforts perdirent aux regards leur moelleuse épaisseur ; les feuilles des arbustes accrochés au roc rougirent aux premières atteintes des frimas et prirent leurs couleurs multiples de pauvres choses condamnées, mais encore resplendissantes dans la mort; les chalets eurent leurs fenêtres tristement closes comme des yeux de défunts ; les échos se turent, et dans ce moment de frisson général des êtres et des plantes, les hommes des pâturages descendirent vers la vallée avec leurs troupeaux. Alexandrine les voyait passer au pied du monastère et, frissonnante elle-même, songeait que l'époque de la « profession )) était proche et que, sous le regard de son père, encore une fois sa volonté l'abandonnerait au moment suprême.

Elle avait essayé cependant de secouer le joug.

Peu de temps après sa prise de voile, la tourière était venue lui dire qu'un de ses parents la demandait. Elle s'était dirigée vers la première cour et, stupéfaite, s'était trouvée en l'ace d'un jeune officier.

« Pierre ! »

Aussitôt, tout en larmes, elle s'était avancée vers lui, les deux mains tendues. Elle avait reconnu son cousin Boffîn d'Argenson, qu'elle n'avait pas vu depuis plusieurs années et qui revenait de l'armée d'Allemagne. Jadis, lorsque Alexandrine était petite fdle et jeune pensionnaire, sa tante de Barrai la faisait sortir et la menait fréquemment chez Mme d'Argenson' pour la faire jouer avec son petit cousin. Puis celui-ci était parti encore enfant et, bien qu'il eût seulement dix-sept ans, il semblait un homme. Alors la petite novice, pensant trouver enfin un appui dans ce camarade (jui venait de faire la guerre, lui avait conté avec

1. Nt'O de Biifft'vont, sœur de Mme la présidiMite île Teiu-in.

AI.KXANURINi: A .MONÏFLLL'ilY 91

(juelle i"é(>ugiiance elle avait pris le voile et avec quel désespoir elle allait être obligée de prononcer ses vœux.

(( Ah ! Pierre ! je n'ai d'autre espérance que dans ma mort que je désire prochaine, ou dans celle de mon père,., que je ne puis ni ne veux souhaiter, mais si je lui survis, je suis résolue à me faire relever de mes vœux^J'ai appris que j'aurai cette faculté pendant un délai de cinq ans.

— C'est immédiatement, avait j'épliqué le jeune homme, qu'il faut agir. Vous allez quitter ce voile et déclarer que vous ne voulez plus le porter. Je vais en parler à notre famille... «

Bref, il lavait si bien encouragée qu'elle était allée trouver la prieure pour lui faire part de sa résolution de cesser le noviciat. Hélas! ce ne fut pas long. Le lendemain, son père lui déclarait, que si elle persistait dans ses intention s de ré vol te, il la ferait enfermer entre quatre murailles aux « Madelonnettes » -, ou qu'il la marierait à quelque gentilhomme pauvre de la campagne.

De nouveau Alexandrine tomba dans un désespoir affreux. La règle du couvent lui parut tyrannique, les exercices du noviciat odieux et, pour se rendre malade, elle prit à tout instant de l'émétique, qu'elle avait pu se procurer en secret. Il en résulta des désordres de toutes sortes, entre autres des « vapeurs si violentes que souvent l'on crut la novice attaquée d'apoplexie et en danger de perdre la vie ; et les médecins, appelés auprès d'elle, certifièrent que cette maladie était le résultat d'une profonde mélancolie'^ ».

Mme de Ferriol, avertie de létat de sa sœur par des amis, tenta un suprême effort. Elle lui écrivit, mais bientôt elle apprit que toutes ses lettres étaient interceptées, et son

•]. Dépositions du colonel Boffin d'Argenson et de Mme de Ferriol.

2. Ou « Magdelonneltes » ou encore <■ Repenties », couvent fondé en 1G18 destiné à servir d'asile à des femmes qui e.xpiaient leurs fautes, ou de prison à des filles de mauvaise vie.

Page 1