‹ Les Guérin de Tencin, 1520-1758Chapitre 50 sur 241 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

La PUKMIÈRE PROTESTATION d'xVlEXANDUIXE PAR-DEVANT NOTAIRE. — LA NOUVELLE GHANOINESSE NE DIT PAS SON BRÉVIAIRE. — MoRT DU PRÉSIDENT

DE Tencin. — Alexandrixe malade ohtient d'aller aux eaux. — Surveillance sévère exercée sur elle par sa famille. — Difficulté DE FAIRE parvenir A ROME SON MÉMOIRE DE PROTESTATION. —

Elle y réussit enfin. — Ses séjours dans les couvents de Paris. — Le bref du Pape. — Enquête de l'officialité de Grenoble. — Le

JUGEMENT PRONONÇANT DÉFIXITIVE.MENT l'aNNULATION DES vœUX DE LA JEUNE CHANOINESSE. — CONSTATATION DE NOMBREUSES ERREURS ACCRÉ- DITÉES SUR LA JEUNESSE DE MmE DE TeNCIN.

Le lendemain matin, maître Clavière, notaire de Domène, village assez proche, se présentait à Montfleiiry et, excipant des droits de la cliente qui le mandait d'urgence, il insistait pour être mis en présence de dame Claudine-Alexandrine de Tencin .

Comment la courageuse et rusée novice était-elle arrivée à ce résultat imprévu et stupéfiant '? c'est ce que ni la prieure, ni le président de Tencin ne surent jamais '. Toujours est-il que l'acte suivant fut dressé incontinent :

« L'an 1698 et le 20^ jour du mois de novembre, avant midi, par-devant moi Antoine Clavière, notaire royal de Domène, soussigné, en plus les témoins bas nommés, est comparue dame Claudine-Alexandrine Guérin de Tencin, laquelle m'a dit et exposé que, quoiqu'elle n'eût jamais eu le dessein de faire profession de la vie religieuse, que néan-

1. Pas plus que nous d'ailleurs; mais nous supposons que ce notaire, fort habilement choisi hors de Grenoble oU l'on pouvait redouter des indiscrétions, fut prévenu par labbé Rebuffet, ou peut-être par le jeune Boffîn d'Ârsensou.

moins par des menaces et mauvais traitements et autres voies de contrainte, elle a été obligée d'entrer contre sa volonté dans le monastère de Montfleury, d'y prendre l'habit et d'y faire hier des vœux solennels de religion. L'aversion qu'elle a contre ce genre de vie l'oblige de protester contre cet engagement, et, attendu que les fâcheuses conjonctures et les empêchements qui l'ont forcée à entrer dans ce monastère ne lui permettent pas de recourir à N. S. P. le Pape et à tous autres supérieurs et d'en réclamer leur autorité pour se faire restituer contre ses engagements et les faire déclarer nuls, déclare qu'elle le fera aussitôt qu'elle en aura la liberté, protestant de nullité de tous ses vœux, promesses et engagements dans la religion, auxquels on a prétendu l'obliger, et de tout ce qui a pu et pourra être fait. En conséquence de laquelle déclaration et protestation, ladite dame m'a requis acte à ce que l'on ne puisse imputer son triste état à une ratification de ses vœux prétendus et à une persévérance dans la vie religieuse, lequel acte je lui ai octroyé pour lui servir et valoir ce que de raison en temps et lieu.

« Fait et passé audit Montfleury, dans le cabinet sur la terrasse du côté de la ville, où à cet effet je me suis transporté au requis de ladite dame en présence des sieurs Pierre-David et Jean-Bernard, maréchal, tous deux de Domènc, témoins requis et ont signé avec ladite dame.

« Cl-\udine-Alexandrine de Tencin « David, Jean Bernard

« et au requis de ladite dame

« Clavière, notaire. »

Rien n'avait été négligé pour que l'acte fût régulièrement établi, et non seulement le brave notaire avait apporté son écritoire, mais il avait aussi amené avec lui les deux témoins nécessaires, car on eût risqué fort de n'en point trouver sur le fief de Monttteurv.

PROTESTATION DALEXANDRINH 97

Mais pour avoir pris ces précautions, Alexandrinc n'était pas encore en liberté. L'autorité de son terrible père pesait toujours sur elle et personne ne doutait que le Président n'eût fait expier sérieusement à sa fille la moindre tentative de révolte. Il fallait attendre qu'il mourût, et l'on se demande quel pouvait bien être l'état d'esprit d'Alexandrine durant ses prières. Pour elle, la mort de son pèr^ c'était la liberté et l'allégement physique et moral touchant ce « voile » qu'elle subissait sans l'avoir jamais accepté.

Alexandrine ne fut pas dans sa jeunesse méprisable comme on l'a dit, mais elle n'avait cependant pas l'ànK; dune sainte etil semble difficile d'admettre qu'elle ait demandé de tout son cœur à Dieu de protéger des jours dont la durée était liée à celle de sa captivité. Il est vraisemblable qu'en face du Seigneur elle passait sous silence le président de Tencin...

Celui-ci vieillisait malgré cela avec une verdeur désespérante, et Alexandrine rongeait son frein en silence. Par exemple, elle se dérobait autant que possible aux obligations de son état. Sa santé, profondément atteinte, lui fournissait du reste une excuse perpétuelle que la prieure acceptait volontiers, car elle connaissait enfin la vérité sur la vocation monastique de la jeune chanoinesse.

Alexandrine vivait donc plutôt en dame pensionnaire qu'en dominicaine, et elle estimait que sa restriction mentale, au moment de ses vœux, la dispensait de se conformer aux constitutions de son ordre. Ainsi, elle ne disait presque jamais les prières en particulier, qui sont ordonnées par la règle. Sa servanteMarie Gellela plaisantait souvent à ce sujet :

« Allons madame 1 s'écriait-elle, il faut que je dise le bréviaire pour vous ' ! »

Dans le monastère, tout le monde savait quelle violence elle avait subie et, par un accord tacite, on s'efforçait d'alléger sa captivité. Elle recevait des visites et obtenait parfois l'autorisation d'aller à Grenoble chez sa mère.

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