Enquête de l'ofBcialité. Arch. de Grenoble
A part ces rares distractions, elle végétait dans ce couvent dont son cœur était toujours absent, et le meilleur de son temps se passait en repos et en études dans sa chambre, ou en longues contemplations sur la terrasse. Il y avait de ce côté, au-dessus de la porte p)'incipale du bâtiment central, une petite tête de femme merveilleusement sculptée. Des feuilles de chêne en relief accompagnaient la gorge nue ainsi que le cou svelte de cette sorte de prêtresse, et l'allure païenne de ce joli morceau de sculpture Renaissance — fantaisie de l'un des artistes du couvent — contrastait singulièrement avec les ornements des édifices voisins. Alexandrine voyait chaque jour ce visage délicatement voluptueux et lui souriait sans doute car, au milieu de tant d'attributs sévères et pieux, il semblait se trouver là exprès pour rappeler à la jeune fille le monde vers lequel tendaient toutes ses aspirations.
Cette existence dura sej't ans et c'est à ce moment que des narrateurs fantaisistes, ou mal renseignés, ont placé « les amours de la nonne ».
La galanterie avérée de Mme de Tencin dans la suite a permis de charger la religieuse, et l'on ne s'en est point privé On a même mis les morceaux doubles en lui octroyant deux jumeaux, qu'elle aurait eus d'Arthur Dillon, ancien colonel d'un régiment irlandais, devenu lieutenant général du maréchal de Médavy et commandant d'un corps d'armée en Dauphiné, de 1707 à 1712'.
Ce premier « accident » aurait été bientôt suivi d'un autre, et chaque fois la prieure, soi-disant habituée à ces petits détails de la vie monacale, aurait fait pai'tir à temps
1. Voir Saint-Simon, Boisjourdain, Champort, Delort et tant d'autres qui ont copié les uns sur les autres les méchancetés colportées bien après la sécularisation de Mme de Tencin. Delort ne s"est môme pas donné la peine de s'informer de quel ordre étaient les dames de Montfleury ; il en a fait des Bernadines et, sous sa plume, le colonel Dillon se transforme en Villion. Voir l'enquête de l'officialitô (Arch. de Grenoble) dont nous publions une partie aux pièces justificatives, et sur les actes et dépositions de laquelle nous basons notre affirmation.
MORT nu PRESIDENT DE 'n:NCIN SU
sa vierge folle sous prétexte de l'envoyer aux eaux se soigner pendant quelques mois. Puis, Alexandrine serait revenue reprendre sa place parmi ses compagnes, disposées à l'indulgence jiar le besoin qu'elles en auraient eu elles-mêmes. Malheureusement poiu' les esprits égrillards et tendancieux, quiconque connaît le véritable caractère des dames de Montfleury jugeait déjà ces anecdotes invraisemblables, et nous savons maintenant qu'elles sont fausses, tout au moins pour le temps passé par Alexandrine au couvent.
Jusqu'à la mort du président de Tencin, qui arriva enfin en nOo, la jeune chanoinesse fut ordinairement souffrante et ne quitta pas le couvent, sauf peut-être de temps à autre pour passer quelques heures à Grenoble, mais toujours chez sa mère et chez ses tantes; et partout sa famille la faisait surveiller de très près, afin qu'elle n'eût point l'occasion de réclamer par un tiers l'assistance du Roi ou de la cour de Rome pom* faire annuler ses vœux. Précautions superflues d'ailleurs, car la perspective d'une claustration absolue ou d'un époux campagnard, dont lavait menacée son père, suffisait à la retenir. Elle savait bien qu'elle sortirait de Montfleury plus facilement que de tout autre couvent et surtout que des mains d'un mari. L'essentiel était de patienter. Pourtant elle crut bon d'étayer sa première protestation notariée par une autre avant l'expiration du délai de cinq années, prévu par les Conciles. En conséquence, le'^13 novembre 1702, elle fit venir de Grenoble cette fois un notaire, Maître Thévenin, qui enregistra ses premières protestations, renforcées par une expérience de trois années pendant lesquelles elle déclare avoir « plutôt langui que vécu ».
Enfin, à la suite de la mort de son père, comme son état s'était singulièrement aggravé, les médecins lui ordonnèrent les eaux d'Aix, et sa mère obtint la permission de la garder auprès d'elle pendant six mois. Après quoi, elle rentra pendant sept mois à Montfleury, d'où elle sortit définitivement en 1708, non point, comme on le croirait, pour se défroquer mais pour retourner aux eaux d'Aix sous la surveillance
d'une « fille de charité ». Cette personne, choisie et payée par la famille, devait être une gardienne sévère ', car ce fut seulement en 1709 qu'Alexandrine trouva le moyen de joindre à Lyon un banquier en cour de Rome et de le charger de sa requête auprès du Saint-Siège-. Ce simple détail, établi par la date des pièces du procès et pai' les dépositions, suffit, abstraction faite de bien d'autres preuves, à démontrer que Alexandrine n'eut pas un amant avant cette époque, sans quoi, ce lui ci se serait chargé de la commission.
Le banquier de Lyon' fut d'ailleurs un mauvais mandataire, car une indiscrétion de sa part ])ermit à M. de Ferriol d'apprendre par un hasard extraordinaire^ les intentions do sa belle-sœur. N'ayant pas les mêmes raisons que sa femme de protéger l'annulation des vœux d'Alexandrine, Ferriol avertit la famille qui enjoignit au banquier d'amuser la religieuse par de belles paroles et de se tenir tranquille.
Cependant Alexandrine n'avait point quitté le voile et elle ne pouvait pas rester indéfiniment hors de son couvent. Mais comme elle cherchait un moyen de se rendre à Paris pour se trouver enfin à portée de gens capable de la conseiller et de la secourir, elle s'avisa de se retirer, avec la permission de ses supérieurs, au couvent de Sainte-Claire d'Annonay, en Vivarais, où était entrée une dame de Simiane \ alliée de sa famille. Précisément l'abbesse de ce
1. Enquête de l'olficialité. Arch. de Grenoble. (Dates des pièces et dépositions.)
2. Un indice, qui n'est cependant pas une preuve, fait supposer que Alexandrine fut reçue ou emmenée à Lyon par sa tante. Mme Boffin d'Argenson, qui devait lui être favorable à en juger par l'altitude de son fils dans le procès. Ainsi s'explique facilement que Mme de Tencin la mère ait laissé sa fille s'absenter sans gardienne, et que Alexandrine. aidée sans doute par les Boffin d'Argenson, ait pu s'aîioucher avec un banquier.
3. Une rencontre fortuite i)ermit au secrétaire de M. de Ferriol d'apprendre de ce banquier, qui ne le connaissait pas, les intentions de Mlle de Tencin.
4. Une Guérin (Glaire) avait épousé à la (in du xvi« siècle François de Simiane. Elle testa en 1582.
LE BREF DU l'APE dOl
couvent devait se rendre à Paris au mois de septembre. Elle se fit accompagner d'Alexandrine, soit sans se douter du service qu'elle lui rendait, soit plutôt par pitié pour elle. Sitôt arrivée, Mlle de Tencin courut chez sa sœur de Ferriol, qui lui avoua l'intervention de son mari auprès du banquier de Lyon, mais qui lui indiqua en même temps un autre banquier en cour de Rome ', nommé Dubourg. Cette fois, Alexandrine eut affaire à un homme actif et sûr, qui obtint en deux mois ce qu'elle réclamait vainement depuis deux ans, et enfin, le 2 décembre (1711), le pape Clément XI délivrait un bref qui prononçait en faveur de « Claudine- Alexandrine de Tencin, religieuse de Saint-Dominique de V Observance mitigée', l'annulation de ses vœux, sous la réserve que les faits énoncés par elle seraient reconnus exacts ».
Ce bref enjoignait en outre à « l'impétrante de rester, avec l'habit et la tonsure régulière, sous l'obéissance de ses supérieurs ».
Alexandrine choisit pour procureur « Messire Antoine Veyret, prêtre aumônier pour le Roi en l'hôpital général de la Charité de Grenoble », qui, vraisemblablement, lavait déjà aidée à rédiger sa protestation pour la cour de Rome. Il se chargea de saisir aussitôt de l'affaire M. l'Official de l'évêché et le P. François Le Comte, frère prêcheur, provincial de France. Ce dernier, retenu à la Rochelle par les affaires de l'ordre, délégua ses pouvoirs à un dominicain de Grenoble, le Père Vuiron, et l'on peut voir par la lettre suivante que le procès fut sérieusement instruit.
1. Ces banquiers en cour de Rome, dont on trouve l'intervention de tous côtés, étaient des intermédiaires précieux entre leurs compatriotes et le Pape. Chargés de tous les mouvements d'argent du Saint-Siège, ils approchaient fréquemment le Saint-Père, étaient en relations constantes avec les cardinau.x et obtenaient facilement des tours de faveur pour les alTaires pendantes à Rome.
2. Cette expression établit la légilimité de la résistance des dames de Montfleury touchant la clôture.
« Monseigneur,
« J'ai fait ce que votre Eminence m'a demandé par la lettre dont elle m'a honoré. J'ai donné à Mme de Tencin un commissaire pour examiner les nullités de sa profession. Je ne lui ai pourtant pas donné le religieux qu'elle avait indiqué, parce qu'il est sans caractère et qu'il est bon pour ces sortes d'affaires qu'un religieux ait un nom. C'est le confesseur du monastère de Montfleurj, licencié, qui doit être parfaitement connu de cette dame et que je crois être de ses amis.
« Je voudrais, Monseigneur, et ce seraitpour moi une fort grande gloire, avoir de pareilles occasions dans mon emploi, de marquer ù Votre Eminence, mon parfait dévouement, mon entière obéissance et le très profond respect avec lequel je suis de Votre Eminence le très humble et très dévoué serviteur.
« F. Le Comte,
« rnOVINClAL DK l'oBURE de SAINT-DOMI.NIOIE. »
A La Rochelle, ce 14 juillet. 1712.
L'affaire allait donc entrer dans la phase active. Le premier acte de l'officialité fut ainsi formulé: « Je requiers qu'avant de procéder à la fulmination du bref dont s'agit, il soit ordonné, conformément à iceluy, que la suppliante justifiera qu'elle est actuellement sous l'obéissance de ses supérieurs.
« Signe : Pottier, pi-omoteur. »
Par le retour du courrier, Alexandrine, demeurée à Pai'is, communiquait à l'Official et au P. Vuiron l'autorisation que lui avaitdélivrée le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, pour lui permettre de séjourner au monastère de Saint- Chaumont.
A cette pièce était joint le certificat du médecin, établis-
DANS LES COUVENTS DE PARIS lO.'J
sant que la « suppliante » n'était pas en état de voyager. « Nous soussigné, médecin ordinaire du Roi et docteur de la Faculté de Paris, certifions qu'il y a plusieurs mois que nous voyons Mme de Tencin atteinte de rhumatisme qui s'étend depuis la suture de la partie latérale gauche de la tête jusqu'à la clavicule du même côté ; que la fièvre est survenue plusieurs fois lorsque la fluxion est augmentée ; qu'il s'échappe la même sérosité qui cause des douleurs dans la trachée artère, et que le poumon soutïrait considérablement dans le temps de ce dépôt. L'opiniâtreté de ces accidents, l'éloignement du lieu de recours de Madame, la difficulté de s'y rendre avec une santé aussi chancelante lui causent une tristesse qui ne contribue pas peu à nous faire craindre que le rhumatisme ne se fixe sur sa poitrine. Dans cet état, nous certifions que Mme de Tencin, qui souffre toujours de quelqu'un de ces accidents énoncés et qui est actuellement dans l'usage du lait de chèvre, ne peut entreprendre le voyage du Dauphiné sans s'exposer à un danger évident de perdre la vie.
« Falcones Barettes. »
A Paris, 12 juin 1712.
Ces attestations suffirent au commissaire de l'ordre et à rOfficial qui autorisèrent la « suppliante « à séjourner encore six mois dans le couvent de Saint-Chaumont.
Cette maison était fort agréablement située près de la porte Saint-Denis, dans ce quartier qui, au commencement du xvm^ siècle, pouvait être comparé aux parties les plus riantes qu'offrent aujourd'hui Neuilly et Passy. En 1683, les Filles de l'Union chrétienne, dont l'ordre avait pour but l'instruction des nouvelles catholiques, avaient acheté moyennant 92.000 livres l'hôtel de Saint-Chaumont et s'y étaient établies très confortablement avec des orphelines et des jeunes converties. Mais si ces religieuses jouissaient d'une certaine liberté, il n'en existait pas moins une règle assez sévère dont
plusieurs articles sont édifiants à l'égard de la bonne tenue delà maison *.
Art. 36. — Nous souhaitons que les sœurs n'aient point de miroir dans leurs chambres : elles n'en doivent point avoir d'autre que Jésus-Christ souffrant et crucifié, puisqu'elles l'ont choisi pour unique modèle à qui elles doivent se rendre conformes.
Art. 51. — Elles ne sortiront jamais seules, à l'exception des sœurs procureuses; jamais sans nécessité et jamais sans permission.
Art. 04. — Il y aura toujours une sœur assistante dans les salles et dans les parloirs quand on recevra des visites; elle n'y sera pas sans travailler et sans pouvoir prendre garde à ce qui s'y passe.
Art. 4. — (Pour les pensionnaires.) Les dames logées dans le corps de la communauté ne feront point entrer leurs laquais dans leurs appartements.
Art. s. — Les hommes, quoique proches parents, n'entreront point dans l'intérieur de la maison, ni même dans les chambres des dames et demoiselles pensionnaires, quoique logées dans les appartements d'en bas et plus proche de la cour, si ce n'est en cas de maladie.
D'autres articles imposaient aux médecins et aux maîtres de musique la présence d'une sœur.
Il serait donc invraisemblable que Alexandrine eût été à même, là encore, de se livrer au dévergondage dont on l'a chargée par une anticipation trop gratuite. Il serait également puéril de prétendre que sa présence au couvent n'était pas effective; que grâce à des complaisances, vraiment bien audacieuses, elle habitait ailleurs et qu'elle ])ouvait ainsi se divertir à son aise. En effet, Alexandrine élail trop intelli-