‹ Les Guérin de Tencin, 1520-1758Chapitre 52 sur 241 · Arch. nal. L L 4667. Capitulaire de l'Union chrétienne · texte numérisé non relu

Arch. nal. L L 4667. Capitulaire de l'Union chrétienne

DAiNS LES COUVENTS DE PARIS 105

gente pour compromettre au dernier moment le succès de sa sécularisation, en se dérobant aux obligations qui lui étaient imposéesd'après les termes mêmes du bref, auquel étaitattachée sa lii)erté. En conséquence, nous avons tout lieu de supposer que si elle demeurait à Saint-Chaumont en qualité de pensionnaire, elle avait cependant conservé son costume de religieuse.

Nous en trouvons pour ainsi dire la preuve dans son passage au couvent des dominicaines de La Croix avant même {"expiration des six mois que lui avait accordés l'Official. En réalité, elle n'avait obtenu cette permission qu'en raison de son état de santé et elle n'ignorait pas que régulièrement elle devait « rester avec Thabit et la tonsure sous l'obéissance de ses supérieurs », c'est-à-dire dans une maison de son ordre. Aussi, dès que son état le lui permit, elle se rendit au couvent de La Croix, rue de Charonne, pour y attendre . le jugement de l'officialité. Elle savait d'ailleurs que son procès était en bonne voie. Sa sœur de Ferriol ; son brave petit cousin d'Argenson, colonel à vingt-neuf ans au prix d'un bras emporté par un boulet; son ancienne servante Marie Celle, devenue la femme d'un commissaire des vivres de l'armée du Dauphiné nommé Leroy; sa gentille camarade Marie Bayet, qui avait épousé M. Thomas Pélisson, conseiller du Roi, lieutenant royal de la ville de Vienne; une demoiselle Françoise Bidault, jadis pensionnaire à Montfleury, aujourd'hui épouse de Jean-Baptiste Valtrin, receveur général des finances de La Rochelle, et cet excellent M. de Fiacourt, tous ces témoins avaient, en personne ou par procuration, déposé en sa faveur. Ils avaient affirmé que M"'' de Tencin avait prononcé ses vœux sous l'empire de la crainte inspirée par les menaces effroyables de son père, mais qu'elle avait toujours protesté contre cette façon de lui imposer un état, dont elle était naturellement si éloignée. Ces hommes et ces femmes, qui ne se connaissaient point pour la plupart, que le temps et la distance, en tout cas, avaient séparés et qui ne pouvaient s'être entendus, fournirent des détails d'une

concordance absolue, et bientôt l'Official fut convaincu.

Mais pendant de longues semaines Alexandrine demeura dans l'incertitude. Le couvent de Sainte -Claire était situé loin du centre et bien peu de visites venaient la distraire. Elle se soignait et elle se rongeait d'inquiétude au sujet de son avenir. Dans la chapelle du couvent, trois particularités étaient pour elle des objets de longues méditations : une très belle toile de Jouvenet' réprésentait l'Elévation de la Croix, une pierre tombale sous laquelle était déposé le cœur de M'"" Charlotte Marie Coffier d'Effiat, qui avait fourni aux religieuses en 1639 les fonds nécessaires pour édifier le monastère, et une autre sépulture qui contenait les restes de Cyrano de Bergerac, mort en 1655.

Alexandrine, malgré sa tiédeur en religion, n'était pas dépourvue de foi, et la contemplation du sacrifice de Jésus- Christ lui inspirait la résignation. Quant aux deux tombes, elle ignorait tout de ceux dont les dépouilles mortelles reposaient en ce lieu, sinon que l'un des personnages avait été une pieuse bienfaitrice et l'autre un original à l'humeur batailleuse. Mais il lui semblait que, sous les froides dalles, ce cœur de femme et ces restes d'un poète avaient des affinités profondes, pour lesquelles les matérialités terrestres eussent été mesquines, et qu'il avait plu au Grand Maître de les séparer dans la vie pour les mieux unir dans la mort. Et pour cette fille de trente ans, atteinte au physique par la maladie et au moral par la cruauté de la société dont ses parents avaient été les mandataires, c'était sans doute une très douce évocation que celle de ces deux êtres, aux sépultures voisines, se retrouvant dans le sanctuaire aux heures nocturnes de solitude.

La jeunesse en elle n'était pourtant atrophiée que momentanément. Elle fut comme miraculeusement vivifiée vers la fit! de novembre, lorsque le résultat du procès fut connu.

1. Peintre d'histoire, né en d6l7 à Rouen, eonnu par son tableau de la gu6ri.son du paralyti(iuc et, la résurrection de Lazare (au Louvre).

ANNULATION DLS VOEUX 107

Le « promoteur » avait ainsi rédigé ses conclusions le 2 novembre 1712: « Nous n'empêchons pas que le bref dont il s'agit soit entériné par MM. les Commissaires et que la profession et les vœux de religion, faits pai" ladite dame impétrante, soient déclarés nuls et invalides. »

Et les juges-commissaires avaient rendu la sentence suivante :

« Nous, Officiai général d'une part et Commissaire de l'ordre d'autre part, jugeant sur les actes, pièces et procédures par devers nous remises, après avoir invoqué le Saint- Esprit et pris avis de personnes doctes que nous avons consultées* à cet eft'et, entérinant le bref dont s'agit et la requête de l'impétrante, avons déclaré la profession et les vœux solennels, par elle faits, nuls et non valables, et en conséquence l'avons mise au même étal qu'elle était avant l'émission diceux, à elle permis de rentrer dans le siècle et de disposer de sa personne ainsi qu'elle avisera. Ordonnons que le présent jugement, ensemble toutes les pièces mentionnées en iceluy, seront enregistrées en notre greife aux formes ordinaires.

Fait à Grenoble dans l'auditoire de TOfficialité, ce o novembre 1712. « Signé :

« DuMOLARD, officier général et commissaire ; « F. VumoN, cornmissaire par mesdits sijndics

les commissaires ; « Marchand, greffier. »

C'était la liberté! — entière, régulière, définitive. Ainsi, bien des légendes brodées sur le compte d'Alexan-

1. Voir aux P. J. les raisons que le procureur de Mme de Tencin donna de la légitimité de Tannulation des vceu.x de sa cliente en s'appuyant sur la jurisprudence ecclésiastique, grâce à laquelle un nommé Claude Marin, garçon intelligent et courageux fit annuler ses vœux en prouvant qu'il avait subi, en les prononçant, la crainle révèrent ielle.

drine de Tencln s'évanouissent d'elles-mêmes et nul ne les regrettera. Elles n'étaient point de bon aloi et cette fois la vérité vaut mieux que la fiction, car celle-ci n'était faite que de méchancetés. L'une des principales a consisté dans l'affirmation que Mme de Tencin n'avait jamais été relevée complètement de ses vœux, le Saint-Siège s'étant aperçu qu'on l'avait trompé et ayant refusé, pour cette cause, de fulminer le bref de sécuralisation. Or, on remarquera que la procédure réelle suit une marche diamétralement contraire à celle que supposaient les inventeurs de cette fantaisiste restriction de la Cour de Rome. Le Pape, après examen d'un mémoire de l'impétrante, contenant /o?/.s les éléments normaux et prévus par la constitution de l'ordre pour l'annulation des vœux, délivre un bref qui sera fulminé si l'enquête, faite par les commissaires, établit l'exactitude des faits énoncés et si cette constatation permet aux juges de se prononcer en connaissance de cause. Le fait même que le jugement est rendu en faveur de l'impétrante constitue la fulmination du bref. Il serait bien étrange en effet que la Cour de Rome ne s'en rapportât pas toujours aux magistrats ecclésiastiques qu'elle a chargés non seulement d'enquêter sur place mais aussi de prononcer la sentence. Enfin il est utile d'observer qu il ne s'agit point d'une séciilarisation, dont les causes peuvent n'être pas à l'honneur de celui qui en est l'objet, mais d'une annulation, c'est-à-dire de la constatation que l'impétrante n'a jamais été religieuse.

Cette nuance est fort importante touchant l'épithète de défroquée, applicable au premier cas, absurde dans le second.

Des contemporains de Mme de Tencin ont assuré que son confesseur, séduit par ses charmes, l'avait aidée à sortir du couvent et que M. de Fontenelle, enrôlé de la même manière, s'était chargé de mener l'affaire auprès du Saint- Siège. Or, nous avons la preuve que si le P. Vuiron, confesseur à Montllcury, exerça les fonc^tions de commissaire, ce fut par le choix personnel du provincial de l'ordre, résidant à la Rochelle, loin de toute intrigue et alors que Mme de

LA CIIANOINESSL: de NEUVlLLi: lO'.l

Tencin avait sollicité la désignation d'un autre religieux. Quant à M. deFontenelle, s'il fut informé de l'événement, ce qui est probable car il fréquentait chez Mme de Ferriol, il est certain que son influence n'eut guère de part dans le succès, puisque ce fut le banquier Dubourg qui porta le mémoire à Rome. Pour le reste, les débats furent confiés à des prêtres de Grenoble, que leur situation mettait à l'abri des influences parisiennes. D'ailleurs, il suffit de lire les dépositions des témoins pour comprendre que les faits euxmêmes furent les meilleurs avocats d'Alexandrine.

Une autre erreur a été commise, sur la foi d'une note trouvée dans un dossier de la bibliothèque de Lyon ^ Grâce à ce document, on avait pensé jusqu'ici qu'un tableau, peint par Autreau" vers 1710, représentait Mme de Tencin servant le chocolat à Fontenelle, La Motte ^ etSauriu'. Or, l'erreur est certaine, de quelque côté que l'on se tourne. Il est possible que la date soit seule inexacte: mais pourtant la seule manière d'authentifier le prétendu portrait serait de le comparer à ceux de Mme de Tencin. Malheureusement le tableau est simplement signalé sans indication pour le faire retrouver. Jusqu'à nouvelle preuve, on peut donc tenir pour certain qu'en 1710 Mme de Tencin était dans l'impossibilité de poser pour une scène de ce genre, et ne se trouvait pas à Paris, où elle vint pour la première fois de sa vie en 1711 avec l'abbesse du couvent de Sainte-Claire en Vivarais.

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