Passim
3. Il avait alors soixante-huit ans. Voici, comme exemple, l'une des lettres charmantes qu'il écrivait encore en 1701 à Mme de Ferriol.
Fontainebleau, 12 octobre.
Je ne puis attendre davantage à m'acquitter de ce que je vous dois, Madame. Il faut que je vous demande de vos nouvelles , si vous êtes contente de votre Furetière et comment vous le trouvez? Je suis encore courtisan pour mes péchés, dont je m'ennuie fort. Je soupire après le Morvan et plus pour mon retour à Paris, à portée de voir souvent la belle Angélique que j'aime assurément de tout mon cœur et que j'honore par-dessus toutes les femmes, bien que l'ingrate s'en doute fort peu. Cela est cependant ainsi. Je me le dis sans cesse depuis le matin jusqu'au soir. Il n'y a heure dans la journée que vous ne soyez bien traitée chez moi. N'en soyez point scandalisée. Cela ne vous fera point d'affaire et tout ce
Madame de Ferriol.
Portrait attribué à Pierre Mignard, neveu du grand Mignai'd.
I Collection des tubleaii.r de fnmiUe du manjuis de La Tourette.i
Cliché de M. de Covoart.
M-» DE FERRIOL lUi
succès, semble-t-il, car la place était déjà occupée par un vaillant soldat, le maréchal d'Uxelles.
Mme de Ferriol possédait une taille admirable et elle a toujours passé pour avoir été plus belle que Mme de Tencin.
Elle avait en effet le nez plus fin et la bouche moins grande, mais ses yeux, quoique superbes, ne recelaient pas cette étincelle merveilleuse qui faisait apparaître en un instant dans le regard de la plus jeune mille sentiments divers, depuis l'ironie jusqu'à la tendresse, depuis la douceur jusqu'à la violence.
Toutes deux étaient d'une nature très vive, mais chez Mme de Ferriol c'était de l'agitation, chez Mme de Tencin, de la mobilité. L'une piétinait sur place en des incertitudes perpétuelles ; l'autre se démenait pour atteindre un but, et souvent son activité lui faisait oublier toute autre considération que son désir. Mme de Ferriol aurait bien été aussi intrigante que sa sœur, mais elle manquait de l'envergure nécessaire.
Par exemple, elle savait s'employer agréablement, voire avec esprit, dans une conversation ; seulement elle parlait souvent à tort et à travers, au gré des mots et non pas pour la suite des idées.
Bref, si Mme de Ferriol était capable de séduire les hommes, Mme de Tencin savait à la fois les charmer et les réduire par sa grâce et sa spirituelle intelligence.
Il est vrai que Mme de Ferriol n'avait pas eu le temps de s'instruire comme l'ancienne chanoinesse. Celle-ci avait employé utilement au couvent les longues heures de recueillement pendant lesquelles son esprit révolté se refusait à de pieuses méditations. Angélique, au contraire, trop heu-
qui se passe chez moi à votre égard demeure dans le fond de mon cœur et ne sort pas de là.
Adieu, ma belle Reine, je vous aime et honore de tout mon cœur et tout ce qui peut s'imaginer au delà.
Vauban
(Lille, collection d'autogr. de M. Dubienfaud).
leuse d'échapper à la dure autorité paternelle, avait accepté le premier parti qui s'était olïert.
Quoique M. de Ferriol, né en I60O, eût vingt-quatre ans de plus qu'elle, il aurait pu se croire rajeuni d'autant à la façon dont Angélique s'était montrée ravie de l'épouser.
Fils d'un magistrat, il avait été conseiller puis président au Parlement de Metz, mais en réalité il était plutôt un financier, un « traitant » comme disaient les gens de Cour, non sans une pointe de mépris. Sa charge de magistrat l'occupait l)eaucoup moins que colle de receveur général des finances du Dauphiné. C'est ce qui ressort de sa correspondance avec son frère cadet, le fameux andjassadeur à Constantinople, qui, sous les dehors d'un original et d'un impulsif violent, cachait une grande finesse, à laquelle on finit par rendre justice ^
Très clairvoyant touchant les intérêts de son frère et de sa belle-sœur, le comte de Ferriol conseillait même au premier, en 1708, une retraite qu'il croyait prudente. « Je suis persuadé, écrivait-il, que vous trouverez beaucoup de douceur avec M. Desmarest (le contrôleur général), mais ne songezvous point à quitter les finances ? Je crois qu'il en est temps et que vous devriez vous y disposer; vous pourriez même vous servir dans cette occasion de M. Desmarest; il est bon de se donner une espèce de repos et de se mettre en état de ne pas laisser à sa famille des affaires embrouillées. - »
Malheureusement le conseil ne fut pas suivi, et les aventures financières de la Régence devaient atteindre profondément la fortune des Ferriol.
L'hôtel qu'ils habitaient alors et qui portait leur nom était situé rue Neuve-Saint-Augustin ■', dans ce quartier nouveau que le voisinage du Palais-Cardinal, devenu Palais-
1. Voir : Une petite nièce de I.aiiznn, par l'auleiir. Ilaoliette, 1907.
2. Extrait do la notice sur Mlle Alssv. jiar Eiigt'iu» Assi\ Charpenlier iM Ci» 1873, p. 104.
3. N" 24 actuel. Les Ferriol avaient flabord luiuilé rue des Fossés-Montmartre.
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Royal, développait depuis un demi-siècle et que l'aplanissemoni do la hutte Saint-Roch par une société d'entroprenours, on 1667, avait si rapidement transformé. II était moins peuplé, partant moins à la mode que le Marais ou la rue Saint-Honoré, surtout aux yeux dos financiers, des parvenus et des ])our- ^eois ; mais de beaux hôtels, qui s'y construisaient chaque année depuis le commencement du xmiT siècle, en faisaient un centre élégant et aristocralique. De vastes jardins offraient aux regards des espaces aérés et hien j)lanlés, et non loin de là, le long des anciens remparts et de la poilt' Cîaillon récemment démolie, les nouveaux boulevards bordés d'arbres constituaient une promenade charmante qui commençait à être fréquentée.
Deux ou trois couvents, établis là depuis longtemps, mettaient parmi les demeures luxueuses la sévérité de leurs bâtiments rectangulaires et la mélancolie de leur silence.
En face de l'hôtel de Ferriol se dressait ' Thôtel du duc de Gesvres-, gouverneur de Paris, avec sa façade trop blanche de construction neuve à laquelle un grand balcon accrochait ses contours en ferronneries.
A côté, c'était l'hôtel d'Uxelles dont le jardin communiquait par une petite porte avec celui des Ferriol. Le maréchal d'Uxelles', qui l'habitait et dont le rôle intime auprès de Mme de Ferriol fut si utile aux Tencin, avait d'abord failli embrasser Tétat ecclésiastique. Mais, par suite de la mort de son frère aîné, il était devenu lieutenant général et gouverneur de Chalon-sur-Saône. Après avoir servi brillamment dans toutes les campagnes de Louis XIV, il avait eu Ihonneur de se mesurer avec le duc de Lorraine en défendant Mayence avec succès jusqu'à ses dernières munitions. iVlors seulement il avait consenti à livrer la place;