Boisjourdain. Mélanges, t. I, p. 25j
124 LES GUERIN Oi: TENCIN
De bonne heure elle avait pu apprécier quelle séduction elle exerçait, en éveillant à douze ans l'amour, innocent d'ailleurs, d'un garçon de quinze ans. Mme deFerriol envoyait souvent ses deux enfants et Aïssé jouer avec les trois fils du duc de Gesvres. L'aîné' devint brusquement sérieux et, abandonnant les jeux de cligne-musette, se mit à faire la cour à la jolie Aïssé. L'appartement de celle-ci était situé en face (iu balcon de rijôtel de Gesvres. Le petit galant venait là et lous deux « se faisaient des mines- ».
Loi's de Tarrivéi^ de Mme de Tencin, Mlle Aïssé dont la nature était droite et délicate s'observait en ])ersonne raisonnable, ilésireuse donc [)oint éveiller la jalousie, probablement platonique d'ailleurs, de son « aga » ^ — c'est ainsi qu'elle appelait le comte de Ferriol. Malgré tout cependant, elle ne détestait point les hommages et, quoique son honnêteté n'y voulût prendre que ce qu'il était moralement permis d'y goûter, son amour-propre en éprouvait de [)rofondes satisfactions.
Aussi dut-elle ressentir un vif désappointement, sinon un sentiment plus aigu, lorsqu'elle s'aperçut quela belle Alexandrine, intelligente, instruite, aimable et intrigante prenait d'autorité dans la maison la situation de personne intéressante et recherchée, que la Circassienne avait seule occupée
1. Il s'agil de François-.Ioachim-Bernard Potier duc de Gesvres, né le 20 septembre 1Ci!l2,qiii devait épouser plus tard Marie-Madeleine Mascrany et se voir intenter par celle-ci un procès en impuissance, resté célèbre. Mlle Alssé ne courait donc aucun risque.
2. Voir pour plus amples détails, la lettre dans laquelle ]\llle Aïssé raconle elle-même cette charmante intrigue. Lettres de Mlle Aïssé, publiées par E. Asse. p. 341.
?>. Aga, mot turc qui signifie : gardien. On a beaucoup discuté pour savoir si Mlle Aïssé fut la maîtresse de son « maître » en chair ou en esprit. Quoique Mlle Aïssé soit mêlée assez souvent à la vie de Mme de Tencin, nous ne saurions nous écarter de notre sujet principal au point de discuter cette question. Nous renvoyons donc le lecteur aux travaux do MAL Sainte-Beuve, Ravcmcîl et Labitte, et à la correspondance du comte de Ferriol, i)ubliée par Emile Varenbergh. Il verra (pie malgré une lettre de Ferriol, terriblement explicite, il est possible (?) que les expressions les plus crues de cette correspondance aient eu une significaliou moins matérielle qu'on ne le croirait au premier abord.
LORD BOLINGBROKt: 1:25
jusqu'alors. Un des familiers les plus éminents du salon de Mme de Ferriol, le vicomte de Bolingbroke, signale quelle impression très vive produisit l'apparition de Mme de Tencin'. « On a beaucoup parlé, écrit-il, d'une certaine religieuse libérée qui a supplanté la fille aux cheveux châtains-. »
Lord Bolingbroke ', (pii fut un des adorateurs de Mme de Tencin et probablement un de ses amants quelques années après, avait alors un peu plus de trente-quatre ans. Il était issu d'une illustre famille d'Angleterre. Son éducation avait réuni les trois grands avantages que la noblesse anglaise recevait»dans ses universités et qui étaient partout ailleurs trop séparés : « la solidité dans les principes, l'étendue dans les connaissances, l'utilité dans la pratique ' ».
Doué d'une intelligence supérieure, il devait réussir dans le monde car « sa figure était agréable, sa physionomie intéressante, son air noble, ses manières engageantes, sa vivacité singulière et sa mémoire prodigieuse. Il était même en garde contre l'abus de celle-ci. Délicat dans le choix des livres, il évitait d'en lire des médiocres, de peur, disait-il, de laisser entrer dans sa tète des idées qui ne méritaient pas d'y avoir place et qu'il n'aurait plus été le maître d'en chasser ^ » Lié de bonne heure avec Dryden et Pope, les deux illustres poètes anglais, on conçoit qu'avec de telles
1. Bolingbroke à sir Thomas Hanmer, janvier ITlo. We hear much ofa certain eloped nun, v:ko has xupplanled Llie nun browii maid. Cette citation este.xtraite d'un livre récent : Madame de Tencin, par M. Maurice Masson, professeur d'histoire à l'Université de Fribourg (Hachette i'JOOj. L'auteur a su condenser dans cet ouvrage des documents intéressants, tirés dune bibliographie soigneusement compilée.
2. Cette fille aux cheveux châtains serait, d'après M. Masson, une jolie anonyme à laquelle Mathieu Prior, le bras droit de Bolingbrocke en France, offrait ses hommages avec assiduité.
Mais ne serait-ce pas plutôt Mlle Aissé elle-même'?