‹ Les Guérin de Tencin, 1520-1758Chapitre 67 sur 241 · L'ABBÉ DE TENCIN · texte numérisé non relu

L'ABBÉ DE TENCIN

Pour l'abljû do Tencin, l'impression qu il donna tout d'abord ne lui fut pas très favorable.

En 1712, le Roi l'avait nommé à l'abbaye d'Abondance', mais il lui man(juait la confirmation du duc de Savoie pour entrer en possession de cette prébende, dont le nom seul semblait un sourire de la fortune.

« 11 faut encore que j'écrive, raconte Prior à Bolingbroke; il faut que ce frère, qui ne me paraît pas valoir la corde, soit établi dans son abbaye d'Abondance-. »

La phrase est dure, mais il ne faut pas oublier qu'elle sort de la plume d'un protestant, peu enclin à ménager une soutane catholique. Car les récents honneurs dont l'abbé de Tencin avait été l'objet contrastent singulièrement avec l'opinion de Mathieu Prior. En ITOo, M. de Tencin avait été député par la province de Vienne à l'Assemblée du clergé, en qualité de chanoine prébende de La Mure, et cinq ans plus tard (1710), la province de Sens lui avait fait le même honneur. De plus, étant tombé malade, il fut de la part de l'Assemblée l'objet d'une prévenance particulière, car M. l'évêque de Mai'seille et M. l'abbé de Louvois furent délégués pour aller le visiter.

Or, on sait avec quel soin les provinces ecclésiastiques choisissaient leurs représentants. Il serait donc étrange que deux d'entre elles aient successivement déléçjué un homme « qui ne valait pas la corde ».

Au moment où, grâce aux relations de Mme de Ferriol et aux circonstances politiques, Mme de Tencin se trouva jetée avec ses aptitudes en plein milieu diplomatique et galant, l'abbé de Tencin occupait toujours avec succès son poste d'archidiacre à Sens, qu'il devait conserver jusqu'en 1718.

1. Abondance, abbaye du Bugey, petite province de France autrefois de Savoie, dans le diocèse de Genève ; a été de chanoines réguliers de Saint- Auguslin et est aujourd'hui de la congrégation des Feuillants. (Moreri, 1732.)

2. Lettre du 17 octobre 1712. Gallia C/iristiana, t. XVI. Firmin-Didol. Paris 1865, p. 479.

Son frère aîné, François de Guérin de Tencin, avait eu deux fils et remplissait les fonctions de président à mortier au Parlement de Grenoble. Mais la gravité de cette charge ne l'empêchait pas, en bon Tencin qu'il était, de se montrer fort galant avec les femmes de son pays, entre autres avec une dame de Raucourt \ issue d'une famille du Dauphiné, dont la fille venait d'épouser (1715) « une espèce de duc italien qui prenait le nom de Phalaris, mais qui s'appelait en réalité Georges d'Antraigues et était simplement le fils d'un financier- ».

Lorsque son frère l'abbé de Tencin venait à Grenoble, le Président organisait des parties de « bassette » dans lesquelles la duchesse de Phalaris perdait avec une mauvaise chance incroyable. Alors pour la consoler, les deux Tencin, trichant à rebours, rivalisaient d'adresse pour faire rattraper à la jolie femme ses mises disparues ^

Quant à Françoise de Tencin, qui avait épousé le comte de Grolée, elle vivait la plus grande partie de l'année dans son château V Gn compagnie de son mari qui l'adorait paisiblement mais dont elle n'avait pas d'enfants. Cette existence monotone convenait à sa nature paresseuse et, malgré les loisirs que devaient lui laisser ses minces occupations, elle négligeait par apathie d'écrire à ses frères ou à ses sœurs ^

Elle venait parfois à Paris, mais c'était pour y laisser l'impression qu'elle était « bête et bavarde ^ ». Moins grande que ses sœurs, elle était cependant jolie, mais sa beauté un peu mièvre n'était rehaussée par aucune vivacité. Des cinq

i. Et non d'JIaraucourl comme le prétendit plus tard sa fdlc.

Page 1