Maréchal de France en
3. Chansonnier historique du xviu« siècle, t. III, p. 42. Note de Raunié.
4. Dillon (Arthur, comte de), général français né en Irlande en 1670, mort à Saint-Germain-en-Laye en 1733. Il passa en France comme colonel d'un régiment que son père avait levé dans ses vastes domaines et que Louis XIV prit à son service.
joignait les qualités du cœur à celles de l'esprit. II n'en fallait pas davantage pour qu'on fît de ce magnifique échantillon du sexe fort un des premiers amants de Mme de Tencin, qu'il avait vue probablement en Dauphiné chez sa mère; car, depuis 1702, le séduisant officier n'avait point cessé de guerroyer en Savoie et en Italie. Maintes fois il avait séjourné à Grenoble ou à Chambéry et il n'avait pu manquer de fréquenter chez le président de Tencin.
Ce fut probablement ù cause de sa mâle beauté, supérieure à celle des autres hommes, que les pamphlétaires lui accordèrent deux jumeaux. L'évidence des faits s'oppose, (îomme on l'a vu, à cette multiplication des Dillon avant l'annulation des vœux de la chanoinesse. Quant à l'intrigue qui aurait pu se nouer chez Mme de Ferriol, elle n'est pas impossible, mais il ne faut pas oublier qu'on a également prêté à Mme de Tencin pour amants de début : Bolingbroke, Prior, Dillon, Fontenelle, et le marécltal de Médavi. Si l'on en admet un, il faut tenir les autres pour non moins certains puisqu'il s'agit des mêmes sources de renseignements et alors, au lieu de les échelonner comme c'était possible avant que l'on connût la vérité sur le procès de l'officialité, il faut les accepter tous à la fois À la même époque. Ce serait beaucoup... Il y a d'ailleurs des doutes sérieux sur la sincérité de la médisance. Pour le dernier personnage notamment, il appert que la liaison fut inventée après coup, car Médavi ne devint m,aréchal qu'en 1724 et si c'étaient des contemporains qui avaient noté ses amours avec Mme de Tencin, ils auraient écrit : le lieutenant cjènvral de Médavi, et non pas : le maréchal. Il est plus normal de supposer que Mme de Tencin fut outrageusement coquette, mais qu'en dépit de ses nombreuses et scandaleuses aventures avenir, elle reçut les hommages de tous ces hommes sans jouer l'espèce de rôle de fille publique qu'on a voulu lui attribuer.
Elle était, encore une fois, trop intelligente pour ne pas avoir conscience de la puissance que lui donnaient ses charmes, environnés do tant de soupirants. Si peu expéri-
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mentée qu'elle fût encore probahleiiient de certains détails matériels, elle ne devait pas ignorer qu'en amour l'attente décuple la valeur de ce qui est sollicité.
Touchant la réalité du fait, Mme de Lassay tenait à son mari un propos qu'on ne saurait trop méditer :
« Comment faites-vous, Monsieur, pour être si sur de ces choses-là ' ? »
Il est certain que les apparences sont souvent trompeuses et que, si beaucoup de femmes coquettes en pâtissent, nombre de gourgandines cachées en bénéficient. Les ennemis de Mme de Tencin et de son frère ne se sont pas fait faute de [irofiter du beau jeu que leur fournissait la jolie (( échappée de couvent ». On n'aimait point ces personnes qui quittaient l'habit religieux ; et, malgré tout ce que pouvait avoir de légitime sa rentrée dans le monde, beaucoup d'esprits, étroitement et aveuglément attachés à des préjugés traditionnels, en voulaient à celle-ci d'avoir eu raison.
On la surchargea damants... et l'on se demande pourquoi car, en supprimant ceux qui semblent fantaisistes, il en reste encore bien assez.
Des raisons particulières, déduites d'observations générales, amènent à penser que Mme de Tencin, libre et peu scrupuleuse, était de ces femmes qui peuvent avoir un enfant par surprise, mais non pas deux. Si la chanoinesse avait eu jadis des jumeaux et encore un troisième rejeton, comme on l'a écrit, elle aurait prévu d'Alembert et celui-ci ne l'aurait jamais alourdie. Il est beaucoup plus vraisemblable de supposer qu'en sortant du couvent, Mme de Tencin commença par rétablir sa santé, puis qu'elle se laissa vivre dans l'enchantement de la liberté reconquise et des hommages dont elle était l'objet, heureuse de se donner le temps de choisir son premier amant, et même, qui sait, de s'attacher un homme en état de devenir son mari. On verra qu'elle
1. Il s'agissait il est vrai de la ver lu de Mme de Mainfenon et, la proposition étant retournée, la difficulté devenait plus grande.
ne fut pas loin de réussir. C'eût été alors de bien mauvaise politique matrimoniale que do s'abandonner à tout venant.
Il ne s'agit pas, bien entendu, d'auréoler Mme de Tencin d'une vertu qui s'accorderait mal d'ailleurs avec sa figure, mais simplement de dégager celle-ci de la boue dont les envies féminines et les haines religieuses l'ont couverte.
Alors se préciseront sa facilité, immorale sans doute mais non point dépravée, et surtout son charme, harmonieux composite des sentiments les plus opposés. Il devait être bien grand, car Duclos a pu écrire : « Elle plaisait à ceux mêmes qui n'ignoraient rien de ses aventures » ; et, en réalité, elle sut grouper et retenir autour d'elle les hommes les plus intelligents de son époque.