CHAPITRE IX
La mort df, Louis XIV. — Portrait Dr nue iVOrlkans. — Portrait de OuBOis. — Traits variks dk son CARAC'rt-:RE. — Ses affinités avec ;\Lme de Tencln. — Le chevalier Destouches. — Ses relations avec Féxelox. — Sox portkait par celui-ci. — j\Lme de Tencin se laisse séduire. — La naissance de d'Ale.mbert. — L'abandon de l'enfant. — Destouches le réclame, le .met en nourrice, puis en pension
et, plus tard, assure son avenir. — ^'1LA1N RÔLE DE M.ME DE TeXCIN EN cette CIRCONSTANCE.
Le dimanche, 1^'' janvier 171o, à huit heures un quart du matin, Louis XIV, qui était à l'agonie depuis minuit, rendit le dernier soupir.
Il mourut avec grandeur, comme il avait vécu. Ses dernières paroles avaient été superbes, en suprême concordance avec Tensemble de son règne. C'était un roi.
A présent tout était fini, et pendant quarante-huit heures, l'obscurité s'étendit sur le rovaume. Puis il se désa^ea de cette ombre la figure d'un prince gros et courtaud, très brun, aux épaules hautes, au cou épais, mais à la figure fine et aux gestes pleins d'aisance et de noblesse. C'était Philippe II, duc d'Orléans.
Le peuple attendait tout de lui :
Vite allons de ce pas-ci Voir le Régent ce bon père,
chantaient les ouvriers...
Mais les maux endémiques, financiers et moraux, contractés par le pays dans les dernières années du Grand Roi, ne pouvaient être guéris par le Régent.
Et pourtant le peuple, inconscient encore plus qu'incons-
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tant, rejeta plus tard les responsabilités sur le duc d'Orléans et accabla de pamphlets injurieux celui qu'il avait salué comme un sauveur.
Derrière le Régent, rétabli dans la plénitude de ses droits par le Parlement, en dépit du testament du feu Roi, se profilait la silhouette de l'un des personnages les plus bizarres de l'histoire des derniers siècles, amalgame de grandeur dans les conceptions et de vulgarité, d'ambition et de débauche, d'assiduité aux affaires d'État et d'attachement aux plaisirs du monde, de fine diplomatie et de grossière sensualité. C'était l'ancien précepteur du duc d'Orléans, l'abbé Dubois, dans la vie de qui on peut dire (|uc Mme de Tencin lut la seule femme qui joua véritablement un rôle et duquel aussi elle tira le meilleur de son prestige et de son influence.
Saint-Simon nous le dépeint : « un petit homme maigre, effilé, chafoin, à perruque blonde, à mine de fouine, à physionomie d'esprit, qui était en plein ce qu'un mauvais Français appelle sacre, mais ([ui ne se peut guère exprimer autrement. Tous les vices combattaient en lui à qui en demeurerait le maître. »
L'illustre auteur des Mémoires, qui, comme tant d'autres, détestait l'abbé Dubois, a poussé son portrait jusqu'aux dernières limites du hideux et du méprisable. Tant d'exagération a donné l'éveil et c'est Dubois qui a bénéficié de l'enquête historique.
D'Argenson, qui manque ordinairement de bienveillance, a écrit : « L'abbé Dubois, qui depuis est devenu cardinal, était un de ces hommes dont on peut dire bien du mal en toute sûreté de conscience, et dont cependant il y aurait quelque bien à dire. Mais on n'ose s'expliquer sur celui-ci qu'avec timidité, de crainte d'être accusé de se déclarer partisan d'un mauvais sujet. ' »
Enfin, un diplomate de grande valeur, le comte Hoym, qui n'avait à l'égard de Dul)ois ni passion ni intéi'ét, a
d. DArgoti'^on, Mémoirps, t. I, p. 2'J.
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tracé (lo son caractère une esquisse dans un ton moyen (jui semble bien être celui de la vérité.
En voici les traits principaux.
« Il est bien difficile, dit-il prndemment au début, de porter un jugement sur ceux sur qui le public a prononcé en bien et en mal, si diversement qu'il semble n'avoir pas été d'accord avec lui-même.
« Jamais, (touchant le cardinal Dubois) réputation n'a été plus diverse, ni mérite plus contesté. Il est étonnant qu'un ministre qui a joué un rôle aussi considérable dans les affaires de l'Europe ait été si peu connu, ou ne l'ait été que par ses défauts.
« Le cardinal Dubois avait certainement l'esprit d'un ordre supérieur, quoique point du premier...
« Il faut pourtant convenir que la justesse de ses idées était plutôt un effet de sa pénétration que de sa solidité...
(c Ennemi de tout ce qui n'était que le fruit du travail, il avait toujours à la bouche ce mot de Pindare : « Méprisons ceux qui ne savent que ce qu'ils ont appris. »
« Il n'était vif qu'en parole et point en action. Sa colère était souvent volontaire... Le cardinal voulait passer pour un homme tout de sentiment. Il se méprenait peut-être à la dénomination en prenant ses passions pour des sentiments.
« Il n'avait dans le fond ni gratitude, ni fidélité mais il en connaissait l'usage et était assez habile pour nêlre ni ingrat, ni infidèle.
« Il ne haïssait pas les scélérats, mais il méprisait les friponneaux et de tout cela on peut conclure qu'il avait réellement de l'élévation dans l'esprit et quelquefojs même dans le cœur, mais celle-ci ne lui était ni naturelle, ni ordinaire. Elle lui était étrangère et on le reconnaissait à l'effort '. »
N'est-il pas évident qu'on aperçoit là certaines qualités, précieuses pour un homme d'Etat, et n'y a-t-il pas eu
1. Vie de Charles-Henri. Comte lloym, par le baron Pichon, Paris 1S80. Tachener édit. Société des bibliophiles.
quelque partialité à vouloir juger trop souvent le cardinal Dubois uniquement sur sa manière de vivre?
Il est certain que de ce côté le personnage n'otïre rien que de très méprisable et de très bas, et l'on est généralement porté pour lui à plus de sévérité encore que pour tout autre à cause du cynisme avec lequel on le voit, oublieux de son « caractère ecclésiastique », fréquenter les mauvais lieux!... Sur ce point pourtant, il faut se rappeler que ce fut seulement en 1720, c'est-à-dire à l'âge de soixante-quatre ans, que Dubois fut ordonné protide. Jusqu'alors il avait seulement la tonsure qui n est nullement un ordre, même mineur comme on le croit trop souvent, mais simplement la marque « que l'on désire entrer dans l'état ecclésiastique^ ».
C'était en 1669, à l'âge de vingt-trois ans, que Guillaume Dubois l'avait obtenue. Il l'avait sollicitée d'ailleurs sans aucune vocation, et simplement en manière de curriculwn vitœ, afin d'être mieux accueilli dans les familles où il allait chercher à gagner sa vie en qualité de précepteur.
Il avait donc arboré le collet. Mais longtemps il fut abbé sans abbaye ; et au point de vue des mœurs, sa conscience n'était pas plus engagée que celle d'un simple laïque.
Tout le monde, de son temps, le savait parfaitement, pour lui comme pour beaucoup qui firent soi-disant scandale. Il a fallu la rouerie de certains hommes et l'ignorance de bien d'autres pour tirer parti contre le clergé de perpétuelles équivoques, qui faisaient assimiler les « abbés » àdes « prêtres » .
Depuis longtemps le précepteur du duc d'Orléans était une « figure » de la Cour et au moment de ses débuts, les plaisanteries les plus variées avaient salué ce fils d'apothicaire, garçon apothicaire lui-même. On avait fait sa généalogie en ces termes : Dubois de Canule c'était son père; Dubois pourri, lui-même; Dubois de Futaie, son frère qui
1. Pour recevoir la tonsure, il faut avoir été confirmé, il faut aussi être instruit au moins des vérités les plus nécessaires au salut : il faut encore savoir lire et écrire. C'est tout. A mesure que l'ecclésiastique avance dans les ordres on fait la tonsure plus grande.