CHAPITRE X
L'hôtel de Mme de Tengin. — Ses premières relations : les roués,
LES militaires, LES ÉTRANGERS, LES PHILOSOPHES ET LES SAVANTS. —
Ses intimes : Nogé, RAiMaND, Sghaub, Hoym.. — L'apparition de Law et l'engouement pour le système. — Mme de Tengin gonstitue une sogiété finangière avec ses parents, ses amis et ses amants. — Apogée de law et décrépitude rapide du système. — Terrible
IRONIE DU COMTE llOYM. — MmE DE ÏKNCIN FEMME d'aFFAIRES.
La maternité de Mme de Teiicin n'avait inspiré au chevalier Destouches aucun sentiment d'éloignement, car immédiatement après on constate entre eux d'étroites relations. Nous voyons en efïet le Chevalier emmener Mme de Tencin visiter son fils, et surtout nous le trouvons dans une société financière, organisée et gérée par l'intelligente personne. Pourtant ce fut le moment où, entourée d'hommes séduisants ou puissants, Mme de Tencin se laissa aller à la galanterie la plus copieuse et la plus variée.
La naissance de son fils l'avait merveilleusement épanouie. Elle y avait gagné un suprême reflet de jeunesse, qu'elle conserva indéfiniment et qui lui permit de vieillir sans porter le ridicule stigmate des fraîcheurs factices, que les coquettes impénitentes s'infligent sans s'en apercevoir. On peut dire qu'elle eut en cela quelque compensation des longues années de saine contrainte, passées sous le voile. Toujours est-il ({u'à la suite de ses couches, Mme de Tencin commença à goûter pleinement de la vie et à en user dans toute la mesure que lui donnait son indépendance, sans souci de la morale pas plus que de l'opinion du monde.
C'était bien aussi [)arce (jue son espoir de se faire épouser s'étaitdéfinitivenicnt évanoui. Le chevaliei" Destouches, dont
L'HOTKL DI-: LA RU!-: SAINT-HONORt: Vol
los intentions étaient pures, « transparentes comme le cristal de roche », disait jadis Fénelon, avait pourtant marché dans la voie que lui traçait, pensait-il, son devoir. Mais il s'était heurté à des résistances inébranlables du côté de sa famille, que l'ancien caractère religieux de la dame choquait bien plus que sa maternité prématurée. Il comprit que jamais il n'obtiendrait gain de cause, et qu'en passant outre il se ferait mettre, lui et son épouse, au ban de cette société à laquelle tous deux tenaient tant ^
Il est môme probable qu'en face d'une pareille situation Mme de Tencin fut la première à abandonner un projet dont la moralité mettait en péril toutes ses ambitions. Elle prit alors son essor sans vergogne vers l'existence de plaisirs que lui offraient tant d'amis influents et joyeux.
Ce fut à ce moment qu'elle quitta la demeure des Ferriol et qu'elle résolut d'habiter seule.
Elle s'intalla rue Saint-Honoré, dans un petit hôtel contigu au couvent de la Conception qui faisait face à celui de l'Assomption et occupait un vaste terrain, au milieu duquel furent percées dans la suite les rues Duphot et Richepanse-.
Dans la nouvelle demeure de Mme de Tencin, on accédait au logis principal par une cour, sur laquelle s'ouvraient également des écuries, une remise et une cuisine. Dès le vestibule, au milieu duquel l'escalier allongeait ses courbes jusqu'au premier étage, un rideau de toile, qui garnissait la fenêtre, indiquait à quelle simplicité il fallait s'attendre\ A
1. Maurepas. dans ses mémoires, prétend que pour empêcher Desfouches d'exécuter son dessein, plusieurs membres du Parlement lui auraient déclaré que ce mariage pourrait être cassé pour cause d'apostasie. On sait, par le jugement de l'official, combien une pareille prétention aurait été ridicule et l'on juge ainsi du crédit qu'il faut accorder à certains mémoires.
2. D'après divers éléments d'informations, nous croyons pouvoir assurer que l'hôtel de Mme de Tencin, qui était « au-dessus de la Conception ». se trouvait à la hauteur de la rue Saint-Florentin, en face de ce cabaret du Saint-Esprit où l'on venait pendant la Terreur pour voir passer les victimes.
3. Tous les détails de l'hôtel de Mme de Tencin, de sa distribution et
côté, une bibliothèque de bois noirci à filets de cuivre, un ()olit canapé couvert d'une housse, une table en sapin et deux chaises, garnies d'une paille foncée, confirmaient la première impression.
En haut, du côté de la rue, c'était d'abord le salon dont les fenêtres prenaient jour sur la rue Saint-Honoré. Là, l'ensemble de 1 ameublement était plus luxueux que dans le reste de l'appartement. Un trumeau blanc et or dominait la cheminée ; deux consoles en bois doré garnissaient symétriquement deux panneaux ; Une table de marbre occupait le centre, et d'autres plus petites en laque de Chine se mêlaient aux sièges.
Ces consoles et ces tables étaient garnies de bibelots, principalement de porcelaines de Chine, potiches et tasses ; et au milieu de ces dernières, une théière de cuivre témoignait du goût qui se développait pour la nouvelle boisson depuis la fin du xvii'' siècle, grâce à la Compagnie des Indes ^. De-ci, de-là, des jattes élégamment décorées, dont une bleue et blanche particulièrement jolie, voisinaient avec des gobelets et des vide-poches en forme de soucoupes. Enfin sept tableaux de différentes grandeurs égayaient les murs de leurs cadres dorés et de leurs sujets variés.
A gauche, c'était la salle à manger avec sa grande table en sapin, deux étagères de bois à bordures de marqueterie, des chaises de paille et une fontaine de faïence dont le robinet de cuivre rouge s'éclairait per])étuellement d'un point lumineux. Les portières et les rideaux en toile de coton rappelaient la simplicité de l'escalier.
De l'autre côté du palier, à la suite d'un petit vestibule, se trouvait la chambre à coucher, donnant sur la cour. On
de son ameublement sont tirés de deii.x pièces inédiles. Archives nat. Y, 116bfi et a 650.
1. En 1666 la Compagnie des Indes mentionne l'achat de 22 livres de th6 au pri.x de 30 livres sterling (930 francs environ), pour en faire présent au roi d'Angleterre. Aujourd'hui, rien qu'en Angleterre, l'importation dépasse 30 millions de livres.
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apercevait là encore quelque reclierclie. Les six fauteuils en l)ois de noyer avaient pour garniture des tapisseries au petit point; les rideaux du lit et des fenêtres étaient en damas de laine, et sur les murs s'étalait une étoffe semblable. Un canapé confortable à coussins meublait un côté de la cheminée. Devant un panneau voisin, une belle commode à quatre tiroirs bombait son ventre. Quelques dessins gravés pendaient aux murs.
Le cabinet de toilette attenant était petit, mais également bien meublé. Conformément aux habitudes de l'époque, c'était un vrai boudoir. Une demi-douzaine de fauteuils au petit point se groupaient devant une cheminée surmontée d'une glace ; un autre fauteuil de paille, garni de coussins, ouvrait ses bras en face d'une toilette en noyer, dont la bordure « cambrée » charmait l'œil par sa ligne élégante, et des rideaux de damas étouffaient les bruits du dehors, bien assourdis déjà par l'éloignement de la rue. Quelques autres meubles en noyer complétaient ce nid féminin dans lequel Mme de Tencin, comme tant d'autres femmes, se blottissait si volontiers.
C'était là qu'elle avait son écritoire ; de plus, une terrasse lui permettait de prendre l'air sans être aperçue de la rue.
Enfin à côté, une étroite salle de bain, où luisait le cuivre rouge d'une baignoire, complétait l'installation de ce logis très simple mais vraiment confortable pour l'époque.
Ce fut dans cet hôtel que s'écoulèrent les années les plus brillantes de la vie de Mme de Tencin, au milieu d'une élite masculine qu'attiraient les charmes de la maîtresse de maison et aussi l'agrément de trouver un lieu de réunion, à la fois avantageux et amusant.
Dès le début, on distingue trois catégories d'habitués, tirées d'ailleurs du fonds de Mme de Ferriol. Ce sont d'abord les hommes de plaisir et de gaieté; puis les officiers, les diplomates et les étrangers; enfin les savants, les philosophes et les hommes de lettres. Mais tous ces personnages
étaient pour ainsi dire unifiés par deux considérations principales : l'esprit et l'argent.
Pour l'esprit, on l'a toujours recherché en France; quant à l'argent, il manquait trop depuis un certain temps. Cette pénurie devait amener un amour immodéré des richesses et ce fut Law qui détermina la frénésie. Cet Ecossais, dont le père avait été orfèvre comme l'ancêtre Guérin, était personnellement fort riche, et son intelligence puissante, tournée de bonne heure vers les mathématiques, avait élaboré un système qui devait amener la richesse dans le pays où il serait appliqué.
Ce système reposait sur l'idée fondamentale que l'abondance du numéraire est la principale source de prospérité des Etats, ce qui est vrai. Mais Law ajoutait que les monnaies ayant une valeur purement conventionnelle, il était facile de suppléer à leur insuffisance par le crédit, en créant du papier monnaie. Cette seconde base constituait malheureusement une erreur, car le crédit ne peut dépasser longtemps une certaine proportion avec la valeur réelle des matières échangées. Le système avait été d'ailleurs repoussé en Ecosse.
Un premier séjour de Law à Paris s'était mal terminé. Le millionnaire avait joué si cher dans les maisons de jeu autorisées que le lieutenant de police, M. d'Argenson, lui avait ordonné de s'éloigner, sous prétexte « qu'il en savait trop aux jeux qu'il avait introduits dans la capitale' ».
Mais un mois après la mort de Louis XIV, il reparut et, connaissant bien la plaie d'argent dont souffrait l'Etat, il s'offrit au Régent comme un sauveur.
Le 2 mai 1716, des lettres patentes autorisaient la création de sa « Banque Générale », et l'engouement commençait. En peu de temps, le financier devint, à côté du Régent lui-môme, le principal personnage du royaume. Grâce à lui la joie était revenue avec l'aisance, et il semblait que cet homme