‹ Les Guérin de Tencin, 1520-1758Chapitre 87 sur 241 · LES SOUPERS DU PALAIS-ROYAL · texte numérisé non relu

LES SOUPERS DU PALAIS-ROYAL

étonnant avait, d'un seul geste, ouvert sur les Français la grande écluse du Pactole.

Nobles et bourgeois, savants et artisans, tous se laissaient entraînera puiser dans le scintillant courant et c'est à cet ensemble de convoitises qu'il faut attribuer le mélange étonnant des espèces d'hommes qui entouraient le Régent.

Il y avait d'abord les l'oués : Broglio l'aîné, le duc de Brancas, Biron, Canillac, Noce et quelques officiers.

Ces joyeux compagnons étaient, tantôt avec des femmes du monde de moyenne vertu, tantôt avec des filles d'opéra, les convives habituels des soupers du Régent.

Mme de Tencin fut une des plus assidues et se donna peutêtre le plaisir malin de régaler ces viveurs de quelque plat sucré appris à Monttleury. Car dans ces soupers, raconte Saint-Simon, « la chère exquise s'apprêtait dans des endroits faits exprès, de plain pied, dont tous les ustensiles étaient d'argent; les convives eux-mêmes mettaient souvent la main à l'œuvre avec les cuisiniers. C'était en ces séances où chacun était repassé, les ministres et les familiers tout au moins comme les autres, avec une liberté qui était licence effrénée.

« Les galanteries passées et présentes de la Cour et de la ville sans ménagement; les vieux contes, les disputes, les plaisanteries, les j-idicules, rien ou personne n'était épai'gné. Le duc d'Orléans y tenait son coin comme les autres, mais il est vrai que très rarement tous ces propos lui faisaientils la moindre impression. Ou buvait d'autant, on s'échauffait, on disait des ordures à gorge déployée et des impiétés à qui mieux mieux, et quand on avait bien fait du bruit et qu'on était bien ivre, on s'allait coucher et on recommençait le lendemain*. »

1. Quant aux orgies indescriptibles dont on a cru bon, assez logiquement d'ailleurs mais non point véridiquement, d'aggraver ces réunions. déjà bien licencieuses, il n'en est pas question. Et pourtant, on se rend nettement compte que si elles avaient été certaines Saint-Simon, qui n'a pas cherché à atténuer l'expression de son dégoilt, n'aurait pas hésité à les signaler, afin de mieux stigmatiser encore des chefs dont le bon exemple

Parmi les amis personnels du Régent l'mi des plus intimes était Noce, qui resta également pendant quelques années l'homme de confiance de Dubois. Sa sœur, Mme du Tort, était un bel esprit, fort amie de Fontenelle ; et ainsi, tout naturellement, le frère et la sœur se trouvèrent amenés dans le petit cercle de Mme de Tencin.

Noce, qui avait alors cinquante-quatre ans, était un ce grand homme qui avait été fort bien fait, qui avait assez servi pour sa réputation, qui avait de l'esprit et quelqu'ornement dans l'esprit et de la grâce fjuand il voulait ])laire. Il était fort connu de M. le duc d'Orléans parce qu'il était fils de Fontenay, qui avait été son sous-gouverneur, et il lui avait plu par sa haine de toute contrainte, par sa philosophie tout épicurienne, par une brusquerie qui, quand elle n'allait pas jusqu'à la brutalité, ce qui arrivait assez souvent, était quelquefois plaisante sous le masque de franchise et de liberté*. »

Il avait épousé jadis une Mme de la Mésangère, veuve et mère de la Mésangère, maître d'hôtel du Roi, qui en fut au

aurait pu sauver le pays, mais dont les faiblesses, au contraire, perdirent tout.

On a parlé d'une certaine fôte des ftaf/ellanls, dont le Régent se serait plu h reconstituer les bacchanales à la fin de ses soupers. On a prétendu aussi que Mme de Tencin avait composé, à l'usage de Dubois et de son maître, une histoire orduriôre des actions crapuleuses des libertins de l'antiquité, et l'on a assuré que cet ouvrage, dont la lecture aurait fait les délices des réunions de débauche du Palais-Royal, existait encore.

Nous avons déjà révélé assez d'erreurs cliez les contemi)orains de Mme de Tencin, comme chez ses biographes, pour qu'il nous soit permis de ne plus rien admettre sans références sérieuses.

Les préparateurs sournois de la chute du régime avaient trop beau jeu malheureusement avec les licences ordinaires pour ne pas en inventer d'extraordinaires, capables de mûrir rapidement l'opinion publique. Aujourd'hui que de nombreux documents ont permis d'apprécier le but de certaines tendances, nous sommes en droit de penser tiu'une bonne partie des scandales du xviir siècle fut l'œuvre non pas des personnages auxquels ils sont attribués, mais de leurs ennemis.

Toutefois, hélas ! il en reste encore trop de véridiques pour qu'on puisse les excuser.

Mais la lléirissure des calomniateur:; n'en subsiste pas moins.

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