CHAPITRE XIII
IHvIdOQ des chefs vendéens. — Absence dft plan. — Marche sur Dol. — Tcrrftir fies républicains. — Mort de Lfscurr. — Kssais d'organisalion à Fougère. — Agents de l'Angletpr-rc — Sii^ge de Granvillo. — IMusicurs chefs sont accusés de désertion. — iiaiaiJIo de Pontorson. — Les hUssés républicaitiâ demandent des prêtres. — Balaille de Dol. — Prise d'Ân* tnin. DesUiadOQ de RottlKnol.' — Marccan le ranplaee. — Craintes de la Convention. — Rossignol propofe de détruire les Vendéens par le poison. — L'armée catholique marche sur Angers.
Les Vendéens quittèrent Laval» le 2 novembre 1795, sans avoir pu arrêter un plan de campagne, sans sa**
voir même de quel côté ils se dirigeraient. La majorité croyait qu'on marcherait directement sur Rennes; mais Stofflet^ qui. commandait Favant-garde, prit la roiil(3 de Fougères, et au lieu do coucher à Vitré, Farmée catliolique couciia à Mayenne. Le couseil militaire se réunit de nouveau dans cette ville. On y échangea de très-vives récriminations. Le parti vendéen accusa le parti breton , et notamment son chef, le prince de Talmont, d'avoir trompé Farmée en lui affirmant que le Maine n^attendait que sa présence pour se soulever en mas.se, comme la Vendée, Il fallait prendre une résolution cependant. Les uns proposèrent de marcher sur Alencoa, et de là sur Paris; d'autres, insistèrent pour que i^on reprit la route de
Merinee ; d'auU'es encore, soutinrent que le plus aage était de gagner la oôte, afin de se mettre en communication avec l'Angleterre. Cet avis prévalut. Les Yendéens prirent La route de Dol ; le 3, ils entrèrent à Emée, et le /i, à Fougères. Les colonnes républi» caines, chargées de défendre ces deux villes, furent complètement battues ; leurs débris se replièrent en désordre sur Rennes oii ils portèrent la terreur. Ro»* signol n*avait pu réunir, en effet, dans cette ville im* * portfinte, que quelques milliers d'hommes , fort inquiets d'avoù* à combattre les vainqueurs de Tarmée de Mayence. Les autorités locales , les représentants en mission et les officiers supérieurs, réunis chez le général en chef, ne purent aarêter aucun plan de défense; des deux côtés on semblait n'avoir plus que le hasard pour guide.
Les républicains n'eurent à lutter que contre leuri». propres craintes. Les insurgés ne se portèrent point sur Rennes. On s'explique diiiicilejnent cette faute. Le meilleur moyen de propager Tinsurrection en Bre*tagne, était assurément de faire acte de force en s'em* parant d'une ville regardée, avoc raison, comme la tête de toute la province. £n présence d'un pareil succès toute indécision eût cessé parmi les Bretons» L'accueil même que les Vendéens recevaient à Fougèresy les secours pai tiels, mais nombreux cependant, qui leur arrivaient des campagnes, indiquaient à leurs généraux la confluite qu'ils devaient trnir. 11. leur était facile enfin, et la chose en valait assurément la peine » de vérifier ce qu'il y avait de sérieux
dans la lettre de Puisaye. Sans trouver aux environs de Rennes une armée de cinquante mille homiiMS, ils y auraient fait d'importantes recrues. Ils n'ignoraient pas , d'ailleurs, que cette ville, si mal défendue, était remplie d'approvisionnements de toutes sortes, et quMls pouvairat Foccuper sans renoncer à s'approcher des côtes. En effet, il n'y a pas loin de liennes à Saint-Malo ou à Saint-Brieuc. Mais , comme Ta dit un officier républicain : la Vendée n'est plus, durant cette campagne d'OutreïiOire, qu'on sanglier blessé, marciiant au hasard et culbutant ceux qui se jettent maladroitement sur son passage.
Les insurgés, au lieu de mettre à profit la terreur et la désorganiscation des bleus , restèrent quatre Jours entiers à Fougères. C'est dans cette ville que Lescure reçut les derniers honneurs» Le saint du Poitou avait toujours cru sa blessure mortelle; aussi était-il, depuis longtemps, prêt à paraître devant Dieu. Son unique inquiétude, dans cet instant m~ prême , était de laisser éa femme au milieu d'une guerre civiie, grosse et avec un enfant. « Chère amie, lui dit-il, le jour où toute espérance fut perdue , ta douleur seule me fait regretter la vie. Pour moi , je meurs tranquille. Assurément, j'ai péché; mais, cependant, je n'ai rien fait qui puisse me donner des remords et troubler ma conscience. J'ai toujours servi Dieu avec piété; j'ai combattu et je meurs pour lui. J'espère en sa miséricorde. Console-toi, en songeant que je serai au ciel ; Dieu m'inspire cette confiance. C'est sur toi que je pleure. » La iiuuvelle de Texécu-
tion ée la reine qu'on voalaît lui cacher, mais qu*il apprit par hasard, empoisonna et précipita son agonie* U mourut dans sa voiture» entre £mée et Fougères. «Le lendemain, dit M"^ de Lescure dans ses Mémoires, MM. de Larochejacquelein , de Beaugé, Desessarts et le chevalier de BeauvolUers, amis particuliers de M. de Lescure, entrèrent dans ma chambre; ils s'assirent loin de moi, sans proférer une parole, en pleurant amèrement. Au bout d*un quart d'heure » Henri se leva et vint m*embrasser; le vieux M. d'Auzon vint m' embrasser aussi; tout le munde pleurait.» Yoilà quels étaient ces hommes! On trouva sur le corps de Lescure les marques du cilice qu'il avait porté. Héros que T histoire attendrie peut peindre d'une seule parole : Toujours on le vit au poste le plus dangereux; jamais il ne frappa un ennemi.
1/ armée catholique voyait son défaut d'oigaiii.-ation ; elle en souffrait et faisait de vains efforts poux* y remédier. On reconstitua le conseil militaire , qui compta dclinitivement vingt-cinq membres. Les anciens chefs furent confumés dajis leurs commandements. Le chevalier de BeauvoUiers, La Ville de Beaugé, Fleuriot, Rostaing, Lyrot , Désigny, Scépeaux, Sapinaud, reçurent le titre de divisiomiaires en second. Toutes ces désignations étaient assez arbitraires; de simples paysans, reconnus comme chefs de paroisse, ou des gentilshommes, servant conmie volontaires, avaient plus d'influence que quelques-tins des connmandants officiels, dont personne, néanmoins, ne contestait ia bravoure, les services et le dévouement.
On délibéra de nouveau à Fougères sur le plan
qu'il convenait de suivre. Les avis étaient nombreux, et i' indécision fut grande. Un transfuge de T armée républicaine, d'Obeuheim, ancien oilicier du génie, conseilla d'attaquer Granville, et fît adopter son opinion à plusieurB chefs. Ce d'Obenhcim avait pris part k rinsurrection du Calvados contre la Convention ; c'était à peu près son seul titre à la confiance des Vendéens; cependant il fut immédiatement admis dans le conseil. Bien qu'il promit un prompt succès^ la majorité hésitait encore à se prononcer, lorsque Farrivce de deux agents de l'Angleterre vint trancher le débat. Ces deux agents» MM. Fresion et Bertin, étaient honorablement connus en Bretagne. Les ministres anglais engageaient les Vendéens à s'emparer d'un port de mer, baint-Maiô ou Granville» leur promettant qu*une expédition, portant des troupes de débarquement, était prête à les seconder. M. Fresion tira ensuite du bâton creux où il avait caché ses dépêches une lettre de M. du Dresnay, un des chefs de l'émigration bretonne. M. du Dresnay écrivait (fu'il"ne fallait pas accorder une grande conliance aux Anglais ; tpxe leur expédition paraissait en effet sur le point de partir, mais que, cependant, il doulail de leur bonne volonté. 11 ajoutait qu'il y avait dans File de Jersey sept mille émigrés, et qu'aucun ne pouvait obtenir la permission de passer en Vendée à ses risques et périls. Le conseil, tout en partageant les craintes de M. du Dresnay, décida qu*on attaquerait Granville. il fallait bien tenter quelque chose. On fit deux ré-
ponses : Tune adressée au roi d'Angleterre, Tautre à ses ministres. La première exprimait seulement les
sentiments de rccoiinaissance des insurgés; la seconde exposait leur situation* On demandait des vi* vres, des munitions, des ingénieurs, des artilleurs, à défaut de troupes de ligne, et un secours d*argent, — cinquante nûUe francs^ Comme dans les pre* mières communications, on disait que le besoin le plus pressant était ia présence d'un membre de la famille royale « ou, au moins, d^un maréchal de France, ayant de pleins pouvoirs, qui lui permettraient de mettre fm à toutes les rivalités. Vœux stériles ! la grande guerre de la Vendée devait se terminer, non seulement sans que les Bourbons y prissent part, maïs encore sans que l'on reçût d'aucun d'eux la moindre parole d'encouragement. Cela était peut-être néces- . saire pour qu'aucun doute sérieux ne pût jamais s*é* lever sur les mobiles les plus puissants de cette terrible insurrection. Témoins aujourd'hui de sa gloire immortelle, nous pouvons reconnaître sans regret , et surtout signaler sans amertume, quelques-unes des fautes qui la firent échouer*
MM. Freslon et Bertin partirent pour Jersey, afin d'informer le conunandant des forces anglaises de la marche des insurgés sur Granville. Dol, Pontorson et Avranches, furent occupés sans résistance. Le conseil se rassembla dans cette dernière ville, et l'attaque sur Granville y fut remise en question. Déjà les paysans refusaient de marcher et démandaient à grands cris qu'on se rapprochât de la Vendée. Cependant, comme
des engagemeuts avaient été pris, et que d Obenheiiu promettait ie succès^ on résolut de faire au moins une tentative.
L'armée vendéenne attaqua Granville le 14 novembre, dans la soirée, n'ayant rien de ce qui peut faciliter le siège d*une place forte. Avant de recourir aux armes, elle avait sommé les républicains de se rendre, menaçant, en cas de résistance, de tuer les prisonniers, et de s'ouvrir un passage par le fer et par le feu. Sur Favis du conventionnel Lecarpentier, aucune réponse ne lui avait été faite.
Lecarpentier et le général Peyre, qui s'étaient portés en avant de la ville avec une partie de la garnison, fui'ent vivement repoussés et se réfugièrent, à ia hâte, derrière leurs fortifications. Les insurgés s'emparèrent de3 faubourgs; la rue des Juifs, placée sous les murs, leur oflrait une position avantageuse et déjà leurs plus habiles tirailleurs en garnissaient les .maisons. Lecarpentier ordonne d'y mettre le feu; cet ordre est exécuté par le général Vachot. Cependant Larochejacquelein et Forestier font toujours des progrès, et ne tardent pas à s'emparer de plusieurs ouvrages avancés. Pour monter à l'assaut , les Vendéens improvisent des échelles avec leui's baïonnettes et leurs piques qu'ils plantent dans les murs. Foresti^ est enfin sur les remparts, quelques braves l'ont suivi, d'autres arrivent ; mais alors un déserteur crie: fuyons, nous sommes trahis* AUard lui brûle la cervelle, et punit ainsi la trahison , sans pouvoir en conjurer les elfets, La terreur a gagné cette poignée d'hommes in-
trépides, et ils se sauvent; Forestier, qui veut les retenir, est renversé dans un fosse, où^il reste trois heures évanoui^ parmi les morts et les blessés. Cette première attaque avait échouée; néanmoins, le combat ne fut pas interrompu, car l'artillerie continua de tirer à boulets rouges, et Tincendie s'étendit des faubourgs sur une partie de la ville.
Le lendemain, Larochejacquelcin et Stofïlet ordon- . nent un nouvel assaut; mais, sauf quelques hommes d^élite, les soldats manquent d*énergîe; ils savent que la nuit a été très-meurtrière, et que plusieurs de leurs ofQciers, tels que Pérault, BeauvoUiers, Lemaignan, Villeneuve, Molinier, sont hors de combat. Cependant, tandis que les uns refusent de marcher, d'autres proûtent de la marée basse pour attaquer la ville du côté de la grève; deux chaloupes canonnières foudroient les Vendéens et les forcent à recaler. L'année entière s'éloigne de Grauville dans le plus grand désordi'e, accusant hautement les Anglais de trahison : le combat avait duré trente heures, et la flotte anglaise ne s'était point montrée. Si les républicains avaient osé faire une sortie, la déroute des insurgés eût été complète, car ils ne songeaient môme plus à se défendre. Des armes et des blessés, que l'on pouvait sauver, furent abandonnés sur la grève et dans les faubourgs.
L'abbé Guyot de Folleville s'exposa beaucoup pendant le siège de Granville. 11 secourait les blessés jusque sous le feu de l'ennemi. On a pensé qu'il déïîirait ti'ouver la mort dans l'accomplissement de ce
devoir» Son imposture venait, en effet, d'être dénoncée aux chefs vendéens. Uémigré Salni-Hilaire,
qui avait rejoint l'armée le jour de la bataille de Cholet, était porteui' d'un bref du pape, adresse aux généraux de Tarmée catholique, sous la date du 31 juillet 1793. S. S. disait : « ... Les commandants de l'armée catholique, en choisissant un homme qui se prétend évêque d*Agra et vicaire apostolique, bien loin d'atteindre le but qu'ils se proposent, ne feraient qu'ouvrir à Terreur une plus laige carrière, en livrant les fidèles à la plus dangereuse imposture, puisqu'il - est constant qu'il n'existe point d'évéque sous ce nom, et que jamais noub n'avons pensé à conférer la qualité de notre vicaire apostolique à l'homme qui le prend : ce considéré, voulant fixer l'opinion et lever tout équivoque, clans une aiïaiic de cette inipoilance, nous vous donnons avis, nos trè»-cheis fils et vénérables frères, que, si quelqu'un ose se qualifier évêque d'Agra et vicaire apostoli(|ue , vous avez à ne pas le reconnaître comme tel, mais que \ oiis l'évitiez comme un imposteur et que vous vous éloigniez de lui comme d'un homme qui usurpe l'une et l'autre de ces qualités et souille de la tache de sacrilège et de nullité tous les actes de juridiction qu'il se permettrait de faire. » Par crainte du scandale et par pitié , tes généraux vendéens ne donnèrent point de publicité à cette lettre; mais Guyot de Folievilie sut qu'on le connaissait et dut s'abstenir de tout acte épiscopal. Le malheureux parut comprendre alors l'indignité de sa conduite.
Larochejacquelein, espérant entraîner toute Tarmée, 8'était porté sur Villedieu, d'où il comptait péné^ trer dans le Calvados. Mais les paysans sont décidés à ne pas s'éloigner davantage de la Vendée, et tandis que r avant-garde s'empare de Villedieu, qu'elle livre au pillage, le gros de Tarmée prend la route de Pontorson. Quelques divisions hésitent, ne voulant ni abandonner les généraux» ni les suivre plus loin. Un incident vient accroître la confusion et justifier, en quelque sorte , les claincurs que les soldats font entendre contre plusieurs de leurs chefs : on assure que Talmont, BeauvoUiers Taîné, Solérac et Tabbé Bernier, ont (juitté 1 aimée et vont s'embarquer pour l'Angleterre. Stolilet, qui, en pareilles circonstances, savait mieux se faire obéir que Larochejacquelein, calme un peu cette multitude, puis se dirige au galop vers la plage, suivi de quelques cavaliers ; il y trouve les quatre accusés, et ordonne à ses soldats de s'en rendre maîtres. Ces derniers n'osent porter la main sui' Tahnont, mais ils 1 entourent et le ramènent au camp , plutôt comme leur prisonnier que comme leur général. Le prince et ceux qui l'accompagnaient dirent, pour se justifier, qu'ils avaient frété un bateau afin de presser l'arrivée des secours promis par l'Angleterre, et de permettre à quelques femmes d'aller rejoindre leurs maris à Jersey. On a récriminé conti'e cette explication. Nous la croyons exacte, du moins en ce qui concerne Talmont et Bernier. L*armée en jugea aaisi et leux* rendit immédiatement sa confiance. Quant à Solérac, qui s'embarqua deux jours plus tard,
on peut croire qu'il y songeait déjà. Nous n'osons en
dire autant de.Bcauvollicrs, bien qu'il ait abandonné ses compagnons d'armes après le siège d'Angers, Par une réaction naturelle, les soldats, convaincus qu'ils avaient faussement accusé leurs chefs, se montrèrent plus soumis. INéanmoins, Télan était donné; il fallut tourner le dos à la mer et se rapprocher de la Loire. L'armée prit la rouio de Pontorson, abandonnant un assez grand nombre de femmes et de blessés dans les hôpitaux d'Avranches, où ils furent massacrés sur Tordre d'un Conventionnel en mission. Déjà, le pays qu'ils venaient de parcourir en vainqueurs était fermé aux insurgés. Le général Tribout occupait Pontorson avec quatre mille hommes et un train d'artillerie. D'Autichamp, qui marchait à l'avantgarde, donna le signal de l'attaque le 18 novembre, à quatre heures du soir; les bleus tinrent bon et le combat devint immédiatement très-vif et très-meurtrier; il dura près de cinq heures et se termina par la déroute de Tribout, qui perdit quatorze pièces de canon, ses caissons et plusieurs drapeaux. Les Vendéens payèrent, d'ailleurs, ce succès bien cher. Forêt fut frappé d*uh coup mortel. On ne lit point de prisonniers. Les blessés républicains restés sur le champ de bataille , au milieu des blessés de l'armée catholique, se joignirent à ces derniers pom* implorer les secours de la religion , et les prêtres passèrent la nuit à réconcilier avec Dieu ces hommes, dont les uns mouraient pour sa cause et les autres pour celle de ses ennemis.
Le lendemain, les Vendéens occupèrent Dol. Ils y furent attaqués le soir même par le général républicain Harigny, qui, n'étant pas en force, dut se retirer après une légère escarmoache. Cette attaque annonçait une grande bataille, car Marigny appartenait à Tannée de Kléber, de Westermann» de Marceau, qui, après s'être reformée à Angers, paraissait de nouveau sur le terrain. Pour combattre ces troupes fraîches et remplies du désir d*effacer Téchec de Laval, Larochcjacquclein n'avait que de pauvres paysans sans souliers, sans linge, sans habits,. préoccupés de la situation de leurs fenunes et de leurs enfants, accablés de fatigue et mourants de faim. Nous n'exagérons rien. M"** de L^ure raconte qu'à Dol , elle eut pour toute nourriture quelques pommes de terre, qu'elle put pêcher dans un grand chaudron avec son couteau. « C'était là, ajoute-t-elle, le souper que j'étais « heureuse de trouver. Souvent j'avais à regretter de « pareils repas. » On peut juger, par ce fait, de l'effroyable dénûment auquel la masse de Tarmée était en proie. Mais pour les insurgés , toutes ces souf«frances disparaissaient devant l'espoir de rentrer dans le Bocage.
Les rq[>ré8entants et les généraux républicains avaient arrSté qu'au lieu de livrer de grandes batailles aux Vendéens, on essaierait de les enfermer entre plusieurs divisions, de fortifier les diûerents points qui pourraient leur ouvrir un passage vers la Loire, et de les acculer à la mer, en les harcelant sans cesse. lUéber répondait du succès de ce plan;
Westermann ne permit pas que Ton tentât de le réali*ser. Chargé de suivre et d*bbserver Tennemi, il écrivît •
qu'il serait facile de le détruire h Dol, et qu'il allait immédiatement le tenter; les représentants, partageant sa confiance, ordonnèrent à toutes les divisions de se porter sur cette ville par les routes d'Antrain et de Pontorson, Arrivé le premier , Westermann donna immédiatement le signal de l'attaque. Le combat s*engagea vers minuit, mais seulement du côté de Pontorson. Grâce à l'activité de Larochejacquelein, l'armée catholique et royale, que Ton espérait surprendre, était tout entière sous les armes, et partagée en deux colonnes, sachant qu elle aurait à se défendre sur deux .points.
Malgré la vivacité et Tacharnement de leur premier
choc, les bleus sont forcés de plier sous le feu des Vendéens; ces derniers se jettent au milieu de l'ennemi, afin d'assurer la victoire, et Ton combat corps à corps. .Forestier paraît à la tête de la cavalerie et accélère le mouvement de retraite de Westermann, sans pouvoir le mettre en pleine déroute. Fendant que Larochejacquelin refoule ravant-gardc républicaine sur Pontorson, Marceau arrive par la route d'Antrain, où il trouve la seconde colonne vendéenne, commandée par Talmont et Stoflflet. Après trois heures attaque , Marceau fait plier les insurgés, et tandis que les soldats de Larochejacquelein rentrent à Dol en criant victoire, ceux de Stofflet viennent y annoncer qu'on est battu. Les cris de plusieurs milliers de femmes et d'enfants répandent partout la terreur et le désordre. Four fuir
plus vite, on s'étoufte et l*on marche sans pitié sur les blessés. Stofflet lui-même perd la tète et abandonne le champ de bataille. Cependant les chefs cherchent à rallier .les fuyards; d'Autxchamp les harangue etMarigny les sabre. Beaucoup de femmes, parmi lesquelles on remarque M"* de Donnissan et M"" de Bon- * champs, se précipitent au milieu des soldats et les exhortent à faire leur devoir; les prêtres montrent aussi une rare énergie; le curé de Saînte-Marie^e- Rhé, placé sur un tertre, élève en l'air un grand crucifix et crie aux paysans : « Aurez-vous Tinfamie de livrer au couteau des bleus vos femmes et vos enfants; retournez au combat, c'est le seul moyen de les sauver. Abandonnerez- vous votre général, qui se bat encore. Allons, mes enfants, je marcherai à votre tête, le crucifix à la main ; que ceux qui veulent me suivre se mettent à genoux, je leur donnerai Tabsolution : sMls meurent, ils iront en paradis; mais les poltrons qui trahissent Dieu et qui abandooiK nt leurs familles, les bleus les égorgeront, et ils iront en enfer. » Deux mille hommes tombent à genoux et se relèvent en criant : vive Larochejacfjuelein I vive le roi! mus al-- Ions en paradis! On commence à reprendre courage; Stofflet s^aperçoit qu'il se sauve et fait tourner bride à son cheval ; Pérault pointe quelques pièces d'artillerie sur le pont, aiin d'arrêter la marche de l'ennemi. Larochejacquelein, qui &*est porté en toute hâte de la roule de Pontorson sur celle d'Antrain , par un chemin de traverse , voit le désordre de ses soldats , et, te jugeant irréparable , ne songe plus qu^à mourir. Il
se place ^ les bras croisés, en face d*ane batterie ré*
publicaino. AUaid, son aido-de-cainp , et Dessessarts lui disent que Ton se bat toujours sur la droite; il s'y porte et comprend que tout n'est pas encore perdu. En effet, Talmont , que Marsonnière et La Yille de Beaugé secondent puissamment, résiste, avec huit cents- hommes, à toute Tannée républicaine et Tem* pêche de profiter de la terreur panique qui s'est emparée des Vendéens. Cette poignée de braves reçoit enfm des secours; Stoffiet, Marigny, d'Autîchamp arrivent ci la tète des hommes qu'ils ont ralliés, et les républicains sont battus. Le curé de 6aiute-Marie-de- Rhé, qui était resté au milieu du feu, armé de son crucifix, rentra à Dol avec sa troupe, en chantant le Veojilla régis. Talmont eut les honneurs de cette journée. Les bleus, quoique repoussés, étaient tou* jours maîtres de la route que les Vendéens devaient suivre; aussi une nouvelle bataille eut-eUe lieu le 21. Elle dura quinze heures et se termina par la déroute complète des républicains, qui se réfugièrent à Rennes. Les insurgés occupèrent Antrain. Un régiment de ligne, qui voulut se défendre dans cette dernière ville, y fut écrasé. Ces deux défaites successives firent perdre le commandement supérieur à Rossignol, qui s'était conduit, comme toujours, en assez brave* soldat et en très-mauvais général. Le comité de salut public, qui le nommait officiellement son fils alfié, désirait, néanmoins, le maintenir à la téte des forces républicaines de TOuest; il céda, non pas devant les réclamations de Tannée, mais devant les aveux de
Roâsignoi, qui confessait hautement son insuiTiBanee*
Marceau, nommé général en chef par intérim ^ accepta, à la condition qu'oie lui laisserait Kléber, qu'il était question de suspendre. Kléiier fut maintenu, et dit à Marceau : « C'est bien , nous serons guillotinés ensemble. » Tel était Tavenir que se promettaient alors les meilleurs officiers de la république, et cela ne di« minnaît en rien leur dévouement.
Les deux journées de Dol excitèrent , dans le sein de la Convention, de nouvelles craintes et de nouvelles clameurs. Barrère répondit, au nom du comité, que des troupes allaient être envoyées du nord dans Touest, que Ton frapperait des coups décisifs et qu'il n'était pas , après tout , aussi facile qu'on Tavait cru de déU uire les brigands. Beaucoup de révolutiomiaires désiraient qu'on employât, pour finir cette guerre, des moyens moins chanceux que les armes. Nous' avons parlé des potions soporatives de Santerre et des expériences faites à Angers devant plusieurs représentants; écoutons maintenant Rossignol : $ Je fais tous mes efforts pour détruire ce qui attente à la liberté, mais il y a encore des hommes humains, et, en révolution, c'est un défaut selon moi... II serait à désirer pour le bien, en mesure générale, que Ton envoyât près cette ai*mée le citoyen Fourcroy, membre de la Montagne, pour nous aider de ses lumières et enfin parvenir à la destruction de ces brigands, Cest le intiment d'un de ses collègues qui cannait ses talents en chimie. Sans doute, ces conseils, plusieurs fois répétés, ne furent pas suivis, mais il est
douloureux d'ajouter que peu de gens les blâmèrent et que jamais une protestation ne sortit ni du Comité de 8alut public» ni de la Convention.
Les chefs vendéens, mattres encore une fois de leurs mouvements, essaient de former un plan de campagne; quelques-uns proposent de regagner les côtes, afin d*y attendre les secours de FAngleterre. Mais les paysans déclarent positivement qu'ils veulent rentrer en Vendée. Comme on leur énumère les obstacles qu'ils auront à vaincre, ils répondent : « la ville d*Angers sorail garnie de murailles de for, que nous la prendrions. » 11 fallut céder. Avant de quitter Àntraiii, on renvoya h Rennes cent cinquante blessés républicains, que beaucoup de soldats voulaient immoler en représailles des massacres de même nature commis à Avranches sur les blessés et les traînards de Farmée vendéenne. Cet acte de clémence fut surtout Tœuvre , du curé de Sainte-Marie-de-Rhé.
L'armée catholique et royale se rendit sous les murs Angers, par Fougères, où elle fit chanter un Te Deuriiy Ernée, Laval et La Flèche. Nulle part, elle ne rencontra l'ennemi, mais partout elle trouva des traces de son passage. Les malades, les femmes, les enfants, tous ceux enfin qui n'avaieut pu suivre l'armée dans sa marche sur Granville, étaient tombés sous les coups des bleus; les personnes suspectes de quelque sympathie pour les insurgés avaient subi le même sort ; à chaque instant Ton rencontrait de nouveaux cadavres. Cette retraite, rendue plus accablante encore par le froid, la pluie, le défaut de vivres et de chaussures,
lit plus de mal aux V endéens qu'une bataille perdue. La vue d'Angers» loin de relever leur courage, mit le comble à leur découragement ; on eût dit qu'il leur
semblait plus facile de mourir que de faire un dernier eflbrt pour sauver leur vie.
La conduite des insurgés, dans leur passage k travers une partie de la Bretagne, a été présentée sous deux faces bien distinctes. Les uns ont prétendu que, traitant les Bretons en ennemis et m vaincus, ils s'étaient habituellemeiil livrés au pillage; les autres, invoquant quelques condanuiations à mort prononcées pour cause de vol, ont rejeté sur la bande noire tous les désordres qui avaient pu être commis. Cette bande noire, que l'on nommait ainsi à cause du crêpe que chacun de ceux qui lui ajppartenait portait au bras gauche, était composée, en très-grande partie, de déserteurs républicains, commandés par J^a Bigotière et les frères Toutant; elle ne faisait point de quartier aux bleus et se livrait, même envers lès alliés de la cause vendéenne, aux plus atroces excès. On l'intimida par q^^lques exécutions, mais on n'osa point la détruire. Il ne faut pas croire, cependant, qu'aucun acte cond^tmnàble ne fut commis en* dehors de ses rangs. Le plus simple bon sens indique que de pauvres paysans, plongés dans un dénûment absolu, ont dû, plusieurs fois, prendre de force les vt^iements et les vivres qui se trouvaient à leur portée et qu'on leur refusait. Ce qu'il faut ajouter, c'est que les chefs, loin d'autoriser de tels actes, les punirent souvent avec une extrême rigueur, sans que l'armée fit entendre
aucune protestation, aucun murmure. Rien ne prouve mieux que le pillage» loin d'être posé en règle, fut toujours un crime et une exception. Il nous semble qu'on ne peut rien demander de plus. Après la bataille de Dol, on vit une troupe nombreuse, harassée par une journée de marche et de combat, attendre la permission de ses oiïiciers pour s'emparer de quelques boisseaux de pommes de terre. C'était toujours ce même paysan qui, au début de la guerre, ne corn* mettait aucun désordre dans des villes prises d'assaut.