CHAPITRE lUY
Dlapodtlon des Angevliis. — Les insurgés atuquentmolleiDeiit — Arrivée
de troupes républicaines. — Les Vendéens battent en retraite. — Joie des Angevins. — Conanent elle se manifeste. — Prise de La Flèche. — Bataille du Mans. — Sac de cette ville. — Situation de l'armée vendéenne. >-Sa fuite par La\ui et Pouancé.— £lle tente de passer la LolreàAnoenfs. — Luochejacqueleiii et SiDflllet se trouvent s^pierés de Ico» aokbis.. — OccuptUoo de Btalm — Fleuriot est nonusé général en chef. Tidmont quitte Tarmée. — Déroute de Savenay.— Uarmée vendéenne est anéantie. — Dépéclies de TrUxNit et de Westennann.— Fin de la grande guefie*— Hésumé.
Angers était protégée pax de vieilles miiraines en mauvais état» mais assez fortes, cependant, pom* arrêter une armée dépourvue de tout moyen de tenter un siège , et dont Tunique chance de salut reposait sur la réussite d'un coup de main. La garnison comptait environ trois mille cinq cents hommes, commandés par les généraux Danican et Boucret. Mais la principale force d'Angers n'était point dans sa garni- 8ôn, dont quelques-uns des chefs inspiraient et méritaient peu de confiance, elle était dans Fénergie que montrait la masse de la population, et dans la présence de Beaupuy* Ce général, encore dangereuse^ ment malade d'une blessure reçue à la bataille de Laval, parcourut les remparts, surveilla tous les préparatifs de défense, promit et fit espérer le succès.
Les Angevins formèrent des bataillons, qai se pla* cèrent anx postes les plus périlleux : ils avaient à relever leur ville de la honte d'une première occupation. Les généraux et les représentants arrêtèrent qu'on se tiendrait sur la défensive. Les Vendéens, logés dans les faubourgs que les bleus avaient évacués, commencèrent Tattaque le k déc^bre, vers onze heures du matin* Oubliant qu'ils n*avaîent jamais triomphé que par la rapidité et l'audace de leurs premiers cou[>.^, ils passèrent toute cette journée à diriger contre les murailles un feu d*artîllerie et de mousqueterie. Les assiégés, ne voulant j i is courir les chances d'une sortie, se bornèrent à riposter. De part et d'autre on se fit du mal, mais sans modifier en rien les situations.
Le 5, au matin, la canonnade et la fusillade reprirent avec une nouvelle foi cf^ ; la porte Saintr-Michel , ' un instant menacée par d'Uerbault et Piron, fut fortifiée d'un épais contre-mur; quelques Vendéens, arrivés, malgré l'artillerie, jusqu'au pied des remparts, reculèrent, plus eilrayés encore de leur isolement que des matières enflammées dont les assiégés les accablaient.
Les colonnes républicaines de Marigny, de Marceau, de Westermann, de Kléber, marchaient au secours d'Angers et pouvaient paraître d'un instant à l'autre; il fallait donc essayer, sans retard, de frapper un coup décisif. Les chefs vendéens, réunis en conseil dans Fabbaye de Saint-Serge, donnèrent un assaut général. Ne sachant comment relever le courage de Tarmée, on promit le pillage* Cette promesse eut un
résultat tout diUlc'rent de celui qu'on espérait. Les paysans s'en montrèrent scandalisés. Puisque nous formons de pareils projets, disaienWls, nous devons perdre la protection de Dieu. L'assaut fut tenté. L'aitillerie, redo\}blant d'efforts, avait fait une brèche à peu près praticable; Piron, Forestier, de Boispréau, Larochejacquelein, Rinchs, Tarapon, Coutis , Fleury, de La Porte, s'y précipitèrent avec une rare intrépidité, ils ne furent pas suivis. Larochejacquelein, Pîron et Forestier, échappés seuls au feu des répLil)licaiiis, essayèrent vainement d'entraîner leurs soldats; euxmêmes durent bientôt se retourner pour faire face à un nouvel ennemi. Le général Marigny venait d'arriver avec une colonne de cavalerie légère. Sa présence détermina la retraite des assaillants; il se mit à leur poursuite avec une ardeur que Weètermann n'eût pas désavouée; repousse une première fois, il revint à la charge avec cent cinquante ou deux cents hommes, et fut frappé d'un boulet de canon. « Chasseurs, achevez-nioi, » cria-t-il en tombant. 11 devait être destitué en rentrant à Ângers. Son crime était de s'appeler Bouin de Marigny et d'être originaire du Poitou, comme son homonyme et parent éloigné, l'intrépide commandant de l'artillerie vendéenne. Parmi les pertes que firent encore les bleus, nous devons compter de Sérent, gentilhomme angevin, et Lebreton, ofliciers de volontaires. Le général Danican, dont la conduite avait paru suspecte, fut destitué par les représentants.
Les vainqueurs célébrèrent leur triomphe, en somme
BiSsez facile, avec un véritable luxe d'enthousiasme. Ils couronnèrent leurs rempartii de laurier, firent une procession lustrale autour de la ville, brûlèrent solennellement de Tencens et précipitèrent, du haut de la porte Saint-Sauveur, dans les fossés, uiii buste de Mirabeau. Mais on ne s'en tint pas à ces démonstrations ridicules. Un arrêté prescrivit de couper les têtes des brigands, de les disséquer dans les salles de la Maison Commune et de les placer ensuite sur des piquets. H&tons-nous de dire qu*il ne fut point exécuté. Avant le siège, on avait dirigé sur Tans un assez grand nombre de prisonniers; beaucoup furent assassinés en route.
Les insurgés prirent, à peu près au hasard, la route de Beaugé. Le découragement des soldats avait gagné les chefs; chacun comprenait que la grande armée callioliquc et ro\Mle louchait à ses derniers joui's. On n'attendait rien d'une nouvelle invasion dans le Maine et dans la Bretagne, et Ton avait perdu Tespoir de rentrer en Vendée. De Beaugé, Tannée se porta sui' La Flèche, suivie de près par Westermann, MuUer et Legros. Le pont de La Flèche avait été coupé, et quatre mille hommes étaient laiigcs en bataille sur la rive droite du Loir. On se trouvait, à la fois, en présence de deux ennemis : l'un, qu'il fallait attaquer dans une position très - avantageuse , l'autre, contre lequel il fallait se défendre. Larochejacquelein charge Piron d'arrêter Westermann, ordonne à son avant-garde de commencer le feu contre la ville, se fait suivre de quatre cents cavaliers et
d'autant de fantassins, montés en croupe, côtoie la rivière 9 trouve un endroit guéabie bien que très-dangereux, s'y hasarde, passe et tombe sur la garnison, qui fuit au premier clioc , tant elle est épouvantée de cette attaque imprévue* Le général fait immédiatement rétablir le pont, se porte au secours de son arrière-garde et les bleus sont mis en pleine déroute. C'était une belle victoire; mais Tannée se trouvait dans une telle situation qu^une victoire ne pouvait plus que prolonger son agonie. A tous les maux dont les Vendéens étaient déjà accablés vint se joindre la désertion. Chaque jour était signalé par le d^art de quelques oiïiciers et d'un assez grand nombre de soldats, qui croyaient qu'en voyageant isolés et sans armes il leur serait plus facile d^échapper aux pour- . suites des bleus. Quelques-uns réussirent, mais beaucoup furent pris et massacrés.
Après être restée deux jours à La Flèche, Tarmée se dirigea sur le Mans. Westermann, qui ne la perdait pas un instant de vue, passa le Loir au moment où elle déniait, et s'empara de quelques traînards quMI At immédiatement fusiller. La garuit^on du Mans, qui occupait les hauteurs de Foultourte, fut culbutée aprè& un combat de trois quarts d'heure , et les Vendéens entrèrent dans la ville, où ils trouvèrent d'abondantes provisions. C'était le 10 décembre. On savait que Tennemi ne tarderait pas à paraître, et cependant, malgré les prières de Larochejacquelein et de quèlqaes autres chefs, on s'établit au Mans comme dans une position parfaitement sûre. Les soldats, privés
(Jepuiâ si longtemps de vepus et de nourriture, no songeaient plus q\x'k manger et à dormir. Cependant, du côté des bleus, tout ee préparait pour une grandei bataille. Marceau, qui inaugurait son eonimaiidciiient de général en chef ^ avait donné ordre h lea difféven* tes eolonnes de se réunir au village de Foultourte, car il voulait être en force , aliu de frappei' uu coup décisif. Les dét)ris de la Vendée vont donc avoir à eombattre une armée nombreuse , aguerrie, pleine d'ardeur et commandée par quekiues-uns des meil'" leurs et des plu^i intrépides généraux de la république.
Uavant-garde des bleus, composée des colonnes de Westermann et de Muller, s'ébranle le 1^ djotiiiure, vers le oiilieu de la journée. Larochejacqueiein se porte ^ au-devant de rennemi, aveo environ trois mille honnnea et s*embusqLic dans un bois de sapin; la colonne de Westermann est repoussée et celle de Muller eât mise en pleine déroute, Marceau n^iarche au secoura de son avant-garde, rétablit le combat et force les Vendéens à reculer. Aucun parti n'a (^ncore l'avantage , niaid déjà le désordre gagnç Taj^née royale; Laroebejaih quelein se précipite trois IPois sur les bleus, sans pou* voir ciiii'uîncr aucun soldai; vainement il essaie dj^ poster quelques pelotons derrière des haie» et de» fossés; tout le monde veut rentrer dans la ville. La colonne de Klébcr n'est pas uiitorc arrivée; Mai'ceau voudrait l'attendre» autaAt pour ne rien eonïproixikettrd que pour ob^r aux ordres des représentants; mai» Westermann s' ('lève contre ce relard et finit par en-
tiaincr son général eu ^bcl* Le» républii^ai^^ inarr
ehent sur le Mans dans le plus profond silence, car
Ta nuit commence à tomber et ils espèrent surprendre les Vendéens; ils traversent sans obstacle la rivière de THuisne. Sur les vingt^^jinq mille combattants que' compte encore l'armée catholique, douze ou quinze mille dorment accablés sous le double poids de la fatigue et de Tivresse; beaucoup d'autres sont attdrblés dans les maisons et ne veulent point en sortir; que leur importe d'être massacrés quelques heures plus tôt ou plus tard! Larochejacquelein, transporté de colère et de désespoir, couii: de tous côtés afin de vaincre cette inertie; les chefs les plus dévoués le secondent, et l'on finît par réunir quelques nMllîer* d'hommes. Du reste, aucun plan n'est arrêté; chacun se porte où le poussent ses inspirations et son courage. Westermann entre dans les faubourgs et s*empare, presque sans coup férir, du pont et des premiers retranchements; Talmont essaie de le repîousser, et un combat acharné s'engage à T^atrée de la ville ; Marceau se porte au secours de Westermann; Larochejacquelein et Marigny» avec quelques pièces d'artillerie, viennent soutenir Talmont; les Vendéens, forcés de plier, se font un fort de chaque maison, et les bleus n'osent avancer; enfin, à l'aube du jour, Kléber paraît et toute résistance devient I^entôt impossible.
Depuis îongtemps, le gros de Tarmée catholique était en pleine déroute ; les bleus n'avaient eu à lutter que contre une poignée de braves. Dès les premiers coups de fusil, le désordre le plus complet avait régné parmi les insurgés. Le résultat de la bataille était en-
core indécis, qae déjà la route de Laval regoiti;eait de fuyards. Aussi, fut-il impossible de régulariser la
reiraite. Tandis que beaucoup d'ufliciers, parmi lesquels il faut compter Stodlet y voyant que tout est perdu, donnent aux derniers combattants l'exemple de la fuite; Maiigny, Forestier, Duchesnc, de Secpaux, Ailard, Duhoux, Jean Chouan, Georges Gadoudal, et une poignée de paysans, opposent une résistance desespérée , qui sert au moins à rendre la retraite moins désastreuse. Duhoux fut tué ; les autres purent se sauver. AUard et de Scépaux quittèrent les derniers le champ de bataille. De Scépaux était blesse et avait tiré lui-même trente-cinq coups de canon.
Nous ne pouvons indiquer ici toutes les scènes de désordre et de deuil qui signalèrent la retraite de l'armée vendéenne. 11 nous buiïira d'emprunter quelques lignes aux Mémoires de M'"'' de Larochejacque« lein.
« Je suivis la déroute ; je rencontrai M. de Sanglier, il avait perdu sa femme la veille ; il était malade, et portait à cheval ses deux petites filles, qui étaient malades aussi : son cheval n'avait même pas de bride. II m*apprit que c'était vers Laval qu'on s'enfuyait. Successivement, je trouvai quelques personnes de ma connaissance, que je reconnus à la faveur du clair de lune. A quelques lieues du Mans, je vis arriver mon père et M. de Larochejacquelein; ils avaient long-temps essayé de rallier les soldats. Henri vint à moi : c Ah l vous êtes sauvée, me dit-il. — Je croyais que vous aviez péri, lui répondis-je, puisque nous sommes
, battus. li me serra la main , en disant : Je voudrais être mort,. La route était couverte de pauvres gens,
qui, accablés de lassitude, s'cndormainit dans la boue* sans songer même à se garantir de la pluie. >
Tandis que Westermann poursuit les Vendéens sur la route de Laval et les égorge par centaines , les bleus» restés dans la ville, fouillent toutes les maisons, y trouvent un grand nombre de vieillards, de blessés, de malades, de feniiaes, qui n'ont pu suivre Farinée, et les massacrent en riant. Les enfants eux-mêmes sont rarement épargnés. Les soldats mettent en mon* ceaux les cadavres des malheureuses qu ils ont tuées, après les avoir outragées, et s'écrient : elles sont en baUerie. Marceau, que ces scènes révoltent, fait battre la générale. Chacun regagne son drapeau.
Quelques écrivains, ne comprenant pas que de tels crimes doiv^t être blâmés par tous les partis, et que c'est même là une sage politique, ont prétendu qu'on avait exagéré à plaisir le sac du Mans. Afm de prou* ver Ffaumanité des vainqueurs, ils ont cité quelques touchants épisodes; ils ont montré Savary, Marceau, Kiéber, beaucoup d'autres officiers, de simples soldats et, surtout, les deux régiments d*Aunis et d'Armagnac, sauvant, non-seulement des femmes et des enfants, mais encore des officiers , notamment le chef redouté de la division angevine, Charles d'Autichamp. Ces faits, dont nous nous empressons de proclamer l'exactitude, sont malheureusement isolés, et, quel qu'en soit le nombre, ils honorent seulem^t quelques hommes. Quaiit aux épouvantables excès
que nous avons si<>iialés, après tant d'autres, on ne peut songer à les mettre en doute ; ce sont des milliers de témoim des deux partis, c*e6i une ville et un département tout entier (jui les attestent. D'ailleurs, lesdocu- Bients olliciels n^ont point disparu; ils rapportent avec des cris de joie et de triomphe, que partout on voit des morts et, qu'après quinze heures, le carnage dure tou^ouië. Yoici quelques lignes du rappoi l adressé à la Convention par les représentants Terreau, Prieur de la Marne etBourbotte : «Les brigands profitèrent des ténèbres pour évacuer promptement la ville, Tout ce qui était resté dans la ville tomba sous nos coups. Des chefs, des marquises, des comtesses, des prêtres à foison, des canons, des caissons, des carrosses, des bagages de toute espèce, un nombre considérable de fusils, tout est tombé en notre pouvoir, et des monceaux de cadavres sont les -.cuis obstacles (|ue l'emiemi opposait à la poursuite de nos troupes ; les rues, les maisons, les places publiques, les routes, en sont jonchées, et, depuis quinze heures, ce massacre dure encore* Voilà la plus belle journée que nous ayons eue depuis six mois que nous combattons ces brigands. » Nous terminerons par trois lignes dues à un écrivain ouvertement hostile à la cause ven* déenne : « Après avoir perdu dix mille combattants *, prévue autant de femmes^ d'enfants et de vieillards,
*■ Ln hkmdinnC aases oiactoneiit le nombre des morts, mais tb exagérèrent celui des hommrs tués en combattant on pendant la déroule. r<-h relevait la victoire et diminuait l'odieux du massacre qui l'avait suivie.
ieA iABiirgés irrivent à Likval pendant 1» nuit, » Les perte» de rarmée catholique, tant àu Man» que mif la
route, s'élevèrent en effet à près de dix-huit mille in^ dividiia, dont un certain nomlve^ il est vrai^ périrent de faîiHi de froid efc de fatigue; d'autres tombèrent isolément sous les coups des paysans chez lesquels ils i'étaient réfugiée { presque tous ceux qui avaient prie la route d'Alençon furent arrêtés et fusillés; acception de sexe ni d'âge.
C'est à Laval seulement que les chefs vendéens purent connaître exaotèment lëur situation. Lemai"* gnan, d'Herbault, Flnfemat, Couty, Solilhac, Roche^ Gourbto, Carrière, Franehet, La Bigotière^ BernèSf d^AîitÎGhamp ^ et un très -grand nombre d*autrôS braves officiers, avaient été tués uu étaient restés au pouvoir de Tennemié On n'avait presque plus d'artil^lefie, on manquait de vivres, de munitions, de vôte^ mentSi Pour comble de malheur, une sorte de mnh^ die pestilentielle décimait ces malheureux restes de la grandë armée. Après avoir pris les quelques mesureé d'ordre qu il était possible de prendre^ Larochejacquelein donna le signal du départ : les bleus appro^ ehalenti
De Laval, on se porta sur Anceni- pnr Pouancé, car, pour &ire avancer las soldats, il fallait leur mon'* trer lés rives de la Loire. Cette marché éiaît unè dé^
* flos doux derniers tonih^rf'ht entre les mains d'un cnlon<^î rt'publîcaîn (jiil, Ip<; connaissant, voulut los sauver; II los pnr(<glmenta parmi ses hussards et les fit partir comme soldats pour la frontière du Nord , où ils Ureotia guerre pendant un an.
route constante; on abandonnait sur le chemin les dermera caissons, les blessés, les femmes, les enfants, les malades, tout ce qui demandait un effort pour
être sauvé. Les bleus arrivaient bientôt et achevaient les mourants; ils n'avaient besoin ni d'es[Mons, ni de guides t lesYendéens, vingt bulletins le disent, «marquaient leur route avec des cadavres. » « Jamais on ne vit tant de morts qu'en laissent les brigands», écrivait Westermann à Timeux.
Aiicenis fui occupé sans résistance, et l'on résolut de tenter le passage de la Loire. Gomme on ne possédait que deux petits batelets pour tout moyen de tranch port, on se mit immédiatement à construire des radeaux. Quatre grandes bai^ques, chargées de foin, étaient sur Tautre rive; tout le monde demandait que Ton tentât de les enlever, mais personne ne s'offrait pour ce coup de main. Larochejacqueiein se décide alors à passer le premier, espérant qu'il pourra . se rendre maître des quatre barques et protéger en* suite le débarquement. Stofllet, La Ville de Beaugé, Langerie et dix-huit soldats, se jettent avec lui dans les deux batelets ; ils abordent heureusement Tautre rive, suivis des regards de toute Tannée, qui sent que sou salut dépend du succès de cette tentative* Biais, à peine Larochejacqueiein et ses compagnons ont-ils mis le pied sm* le sol vendéen, qu'ils sont attaqués par uue forte patrouille républicaine. Les paysans tirent quelques coups de fusil, puis se dispersent, abandonnant leurs chefs, et détruisant du même coup les dernières espérances de l'armée. Pour, échapper
aux bleus, Larochejacquelein et Stofïlet s'enfoncent dans la campagne, et renoncent ainsi à respoir de rejoindre leurs soldats. Au même moment, une cha-< loupe canonnière paraît devant Ancenis, tire sur les radeaux et les submerge; quelques hommes seulement réussissent à se sauver. Le désir dê rentrer dans le Bo« cage était si vif, que ces divers échecs n'empêchèrent pas de nouvelles tentatives. Cependant, comme We&termann, dont on venait de repousser Tavant-garde dans un premier engagemeat, s'avançait avec toute sa division, il fallut se résigner à quitter Ancenis. Deux ou trois cents hommes, à peu près, avaient réussi à passer la Loire. Les désertions devenaient d'heure en heure plus nombreuses ; les uns croyaient plus facile de se sauver en se séparant de Tarmée; les autres, comptant sur une promesse d'amnistie, se constituaient prisonniers et étaient fusillés immédiatment. Le r^résentant Merlin de Thionville, rendant compte aux autorités naïUaises de la teuiaiive faite par les Vendéens à Ancenis, leur disait : « Le curé Rodrigue de Basse-Goulaine voulait suivre la colonne brîgantine; je le tuai d'un coup de sabre. Nous avons fait prisonnières des femmes con|me il faut. Que Nantes *soit tranquille, j'irai en enfer pour y exterminer le dernier des biigands. »
£n arrivant à Nort, l'armée ne comptait plus que sept mille hommes. Foresder, Rostaîng, Dupérat, Sapinaud, et qufilques autres ofiiciers, apprenant qu'un rassemblement royaliste s'était formé dans la forêt du Gâvre, résolurent de le rejoindre; avant de
partir, et sans tenir connpto de la i'<'^sisiance et des reproches de Marigny, ils se partagèrent le peu que contenait la caisee : deux mille lotiiB et des assignats royaux. Us lurent suivis par une centaine d'hommes et quelqifês femmes. Les principaux chefs , eucore présents bous les drapeaux» étaient Marigny, Flea^ riot, Donnissan, Talmont, Lyrot et Besessart. Bim que chacun comprit que la campagne no se prolongerait guère f on voulut nommer un générai en chef* Fleuriot fut élu. Talmont, qui croyait que les suffrages se réuniraient sur lui, quitta immédiatement l'armée S C'est à Blain qu'eut lieu cette élection.
• Depuis longtemps toute la tactique des Vendéens consistait à ne pas trop s'éloigner de la Loire. Quel-^ ques chefs comprenant qu'il fallait enfin renoncer à Tes» poir de passer ce fleuve, proposèrent de s'enloiiGer en Bretagne et de s'y disperser dans les forêts pour y faire line guerre de partisans. L'abbé Bemier combattit ce
* Au lieu de cliorclicr à se rendre en Angleterre, coiimie on l'en avait accusé, le prlucc de Taluionl se dirigea du côlé de Laval, esjtérant y rclever rinsarreethMi. Arrêté quelques Jours après et reconnu par une flUe d'auberge, qui s*écrhi en le vofant : €*eêt te prince de TatmoKt, il iîit conduit devant le général Beaufort, qui commandadt à Fougère. Avant qu'on lui eùl fait aucune question, il s'écria : (r Oui, je suis le priiiro de Talmont ; soixante-huit combats contre les républicains m'ont faniiliarisi^ avec la mort. » Infrrrogè par un ollici" i sur les raisons qui l'avaient dctcrniiué à combattre la république, il répondit.: « Issu des Latrémoulile, (lis du seigneur de Laval et de Vitré, priuce moi-même, je devais servir mon roi, et Je ferai voir, en saclaant moorlr, que j'étais digne de défendre le Wum. » CoDdufià Rennes, 11 dit* Bsnuo'LavaUée, qui le menaçait afin d'en obtenir des révélations : « Fais ton métier, j'ai fait mon devoir. » Do Bonnes il fut transféré à Vitré, puis à Laval, où on !e fit enfin KniHntincr tievant l'entrée principale de son cliâteau. C'était ajouter quelque cliose au supplice.
projet «t le rejeter. De Blain > ml le général* De-
iaage les avait attaqués sans succès, les Vendéens se rendirent à Savenay, que sa garnison n'essaya poiiit de défendre. Flenrîot , sachant que lee bleus étaient sur ses pas, prît à la hâte quelques précautions. Une victoire seule pouvait, non pas sauvel: FaN mée, mais retarder sa destruction de quelques jours, car la retraite était impossible. Savenay est situé , en effet, entre la Loire et la Vilaine et assez près de la mer ; Westerman et Kléber, qui conunandaierit Tavant- garde des bleus, parurent le 22 décembre, vers la fin de la journée* Leurs édaireurs attaquèrent immédiatement et firent repoussés par Lyrot. On s'en tint à cette escarmouche. Marceau disposa son armée en croissant et occupa les hauteurs qui enion*rent la ville. A deux heures du matin ses dernières divisions étaient arrivées et il ne lui restait plus qu'à donner le sigâal de l'attaque.
Voici quelle était la situation de l'armée vendéenne : elle comptait, tout au plus, sept mille hommes, harassés de fatigue, mourant de faim, man^ quant d'armes, de munitions, de vêtements. Pour se rendre de Blain à Savenay, ces malheureux s'étaient aventurés à travers des marais, où souvent ils avaient eu de l'eau jusqu'à la ceinture; la pluie, nne froide pluie de décembre , les avait suivis sur toute leur route , et la présence de l'ennemi ne leur permettait pas de prendre un instant do repos. Ils étaient tous méconnaissables, autant par les effets de leurs longues souffrances que par la bizarrerie de leurs accoutre-*
inents. Boger-Molinier portait un turban et un doii-
man dont il s'était emparé au théâtre de La Flèche ; le chevalier de BeauvoUiers était vétu d*une robe de procureur et d*un bonnet de laine surmonté d*un chapeau de femme ; beaucoup d'officiers avaient des jupons et n'avaient guère que cela; d'autres se drapaient de couvertures, de draps ou de rideaux. M'"*" de Lescure, sur laquelle veillaient sans cesse deux des principaux chefs, le marquis de Donnissan, son père, et Bernard de Marigny, son parent, donne la description suivante de son costume : « J'étais enveloppée dans une vieille couverture de laine, et dans un grand. morceau de drap bleu rattaché à mon col par des ficelles. Je portais- trois paires de bas en laine jaune et des pantoufïles vertes retenues à mes pieds par de petites cordes. » Elle dit encore dans ses mémoires : « M"^ d^Armaillé et ses enfants s'étaient couserts des lambeaux d'une tenture de damas jaune.. • M. de Yerteuil avait été tué au combat, ayant deux cotillons, Fun attaché au col , et l'autre à la ceinture. Il se battait en cet équipage. » Par cette esquisse de la situation des chefs , on peut juger de la situation des soldats. Personne, du reste, ne se dissimulait que le dernier jour de la Vendée était venu; il ne s'agissait plus de vaincre, mais de vendre chèrement sa vie. Marigny rencontrant M*"* de Lescure, lui dit à voix basse : « C'en est fait, nous sommes perdus , il est impossible de résister à l'attaque de demain ; dans douze heures l'armée sera exterminée. J*espère mourir en défendant notre drar-
peau : Tachez de fuir ; sauvez-vous pendant cette
Duii; adieu I adieu! ^ »
Tandis que Kléber modère Tardeur de Wester-
maiin, afin de ne pas compromettre une victoire certaine, par trop de précipitation, les Vendéens s'é* branlent et vont attaquer cette armée si fière de ses précédentes victoires. Leur premier clioc , terrible comme toujours , force les bleus à se replier ; Kléber fait avancer la division de Tilly, et répare promptement cet échec ; les assaillants reculent à leur tour, mais sans tourner le dos et en disputant le terrain pied à pied; trois fois Marigny les ramène en avant. L'affaire, indécise sur ce point, s'engage bientôt de divers autres côtes. Marceau at-: taqae au centre, Ganuel à gauche, Debiliy à droite; Kléber, Westermann, Beaupuy, Savary tournent les hauteurs et se portent sur les derrières. Les Vendéens, ainsi entourés d'ennemis, redoublent d'intrépidité. Différents chefs, Fleuriot en téte, se jettent au milieu des bleus, rompent leurs rangs et se réfugient dans la forêt du Gâvre. Marigny, Lyrot, Soyer, Piron et quelqueis autres officiers, résistent encore; Lyrot et Piron sont tués. Marigny se porte sur la route de Guérande, dont il cherche à défendre l'entrée, et la montrant aux Vendéennes, leur crie : « Femmes, tout est perdu; sauvez-vous I » Le com-
Ce conseil fut suivi. M"' de Lcsicurn et M" de DoDiii&san, guid<^cs i)ai' Tabbé Jagault^ (juitt^rcnf l'amuîc qm Iqnos hctir^s avant la hatailln ol se Jetèrent au hasard ûam k campagne. L'iiuspiialilé ijrelauue ue ieur fil point défkuu
bat dura encore près d'une heure sur ce point , grâce aux efforts incroyables d'ixm poignée d'hommes. Enfin, ces derniers représentants de la grande armée gagnèrent, en se battant, la forêt où déjà leurs frères d'armes avaient trouve asile.
Après la bataille, les bleus se répandirent de tous côtés, à la poursuite des fuyards, et les égorgèrent impitoyablemeiiL xNuu.-^ iic puuvons rapporter toutes ces épouvantables scènes, mais nous devons, au moins, en indiquer quelques-unes. Douze cents Vendéens, qui ont pu rester ensemble, mettent bas les armes en criant : Vive la nation I on les fusille. Une autre troupe, forte de cinq à six cents hommes, offre aussi de se rendre et jette ses fusils; elle subit le même sort que la première. Un petit nombre d'oiUciers, trouvant que de telles exécutions déshonorent leur victoire, font des prisonniers; ces m;ilheureux , n'y gagnent qu'un prolongement d'agonie, car les représentants les envoient, le lendemain, à la guillotine. Les preuves otTicielles abondent. Afin de ne pas allonger démesurément ce chapitre, nous nous contenterons d'emprunter quelques lignes aux dépêches de Westermann et de Tribout. Ce dernier, qui commandait un corps d'observation sui* les bords de la Vilaine, arrêtait chaque jour beaucoup de fuyards. « Je ne veux pas de prisonniers, écrîvait-il, ils mettraient la peste dans notre armée ; et quand on a leurs principes, on ne doit plus vivre. Que les amis de la royauté aillent dans Tautre monde rejoindre les tyrans; ils les aiment, qu'ils restent avec eux. »
Signé TriboiU, libt^ê* Westermann rendait ainsi compte de sa victoire au comité de salut public. : « Suivant
les ordres que vous m'aviez doiméd, j*ai écrasé les enfants sous les pieds des chevaux, massacré les femmes, qui au moins, pour celles-là, n'enfanteront plus de brigands. Je n'ai pas un prisonnier à me reprocher. J*ai tout exterminé. Les routes sont semées de cadavres. 11 y en a tant, que sur plusieurs endroits ils forment pyramide. On fusille sans cesse à Savenay; car, à chaque instant, il arrivé des brigands qui prétendent se rendre prisonniers. Kléber et Marceau ne sont pas là. Nous ne faisons pas de prisonniers. Il faudrait leur donner le pain de la liberté, et là pitié n'est pas révolutionnaire. » Un écrivain libéral, que nous avons déjà plusieurs fois cité, indique luimême la durée de ce massacre : « Les fugitifs ven-> déens, dit-il, furent tra(iaés pendant huit jours comme des bêtes fauves*. » Des quatre-vingt ou cent mille personnes qul„ le 18 octobre i79â, avaient trar versé la J.oire à Saint-Florent, il ne restait plus, à la fin de Tannée, que quelques individus isolés. La bataille de Savenay avait eu lieu le décembre. La Convention déclara que Varmée avait bien mérité de la patrie.
Parmi les chefis vendéens échappés à ce dernier
massacre, ou qui s*étaient séparés de Farmée depuis le siège d* Angers, quelques-uns passèrent en Angleterre ^ d'autres s'enrôlèrent parmi les insurgés bre-
^ Les détails de cette dernière bataille sont longuemefitCOlwIgBéft dlB^lfi Moniteur, séances des 2a, 27 et 26 décembre 1703.
t^ns; beaucoup, tels que Donuissan, le faux évéque â*Agra, Laroche Saintp-André, le chevalier de Moii«-
dyon *, Desessart furent pris et guillotinés. Nous retrouverons Marigny, qui n'a pu mourir, Fleuriot, RoBtaing, Tabbé Bemîer, et quelques autres, dans le Bocage, où sont déjà Larochejacquclein, Stofflet et La Ville de Beaugé.
La campagne d'Outr&-Loîre avait duré soixantecinq jours, et s^était terminée par là complète destruction de l'aimée veudéeime. Après avoir blâmé cette expédition à son début, nous n'entreprendrons pas de la défendre en présence d*un tel résultat. Cependant nous devons dire que, malgré Tinopportunité du moment choisi pour cette hardie tentative, le succès eftt été possible, si les Vendéens avaient reçu une partie des secours sur lesquels ils devaient compter. £n passant la Loire, .ils ne se proposaient pas uniquement de fuir Tannée qui venait de les vaincre à Cholet; ils voulaient approcher de la mer, afin de se mettre en relation avec l'Angleterre et d'en recevoir des munitions, des armes, de Targent et peutêtre des lioninies ; ils comptaient aussi sur le soulèvement des paysans bretons et sur la prompte arrivée d^un menil>re de la famille royale. Tous ces secours leur avaient manqué. La Hotte anglaise, invisible pendant le siège de Granville , avait paru sur les côtes au moment où les Vendéens, déjà perdus, atta-
1 Le chevalier de Mondyou u'avah que quatorze ans. Il faisait partie de l'aniée depuis la prise de Tlioiiars et s'était aouveat distingué.
quaient Angers ; les Bretons ne s^étaient soulevés que
partiellement, et on n*avait point entendu parler des princes. Les lettres remises à Tinténiac étaient, cependant bien pressantes, et les renseignements qa*on lui avait donnés de vive voix étaient plus pressants encore. Ces paysans, réduits à leurs seules forces, mal armés, dépourvus de munitions, embarrassés par des milliers de femmes et d^enfants, avaient néanmoins envahi cinq ou six départements, pris plusieurs villes et gagné sept batailles^ Est-il besoin d*ajouter, pour compléter le tableau, que la présence d^ûn prince eût doublé leur ardeur, rétabli l'accord parmi leurs chefs, et entraîné la Bretagne. Mais si le succès a manqué aux Vendéens, personne au moins ne peut leur disputer une gloire bien plus grande à nos yeux, la gloire d^avoir combattu seuls. Nous Tavons dit, et nous devons ici le répéter : la présence de l'étranger eût compromis et en quelque sorte souillé cette belle cause ; celle d'un prince en eût changé le caractère, et donné, aux dépens de l'avenir, la prépondérance à rélément politique sur rclément religieux. Il est probable que tout le sang des Vendéens n'aurait pas re* levé le trftne. Ces héros, vainqueurs, n^auraient pu qu'obtenir une transaction, bientôt déchirée par la faiblesse de leurs maîtres ou la déloyauté de leurs ennemis; vaincus et martyrs, ils ont certainement préservé les autels. La croix règne sur ce sol où ils Tont si bien défendue; elle y domine le drapeau qu'ils repoussaient, mais qui s*est fait pardonner depuis ses aboniinablos victoires. Ne les plaignons pas de n'a-
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voir pu donner t}u*à Dieu leur noble vie. Dieu seul
n'est jamais iiiipuissant ni ii\çi:vid.
Il nous faut poursuivre le récit de cette lutte immense. Après le désastre que nous venons de peindre, elle n'esl, poiiil achevée. La Vendée, (épuisée, n'épouvantera plus ses ennemis; mais la noble victime siKira les condamner à vaincre encoi^e, jusqu*au jour où, fatigués d'excès et de massacres, il^ lui offriront la liberté religieuse, pour lui faire eniin accepter la paix.