CHAPITRE XYil
Bflntréede Charelte dans le Bat-Poitou. — Coni])at de Machecoul. — Haxo
s'cmpar*^ Ho Noirmoutif^rs. — ConduUo (1rs rlirfs d.' l'arnuV rf^ptiblicninp, —•Leur entre vue avec d'EIbée. — Exécution de d'Elbée et de M femme^' .•7* Activité de Cbarctte. — Succès de Larocbejacquelein. . .
Après son entrevue avec 'Larochejacqoeleîn, Cha-
rette rentra dans le Bas-Poitou. Les bleus ne s opposèrent point à sa marche. Trois cents gardes natio* naux , fournis par jquelques communes républicaines du midi de la Vendée, voulurent cependant tenter une reconnaissance. Au lieu des insurgés, ils rencon^ trèrent un détachement de Tarmée du nord et Tabordèrent en chantant la Marseillaise. Malgré ce chant, malgré leurs cocardes tricolores et leurs vives protestations, on les crut des soldats de Gharette, et ils furent immédiatement fusillés. Il aurait suffi de quelques heures pour savoir s'ils étaient vraiment des alliés ou des ennemis. Mais on ne (yrenait pas de telles précautions.
Le générai Haxo» qui avait parcouru le Marais en tous sens, pendant que Charette occupait le Bocage, se mit en route le 31 décembre pour Noirmoutiers, dont il avait différé Tattaque, faute de forces suûisautes. Le même jour« le chef du Bas^Pottou s'emr
para de Machecoul. Dès le lendemain , il y fut attaqué par la division du général Carpentier, et dut se replier sur Saint-Phiiibert. Enveloppé à deux ou trois reprises par la cavalerie ennemie, Gharette serait tombé au pouvoir des vainqueurs, sans le dévouement intrépide de quelques-uns de ses compagnons d*armes. Les bleus le croyait hors de combat; quelques heures après, il les attaquait à son tour. Il lui importait beaucoup, en effet, de rentrer dans Machecoul» dont la possession pouvait seule lui permettre de rallier la division de La Gathelinière , et de se porter ensuite au secouis de i\oiiinoutier3. Les républicains eurent encore Tavantage; comme la veille^ Gharette faillit être fait prisonnier ; il dut renoncer à son entreprise.
La perte de Noirmoutiers devenait à peu près certaine. Les bleus, qui tenaient autant à reprendre cette place que Gharette à la conserver, n'avaient négligé aucun moyen de succès» L'attaque devait avoir lieu en même temps par terre et par mer. Les forces républicaines s'élevaient à six mille hommes de bonnes troupes. Seize à. dix-huit cents insurgés formaient toute la garnison. Plusieurs batteries défendadent^ d'ailleurs , les points les plus accessibles de l'ile. Alexandre Pineau commandait en chef; après lui venaient de Tinguy, gouverneur de la pla^e , Bernard Massip, commaiidant de la cavalerie, Dubois, O'Bii n, Lemerder d'Apremoat, etc. D'£lbée, retenu sur son lit par quatorze UessuMi ne pouvait que donner des conseils*
Les bleu? se portèrent d'abord sur Barbastre, qu'ils enlevèrent, ainsi que la batterie de la Barredea-Monts, après un combat assez vif. Quelques offi-* ders vendéens, Tînguy et Massip en tête, déclarèrent alors qu une plus longue résistance serait inutile et qu*il fallait capituler. La majorité repoussa cette proposition, et Ton se promît de résister vigoureusement. Sur l'avis de d'Elbée, on tenta d'informer Charette de la situation. Quatre soldats partirent imrné^ diatement; troîs furent tués dès leurs premiers pas, et le quatrième rentra dangereusement blessé. On comprît quMI ne Mait plus compter sur aucun secours. Les bleus recommencèrent l'attaque le 3 janvier, longtemps avant le lever du jour. Les premiers coupa furent portés par i*adjudant-général Jordy» qui montra une rare intrépidité , mais dont la colonne perdît beaucoup de monde sans faire de grands progrès. Haxo et Dutmy parurent à leur tour, et toutes les batteries v(?ndéennes furent emportées au pas de charge. La \ ille résistait encore , mais ses défenseurs étaient divisés; les uns insistaient pour que Ton capitulât, les autres voulaient se battre jusqu'au dernier soupir. Dubois, déjà blessé, dit qu'il ne donnerait que son cadavre aux républicains, et se fit sauter la cervelle d'un coup de pistolet, acte que les ennemis admirèrent, mais qui surprit et ailligea les insurgéSé Au milieu des plus grands périls et de la plus grande exaltation, ils n'oubliaient pas que le chrétien najamais le droit de s'arracher la vie.
Les assiégeants pénétitsrent dans la ville vers te
milieu du jour, ici se présente une quesiiou fort grave et fort obscure. Les royalistes ont toujours prétendu » 1* qu'une capitulation avait été proposée à Tinguy, par le général Haxo ; 2° qu'au moment même de leur entrée dans la ville, les vainqueurs avaient déclaré que ceux qui jetteraient leurs armes auraient la vie sauve. Les républicains ont constainment al&nné , au contraire, qu'ils n'avaient fait aucune ouverture, mais que deux parlementaires vendéens étaient venus les trouver après la prise de Barbastre , et deux autres un peu plus tard; qu'ils avaient répondu aux pre^ miers : « Nous voulons cimenter la république avec du sang ; » et aux seconds : « Vous pouvez rentrer dans la ville, engager vos commettants à se rendre sur la place d^armes, et à déposer, en faisceaux, leurs fusils, leurs sabres, etc.; assurez-les qu'on leur rendra la Justice qui leur est due. »
Même en admettant, sans réserve, cette dernière version, on comprend que les insurgés aient déposé les armes, convaincus qu'on les traiterait en prison- . nîers de guerre. L*honorable caractère du général Haxo était d'ailleurs de nature à les rassurer. Malheureusement r autorité appartenait à Turreau et aux conventionnels présents & Tarmée. Ces derniers déclarèrent, sur Favîs du général en chef, que la seule justice due aux Vendéens était la peine de mort. Cet arrêt fut immédiatement exécuté; on compta plus de quinze cents victimes, Turreau se &isait connaître du premier coup.
La présence de d'Elbée parmi les vaincus sembla
dooblef, pour^ les bleus, le prix de la victoire. En
voyant, cet. ancien généralissime de la Vendée, l'un 4es représentants s'écria ; « Voilà donc d'£lbée? » — « Oui, voilà votre plus grand ennemi, répondit-il, et j'espère que vous ne seriez pas ici, si j'avais pu me battre. » — « Que ferais-tu si nous t'accordions la vie? » — « Je recommencerais la gueite. » Turreau, resté seul avec le chef vendéen, fit de vains efforts pour en obtenir quelques renseignements sur la situation des insurgés. Les républicains comprirent et admirèrent la fermeté de d'Elbée, mais ne s^expliquèrent point ses sentiments religieux; il leur semblait impossible qu*un homme intelligent pût attacher la moindre importance à tel ou tel culte. • A cette question : « Quels étaient vos principes sur le gouvernement? » d'Elbée répondit :
« Je jure, sur mon honneur, que malgré que je désirasse sincèrement et vraiment le gouvernement monarchique, réduit à ses vrais principes et à sa juste autorité, je n'avais aucun projet particulier et aurais vécu eu citoyen paisible, sous quelque gouvernement que ce fût, pourvu qu'il eût assuré ma tranquillité et le libre exercice, au moins toléré, du culte religieux que j'ai toujoui's professé. Je dis plus; j'aurais employé tous les moyens qui auraient été en moii pouvoir, pour faire adopter les mêmes principes à tous ceux sur l'esprit desquels j'aurais pu avoir de l'ascendant. »
Dans la crainte qu*une mort trop prompte ne punît pas assez l'ancien .gcnéraiissiiiie de la Vendée, on
Taccabia, pendant cinq jours, de questions et d*ou<-
trages. « Messieurs, dit-il eiiliii à ses juges, il est temps que cette tragédie finisse ; faite&-moi mourir. » On écouta sa prière. Il fût transporté au pied de Farbre de la liberté, où se trouvaient déjà Duhouxd'Uauterive et Boisy* ses fidèles compagnons. Au moment de commander le feu, un des commissaires de la Conveiitioii vuit qu'il n'y a que trois victimes, et fait remarquer que le nombre quatre, formant < partie carrée, » est plus agréable à Toeil. « FTavons-nous pas Wieland, répond un de ses collègues; prenons-le? » L'observation eut du succès. Wieland» ancien commandant de Ttle, républicain sincère, fut pris, attaché au poteau et fusillé. .M"*' d'Elbée subit le même sort dès le lendemain. Elle montra beaucoup de fermeté. On avait établi une commission militaire, mais on n'attendait pas toujours ses jugements. Quelques Vendéens, et particulièrement Bernard Massip, firent des révélations, afin d^obtenir leur grâce; ils n'eurent que le remords de leur trahison. Dès qu'on vit qu*ils n'avaient plus rien à. dire, on les exécuta. Haxo, indigné de tous ces excès, voulut tenter une prolesUiliun ; ou lui iïi comprendre que les services qu'il avait rendus ne le mettraient pas à Tabri de la colère des représentants, et il se tut. Pour couronner cette expédition, on nomma l'île Bouin, l'île MarcU, et l'île de Noirmoutiers, l'île de la Montagne.
Tandis que les républicains mettent Noirmoutiers en état de défense, la guerre continue dans le Bocage. Charette, toujours poursuivi, est toi^ours inquiétant,
sinon redoutable. « Ce notait pas, dit Turreau dans
ses mémoires, une chose aisée de ti'ouver Charette, surtout de le faire battre. Aujourd'hui, à la tête de dix mille hommes ; le lendemain, avec une vingtaine de cavaliers, il est très-rare qu'on puisse le joindre. Vous le croyez devant vous, il est sur vos derrières. Hier, il menaçait tel ou tel poste; aujourd'hui il en est à dix lieues. Plus habile à vous éviter qu'à vous combattre, il dérange presque toujours et souvent sans le savoir, toutes les combinaisons. Il cherche à vous surprendre, à enlever vos patrouilles, égorger les traîneurs, etc. j» Qu'on n'oublie pas que c'est le jugement d'un ennemi. Larochejacquelein, Stolïlct, La Bouère et quelques autres chefs, parcourent TAnjou et le Haut-Poitou. En deux ou trois jours Laro^ chejacquelein disperse plusieurs détachements républicains postés à d'assez grandes distances. Cette activité entraîne beaucoup de paysans encore indécis et fait croire aux républicains tiuc les insurgés sont très-nombreux. Des deux côtés on se montre impi* toyable. Tout prisonnier doit s'attendre à mourir*
Jusqu'ici Turreau n'a fait que suivre les errements de ses devanciers. Nous le verrons bientôt appliquer un système nouveau, fruit de ses propres inspirations et des conseils du Comité de salut public. Mais avant Turreau et ses exploits, nous devons faire passer Qw-* rier et les noyades de Nantes*
CHAPiTREXVia
GaiTier à Nantes. — La Terreiir dans les déj^lemenls de rOuesl.
Nantes, sans cesse menacée par les insurgés vendccns, et vivement préoccupée de Tagitation qui régnait en Bretagne, devait tomber, plus facilement qu^aucune autre ville^ sous le joug des coryphées du parti révolutionnaire. La crainte des blancs la livrait, en quelque sorte, aux terroristes. Dès les premiers temps de la guerre civile, on vit des juges, tremblant devant quelques clubîstes, ordonner Texécution d*un accuse dont ils venaient de proclamer T innocence. Four sauver les apparences , ils rendirent à la hâte un nouveau jugement. Beaucoup d^emplois furent donnes à des meneurs de bas étage, que î'ecommandait une haine stupide et féroce contre tout ce qui s'élevait au-dessus d*eux. Le modéranlisme entraîna la peine de mort, et c'est ainsi qu'un grand nombre de patriotes sincères , mais conciliants et riches, furent conduits à Téchafaud. Parmi les conventionnels en mission, quelques-uns gardèrent le silence sur ces meurtres; beaucoup les louèrent hautement. N'était-il pas convenu que toute téte, coupable <m nm, devait tomber, quand la république le croyait néces*
saire? I.a masse de la population se montrait, d'ail-* leurs, plutôt favorable qu^hosiile aux clubistes; les iVayeAirs que lui inspiraient les Vendéens l'empêchaient de plaindre ceux qu'on lui représentait comme leurs complices. Telle était la situation, lorsque le Comité (le salut public écrivit à Carrier : « Nous te conjurons d'aiier à Nantes; nous t'envoyons un aiTété qui te presse de purger cette ville. » Les Nantais pouvaient déjà se croire sous le régime de la terreur; ils allaient seulement y entrer *.
Le Comité de salut public avait bien choisi. Car-* rier s'entoura immédiatement de quelques démagogues perdus de vices , et partagea le pouvoir avec eux. Lambertye, Fouquet, Grandmaison, Pinard, Chaux, (lOuUin et Bachelier, furent ses principaux agents. Phélippe-TronjoUy, président du tribunal révolutionnaire, sera aussi, malgré ses scrupules de légalité , rangé parmi ces* hommes de sang. La dénonciation et le métier de témoin à charge devinrent, en quelque sorte, des fonctions publiques; le
* On a quciqiieiois prétendu, inoins pour excuser Carrier qac In pouvoir dont il était ragent, que ce conventionnel avait éié calomnié, qu ua avait exagéré ses crimes. Nous devons donc déclarer Ict que les faits que nous allons citer se trouvent dans d ; pièces authentiques dont les unes foDt partie du procès de Carrii :-, doiji l< s autres ont éL<' uiisos en ('vidcnce par M. ('. Mellinet, dans son oii\raK<' intitulé : L<i Coininunc cl In milice de Aatties, 12 voiumes in-b". M, Meliinet était un li))éâal iiu»'lligeut et consciencieux ; plusieurs membres de sa famille avalent Joué un certain r61e k Nantes pendant la Révolution. S'il n'a pas toujours été aussi Juste qu'il 1»' rroyaît en parlant des Vendéens, il s'cj^f, «mï rcvanrlio, ninntré inq)arlial en racontant los «■\ri''s de la Trm-nr. l'om- ce ctia|iiin', liotis avotis encore eu recours à un ouvrage égalcraont lavorable au |)at li révolulionnaiiv : ' Histoire de ta uftotution tiana te$ fiéitarteaieHi* de l*ancteme Brelague, par A. Ducliltielller , 0 volumes.
— il6« —
bouiTonii ftil indistinctement appel*'' le vcngevr natio- • lud, ou le vengeur du peuple^, nom qu'il eut d'ailleurs dans toute la France. Depuis longtemps, les riches étaient classés pannî les suspects ; Carrier les déclara criminels et provoqua leur incarcération m mafise. « Peuple! peuple! disait-il, prends ta massue; écrase tous ces gros négociants, tous ces hommes qui se sont enrichis du fruit de tes sueurs; va,, cours, enfonce ces magasins qui refluent de richesse, extermine tous ces scélérats qui abusent de ta patience... Peuple, tu peux compter sur moi pour t' aider à tirer vengeance de tous les vampires publics : la guillotine me fera justice de tous, et je ferai rouler leurs têtes sur l-é- • chafaud national ! » Un autre jour : « Bons sans-culottes, ce que possèdent les gros négociants vous ap* pai tient; démasquez-les, et nous ferons rouler leurs têtes; il ne me faut point de preuves matérielles, la dénonciation de deux bons sans-culottes me suffît... Il ne faut plus d*accapareurs, plus de négociants, plus de riches; il faut leur f..... la teteà bas... La guerre aux riches! » On devine Teilet que produisaient de telles paroles. Les dénonciateurs n'avaient pas besoin, du reste, de se mettre en frais d'imagination; nonseulement leur témoignage suffisait, mais encore on les dispensait dMnventer de véritables crimes. Voici sous quels prétextes on arrêtait les hommes les plus honorables, les républicains les plus notoires: «Avoir été Tami des contre-révolutionnaires opulents de la cité. — Dangereux par ses moyens dorés. — Prôneur des girondins, — Avoir accepté une fonction sans,cer-
tîiicatrdô civisme.-^^litre taré«-^Ao6apareur de navete* — Domestique d'an cî-devant.— AriBiocrate puant. —
Fédéraliste enragé, etc», etc....» Ces accusations appollani 16 BOttiire; qu'on n'oublie pas, cependant, qu'elles conduisaient presque toujours à l'échafaud.
Néanmoins, on se sauvait quelquefois avec de l'argent : les membres du oomité révolutionnaire se laissaient acheter. Quelques acquittements furent payés cinquante nàile francs.
Encouragé par les éloges de la Convention et du Comité de salut public, Carrier redoubla de cynisme et de cruauté. 11 organisa, sous le double titre d'arméeMeunU et d'armée révokuianmure des Bi'tUus, trois corps, qui le secondèrent merveilleusement. Chacun d'eux avait des attributions distinctes, et portait un titre particulier. Il faut placer,^ en première ligne, la Compagnie-Marat ; venaient ensuite les hussards amé" ricaim et les édaireurs de la Montagne»
La compagnie-Marat, composée de soixante mi-» sérables, déjà flétris par diverses condamnations, eut pour mission spéciale d'arrêter les suspects et de faire les visites domiciliaires. C'était régU« lariser le vol. Le jour de leur entrée en fonction, les marats juraient mort aux royalisles, aux fana- Hqueê, aua> mwcadins^ auœ feuillants et avœ fnodé^ rés. Dès qu'ils furent organisés, Carrirr les fit venir chez lui et leur dit : « Mes enfants, je vous crois tous
de bons b ; vous seconderez mes voeux, je Tes*
père ; vous serez bien payés : ne vous inquiétez de rien. » Leur paie fut', en effet, portée à dix francs
par jour. Mais ils surent se créer d*autres ressoiirces. Les hussards américains étaient des nègres et des
mulâtres amenés en France couime esclaves, et que la révolution avait rendus citoyens, lis semblaient n*avoir que Fintelligence du crime. On les employait
surtout pour les exécutions en masse.
Les éclaireurs de la Montagne» ou cavaliers montagnards, anciens déserteurs allemands pour la plupart, furent chargés d'inspecter les environs de Nantes et d'y opérer les arrestations qu'ils jugeraient nécessaires. M. Mellinet constate qu^on les vit, « déshonorant Tuniforme de soldat dont ils se revêtaient parfois, brûler vifs des hommes, des femmes, des vieillards enfermés dans leurs maisons; violer des fiUes et les massacrer ; jeter, de baïonnette en baïonnette , de tendi'es enfants arrachés au sein de leur mère. » Un jour, quelques malheureux, échappés à la «rage des cavaliers montagnards, viennent demander justice à Carrier. « Pourquoi, s'écrie-t-il, en les renvoyant, n'avoir pas tué tous ces b -là, ils ne viendraient pas
se plaindre ! » Ce raisonnement lui était d'ailleurs familier.
Grâce au zèle des différentes compagnies de l'armée-Marat, les citoyens les plus honorables furent bientôt jetés en prison, et Carrier put se promettre « de jouer nationalement à la boule avec leurs têtes. » On employait, du reste, un moyen aussi simple qu'expéditif pour découvrir les ennemis du peuple, ou, si l'on veut l'expression textuelle, pour pimer les riches. Voici comment s'exprimait, sur ce point, un agent de
Carrier : « On imagine une conspiration , on fait battre la générale; les sans-culottés^ tous les enfants du peuple se rendent à leurs postes; mais les riches, les égoïstes , comme de contume , restent chez eux : - alors ils sont suspects, et l'on va les arrêter. Ce n*est que justice. Ils restent chez eux , ils sont donc complices de la conspiration, puisqu'ils ne viennent pas la combattre» »
Les prisons et tout ce qui pouvait servir de prison étaient combles. Aux suspects anèlé» dans Nantes môme et aux environs par Tarmée-Marat, il fallait ajouter, chaque jour, des Vendéens enlevés dans les campagnes ou qui venaient se constituer prisonniers, sur la promesse d'une amnistie. Bien qu'on eût envoyé & Paris un certain nombre de prévenus et qu'on multipliât les exécutions partielles, Tencombrement croissait toujours. Les autorités nantaises crurent opportun de rappeler à Carrier que Ton avait promis grâce entière à ceux des insurgés qui déposeraient les armes et reconnaîtraient la république. « Vous êtes des j.... f,....., répondit le représentant de la Convention , vous ne savez pas votre métier ; je vous ferai tous guillotiner , s'il en échappe un seul. » Il ne fut plus question de Tamnistie. Du moment où personne ne devait échapper, la guillutinc devenait insuffisante. Carrier lit appel à son génie. Seulement, il oublia les conseils que lui avait adressés son collègue, Hérault de Séchelles : « I n représentant du peuple en mission doit frapper de grands coups, mais laisser peser sur lès agents tout le poids de la respon-
sabilité, sans jamais se compromettre par écrit» »
Carrier écrivit quelquefois.
On comptait encore, parmi les fonctionnaires publics, quelques hymnes dont l'exaltation n'allait point
jusqu'à excuser tous les crimes, et qui doutaient qu'il fût nécessaire de faire jouer sans interruption le rasoir mUional. Carrier, voulant se débarrasser de ces scrupuleux, réyé/iéra les autorités. Dès lors, il se sentit tout à» fait libre et ne recula plus devant aucun e&cès. Un projet d'évasion, formé par quelques détenus, lui foui'nii ic prétexte d'ordonner publiquement, par l'entremise du comité révolutionnaire, une première exécution en masse. Déj^, une noyade avait eu lieu, mais on ne l'avouait pas. Voici, au sujet du prétendu complot des prisomj Tordre qui fut adressé à Boivin, chargé temporairement du commandement de la place :
a Le commandant temporaire de Nantes est rc(|uis de fournir de suite trois cents hommes do troupes soldées, pour, une moitié, se transporter à la prison du Bouffay, se saisir des prisonniers désignés dans la liste ci-jointe, leur lier les mains deux à deux et les transférer au poste de r£peronnière; l'autre moi^ tié, se transporter aux Saintes-Glaires, et conduire de cette maison à celle de l'Éperomiière tous les individus désignés également sur la liste ci-jointe; enfin, pour, le tout arrivé à l'Éperonnière, prendre «n ovk tre ceux détenus à cette maison d'arrêt et les fusiller tous indistinctement, de la manière que le commandant jugera convenable» »
Boivin refusa d'obéir, disant qu'il était soldat et
non bourreau. Même parmi les autor ités régénérées de Carrier, il se trouva quelques hommes pour s'associer à cet acte de courage» et Texécution n'eut pas lieu, ou plutôt fut ajournée. La semaine suivante, on fusillait, dans les carrières du Gigant, un assez grand nombre de prisonniers, parmi lesquels figuraient des femmes et des enfants. Le signal était donné, et les fusillades se multiplièrent à Tinfini. Un jour, on massacrait pêle-mêle hommes, femmes et enfants; le len^ demain , on faisait des fusillades spéciales. Cinquante ou soixante femmes étaient frappées en même temps, et leurs corps, entièrement nus, restaient plusieurs jours sans sépulture, exposés à tous les regards.
Quelques fusillades comptèrent plusieurs centaines de victimes. Sept cents Vendéens et un assez grand nombre de soldats républicains, faits prisonniers avant la déroute de Savenay, se présentèrent aux autorités nantaises : les Vendéens invoquaient Tamnistie les républicains demandaient, soit à rentrer dans leurs foyers, soit à reprendre les armes» Carrier ordonna de les fusiller immédiatement les uns et les autres* Il fut obéi. Que pouvait-il redouter? La Convention venait de lui accorder une mention honorable pour la lettre suivante :
« La défaîte des brigands est si complète , que nos postes les tuent , prennent et amènent à Nantes par centaines : la guillotine ne peut sùfBre; j*ai pris le parti de les faire fusiller. J*invite mon collègue Francastel ^
A Ce représentant «e trouvait Angers. Carrier aurait pu se dispouer de 'lui douer des eoilwf Isb
à ne pas s'écarter de cette salutaire et exp* ditive m(^thode. C'est par principes d'humanité que je pui^ge la terre de la liberté de ces monstres. »
Tl disait dans une autre lettre :
a il est arrivé à iN'antes cinq cents brigands , que les habitants des campagnes avaient saisis jetant leurs armes et demandant grâce; mais la seule grâce qu'on puisse accorder à des rebelles : c'est de leur donner une prompte mort. »
Et ailleurs encore :
« Il n'eût pas (échappé un seul brigand, sans les ordres du général Moulin, qui s'est avisé de donner à quelques-uns des passeports pour rentrer chez eux. Je viens de faire arrêter ce général vraiment coupable* »
La garde nationale et les troupes régulières reçurent Tordre d'enterrer les suppliciés; elles obéirent mal et l'on fut obligé de créer un corps à!enlerreuTS* Ces auxiliaires de Tarmée-Marat avaient tant d^occupation qu'ils jetaient à peine quelques pelletées do terre sur les cadavres. Aussi vit~on bientôt des bandes de clûens envahir les carrières du Gigant et s'y repaître de chair hunudiie. T.es corps (lu'ils laissaient à découvert et les débris qu'ils semaient de tous côtés, corrompirent l'air et l'on dut prendre un arrêté portant que tous les chiens seraient tenus à l'attache.
Les fusillades n'empêchaient point la guillotine, ou rasoir national, de fmciionner sans interruption. Le sang des victimes débordait en si grande quantité du bassin destiné à le recevoir, qu il fallut creuser un