‹ Les guerres de la Vendée et de la Bretagne, 1790-1832Chapitre 17 sur 27 · GU · texte numérisé non relu

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conduit ailaiit du lieu de Texécution à. un égoût qui se perdait dans la Loire. Deux fois le bourreau et ses aides demandèrent une augmentation de salaire, et deux fois Ton reconnut que le surcroU de travaU qu'on exigeait d'eux justifiait leurs réclamations.

Cependant, de même qu'il avait proclamé l'insuffisance de la guillotine, et la nécessité de lui donner les fusillades pour auxiliaires. Carrier proclania qu'il fallait ajouter les aot/ades à ces deux premiers moyens de desU uction. 11 ne voyait pas, disait-il, d'autre voie de salut pour la république.

Du reste, lorsque les noyades furent avouées, qu'elles devinrent publiques, on y avait déjà eu recours plusieurs fois. Dès le 17 novembre 1793, Carrier, rendant compte à la Convention de la régénération des autorités nantaises, terminait sa lettre par quelques lignes de nature à faire comprendre le but de cette réforme : a Quatre-vingt-dix de ceux que nous désignons sous le nom de prêtres réfractaires, étaient enfermés dans un bateau, sur la Loire : j'apprends à l'instant, et la nouvelle en est certaine, qu'ils ont tous péri dans la rivière. » On pouvait croire à un accident, mais ce doute ne faisait point le compte de Carrier. Quelques jours après il annonçait, en ces termes, une nouvelle noyade : « Cinquante-huit individus, désignés sous le nom de prêtres réfractaires, ont été enfermés dans un bateau, sur la Loire : la nuit dernière, ils ont tous été engloutis... Quel torrent révotionnaîre que la Loire 1 » Il faisait d'ailleurs remarquer que VévémmenJt n'était plm d'un genre nouveau.

La Convention déclara que cette lettre méritait les

honneurs d'une mention honorable.

Tandis que Carrier expérimentait les noyades sur les prêtres restés fidèles, voici le spectacle que Tévéque constitutionnel Minée donnait à ses amis du club Yincent-ia-Montagne, réunis pour une séance solennelle. Ce passage est extrait du compte rendu officiel de la cércnioiiio :

« Le citoyen Minée, évéque et (Mr&ident du département, a déclaré, dans un discours énergique, se démettre de son cvêché, et à répété ce qu'il a dit dans la séance publique du département, que la raison, la philosophie, lui faisaient la loi de briser les liens qui rattachaient à une caste à qui la République doit tous ses malheurs, et a abjuré la préti'ise. »

Cinq autres prêtres assermentés suivirait immédiatement Tcxemple de leur évéque. Nous de\ ons donner ici la conclusion du discoui's de Uinée :

« Le Dieu de la nature n*a pas besoin d*aûtels : chaque honnête homme porte un cœur sur IcqiKjl il sacniie et lui présente, en silence, Toffrande de ses vertus. »

La nuit suivante on noyait quatre-vingt-dix ])rétres. Huit jours après on céltbi ait la Fêle de la liaison, et on rinaugurait, selon les propres expressions du président du tribunal, « par le noîement d*une centaine de prêtres, imbéciles ou fanatiques, « mais qu'il eût cependant, ajoute-t-il, été convenable de juger, car ils étaient « sous la protection de la loii » Minée profita de cette fôte, où il jouait uu des priuci-

paux rôles, pour exposer de nouveau ses principes. 11 lit un pompeux éloge de Marat, dont il considérait le nom (mme cdm d'un patron vénérable.

Fils d'un pharmacien de Nantes, Minée s'était fait remaïquer de bonne heure par le désordre de ses mœurs. Il parut se convertir» vint à Paris et entra dans les ordres avec Tunique désir de s'y créer «ne carrière, La révolution le trouva cuxé de Tune des paroisses de SAit-JOenis; il prêta serment à la Constitution et M nommé curé de Saint-Thomas^* Aquin, nouvelle paroisse que l'autorité civile venait d'instituer & Paris. Son beau -frère le fit élire évéque constitutionnel de Nantes, en donnant 6,000 francs à l'un des meneurs du parti révolutionnaire. C'était un homme assez instruit et que son cjuractère ne portait point aux mesures violentés; Mais il manquait de foi et abjura; il manquait de cœur, et devint le complice ou plutôt le complaisant de Carrier* Plus tard, pour s'excuser de tous les crimes quMl avait encouragés ou commis, il ne sut que dire : «J'avais peur. «C'était vrai* Prêtre, il avait ettseig;né une religion à laquelle il ne croyait point ; homme politique, il accepta, pour sauver sa vie, la responsabilité d'actes qu'il condamnait. Hypocrisie et lÀcheté, tels sont les deux mots qui résument son histoire, comme ils résument aussi celte de la plupart des malheureux qui, de ministres de la sainte Eglise catholique, apostolique, romaine, se firent sectateurs de la déesse Raison et de Marat.

Tandis que Minée célébrait par des discouis iu culte de la Raison, Carrier et ses principaux auxiliaires

faisaient une orgie en Thonneur des noyades. Nous en empruntons le récit à un convive qui se trouvait là

fortuitement.

c Ayant un ami incarcéré « je demandai son élargissement au comité ; Laloi, pour faire accueillir favorablement ma demande, m'engagea à aller dîner avec lui. 11 me conduisit à bord d'une galiote hollandaise. Quel fut mon étonnement^ je descends à fond de cale, je vois une table de quinze à vingt (Jouverts. Je demande qu'elle est la galiote où je me trouve? C'est la grande tasse des calotins, me répond Laloi^ et comme Lambertye a fait cette expédition, Carrier, pour Ten récompenser, lui a domié la galiote. On se mita table. Le dîner fut fort gai. Lambertye fit le récit de ses belles expéditions ; il déclara qu*il faisait sortir ses victimes deux à deux, qu'il les fouillait, les attachait les faisait descendre dans la gabare et les précipitait ensuite dans Teau. Chacun des assistants ne manquait pas applaudir ; Carrier était devenu d' une gaîté folle. »

Émerveillé du succès des premières noyades. Carrier voulut en faire un emploi plus fréquent On n'avait d'abord noyé que des prêtres, bientôt on noya les suspects de toutes les classes, de tous les sexes, de tous les âges. Les marats se rendaient dans les prisons, en arrachaient un certain nombre de détenus et les menaient, selon leur expression favorite, à ïlle

^ Vn prt"tr<», compris dans la première noyade, parvint à briser les Hi-iis (jui l'unis.saieut à un de ses compagnons d'Infortuno ci gagna le rivage. On se mil à sa poiasuile et il fut repris. Le leiulcmaiii ou le renoya^ mais après avoir en la précaution de lui couper les poignets. Il y aurait il citer l»eaacoiip de faits du inÊine georc.

chavirée. Ces misérables avaient di'oit absolu de vie et de mort. On les vit prendre de pauvres diables prévenus de quelques délits conrectionnels, et les noyer avec les brigands. Ils appelaient cela «faire une farce. « lis aimaient d'ailleurs à plaisanter ; sous ce rapport encore^ ils se montraieiit dignes de leurs jchefs, qui ne laissaient jamais passer roccasion de placer un bon mot. Carrier appelait les noyades des déportations verUceUes, ou la manière de boire à la grande tasie ; Goullin leur donnait le nom ^immersions patriotiques; Grandmaison disait à ceux qu'il emmenait, et qui n'étaient point prévenus de leur sort : « Vous voulez savoir ce que vous ferez? Vous ser^ employé à la construction d'un fort souterrain , comme qui dirait sous Teau. » £nûn, ils donnaient tous au principal cimetière le nom de Grand BriganHn,

Nous avons déjà beaucoup cité dans ce chapitre, et nous sentons qu'il faut citer encore. L'histoire, condamnée à retracer de pai-eilles scènes, ne peut mieux remplir sa mission de vengeance qu'en déroulant les documents officiels. Puisque ces scélérats ont fait euxmêmes Taveu de leurs crimes, osons les écouter. Nous venons de dire coniment procédaient les marats, quand il s'agissait de préparer une noyade. £ntre les preuves que nous avons sous les yeux, nous en choisirons une; c'est le geôlier du liouH'ay que nous allons entendre. Après avoir exposé qu'un jour Goullin lui avait demandé plus de prisonniers qu'il ne s*en trouvait sous sa garde, il ajoute :

« Goullin fulmine de ce qu*on ne peut compléter la '

lifltéde cent cinquante«-cinq prisonniers. Je t'en ai envoyé quinze ce soir, me dit-ii, qu en as-tu fait? — Je lui réponds qu'ils ont été logés dans les chambres d'eu haut Eh bieni qu*on me les fasse descendre. — Pobéis* Au lieu de cent cînquanie^cinq, Goullin se contente de cent vingt-neuf; mais ce nombre n'étant pas encore complété» il ordonne de prendre indistinotement les premiers venus, parce que le temps presse. Il jure, il demande où ont été envoyés les autres. — Je réponds qae pour cause de maladie ils ont été transférés. — Dépêchons-nous, répète Gouilin, lama-* rée baisse, li iaut aller prendre les autres à rhôpital. »

Yoici comment un ouvrier, qui se trouvait sur la gabare od ces malheureux ftu*ent enfermés, raconte la suite de rexpédition :

« La gabare fut démarrée; on la fit marcher; je m'asâs. On disait tout bas : à Vlk ehmirée. Avant d'arriver, j'entendis des cris épouvantables ; ces malheureux criaient : sauvez-nous, il en est temps en* core! Ils s^étaient détachés, ils passaient leurs mains et leurs bras entre les planches , et criaient miséricorde. J'ai vu Grandmaison, ayec son sabre, abattre les bras de ces victimes. J'avais envie de me précipiter dans la Loire, en voyant de pareilles atrocités.

1 jDix minutes après, j'entendis des charpentiers placés dans des batelets frapper ta gabare à grands coups de hache : la gabare enfonçait ; nous ne fûmes pas avertis, je me crus perdu; nous sautâmes dans des batelets, qui nous c<Hidui8irent à terre. Goullin 0e promenait sui le port. »

On voit que la noyade s'était perfectionnée. En tant, comme au début, les victimes à Teau, on ris* quait d'en laisser échapper quelques-unes, car les cordes pouvaient se rompre; mais, en les submer*geant dans un bateau fermé, rien de semblable n'é-tait à craindre Néanmoins, les noyeurs ne s'entendaient pas parfaitement sur ce point : si tous recon-^ naissaient le second système comme plus prompt et plus sur, quelques-uns tenaient au premier comme plus divertissant. Qu'on ne se récrie pas contre cette expression. Carrier disait qu'un de ses plus grands plaisirs était de voir* la grimace «qu'un prêtre ou un aristocrate faisait en mourant. Ses auxiliaires pensaient et sentaient absolument comme lui. Quelque» fois, au lieu d'arrêter simi)lenient les personnes déclarées suspectes, ils s'amusaient à leur domier la chasse, et ils procédaient absolument comme pour une chaisse ordinaire.

Nous n'avons rien dit encore : Courrier et ses agents étaient, en quelque sorte » parvenus à déshonorer le crime.

Les marats se faisaient souvent accompagner païf des filles perdues, et se livraient, en présence dé leurs

, victimes, aux plus immondes orgies. Lorsque leurs compagnes habituelles leur manquaient, ils s'empar raient des infortunées quMls devaient assassiner quel«*

ques instants plus tard. «Les noyeui's, dit un témoin,

* Un joiirips matelots d'une galîotc hollanf1ai.sc lie peuvent retirer \ nrs ancres. Ils cherchent à découvrir i'obstacle qui les arrête. C'clall uu bacmtmiud cuvUou quatre ceoU cadavres»

86 rendaient très^familiers avec les femmes; ils les faisaient même servir à leurs plaisirs, lorsqu'elles leur plaisaient. «Quelques-unes curcut le malheur d'échapper ainsi à la noyade ; mais , le plus souvent , leur mort n'en était que plus prompte. On les sabrait d V bord, puis on les jetait à Téau : il ne fallait pas qu^elles enfanimseiU des louveteaux. Une reimiie enceinte est saisie, sur la gabare, des premières douleurs de l'enfantement, on lui arrache son enfant , on le met au bout d'une baïonnette, et on le lance au loin.

Carrier et ses agens surent inventer quelque chose de plus hideux peut-être: c^est le mariage civique. Il ne s'agit plus ici d'un acte de férocité qu'aucun buu sans-culotte ne blâma, mais que beaucoup cependant n'auraient point commis ; il s'agit d'un raffinement de dépravation dont la responsabilité retombe sur tous ceux qui secondèrent Carrier, n'importe à quel titre. Le mariage civique ne fut pas un accident, il fut une règle. Ou attachait ensemble un homme et une femme dépouillés de leurs vêtements, afin de les noyer du même coup; quelquefois on les laissait ainsi pendant une heure avant de les jeter à Teau. On hésite devant de pareils faits, on voudrait ne pas les raconter, et cependant il le faut, car c'est de Thistoire; une histoire qui date d'hier, et qui trouve aujourd'hui ses approbateurs et ses apologistes.

Quand Carrier voulait se donner la peine d'expliquer sa conduite, il disait : « La population de Nantes est trop forte, le recensement le prouve; il faut donc la diminuer. » Ou bien encore : « Les Nantais ont

Tancien esprit breton ; le (er, Feau et le feu doivent

nationaliser leur ville... Moi et mes amis, nous ferons un cimetière de la France, plutôt que de ne pas la r^énérer comme nous l'entendons. » La guillotine» les noyades, les fusillades, qu'il appelait le fer, l'eau et le feu, ne T aidaient pas seules dans cette oeuvre de régénération. La peste figurait aussi parmi ses auxiliaires.

Nous avons déjà dit que les cadavres entassés autour de la ville, et auxquels on avait donné un jour le

nom de inonfagnc patriotique , viciaient ratmosph^re. A ce danger vint bientôt s'en joindre un autre de même nature : Teau de la Loire, corrompue par le grand nombie de personnes qu'on y noyait chaffiie jour, engendra des maladies, et on dut en défendre Tusage; il fallut appliquer la même mesure au poisson. Ces précautions aiTêtèrent en partie le mal. T. a peste n'exerça pleinement ses ravage^ que sur les prisonniers.

L'Entrepôt, et plusieurs anciens couvents, avaient été transformés en prison ; néanmoins, la place manquait et les détenus étaient, en quelque sorte, entasràs les uns sur les autres : où trois cents personnes auraient pu tenir avec peine, on en comptait mille. On les privait de nourriture comme d'air et d'espace. Entre divers témoignages, nous choisirons celui d*un chirurgien chargé de vérifier les déclarations de plusieurs femmes qui invoquaient leui* état de grossesse pour obtenir au moins un sursis :

« Je trouvai, en entrant dans cette affreuse bou-

chérie, une grande quantité de cadaVre^t épatft çà et

\h : je vis des enfants palpitants ou noyés dan» des

baquets pleins d'excréments humains Mon âme

était brisée* Je traverse des salles immenses, m^effor^ çant de parler un langage d^humanité, qui leur semblait nouveau, aux malheureuses femmes dont j'étais chargé de constater Tétat, qui devait les rendre chères et sacrées. J*y retournai à quelques jours de là; je ne les retrouvai plus : la Loire roulait leurs cadavres et ceux des infortunés qu'elles devaient bien^ tôt mettre au jour... Il n*y avait dans ces prisons ni lits, lii paillasses, ni pots pour recevoir les excréments. Le médecin j^olUn et moi, nous avons vu, en moins de^ quatre minutes, cinq enfants mourir de faim. »

Quiconque osait j)orter quelque nourriture aux détenus, partageait immédiatement leur sort. Tout bon républicain, disait Carrier, doit être heureux de voit

mourir ces b -là.

Les détails que nous venons de donner s'appliquent à toutes les prisons. Dans quelques-unes, aucune séparation séi-ieuse n'existait entre les liommes et les femmes. Les détej^us, même ceux qui avaient conservé le plus de force et de santé, répandaient une odeur de cadavre et ne pouvaient être approchés sans péril. Plusieurs personnes tombèrent frappées d'asphyxie en mettant le pied sur le seuil de TEntrepôt. Un jour. I(^s membres du comité révolutionnaire ordonnèrent, dans un hnl de salubrité publique, de nettoyer cette prison. Trente ou quarante prévenu», auxquels on promit la liberté, osèrent seuls accepter

une semblàblè tàehe. Quelqiiefhttns BuccombèTent, les

autres furent guillotinés. Quel bon toiirl disaient les marats. Le vice lui-même n'était pas toi^ours éfox^ gùL Gaxrier ayant appris que lès hôpitaux étaient rempiis de soldats atteints de maladies honteuses, or* donna rarrestation d'une centaiae de . ûUes perdues, etieafiinoyen

Pour résumer d'un seul mot l'histoire de Carrier à Nantes, il faudrait donner le chiilre de ses victimes* Mais ce ch^^^ qui serait» d'après l'acte d'accusation, de dix à douze mille , est , en réalité, resté inconnu» On ne sait même pas, au juste, comijien il faut compter de noyades* Longtemps avant son départ» le délé^ gué de la Convention disait, en montrant la Loire ; « Il y a déjà deux mille huit centt» brigands dans la baignoire nationale* » Après ce propos, les expédi** tions à Yih chavirée continuèrent. Beaucoup d'enfants furent guiiiolmés ou fusillés; cependant on préférait lés noyer : six cents environ périrent de cette manière»

Carrier assistait quelquefois aux exécutions , en compagnie de se-s principaux agents et de quelques femmes, fidèles habituées de ses orgies« C'était ordi» nairement h table que se nouaient ces parties de plaisir; pour leur donner plus d'attrait, on s'y rendait en toilette de baL Le conventionnel s'était formé une sorte de cour où figuraient des gentilshommes. Les femmes admises dans ces réimions, et dont quelques-unes appartenaient h d'anciennes familles, se disputaient les faveurs du maître. Carrier avait ses favorites en titre. Mais cela ne lui suffisait point. Pour

éprouver une satisfaction complète, il fallait qu*if

commît plusieurs crimes à la fois. I! faisait prendre dan& les prisons les malheureuses dont Taspect avait excité sa luxure, les gardait quelque temps, puis les envoyait à la mort. Un jour, on lui amène quinze ou vingt femmes réservées pour une noyade et dont quelquesHmes étaient jeunes ; il leur jette un coup-d'œil s'écrie : « il n'y a rien là de propre. Qu'on les conduise à la baignoire nationale. » Ces faits étaient connus de la ville entière; on savait que quelques misé«rables, habituellement ivres, disposaient du sort de toute la population, et personne ne songeait à secouer ce joug avilissant On avait peur; chacun ne songeait qu'à soi , et chacun, par conséquent, se trouvait réduit à l'impuissance; lorsque les maratâ se présen^ taient, on les suivait immédiatement, sans songer même à la possibilité d^une tentative de résistance. On trouvait plus facile de mourir que de se défendre ; le courage ne revenait qu'en présence de Téchafaud. Cétait vraiment le règne de la terreur.

La populace des clubs elle-même, cette lie qui fermente au fond de toutes les grandes villes, et dont Garritf avait fait sortir les marats, commençait à se lasser de la guillotine. L'exécution de la famille La Biliais était pour beaucoup dans ce résultat. Leloup de La Biliais, apcien membre du parlement de Bre* tagne, vivait dans ses terres à quelques lieues de Nantes, ne s occupant que d'œuvres de charité. Il fut déclaré suspect et arrêté, ainsi que sa femme et ses deux filles. On ne lui fit qu'un rq>roche : celui

d'avoir c^ornié anle à des prêtres. C'était assez ; le

tribunal révolutionnaire prononça contre lui la peine capitale. PuissjB, ditrii, le Seigneur me faire la grâce de bien mourir. Le couteau de la guillotine interrompit sa dernière prière. Quelques joui's après , la même condamnation frappait sa femme et ses deux filles» coupables d'avoir cherché à soutenir k peuple dans la foi catholique^ Connaissant déjà la mort de M. de La Biliais, elles entradirent leur propre jugement avec une complète indifférence; en les voyant si calmes, le peuple les crut acrfuittées. Le lendemain, elles marchèrent au supplice d'un pas ferme et en récitant, & haute voix, les prières des agonisants. La mè;e demanda une grâce : celle de monter la dernière sur réchafaud, afin d'être sûre qu'on n'arracherait à ses filles que la vie. Elle fut exaucée.

Une autre exécution, celle des demoiselles de la Métayrie avait déjà fortement ému la ville. Les demoiselles de la Métayrie étaient quatre sœurs. On les avaient arrêtées en même temps que d'autres membres de leur famille. Sachant qu'on ne pouvait rien leur reprocher, et ignorant les procédés de la justice révolutionnaire, elles attendaient leui* jugement avec confiance. Oh ne les jugea même point. Un jour, on vînt leur dire de se préparer à mourir. Elles s'embrassèrent et se mirent en prière. Lorsque les marats donnèrent le signal du départ, elles se levèrent et suivirent leurs gardes sans cesser de prier à voix basse; mais, des qu elles aperçurent réchaiaad, elles entonnèrent toutes quatre ensemble un cantique;

tiréntê«-8ix personnes furent guillotinées sous leurs

yeux; elles étaient couvertes de sang et chantaient toujours; leur tour vint enfin; chacune d'elles, avant de se livrer à Texécuteur, embrassait les sœurs (}ui lui restaient, et le chant ne cessa que quand la dernière tête fut tombée. Le bourreau rentra chez lui atteint d*un accès de délire, et mourut trois jours après. Carrier plaisanta.

Ces émotions étaient stériles, comme les actes de générosité et de eourage étaient isolés. L*homme qui résistait aujourd'hui h Carrier^ tremblait, le lendemain, de son audace, et s'eUaçait afm de la faire oublier; celui qui sauvait un prisonnier cédait à une Impression du moment , profitait d'une circonstance favorable ; mais , en somme , personne , à Nantes , ne paraissait croire qu'il fût possible de mettre un terme aux crimes du délégué de la Convention. Le premier coup décisif lui fut porté par un ami de Robespierre, Marc^Antoine JuUien, âls du conventionnel de ce nom« Chargé d'une mission dans l'Ouest, Jullien se rendit à Nantes et y apprit le genre de vie que menait Carrier. Voici un passage de la lettre qu'il écrivit à Robespierre :

« Une justice doit ^trc rendue à Carrier, c'est .qu'il a, dans un temps, écrasé le négociantisme , tonné avec force contre l'esprit mercantile, aristocratique et fédéraliste; mais, depuis, il a mis la terreur à l'ordre du jour contre les patriotes eux-mêmes... Il faut, sans délai, rappeler Carrier, et envoyer h Nantes quelqu'un qui réveille réncrgic du peuple et le rende h lui-même* »

Carrier fut rappelé. Avant bôîi départ, te <*omeîl municipal tint une séance solennelle , afin de pouvoir lui déclarer officiellement quMl emportait son estime ^ sm amUU I

La terreur ne cessa point immédiatement. Les agents de Carrier restaient à Nantes, et les hommes, qui l'avaient chargé de purger cette ville, dominaient toujours la Convention. Beaucoup d iimocents pénrent encore. Enfin, après plus de deux mois d*attente, les Nantais virent arriver les représentants 60 et Bcurbdtte^ et recouvrèrent un peu de tranquillité. Les successeurs de Carrier ouvrirent les prisons à un grand nombre de détenils. L'opinion publique réclamait une satisfaction plus complète. Les membres du comité révolutionnaire furent arrêtés et traduits devant le tribunal criminel révolutionnaire de Paris. Tlsd^an^ dèrent que Carrier , resté libre sur les bancs de la Convention , vint s'asseoir h côté d'eux comme leur complice et leur chef; les auditeurs s*ai^cîèrent à leurs 1 éclamations, et Carrier l'ut mis en jugement. Il nia plusieurs des crimes qu'on lui imputait, en avoua quelques-uns, et finit par dire, en substance, à ses juges, ce qu'il avait déjà dit aux conventionnels ses collègues : « Vous êtes tous aussi coupables que moi! - totis! jusqu'à la sonnette du président! » On le condamna à mort. Le jugement fut prononcé le 15 décembre i79/t, et exécuté le lendemain. Ce misérable, qui avait fui devant les Vendéens, et que la moindre résistance faisait toujours trembler, mourut avec courage, en protestant de son amour pour la répu-

bliqae* Deux des membres du comité partagèrent son sort ; les autres, sauf Gallon et Vie, déclarés innocents,

furent acquittés, coin me n'ayant pas eu (ï inteMions crimineUes» Ainsi, .on reconnaissait le crime et on refusait de le punir, en raison du but que les coupables

avaient poursuivi

Eu marchant à Téchafaud, Carrier s'écria : « Je meurs victime et innocent. > Ces paroles, si révol* tantes, ne sont cependant pas complètement fausses : Carrier fut iairnoié par ses complices, et, en ce sens, il put prétendrer au rôle de victime. L*éclat de ses crimes et sa condamnation ne doivent pas faire oa<blier, en eilet, que la Convention, dont il n'était que le délégué, s'associa, par plusieurs meaiUiim hono- * rahles, à l'orgie de sang dont nous venons d'indiquer, k la hâte, les diverses phases. 11 ne faut pas oublier, non plus, que la guillotine et les fusillades furent longtemps à Tordre du jour dans toutes les provinces de r Ouest. Carrier se distingua de ses collègues par des excès de cynisme et de débauche, mais ils se montrèrent dignes de lui par la cruauté, ou, si l'on veut parler leur langage, par « hi culte de la sacrum tanlam guilioUmm^ cette divinité, protectrice de la république. » Gomme nous ne voulons pas répéter, sous d'autres noms, une partie des détails qui précèdent,

t Plttsieon dci hcmiiiics iauvés par cet étrange Jngenieiit restèrent à

Nantes; ils y Tureut un o))iot (riiurrcur et d*épouvaate pour toute la popii^

btinn y 'u!i (lVn\, Bachi'Iicr, implora (le Dieu un pardon qu'W no. pouvait espérer dos houinios. Il passa plus do irontc anne'os dans les pxorclccs de la piété. M. MulUael rai)i)(»rle qu'il relit tous les cauUqut s, aiiii de substituer partout, en parlant de Dieu, le pronon tout au pronom t9{» H ne voyait guère que non confesseur.

nous citerons quelques faits seulement. Ils suffiront d'ailleurs pour établir que, si l'on avait voulu faire justice. Carrier n*eùt pas été frappé seul.

Quelques jours après le siège d'Angers, Westermanii publia une promesse d'amnistie. Beaucoup de Vendéens y crurent et s'empressèrent de déposer les armes. Francastel ordonna d^arrêter tous ces malheureux, et les fit jeter péle-méie dans la cathédrale, car les prisons d* Angers et leurs annexes étaient combles, comme celles de Nantes. Hommes, fenunes et enfants restèrent ainsi , plusieurs jours ensemble , sans paille pour se coucher, sans bancs pour s'asseoir, et presque sans nourriture. Enfin, les hommes, au nombre de douze cents, furent conduits dans la plaiiic du Sainlc- Gemmes, placés en rang sur les bords d'une fosse immense, et fusillés. Ils n'avaient subi aucun interrogatoire. On envoya les enfants à Carrier, qui leur apprit ia, pêche au corail; c'est ainsi que le comité angevin nommait les noyades. Quant aux femmes, on les transféra dans une prison spéciale; ia plupart n'en sortirent que pour être exécutées.

Le 6omité révolutionnaire d'Angers et les conventionnels dont il relevait, se croyaient parfaitement on droit de tuer sans jugement; T essentiel n'était-il point de débarrasser les prisons, par des moyens prompts et sûrs? Néanmoins, ils jugeaient assez volontiers , afin d'imposer silence aux scrupuleux. « Le dégorgement des prisons » ne s'en opérait guère moins vite. Deux juges instruisirent, entre leur déjeuner et leur dîner, quatre cent quarante procès. Ce chifùre est le plus

élevé. Cependant , nous pourrions citer plusieurs exemples d'une célérité non moins effrayante. Le IS janvier 1794^ on juge, on condamne et on guillotine, en quelques heura'^, cent cinq br'njnnds : le 19, un membre du comité révolutionnaire interroge, dans une seule séance, deux cent cinquante et un prévenus. Le jugement prenait pou de temps : on accolait au nom de Taccusé la lettre F. (fusillé), ou la lettre G. (guillotiné). Quelquefois, on prononçait rajoumement; beaucoup plus rarement encore, on ordonnait quelques mises en liberté. Les juges assistaient presque toujours aux exécutions et se livraient, en présence de leurs victimes, aux excès d'une joie immonde. On est surtout effrayé du nombre de fenniies qui comparurent devant les autorités révolutionnaires d* Angers. En six séances, assez rapprochées les unes des autres, on en jai,^( ;i onze cent trente-six; plusieurs centaines furent fusillées. Celles qui appartenaient à la noblesse étaient habituellement réservées pour la guillotine. Quand on connaît les crimes qui cntraîuaient alors la peine de mort, on s'étonne qu'une seule de ces malheureuses ait échappée. Etre fanatique, fmraîhre fanatique^ avoir passé la Loire, aimer autant les brifjands que le^ pa-^ triotes, aimer les prêtres réfra^taires, être de méchantes femmes, tels étaient, en général, les motifs de condamnation à mort que l'on prenait la peine de motiver.

Les mêmes atrocités étaient commises sur d'autres

point>* du département. A Doué, on condamnait et on exécutait le même jour soixantcnlix-neuf per*-

sonnes; à Saumur, on jugeait et on fusillait, en quarante-huit heures, plus de trois cents accusés, iit pai*tout l'on joignait l'outrage à raâsasâinat.

Aucune ville de Touest ne fut épargnée. A Rennes, de jeuiies patriotes sollicitèrent Thoiuieur de suppléer les bourreaux, qui ne pouvaient suffire à leur tâche. Au Mans, Ton prononça deux mille huit cent quatrevingt-seize condamnation à mort en deux mois. A Laval , tout tremblait devant la commission révolutionnaire^ nommée par les représentants Bourbotte et Blssy. A Brest, un juge, iiommé Palis, se porta presque publiquement aux derniers outrages sur le cada* vre d'une jeune lllle de dix-huit ans, guillotinée pour avoir contribué à cacher un vieux prêtre inlirme. Avant de prononcer son jugement. Palis avait offert h cette jeune fille de la sauver si elle voulait lui sacrifier son honneur. Il n'avait obtenu qu*un refus. Mais il était toutr-puissant et put souiller, après sa mort, celle qui, vivante, avait cru lui échapper en livrant sa tcte au bourreau. A Kédon, à Vannes, à Antrain, etc., la guillotine fut longtemps en perma^ . nence. Outre les tribunaux exceptionnels, installés dans les villes principales, on avait formé des commissions mobiles, ayant pour toute instruction de se transporter oà hesoin serait Vme de ces commissions, qui parcourait i'Ile-et-Viiaine, lit exécuter, ou sans^ukuisei', en six ou sept semaines, dix-huit cents personnes, parmi lesquelles il faut compter plusieui*s enfants. Partout la prière était considérée comme un crime; partout aussi on joignait aux brigands les pa-

triotes suspects de modéranlime, de feuiUaiUhme, de sympathie pour les crapauds du marais, liegémrer Vespèce humaine par l'épuisement du vteuœ sang, tel était le mot d*ordre. Pendant plusieurs mois il fot rigoureusement exécuté.

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