‹ Les guerres de la Vendée et de la Bretagne, 1790-1832Chapitre 4 sur 27 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Explosion du 10 mars. — Catbelineau à la téte de rinsurrectiou. — Premlera Boocès des Vendéens. — Les paysans forcent Bonchaniiis, dlBIMe, ClHurette et plusieurs autres gentUshommes, à les commander. — Nouh breux oonibats livrés dans l'Anjou, le Haut et le Bas4*oitou. » Massacres de MachecouL— LMnsurrection échoue près de Nantes sur la rive droite de la Loire. — Soulèvement général de la Bretagne. — Tactique des répuiiUcains pour Tapaiser. — Ses résultats.

La Convention, toujours menacée à rintérieur et

pressée sur les frontières par de nombreux ennemis, avait décrété, le 25 février 1793, une levée extraordinaire de trois cent mille hommes. Le tirage devait avoir lieu presque immédiatement Les autorités n'ignoraient pas que ce décret avait excité, dans les provinces de FOuest, une très-vive agitation ; seulement elles croyaient qu'il suiTirait d'intimider les paysans pour que tout se pass&t en bon ordre. Quelques troubles ayant éclaté, le h mars, à Gholet, la force publique en eut prf)niptcirierit raison, et l'on ne douta plus du succès. A Saint-Florent, comme sur beaucoup d'autres points, un canon, chargé à mitraille, fut placé devant le district. Les jeunes gens, qui étaient partis de leurs métairies avec le désir, plutôt que le projet, de ne point obéir, se roidirent contre cette menace et manifestèrent ouvertement leur mau-

vais vouloir. Selon la coutume du temps» on leur

adressa lui long discours en style révolutionnaire. Ce discours, où toutes les croyances de la Vendée étaient insultées, ayant accru Firritation qu'il devait calmer, le commandant militaire ordonna de faire feu; un coup de canon partit ; il ne blessa personne, mais il commença la guerre. C'était le 10 mars. En quelques instants les gendarmes et les administrateurs furent mis en fuite. Les insurgés s'emparèrent de la caisse publique, s^en partagèrent le contenu, brûlèrent les papiers du district, puis se dispersèrent étonnés et inquiets de leur facile triomphe. Parmi ceux qui prirent la part la plus active à ce premier mouvement, il faut citer Foret, jeune paysan du \illage de Chanzeaux, revenu depuis peu de Goblentz, où il avait suivi le seigneur de son village*

En regagnant leurs métairies, cinq des insurgés de Saint*Florent s'arrêtèrent au i;*in;^n-Mauges, pour y raconter leur coup de main à un paysan, pauvre comme eux, Jacques Calhelineau, marchand colporteur de laine, qui, dans ce momentr-là, entouré de sa femme et de ses cinq enfants, s^occupait à pétrir le pain de son ménage. Vivement ému, et comprenant que les autorités répubhcaines voudront tirer une terrible vengeance de leur déroute, Gathelîneau prend la résolution de se mettre à la tête de ses compatriotes et d'opposer la force à la force. Sa fenune, alarmée, lui représente en vain quMl ne court personnellement aucun Jauger; il n'écoute rien, ou plutôt il déclare ne vouloir plus écouter que son devoir, 11 es-

9uie ses bras^ quitte fia maison» rassemble les habitants du \illage et, par un langage plein à la fois de raison et crenthougiasme, les exiiorte h prendre les armes. Cathelineau avait trente-cinq ans; sa piété, Taustérité de ses niœiirs, la feniiclé calme et douce de son caractère, la sagesse de ses conseils, son empressement à rendre service, lui avaient depuis longtemps mérité la contiaiicc et en quelque sorte le respect de tous les paysans du canton. Il entraîna ses amis et ses voisins. Le seul village de Pin-en-Mauges lui fournit immédiatement vingt -six volontaires. A la téte de cette petite troupe, il se rend à la Poitevin nière, fait sonner le tocsin, expose ses projets avec une irrésistible énergie, et bientôt il a plus de cent hommes sous ses ordres, bougeant alors à livrer son premier combat, il marche contre le château de Jallais, défendu par un détachement de la garde nationale de Clialonnes, quelques soldats et une pièce de six. Quant aux insurgés, ils n'ont pour armes que des bâtons, des faux et quelques mauvais fusils de chasse; mais ils ne sont partis qu'après avoir reçu Tabsolu:tjon; chacun d'eux porte un chapelet, tous comptent sui" la victoire, aucun ne craint la mort. Airivée devant JalUis, la troupe de Cathelineau, qui n'avait cessé de faire des recrues sur la route, comptait de deux à ti^is cents hommes* Le médecin Bousseau, commandant des républicains, fait pointer son canon ; les paysans continuent d'avancer, le coup part , et , comme à Saint- Florent, n'atteint personne. Le château, bien que situé sur une faauteui* et protégé par des retran-

chements, est emporté au pas de course. Ce premier succès donne aux insurgés des armes, des munitions

et une pièce d'artillerie, que, dans leur enthousiasme, ils surnomment le Missionnaire. Sans s'arrêter, Gathelineau marche sur la petite ville de Ghemillé, dont la

garnison , forte de deux cents hommes , avait trois couievrines; Ghemillé est pris d'assaut après moins d^une demi«-heure de combat. G*est le 13 mars que Cathelineau inaugura ainsi son commandement. Gomme le tocsin sonnait dans toutes les paroisses et que la nouvelle de la double défaite des bleus se ré« pandait avec la plus gi aride rapidité, de nouvelles recrues arrivaient à chaque instant. L'attroupement devenait une armée.

Au moment même où Cathelineau s'emparait de Jallais et de Ghemillé, Tinsurrection se développait sur divers points assez rapprochés. A Ghanzeau, Forêt, après avoir tué, d'un coup de fusil, le guide des gendarmes envoyés à sa poursuite, comme instiga* teur de Téchauffourée de Saint-Florent, décidait les paysans h prendre les armes. A Maulcvrier, un étranger, iStoiilet , né à Barthélemont , en Alsace, le â fé^ vrier 1765, et devenu garde de chasse du lieutenant général comte de Colbert , après avoir longtemps servi sous ses ordres comme simple soldat, indigné d'une saisie faite dans le château de son maître, prêchait la révolte et réunissait quelques centaines d'hommes. Ces rassemblements, et trois ou quatre autres opérés dans des villages voisins par Tonnelet, Perdriau et le chirurgien Cadi, vhuenl bc joindre à la

troupe de Gathelinèau» qui avait déjà pour elle le près* tige de deux victoires.

Le 1& mars, l'armée vendéenne, forte de quelques milliers d^hommes, marcha sur Gholet. Cette ville, ia pluô importante du canton , bien que défendue par sa garde nationale et un fort détachement de dragons, fut emportée presque aussi promptement que Chemillé. Les Vendéens perdnent peu de monde, mais la garde nationale de Gholet fut très-maltraitée* Plusieurs de ses chefs périrent; notamment le mai^ quis de Beauveau , procureur-syndic de la commune. .Ce gentilhomme, dont la réputation était fort compromise, avait, dès 1789, affiché les principes révolutionnaires les plus exaltés.

La prise de Gholet, chef-lieu du district, livra aux insurgés quatre pièces de canon, des armes, quelques munitions, de l'argent, et entraîna la* Vendée tout entière. Les affaires de Jallais et de Chemillé pouvaient paraître insignifistntes. A Gholet, il fallut reconnaître qu'une grande lutte venait de commencer.

Le 16 mars au matin, Gathelineau, Stofflet et Forêt, car aucun gentilhomme ne commandait encore cette armée trois fois victorieuse , apprennent que la garde nationale de Saumur s^avance vers la .petite ville de Vihiers. On décide qu^au lieu d'attendre Tennemi on se portera à sa rencontre. Les Saumurois voient arriver, au pas de sourse, ces paysans qu'ils étaient venus chercher, et prennent aussitôt le parti de battre en retraite; mais ils se débandent avec tant de précipitation qu'ils abandonnent une partie de leurs armes, notamment

une magnifique pièce de huit en bronze, présent de

Louis XIll au Ctudiiial-ministre, qui, du château de Richelieu , avait été portée à Saumur, Les paysans, émerveillés de la beauté de cette pièce, et croyant, d'ailleurs, distinguer sur son alTùt une image de la sainte Vierge, la regardèrent comme leur palladium; ils lui donnèrent le nom de Marie-Jeanne, encore populaire dans toute la Vendée. Viluus fut occupé sans coup férir*

Dès ces premiers combats, les Vendéens se montré*

rcnl Icls qu'ils iurciit durant tout le temps de la guerre. A Jallais, à Chemillé, on les vit, puui' leur, coup d'essai , se précipiter sans armes sur dès re<tranchements défendus par du rartillerie; à Ciiulet, après avoir enfoncé, dès le premier choc, le corps républicain qui était venu les attendre aux portes de la ville, ils s'arrêtèiient, sans se préoccuper de Tennemi , pour prier devant un calvaire qui se renconti'a sur leur chemin. Voici sur ce point le témoignage de Tun des vaincus : a Le calvaire situé sur la route, à peu de distance de Cholet, contribua à favoriser la retraite; car la troupe chrétienne ne passa pas outre, sans se jeter à genoux, le chapeau sous le bras, les mains jointes pour faire sa prière, ce qui donna aux patriotes le temps de gagner la ville. » L'occupation de Cholet entrahia cependant divers excès. Ils furent commis piur quelques individus sans aveu, qui s étaient mêlés eux vainqueurs et qui abusèrent d'autant plus facilement de leur position qu'aucun ordre ne régnait encore parmi k& inâingés. Mais les paysans montrèrent au-

tant d'humanité qu'ils avaient montré de bravoure. Le président du tribuuai de Cholet rapporte, dans son JoumaU que le vendéen qui le gardait rengageait vivement à bc c(jnlesser, et lui disait : « Je sommes bien fâchés de vous voir ici ; je ne nous soucions point de nobles « je ne demandons pas de roi; je. voulons nos bons prêtres, et vous ne les aimez point. »

L'insurrection se propageait et en même temps se régularisait. Le jour de la prise de Cholet, les insurgés du district de Saint-Florent, qui n'avait pas suivi Catheiineau» se portcicnt chez le marquis de Bonchamps, au châleau de la Baronnière, et le proclamèrent leur chef. Artus de Bonchamps avait trente trois ans. Entré au service fort jeune, presque adolescent, et voyant la paix partout en Europe, il était parti pour l'Inde, où il avait fait la guerre, comme major du régiment d'Aquitaine, et montré un véritable mé-> rite. Lorsque les officiers reçurent Tordre de prêter serment à la Constitution, il abandonna son emploi, et revint, accompagné de sa jeune femme, ha* biter la Vendée. L^abbé Courgeon, son confesseur et son ami, formait presque toute sa société. Esprit vif et élevé, il comprenait parfaitement que la révolution ne s'apaiserait pas tout à coup , comme on l'espérait à Cobieutz , et qu'il était ridicule de l'attribuer à des causes accidentelles. « C'est l'impiété, disait-il, qui a préparé la fermentation générale ; c'est elle seule qui peut produire des maux durable^. -

Malgré son dévouement absolu à la royauté, Bon-^ champs n'était point partisan de la guerre civile. Ses

talents militaires, qui plus tard furent si utiles k la

cause veudéenne , lui faisaient croire que jamais une armée de paysans indisciplinés ne pourrait résister à des troupes de ligne. Il voulait bien sacrifier sa vie , mais il reculait devant la crainte d'attirer, sans aucun profit, la vengeance de la république sur ses malheureux compatriotes. Ncammoins, sa résistance fut de courte durée; comprenant que son refus n'arrêterait pas rinsurrection et qu*on se battrait sans lui , il accepta le commandement, à la seule condition que, durant le cours de la guerre, on s'abstiendrait de toute cruauté. «Armez-vous de courage, dit-il à sa femme en partant, redoublez de patience et de résignation, vous en auiez besoin; il ne faut pas s'abuser, nous ne devons point aspirer aux récompenses de la terre; elles seraient au-dessous de la pureté de nos motifs et de la sainteté de notre cause, Nous ne devons même point prétendre à la gloire humaine : Les guerres etviles n'en donnent paint. Nous verrons brûler nos châteaux, nous serons dépouillés, proscrits, outragés, calomniés et peut-être immolés! Remercions Dieu de nous accorder ces lumières, puisque cette prévoyance, en redoublant le mérite de nos actions, nous fera jouir par avance de Tespoir céleste que doivent donner la constance inébranlable dans les périls et le véritable héroïsme dans les revers. Enfin , élevons nos âmes et toutes nos pensées vers le ciel : c*est là que nous trouverons un guide qui ne peut nous égarer, une force que rien ne saurait ébranler, et un prix infmi pour les travaux d*un moment. »

Le jour même où Bonchamps se mellaît à la tête des insurgés de Saint-Florent, d'Elbée, cédant aiu^ ins* tances des insurgés *de Beaupréau, abandonnait sa femme, accouchée de la veille, et marchait sur Vihiers pour y rejoindre l'armée vendéenne. Il arriva, diton, assez tôt pour voir faire fuir la garde nationale de Sau«> mur. D'Elbée, ancien lieutenant du régiment Dauphin- Cavalerie, s'était retiré du service avant la révolution, désespérant d^obtenir ravanoeaient auquel il avait droit. C'était un homme de quarante ans; tout le pays le vénérait pour sa haute piété et la simplicité de ses mœurs. Dès qu'il parut, Gathelineau et StofSet se placèrent sous ses ordres. Gathelineau , en se déchargeant si vite. du commandement, cédait tout à la fois aux sentiments de respect que lui inspirait les vertus de d'Elbée et au désir de mieux servir sa cause. Il regardait l'ancien officier de Dauphin-Cavalerie comme plus apte que lui au commandement. La mo-* destie de Gathelineau le trompait ; il était meilleur général que d'£lbée*

Les républicains, d'abord frappés de stupeur, songèrent enfin à s'opposer aux progrès de l'insurrection; mais les troupes de ligne manquaient sur plusieurs points, et les gardes nationaux commençaient à redouter cette guerre. Cependant la ville d'Angers put organiser assez promptement une forte colonne d'infanterie et de cavalerie; Gauvilliers et Boisard en reçurent le commandement. Heureuse dans un premier engagement sans importance qui eut lieu près ' de MontrJean, puis repoussée avec perte do côté de

Jallais, où les Vendéens lui enlevèrent un convoi, cette troupe républicaine, oubliant qu'elle devait couvrir Ghalonnes^ ne tarda pas à se réfugier» assez confuse» derrière les murs d'Angers.

Le 21 mars, V armée catholique et royale pai*ut devant Ckaionnes. Cette ville, qui estsituée sur un foraa de la Loire et dominée par des collines, ne présentait aucun ouvrage défensif ; mais on pouvait croire que trois mille gardes nationaux, accourus à son se» cours, Tencourageraient à quelque r< ^i^lance. Les ch( i> \ r ii(h >ens, se sentant assez forts pour chercher à éviter d'inutiles combats, chargèrent le médecin Bousseau, fait prisonnier à Jallais, de porter la sommation suivante aux autorités : - ,

« Messieurs les habitants de Chalonnes, les géné« raux de l'armée catholique et royale vous envoient MM. JBousseau et Lebrun pour vous engager à vous rendre, au nom de Dieu, de la religion et des prisonniers chalonnais, à une armée de cinquante mille royalistes. Si vous faites résistance, vous pouvez compter sur la dévastation de votre ville; si, au contraire, vous vous rendez, vous aurez une grâce entière. Nous exigeons vos armes et quatre notables pouTôtages; nous marchons au nom deThumanîté.»

Les autoritf^s municipales et militaires s'assemblent; le maire, Yial, jure de mourir pour la liberté; chacun de ses collègues Timite; on sonne le tocsin, on bat la générale ; mais, tandis que T enthousiasme eét si grand dans le conseil, tous les gardes nationaux des communes voisines se sauvent par la route d*An*

gers, et les habitants déclarent qu'ils veulent accepter la capitulation. Yial et les révolutionnaires les plus ardents, ne pouvant maîtriser cette grande terreur, s'évadent, et les Vendéens entrent dans Chaloiines aux cris mille fois répétés de vive la Religion catho^ liqm et r<nnainel vive le Rai! Selon leur invariable usage, après s'être emparés, sans troubler l'ordre, des armes, des munitions et des vivres, ils entassèrent tous les papiers de Tadministration sur la place^publique et en firent un feu de joie. C'était là pour eux un des plus grands plaisirs de la victoire. Tous les Chalonnais faits prisonniers & Jallais et à Cbemillé furent mis en liberté. Quatre jours après, les vaincus de Chalonnes jugeaient et fusillaient dans les vingtquatre heures un des frères de Gathelineau , arrêté par sui'prise.

Il y avait déjà huit jours que les paysans étaient absents de leurs métairies; le temps de Pâques ap*

prochait et leur imposait d'autres devoirs que celui de combattre; ils voulurent retourner chez eux. L'armée fut complètement dissoute; une nouvelle colonne républicaine sortie d'Angers parcourut librement une partie du pays insurgé, ^t put croire un instant que tout était rentré dans Tordre. . Avant de dire comment les autorités révolutionnaires mirent à profit cette trêve inattendue et pour elles incompréhensible, il importe de donner quelques détails sur les développements pris par l'insurrection; car, à côté de la grande armée d'Anjou, commandée par Bonchamps, d'Elbée, Gathelineau et Stofflet, figurident déjà, dans le haut et le

bas Poitou^ plusieurs corps nombreux^ éprouvés par de glorieux engagements avec les troupes républ^

caines.

Dès le à mars, le peuple avait manifesté dans presque toutes les communes qui s'étendent de Chantonay aux Herbiers , cl de Fontenay à Nantes, la résolution de ne point tirer à la milice. Sur ces différents points, comme en Anjou, il s^était choisi pour chefs des gentilshommes qui, presque tous, blâmaient T insurrection, ne lui croyant aucune chance de succès. Sapinaud de La Yerrie, assiégé en quelque sorte dans son château par les paysans des environs de Pouzanges et des Her- ■ biers , essaie de les calmer, il leur dit : « Mes amis, c'est la lutte du pot de terre contre le pot de fer; nous serons écrasés. » — tOn nous a trompés, répondent les paysans ; on nous impose des curés constitutionnels et on veut nous envoyer aux frontières défendre les acquéreurs des biens nationaux ; nous préférons mon-* rir chez nous ; puisqu on veut nous forcer à nous battre, nous nous battrons. » Sapinaud cède, et son neveu, sollicité de la même manière , cède comme lui. MM. de Royrand, de Béjarry et de Yerteuil, se placèrent, le môme jour ou le lendemain, à la tète de divers rassemblements également formés au centre de la Vendée , pays plus pai'ticulièrement désigné alors sous le nom de Bocage. Les insurgés, commandés par ces différents gentilshommes, montrèrent autant de courage et furent peut-être plus heureux encore que les Angevins. Ils s'emparèrent, coup sur coup, du pont Charron, de Chantonay et des HerbierSé Cette dernière ville

était cependant défendue par cinq pièces d*artil1erie. De plus, ils culbutèrent en rase campagne deux corps républicain^, forts, Tundedeux mitie hommes, Fautre de quinze cents. A cette seconde affaire, qui eut lieu près de Saint- Vincent, sur les bords du Lay ; la victoire fut un instant indécise. Mis en désordre par le premier choc des insurgés, les républicains, que commandaient le général Macé et Boulard, colonel du 60' de ligne , parvinrent à se rallier derrière leur artillerie. Le bruit du canon, plus encore peuirétre que ses ravages, effrayait les paysans; Sapinaud s'en aperçoit et, pour les rassurer, se contente de leur dire : « Faites comme moi »; il avance, ils le suivent Puis, au moment où il • voit les artilleurs mettre le feu à leurs pièces, il se jette à terre ; la décharge passe au dessus{de lui; il se relève et se précipite au pas de course sur Tehnemi. Les paysans avaient imité tous ses mouvements, et les batteries républicaines furent enlevées en un instant, par des honmies armés de bâtons. G*est presque toujours ainsi que, dans la suite , les Vendéens se procurèrent de rartillerie. Les Herbiers, Ghantonay, Pou?auges , Sainlr-Yincent, faisant partie du département de la Vendée, les républicains donnèrent le nom de Fen-. déens aux paysans qui les avaient battus sur ces différents points. Ce nom devint bientôt celui de tous les insurgés de T Anjou et du Poitou.

Après le combat de Saintr-Yincent, les républicains effrayés battirent en retraite jusqu^à Marans, situé à douze lieues du théâtre de leur dernière défaite. Les insurgés du Bocage, restés maîtres d'un terrain im^

— immense, étaUirent leur quartier général au château de rOie, et formèrent Tarmée dite du centre. Le commandement en fui confié à M. de Royrand, ancien militaire et chevalier de Saint-Louis ; il eut sous ses ordres Verteuil, de Béjarry, de Hargues, les deux Sapinaud, Yrigneaux et Baudry d'Asson, qui avait reparu dès les premiers mouvements. Du reste , Fautorité de M. de Royrand était plutôt nominale qu'elïcctive, chaque chef se réservant le droit d'agir isolément»

Le Bas-Poitou était aussi en pleine insurrection. A Challans, un nommé Gaston, perruquier, fait soulever plusieurs paroisses, tue de sa main Toificier du premier détachement envoyé contre lui, se revêt de son uniforme et marche sur l'île de Bouin; à Saint-Gervais, il rencontre une colonne républicaine, Tattaque, tombe frappé d*un coup de fusil et sa troupe se disperse pour se reformer le lendemain. Le perruquier Gaston, qui perdit la vie à la seconde aifaire, sans avoir exercé un commandement réel, fut, quelques jours après sa mort, désigné par les journaux républicains, connue le chef de tous les insurgés de TOuest. Les uns le prirent pour ce Gaston qui , en 1792 , avait ouvert aux princes les portes de Longwy, les autres pom* un descendant des Gaston de Foix.

Le 8 mars, les paysans de plusieurs paroisses du pays de Retz, réunis à Chauvé jiour une cérémonie religieuse, décident que le moment de se soulever contre la république est venu ; ils prennent pour chef Dangiiy de Vue, gentilhomme du voisinage. Agé, débile, presque aveugle , Danguy faisait les vœux les

plus sincères pour la paix ; néanmoiDs il cède et accepte pour chefs secondaires La Cathelinière et Flamingue. On marche «ur Paimbœuf ; les républicains, avertis à temps, ont pris leurs mesures, et les insurgés sont repoussés. Blessé au milieu du combat, Dan* guy fat bientôt fait prisonnier, et mourut sur l*écha* faud. La Cathelinière et Guérin, simple paysan, qui ne tardera pas à prendre place parmi les chefs les plus importants du Bas-Poitou, lui succédèrent dans le commandement de cette division. Du reste, tandis que le malheureux Danguy échouait devant Paim-* bœuf, quinze cents insurgés des environs, comman^ dés par Lucas Champoimicre, battaient un détachement répid)licain et s'emparaient de deux pièces de canon.

C'est dans le district de Macheconl que les coups les plus importants furent portés ; c'est là aussi que les insurgés se rendirent coupables d*atroces excès. Le 10 ]n;it\-, la ville de Machccoul, où quelques révolutionnaires dominaient une population hostile à la r6pubb'que, ëst attaquée par les paysans des paroisses voisines. Vainement Manpassant, ex-député à l'Assemblée constituante et commissaii'e du département, essaie de résister ; sa troupe Tabandonde et il est mas* sacré a ver quelques gardevS nationaux restés auprès de lui. Les assaillants, déjà transportés par Tivresse du combat et de la victoire, sont encore excités par les habitants : les femmes parcourent les rues en crianl : Tue! tue! Les vieiilaids frappent les prisonniers; les enfants chantent Fidoife. Le curé constitutionneU de

Tort, est tué à coups de baïonnettes; le juge de paix et deux des républicains les plus influents , sommés de crier Vive le roi, répondent Vive la nation I et sont massacrés. De pareils excès ne sont pas rares, nous le savons, dans une ville prise de force, où vainqueurs et vaincus entrent en même temps. Malheureusement cette excuse ne peut être invoquée ici, car les exécutions continuèrent longtemps après qu^aucune lutte n'était plus à. redouter.

Dès que les Vendéens furent maîtres de Mache^ coul, Souchu, ancien receveur des gabelles, forma un comité royal dont il s'établit président, et qu'il chargea de juger les prisonniers. Quarante-quatre furent condanmés à mort et exécutés les 11 et 12 mars. Se faisant de ces premiers massacres une sorte de point d*appui pour étendre son autorité, le comité royal, ou plutôt Souchu, qui en était Tâme, ordonne qu^on lui amène tous les républicains pris par les diverses bandes qui occupent les campagnes environnantes et les envoie impitoyablement à la mort. Bientôt les exé^ cutions isolées ne lui suâisant plus, il fait attacher les prisonniers à une longue corde, qu^avec une ironie digne de tous ses actes, il appelle leur chapelet, et on fusille par peloton; après la fusillade, on sabrait ceux qui respiraient encore. Souchu ne s'en tint pas là; il fit scier les poignets au président du district, Joubert, son ennemi personnel ; et enfin, sur son ordre, des hommes et même, dit-on, des femmes, furent enterrés vivants. Longtemps après on découvrit, dans les fossés du château, lieu d'exécution et cimetière

des victimes de Souchu. un bras d'homme, dont la maiii crispée tenait encore quelques brins d'herbe arrachés dans une suprême convulsion. Cette bouche* rie dura douze jours sans interruption, et le nombre des victime fut au moins de cinq cents ; un seul jour en compta quatre-vingts Souchu trouva des imiteteurs à Légé, à Montaigu, récemment pris par les insurgéâf et au camp vendéen de Guiové» près la route de Paimbœuf*

Dans le Bas-Poitou, la guerre, sans être de nouveau souillée par de telles abominations « a toujours eu un caractère plus cruel que dans le Hauir-Poitoa et l'Anjou. Sans aller au-devant d'éclaircissements qui ressortiront des faits eux-mêmes, il importe peut-être de constater, dès à présent, que les paysans de cette contrée n'ont jamais eu la douceur, la simplicité et (quoique pleins de foi) la profonde et tendre piété des autres Vendéens. On ne vît jamaiSi non plus, parmi leurs chefs, des hommes aussi remarquables par rélévation de leurs sentiments et la pureté de toute leur vie, que les Gathelineau, les Bonchamps, les Lescure, les Larochejacquelein, les d'Elbée. La cause était la même, sans doute, mais elle n*était pas comprise absolument de la même manière. Les insurgés de l'Anjou et du Haut-Poitou songeaient uniqu^ent à délivrer leur pays de l'oppression républicaine, afin de pouvoir prier Dieu en paix; dans le Bas-Poitou, au contraire, beaucoup avaient, en outre, soif de vengeance; à leurs yeux, il ne sufiisait pas d*étre libres, il fallait encore rendre h Fennemi tout

le mal qu'il avait fait. Nous reconnaîtrons les mêmes

tendances d^ai^ la liretagnc et dans le Maine.

Tandis que Souchu et son comité dirigeaient les tueries de Machecoul» les républicains organisaient leurs moyens de défense ; il fallait donc songer à se battre. Les insurgés, qui s étaient successi\ émeut emparésde Challans, de Saintr^illes, de Laroche-sur* Ton et de Tîle de Noirmoutiers, où ils avaient trouvé une patache armée de six canons, se dirigèrent sur Pomic, au nombre de quatre ou cinq mille hommes. Us avaient pour chef le marquis de La Roche-Saint- André, ancien oilicier au régiment de cavalerie Royal- Étranger* Après trois quarts d'heure d'une vive fu<sillade et d\ittaques répétées, Pornic tombe au pouvoir des Vendéens; mais T ennemi, malgré tous les efforts et les habiles dispositions de La Roche , se retire en assez bon ordre. A peine maîtres de la ville, qui les accueillit comme des libérateurs, les insurgés se débandent, se gorgent de vin et d'eau-de-vie , et refubcriL d'écouter leur général. Un prêtre marié ^ Aibine, instruit de cet extrême désordre, raliie les républicains ; et Pornic, pris à quatre heures du soir, fut repris à six heures et demie. Réduit à 1 impuissance par 1 ivresse de ses volontaires, La Roche- Saint- André ne put que montrer une rare bravoure. Sa défaite fut complète. Les bleus égorgèrent tous ceux qu'ils purent atteindre. Des oiUciers vendéens furent enterrés vifs jusqu'au cou et eurent la tète écrasée à coups de pierre. Grâce au comité royal de Machecoul, les re{Hrésailles ne se firent pas attendre. Accusé par

ses soldats et par Souchu, qui ne se battait point, d*être T auteur du désastre de Pornic, La Roche-Saiiit- André dut, pour sauver sa tête, se retirer dans File de Bouin ; il reparut depuis à l'armée du centre. Il fallait un nouveau chef. Les paysans se rendent eu foule chez Gharette, alors retiré à Fonteclause, une des Lcn es de sa femme, et le prient de les commander. Il refuse. Deux jours après, les insurgés se présentent de nouveau chez lui, et cette fois quelques menaces se mêlent à leurs instances. Charette s'écrie que puisqu'on l'y force, il conmiaudera, mais qu'il faut songer à lui obéir, et quMl punira sévèrement. AiTivé à Machecoul, il se rend à l'église et jure, sur l'Évangile, de périr les armes à la main plutôt que d'abandonner son parti; puis, regardant les insurgés ; Promeilez, comme moi, que vous serez fidèles à la cause de tautel et du iréne? Nous le promettons, lui répondent avec enthousiasme tous ses soldats.

François-Aliianase Charette de La (Jontrie, né à Gouffé, près Nantes, le 21 avril 1763, n'avait pas encore trente ans accomplis. Entré de bonne heure dans la marine, il était lieutenant de vaisseau lorsqu'il quitta le service pour ne pas prêter serment à la Gons* titution. Le 10 août 1792, il faisait partie de cette troupe de gentilshommes dévoués qui essayèrent vainement de défendre les Tuileries contre les sec* tiens de Paris ; il ne put même s échapper qu'en s' armant, comme dun trophée, de la jambe mutilée d'un Suisse. Bentré en Poitou, il fut bientôt arrêté comiuô iàuspect et coiicluit au château de Nantes ; ses

relations de plaisir avec quelques constitutionnels disposèrent les autoiiLés à l'indulgence, et on lui rendit la liberté. Charette ne ressemblait point aux principaux chefs de F Anjou et du Haut-Poitou ; c'était un homme de mœurs faciles, assez étranger à Tusage du monde, et dont la conduite méritait, tout au moins, le reproche de légèreté. Son extérieur n'avait rien de très-imposant; le luxe éclatant, peut-être même un peu théâtral, de son costume, qui faisait toujours admirablement ressortir une tadlle moyenne et bien proportionnée, ne pouvait guère imposer aux paysans, jaloux d'ailleurs de toute marque distinct tive; néanmoins, la vivacité de son regard, ses épais sourcils, ses lèvres contractées, sa voix quelquefois douce, mais plus souvent nette et cassante, indiquaient qu'il voudrait être obéi et quMl le serait. Du reste, aussi brave soldat qu'liabilc tacticien et adroit politique, il était vraiment digne de commander.

Charette, qui avait tout d'abord énergîquement protesté contre les massacres dirigés par Souchu et son comité royal, jugea, dès que son autorité fut, non pas affermie, mais reconnue, qu'il devait les arrêter. Pour première mesure, il ordonna de mettre en liberté toutes les femmes détenues dans les prisons de Machecoul. Les prêtres, qui n'avaient cessé, malgré les menaces du comité , de prêcher la clémence, secondèrent puissamment les efforts du général. De son côté, Souchu, encore influent, persistait à demander de nombreuses exécutions, et Giiarettc dut plus d'une fois, pendant la nuit, mon-

ter la garde, Tépée à la main, devant le château,

pour empêcher le massacre des prisonniers. La lutte durait depuis quelques semaines et était encore indécise, lorsque Souchu finit d*une manière digne de lui. Le général républicain Beysser parait, le 22 avril, devant Machecoul; sai&i de terreur, Souchu dresse une liste de proscription où il fiait figurer tous les chefs royalistes , Charette en tête , met une cocarde tricolore , et court au devant des républicains en criant : Vù>e Ut naJtuml Sa lâcheté né le sauva point; il fut tué à coups de liaclie. La mort de ce misérable entraîna la chute du comité et délivra Charette d*une rivalité redoutable.

Pour bien établir son autorité, Charette avait besoin d'une victoire de quelque importance. Le 29 mars, on marcha sur Pomic, qui fut repris et livré au pil* lage. Ce succès, qui donna aux insurgés trois picccs de canon, des munitions de toutes sortes et une assez grande quantité de fusils, les remplit d'enthousiasme

pour leur iiouvcau chef.

A cette époque, du reste, le pouvoir de Charette était encore très-borné; il ne s'étendait guère que sur une vingtaine de paroisses de Tarrondissement de Machecoul et du district de Challans. Les autres points insurgés du Bas>Poitou obéissaient à différents chefs, tous indépendants les uns des autres et tenant à leur indépendance. Guery de Clauzy, Dabiayes et Guery-Fortinière, commandaient la partie maritime du district de Ciiallans et toute la côte, jusquaux tables d'Olonne; le Marais de Bouin obéissait à Pajot

aîné, qui avait quitté sa boutique pour devenir chef de partisans; rarrondissement de Saini-Philtbert suivait De Coëtus , ancien oliicier de cavalerie ; Joly , chirurgien à La Chapelle Hermié, avait soulevé le canton d*Aizenay et formé, aidé de deux de ses fils» et de I^a Séchcrie, la division appelée depuis armée des Sables ; Pinaud, ancien lieutenant dans le régiment deUle-de^France; Savin et Vrignean, sortis du service simples soldats , commandaient les divisions de Légé, de Palluau et de Vieiie-Yigne. A côté de ces chefs venaient B*en placer beaucoup d^autres , que nous nommerons selon les circonsUuiccb , vi dont les rassemblements, bien que trop faibles pour agir seuls, n'obéissaient guère cependant qu'aux officiers qu'ils s^ctaient donnés. Parmi ceux qui dirigeaient les divisions de Tarmée de Charette ou qui acceptèrent les premiers son autorité, nous devons, dès à présent,

citer M. de La Iloberie et ses trois fils, Joseph, Hyacinthe et Prudent; Lucas Champonnière, De Gouiaine, le jeune Du Chafiault, d'Argens, Bordereau, La Catliciinièrc et les deux Guérin.

Les fêtes de Pâques, qui avaient arrêté les Angevins au milieu de leurs succès, furent marquées dans le marais par des combats iniporlauls. Le vieux chirurgien Joiy, ne comprenant pas bien que la religion dut passer avant la politique, ni que ce fût aussi une

tactique, et la meilleure, de prier Dieu, résolut d'attaquer la ville des Sables-d'Olonnes, située sur les bords de la mer, et où les bleus avaient de grands magasins

de munitiuii. Le 24 mars, il tente, sans succès, uiic

première attaqae; le 37, il revient à la charge et engage une fusillade qui dure jusqu'à la nuit. Le Burlendemain, 29» les divisions de Savin et de La Sécherie rejoignent celle de Joly, et le siège re> commence. De leur côté, les bleus avaient reçu par mer des secours de La Roclielle. Après quelques escarmouches, les insurgés , maîtres des vUlages vol* sins de la place, y établissent une batterie de quatre pièces qui tirent à l>oulets rouges, mais dont les coups portent rarement; Joly, à la tôte de sa cavalerie, bat les avants-postes. Alors le général Foucault et le conventionnel Gaudin ordonnent une sortie, et le combat s^engage en rase campagne. Il dura six heures, sans succès marqué pour personne. INéannioins, dès que les républicains furent rentrés dans la place, Joly et Savin, qui avaient perdu beaucoup de monde, et dont les munitions étaient presque épuisées, regagnèrent leurs cantonnements reqiectifs» Cette tentative, tout au moins imjpnidente sons le rapport militaire, fut politiquement utile à la cause vendéenne, en ce sens qu'elle prouva que les insu^és ne se décourageaient pas facilement et savaient supporter un revers.

Entre l'armée, dite du Centre, commandée par H. de Royrand, et celle du Ba&-Poitou, dont nous venons de faire connaître les principaux chefs et les premiers actes , s'était formée, aux portes mêmes de Naûtes, une division importante, commandée par Lyrot de La Patouillère, chevalier de Saint-Louis* Lyrot se tenait ordinairement à Saint-Julien ou à Lalloué ; MM« de La GhapeUe, de Fiavigny, de r£n-

fernet, Désigny père et fils, Devicux, d'Àndigné de Maineuf et Piron, le secondaient Un peu plus haut, en remontant vers T Anjou, Prudhomme, ancien maître d'école de village , connrin jidait un détachement formé plus spécialement des insurgés du Loroux, ses anciens élèves pour la plupart.

Nantes , inquiétée sur la rive gauche par les troupes de Lyrot, auxquelles celles de Charette et des autres chefs du Bas-Poitou pouvaient se joindre trèspromptement, fut aussi, au début de l'insurrection, très*vivement menacée sur la rive droite* Près de vingt mille paysans, soulevés par Richard -Duplessis et Morin-Prémion, se rassemblèrent, du 12 au 1 S mars, au bourg de Saint-Étienne-de-Montluc. 11 fallait à cette multitude un chef assez influent pour disciplmer ses efforts et mettre un peu d'ordre dans ses niouvements. Le choix tomba sur Gaudin-Labérillais, ancien lieutenant-colonel du régiment d* Armagnac Forcé d*ac* cepter, Labérillais voulut un moins parlementer avant de combattre. Le 15 mars, il proposa aux autorités répuMicaines une sorte de transaction, portant que la liberté des cultes serait proclamée , que les prêtres non assermentés rentreraient dans leurs églises, qu*on ne tû*erait point à la milice, que les impôts seraient répartis sur des bases proportionnelles, etc. Les autorités , qui ne voulaient et qui ne pouvaient d*aiileurs faire aucune concession de cette sorte, mais qui avaient besoin de gagner du temps , demandèrent un délai de cinq jours, et ce délai leur fut accordé. Richiord-Duplessis, transporté de fureur, accuse

Labérilltufl de trahison et veut commencer immédiatement les hostilités. Ses efforts sont inutiles. Les paysans, séduits par la confiance et l' humeur paciûque de leur principal chef, déclarent qu'ils ne bougeront pas avant de connaître la réponse des Nantais. L'inaction fit naître le découragement , et cette multitude qui, le i& mars , aurait attaqué Nantes avec enthou* siasine fut, quelques jours plus tard, dispersée par trois ou quatre décharges d'artiUerie. Labériliais venait, par iaiblesee, de rendre un incontestable service à la république; néanmoins, craignant d'être compromis, il se rendit à Savenay pour se justifier devant un tribunal révolutionnaire. Arrêté et conduit à Nantes, il y fut acquitté; mais les clubs, mécontents d'une telle sentence, exigèrent un nouveau jugement, et cette fois Labériliais ne quitta la prison que pour récliafaud. Sa mort ne fit pas une grande sensation : les républicains le tuaient sans haine; quant aux royalistes, ils ne {buvaient lui pardonner d'avoir par ralysé un enthousiasme qu'aucun effort ne put complètement ranimer.

Tandis que le mouvement déterminé près de Nantes, par les exhortations de Richard-Buplessis et de Morin-Préûiion, échouait misérablement, l'insurrection se propageait dans toute la Bretagne. Le i& mars, jour du tirage à la milice, de nombreuses bandes de paysans se dirigèrent sur le chef-lieu de Morbihan ; elles furent repoussées. Mais au moment même où les autorités de Vannes se félicitaient de ce premier ôuccès, elles apprirent que les districts du Faouët,

de Pontivy , d' Auray, d'Hennebou, de Ploêrmei, etc. » venaient de se soulever. Le 15 mars, de nombreux attroupements se présentèrent devant iailoche-Bernard. Cette ville se rendit à la première sommation. Les insurgés entraient en bon ordre et déjà se mêlaient aux habitants, lorsqu'un coup de fusil, tiré par une main invisible, vint tuer Bodinet, leur chef, au milieu d'eux. Transportés de fureur, ils vengèrent cette mort par de terribles représailles; La Roche-Bernard fut traitée en ville prise d'assaut. Ces premiers excès ne suffirent pas aux paysans; il fallut, pour les apaiser, le sang de deux des révolutionnaires les plus influents, Joseph Sauveur, président du district, et Le Flodi, procureur-syndic. Accusés sans preuve, et seulement à cause de T exaltation bien connue de leurs principes, d*avoir assassiné Bodinet, Le Floch et Sauveur furent immédiatement an etés. Comme on les traînait par la viiie avant de les exécuter, Le Fioch essaya de haranguer la foule, et tomba sous les coups des paysans qui l'entouraient. Quelques instants après, Sauveur fut massacré et rendit le dernier soupir en criant : t Vive la république! » La Convention décréta que La Roche- Bernard prendrait le nom de La Roche-Sauveur.

Le 16 mars, de nouvelles bandes d'insurgés, commandées par le chevalier de Silz, quelques autres gentilshommes et de simples paysans, se présentent devant Rochefort ; la garde nationale refuse de marcher, et la ville se rend, abandonnant ses armes et ses munitions, à la condition qu'aucun désordre n'aura lieu. Mais cette capitulation n'est pas observée. Le

même jour, d'autres insurgés sont battus sous les murs

de Pontivy.

Aimé du Boisguy a soulevé les enviroDS de Fougères; la ville de Remies est inquiétée; on se bat à Hontfort*

à Saint-Aubin-du-Corniier, à Boin, à Vitré, à Redon; on se bat de tous côtés. Divers attroupements mena-* cent Brest et Morlaix. Le chevalier de Bois-Hardy commande les paysans du district de Lambalic. Cliaque jour rinsurrection acquiert de nouvelles forces, chaque jour de nouveaux combats sont livrés. Tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, les Bretons montrent partout une grande résolution. C'est l'unanimité et Vm* thousiasme de la Vendée* Mais La Rouêrie est mort, et parmi tous ces paysans et tous ces gentiisiiommes, si braves et si dévoués, qui se sont levés au premier coup de fusil, nous ne trouvons ni un Gafhcdineau, ni un Bonchamps.

Les gardes nationales, secondées de la gendarme* rie, des douaniers et de quelques détachements de troupes de ligne, n'étaient point de force à soutenir une pareille lutte; elles le comprirent dès le premier jour et demandèrent de nombreux renforts. Les autorités civiles et militaires, qui montrèrent presque toujours une merveilleuse activité, purent réunir à Ben« nés, le 18 mars, plus de trois mille hommes, qui partirent immédiatement pour divers points, sous les ordres des généraux Beysser, Du Petit-Bois, €an* claux. Bourdonnais, Vertcuil, etc. Ce déploiement de forces n'effraya point les Bretons; la lutte n'en devint que plus acharnée» Ganciaux, qui avait occupé la ville

de Saint-Pol, pour y présider aux opérations du tirage,

dût y livrer une véritable bataille.

A RoscolT, à Rochefort, à Saint-Péreuse, àLaRociie- Bemard, à Auquefer, partout enfin les Bretons montrèrent le plus grand courage. Défaits sur un point, ils se reformaient aussitôt à quelques lieues plus loin, et c'était toujours à reconunencer. Les troupes répu* blicaines, trop faibles pour dominer ce vaste territoire, ne tiraient, à vrai dire, aucun fruit de leurs succès; elles se bornaient à déplacer momentanément la résistance. Mais où la force échouait, la politique devait réussir.

La Convention, comprenant qu'il lui serait impos-

siblc de vaincre tout à la fois la Vendée et la Bretagne, chargea deux de ses membres, Billaud-Varennes et Sevestre, de parcourir cette dernière province et de tout mettre en œuvre pour la pacifier, au moins momentanément. Les révolutionnaires les plus exaltés conseillaient la terreur, les plus éclairés Tindulgence. Une lettre de Ganclaux vint trancher le débat.

«La partie aestpointtenable, écrivait ce général, plus de demceni miUe hommes se sont levés en Bretagne dans la seconde quinzaine de mars. Leur rébellion contre la loi nait de beaucoup de causes souvent indépendantes les unes des autres, maïs qui se rattachent toutes à deux principes : la Religion et la royauté. De l'autre côté de la Loire, les mêmes principes ont mis enjeu d'autres populations... ; mais la Vendée se présente plus menaçante : elle a déjà livré des batailles en règle, mis en fuite des généraux, et

die a trouvé des officiers habiles. Il faut donc que

la nation accepte la gageui'e que soutiennent les rebelles; c'est mon opinion; mais, tout en Tacceptant, il faut calculer qu^avec la guerre à Tétranger, qu'avec nos divisions intestines, il est impossible de fournir à toutes ces provinces. La Vendée a eu des succès ; elle est en avant; nous devons nous, occuper d'elle jusqu'à la mort. Par bonheur, en Bretagne, les choses n'ont point tourné si mal.». Je crois donc que des mesures instantes doivent être prises pour ne pas mettre sur les bras de la république deux embarras à la fois. J'ai parcouru toutes les campagnes insurgées, j'ai vu leurs prêtres et leurs hommes d'action. Ce n'est pas d'après le plan de La Rouerie qu'ils se sont soulevés. Le plan de La Rouerie tendait à faire de la Bretagne ce que le hasard a fait de la Vendée... La révolte qui vient d'éclater tient à deux causes : à la persécution contre les prêtres et au refus des paysans de prendre fait et cause pour la république ; ils veulent rester catholiques et ne point servir. C'est à vous de voir maintenant si vous pouvez leur accorder en silence et presque en cachette l'objet de leurs vœux. Ces insurrections n'ont entre elles aucun accord, il est facile de s*entendre avec les prêtres, de leur dire de retourner dans leurs paroisses où ils ne seront plus persécutés, et de persuader aux jeunes gens qu'ils ne partiront pour la frontière que lorsquMls en témoigneront le désir. Les patriotes exaltés se plaindront peutêtre de cette tolérance; ils sont dangereux et lâches pour la i lupart, n'allant jamais au combat qu'à

contr^-cœur et B*emvraiit autant de sang que d*eau-

de-vie. Les clubs nous traiteront de républicains tièdes; mais soyez bien convaincus que tout cela s'en ira en fumée. Proposez-leur de marcher seuls en Vendée ou contre les rebelles de ce pays, ils reculeront ; je les connais. Par leurs manières d'agir, ils ont compromis la cause nationale. Si on n^eût pas laisbé tous ces Iiurleurs de patriotisme faire de la liberté en vexant les consciences et en persécutant les nobles et les hommes paisibles, la nation ne serait pas obligée de songer à une guerre civile, toujours affreuse, quels qu^en soient les résultats. Il n'y a plus à revenir là-dessus. Il faut triompher de Tinsurrection ou périr ; mais, pour assurer ce triomphe, vous devez faire en sorte d'isoler ces deux provinces fune de Tautre. Empêchez les communications par terre et par mer ; étouffez l'une par la douceur, afin de pouvoir étouffer l'autre par les armes. Si vous leur laissez le temps de combiner leurs tentatives, si un homme comme La Rouerie apparaît, il y a danger pour la république *• »

Ce plan, que les délégués de la Convention eurent la sagesse d'adopter, réussit complètement. Les prêtres insermentés pouvant rester dans leurs paroisses,

*■ Le général Canclaux a été mW, p!us qu'aucun autre général républi«caîn, aux affair^^'^ i\o la Vendée et de la Bretagne. Cette lettre peut faire apprécier la netteté de ses vues et la vigueur de son jusoment. Nous aurons souvent à parler de lui ; mais dès k pi t-j>eiii nous devons l'mettrc un regret : c*est que sa famille n*ait pas publié les documents qu'il a laissés for iM guerres de rOnest n faut ajouter, il est nai , que ces documents «Hit été comamnlqués à beaucoup de ceux qui se sont occupés de la Vendik» \ nais pkuienis ea ont ftit un étranga usage.

recommandèrent la tranquillité ; les paysans, voyant que les réfractaires n'étaient point inquiétés» et que la conscription semblait ne plus exister pour la Bre* tagne, reprirent leurs travaux. Parmi les fauteurs des derniers troubles, on ne poursuivit que ceux qui s'étaient le plus compromis; Bu Bernard, Pierre de Garadeuc , et quelques autres, furent guillotinés ; mais les recherches de la justice révolutionnaire s*arrétèrent devant les masses. L'incendie et la confiscation n'atteignirent que les châteaux. Cette politique ne put tromper tous les ennemis de la révolution ; beaucoup restèrent sous les armes , et la Bretagne ne cessa point d'être agitée. Néanmoins ce temps d*arrêt des Bretons sauva peut-être la république, car il lui permit de réunir toutes ses forces contre la Vendée.

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