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II

21 février, Tournon et l'ambassadeur D’Avanson reçurent les lettres de Henri IT qui confirmaient la première information’. Déjà le bruit s’en était répandu dans toute l'Italie*.

La stupeur, l'indignation de la Curie fut un spectacle extraordinaire. « Le Roi est un traître ! » s’écria Carlo Carafa. Il fit aussitôt porter la nouvelle à Strozzi, qui était retourné à Stabbia, et se cacha pendant deux jours sans recevoir personne. Giovanni della Casa errait dans le Vatican, désespéré : « D’autres vont au désert pour servir Dieu, moi je veux y aller pour servir le diable! » dit-il. Le cardinal Mignanelli déclarait : « C’est la perte de l'Eglise. » Bandini, archevêque de Sienne : « Maintenant, nous sommes ruinés ! ? » Les fuoruscili couvraient d’injure le nom du roi de France. Strozzi, rentré à Rome, eut de longs entretiens avec les Carafa*. Un article de la trève était, en effet, une véritable trahison aux yeux des exilés : « Tous les foruscis et bannis de Naples et de Sicile, disait cet article, sont et demeureront exclus du bénéfice de la dicte trêve. Et, quant aux bannis de Florence et de Sienne, qui se pourroient estre retiréz ès places de la Toscane, le Roi les empêchera de faire chose qui puisse altérer ou offenser la dicte trêve ni les Etats de Sienne et de Florence. »° Au vrai, c'était un coup déloyal. Toute la Curie, tout Rome partageaient l'indignation des malheureux bannis*.

L'attitude du pape ne fut pas aussi franche : comme il le déclara lui-même à l'évêque de Comacchio, il avait souci de « maintenir en tout temps sa dignité” ». Il n’aurait pu, sans mentir effrontément, renier les gestes officiels en faveur de la paix par lesquels il avait caché au regard des Espa-

à Gianfigliazzi au d. de Florence, 1556, 18-22 février, Rome (Mediceo, 3275 ; orig.).

? Marco Centurione au d. de Florence, 1556, 20 février, Gênes (Mediceo, 2835 ; orig.).

* Gianfigliazzi au d. de Florence, 1556, 48-22 février, Rome (Arch. d’Etat de Florence, Mediceo, 3275 ; orig.). — Carafa au d. de Somma, 1556, 15 février, Rome, publ. p.R. AnceL, op. cit., I, 2, pp. 347 et suiv.

e Adr. Saraceni à la Balia de Sienne, 1556, 20 février, Rome (Arch. d'Etat de Sienne, Lett. alla Balia, CCXXIIL, 68 : orig.). — Alfonso Rossetto au d. de Ferrare, 1558, 26 février, Rome (Arch. d'Etat de Modène, Roma; orig.).

* Du Mowr, Corps diplomatique, t. IV. — Gianfigliazzi, 1556, 22 février, Rome (Mediceo, 3275 ; orig.).

* Adr. Saraceni à la Balia de Sienne, 1556, 27 février, Rome (Arch. de Sienne, Lett. alla Balia, CCXXIIT, 71 ; orig.).

* Lettre d’Alfonso Rossetto supra cit.

gnols le véritable sens de l'ambassade du cardinal de Lorraine. Cependant, les représentants de Henri IL, effarés euxmêmes par l’invraisemblable nouvelle, passèrent des journées pénibles. Le 17 février au soir, en présence de Jean d’Avanson, Paul IV fit appeler l'ambassadeur espagnol et, l'embrassant deux ou trois fois, il lui exprima dans un discours affecté le plaisir qu'il ressentait de l’heureux événement ; puis, se tournant vers l'ambassadeur de Henri II, il le complimenta avec excès. D’Avanson fit mauvaise mine sous cette ironie‘. La scène se renouvela, le 21 février, quand Tournon et l’ambassadeur vinrent notifier officiellement la trêve au pontife *. Celui-ci même adressait alors un bref à Charles- Quint pour le féliciter et l’exhorter à guérir les maux de la Chrétienté*. Lorsque le protonotaire François de Noailles, dépêché de Blois par Henri Il le 15 février, présenta ses lettres à Paul IV, dans l’audience du 21 mars, le pontife déclara hautement son espérance de voir la trêve convertie en paix définitive“.

Il ne faut pas s’y tromper. En recevant la nouvelle de la trêve, Paul IV avait failli s’évanouir *. De ce coup il resta plus d’un mois « enragé ». [1 ne prêcha pas pendant le Carême. Tous les gens bien informés savaient que son âmeétait alors en proie à une double haine, contre Charles-Quint et contre Henri II, l’un qui était son vieil ennemi, l’autre qui l'avait trahi °.

1 Sources cit.

? Tournon et D’Avanson au Roi, 1556, 23 février, Rome (Bibl. Nat, ms. fr. 20444, fol. 99 ; orig.).

% Arch. Vatic., Principi, XXII, fol. 66 : minute.

4 Henri II à PaulIV, s. d. (Arch. Vatic., Cast. S. Angelo, arm. VIII, ordolIl, t. I, fol, 34; autog.). — Cf. G. Risrer, Leltres et Mémoires d’Estat, t. II, p.629. — Sur Fr. de Noaïlles, voy. Pa. Tamizey DE LARRoQUE, Lettres inédiles de François de Noaïlles (Extr. de la Revue de Gascogne, 1865). — Tournon et D’Avanson au Roi, 1556, 23 mars, Rome (Bibl. Nat., ms, fr. 20444, fol. 469 ; orig.). — Navagero au Sénat de Venise, 1556, 19 mars, Rome, publ. p. RawpoN BRowWN, Calendar... Venice, VI, I, 379. — Adr. Saraceni à la Ralia de Sienne, 1556, 28 mars, Rome (Arch. de Sienne, Lett. alla Balia, CCXXI, 81 ; orig.).

5 Adr. Saraceni à la Balia de Sienne, 1556, 20 février, Rome (Arch. de Sienne, Lett. alla Balia, CCXXIIL, 68 ; orig.).

5 Avis de « source sûre » envoyé de Rome au card. de Trente et transmis par F. Ferrero à Cosme de Médicis : « Si è havuta qui tanta mala contentezza de la pace che il papa ha lasciato il predicare et stà arrabiatissimo, ne vuole pace et minaccia più che mai di volere rovinare l’un principe et l’altro, et a quel che si vede si tiene per fermissimo che tentarà rumpere questa tregua. Caraffa stà tanto afflitto che le gienti tremano in veder lo, et se la speranza che li da il Strozzo di presto pigliar il regno de Napoli et la Toscana non lo mantanesse dubbito che moriria. Qui si arma di continuo et si brava alla Napoletana. » (Arch. d'Etat de Florence, Mediceo, 3106, fol. 450 ; orig.).

Dans cette catastrophe, les fuorusciti toscans furent les premiers à recouvrer leur énergie et leur sang-froid. Piero Strozzi était rentré à Rome. Chaque jour, il se rendait chez le cardinal de Tournon pour apurer les comptes embrouillés de la guerre de Sienne, donner raison de ses dépenses et reconnaître les dettes”. [l s’absenta seulement pour aller faire une tournée dans la république de Montalcino ?. Mais ces travaux officiels masquaient une œuvre plus efficace : le maréchal ranima l'ambition et l’activité de Carlo Carafa en évoquant à ses yeux l’image des biens que pouvaient lui procurer, un jour, la conquête de Naples et celle de la Toscane. « Sans les espérances que lui donne Strozzi, dit un témoin, Carafa mourrait. » * C’est alors que le cardinal-neveu, inspiré par Giovanni della Casa, élabora tout un savant dessein pour regagner le terrain perdu, dessein fondé sur l’appui des Guises, des fuorusciti, de Catherine de Médicis et de Diane de Poitiers‘. Carlo allait entreprendre, pendant le printemps et l'été 1556, la conquête de la cour de France.

En arrivant à Blois, le duc de Somma, venu pour dissuader Henri II de conclure la trêve, ne manqua de montrer le déplaisir qu'il éprouvait de trouver le fait accompli. Pendant son séjour, il ne cessa d'invoquer contre la politique pacifique, selon les instructions de Carafa, les plus vifs arguments : l'honneur du Très-Chrétien engagé par des promesses signées de la main royale, et l'intérêt de poursuivre en Italie des hostilités qui atteindraient, par là, le point vulnérable de la puissance espagnole. « Qu'on perde cette occasion, disait-il, et, dans cinq ans, — durée de la trêve, — la situation sera totalement changée : le pape sera peut-être mort et, s’il vit, comment voudrait-il rendre sa confiance

‘ Sur cette vérification des comptes, les documents sont très nombreux. Entre autres : Gianfigliazzi au d. de Florence, 4556, 5 mars, Rome (Mediceo, 3275 ; orig.); surtout lettres de Ridolfo Cenami aux Anziani de Lucques, 1556, mars-août, Rome (Arch. d'Etat de Lucques, ambascerie, Carte orig., 584; orig.). — Les Lucquois étaient créanciers de Strozzi. P. Strozzi aux Anziani de Lucques, 1556, 17 mai, Rome (Arch. et loc. cit. ; orig.)

* P. Strozzi à la républ. de Montalcino, 1556, 22 mars, Civitavecchia (Arch. d'Etat de Sienne, Rep. di Montalcino, Lettere, 4556 ; orig.). — R. Cenami aux Anziani de Lucques, 1556, 26 mars, Rome (Arch. de Lucques, ambascerie, 584 ; orig.).

3 Avis supra cit.

* Publ. p. R. Axcez, Noncialures, I. 2, append. VII.

LE CONFLIT d3

aux Français ! » ‘ Ces arguments, pendant plus d’un an, les prôneurs de guerre les répéteront, dans leurs lettres, leurs instructions ou leurs libelles. C'est le thème d’un discours célèbre qu’écrira Charles de Marillac : « Le Roy comme prince débonnaire a consenti à la suspension des hostilités. En ce temps-là toute l'Italie l’appeloit, toute l'Allemagne le favorisoit, toute l'Europe l’invitoit et la félicité de la première fortune quasi le forçoit. »* Après Marillac, Bartolomeo Cavalcanti, traduisant et augmentant ce discours, en publiera les arguments dans la Péninsule *.

Les remontrances que fit le duc de Somma ébranlèrent un peu, semble-t-il, la résolution de Henri IT. Lorsque celui-ci reçut des mains de l’envoyé extraordinaire les lettres qui, venues d'Italie et en particulier de Rome, accusaient le Très- Chrétien de « félonie » au sujet de la trêve, il ne put cacher son trouble, il pâlit et même, dit-on, il se plaignit au Connétable qu’il eût trop précipité les choses ‘. Soit pour adoucir la colère des Carafa, soit pour leur prouver, malgré les apparences, la fidélité de ses sentiments, le Roi combla Somma de bienfaits. Le 28 février, au moment de se séparer de lui, il le pria de renouveler à Paul IV « l'assurance de son absolu dévouement », il lui conféra le éollier de Saint- Michel, la charge de colonel de l'infanterie italienne qu'avait possédée Piero Strozzi, et joignit à ces honneurs le don de mille écus d’or et des châteaux de Castelottieri et de Montorio, dans le Siennois, qui rapportaient ensemble deux mille écus de revenu‘. Ainsi gratifié, le duc s’en alla moins mécontent ; il rentra à Rome le 1‘ avril 1556, quand déjà Carlo Carafa s’apprêtait à exécuter ses projets de revanche”.

1 C. Carafa au d. de Somma, 1556, 45 février-5 mars, Rome, publ. p. R. AnceL. op. cit., I, pp. 347 et 361.

? Discours sur la rouplure de la trefve de Charles de Marillac (Paris, 1556). — Cf. P. de Vaissière, Charles de Marillac, pp. 295 et suiv.

3 BarT. CavaLcANTI, Discorso sopra la tregua (Arch. Vatic., Principi, 41, fol. 540).

4 R. Ance, op. cil., I, 4, p. LXXXIV, n. 3.

“ G. Soranzo au Sénat de Venise, 1556, 28 février, Blois, publ. p. RawDpoN Brown, Calendars… Venice. VI, I, p. 360. — Gualterio à Carafa, 1556, 29 février, Blois, p. p. Ancez. op. cit. I, 2, p. 359. — Catherine de Médicis au card. Carafa, 1556, 27 Hier, Pontlevoy, publ. p. B. de Puchesse, Lettres de Catherine de Médicis, t. X, p. 15. — Cf. Sauzé, Correspondance de Lanssac, pp. 149, 223 et 514.

® Sources supra cil.

1 Navagero au Sénat de Venise, 156, 4 avril, Rome (Arch. d'Etat de Venise, D. al Senato, t. VII, fol. 139; copie).

Alors, en effet, devaient se grouper, dans un effort commun pour gagner Henri IT, tous les partis belliqueux de France et d'Italie. À cet assaut un seul homme résista longtemps, l'auteur même de la trêve, Montmorency.

L'énergie du Connétable fut superbe. Il montra, dans ce temps mieux que jamais, toute la sagesse qu’une longue expérience et un amour passionné de la dynastie française avaient accumulée, jour par jour, depuis tant d'années, dans sa vieille tête de soldat. Après la trêve de Vaucelles, cet homme, que la nature pourtant n'avait point fait très perspicace, atteint par son sens pratique le degré des grands ministres : il représente la plus saine politique royale. Et il y eut quelque mérite : souffrant de son corps et surtout torturé par cette « colique ‘ » qui l’avait mené parfois à l’agonie, il ne déserta point, mais disputa sans cesse l'esprit de son maître à la conquête habile des Lorrains.

Après la conclusion de l’accord qu'avait réalisé à Vaucelles son neveu Coligny, Montmorency s'était arrêté au désir obstiné d'établir une paix définitive entre la maison de France et la maison d'Autriche. Déjà vieux, il estimait le passé et savait « peser l'avenir ». Du royatme il connaissait, par une pratique ancienne et minutieuse, tout l'organisme vivant; il en savait la résistance et les faiblesses, pour les avoir vues souvent à l'épreuve. Sur les capacités personnelles et les moyens de Philippe II, successeur de Charles- Quint, il ne professait pas l'opinion qui était alors celle de la cour de France. Le jour où l’on avait appris que le vieil Empereur, dont l'esprit retors et la souple énergie s'étaient trempés en tant de fortunes, abandonnait la couronne, quelques flatteurs de Henri II avaient prédit la chute de cette monarchie espagnole, livrée désormais aux caprices d'un prince qu’on savait « adonné à ses plaisirs, voluptéz et délices* ». Pour laisser s’accomplir sans gêne ce changement avantageux, le roi de France avait accepté plus volontiers la trêve *. Il méprisait le nouveau chef de la maison rivale’. Montmorency ne partageait point des illusions aussi dange-

‘ Gualterio à C. Carafa, 1556, 3 avril, p. ANGEL, op. cil., I, 2, p. 378. * G. Risrer, Lettres et Mémoires d'État, t. 1, p. 659. $ Ibidem.

Simon Renard à Ruy Gomez de Silva, 1556, 8 juin, Paris, publ. p. Wauiss, Papiers d'État de Granvelle, t. IV, pp. 595-596.

reuses : il savait que, même sous un gouvernement médiocre, la monarchie espagnole tirait de ses faiblesses mêmes, de l’immensité dispersée de ses Etats, une souplesse et des ressources presque infinies. Il se rappelait à lui-même l'expérience du long règne de François I°, les cruels revers qui avaient ruiné les triomphes passagers, toute cette histoire diplomatique et militaire d’où il n’était sorti qu'un peu de gloire pour tant de peine. Maintenant, le résultat apparaissait : le Trésor était épuisé, les sujets, les clers euxmêmes gémissaient, n’en pouvant plus, sous la pression du fisc. Et cela, pour protéger des Italiens, les Farnèse, les Este, les fuorusciti de Florence et de Naples, alliés d'hier, et demain les Carafa, tous quémandeurs cupides et fourbes dont la gratitude mouvante tournait selon le gain. De ces amitiés payées il savait le prix et la durée ; il en avait horreur. Une seule conquête lui paraissait utile, en Italie, celle du Piémont, et bien volontiers il eût cédé au duc de Savoie, pour compenser les Etats de Charles II dépouillé, tous les droits de la couronne de France sur le Milanais. Montmorency, après la trêve, ramena l’attention de Henri IT sur ce sujet : il voulait que le Roi visitât de nouveau le Piémont”.

Aussi bien l’état de la famille royale et de la cour de France préoccupait l’esprit du Connétable, qui gardait son maître comme on protège un enfant. Henri Il avait de nombreux fils qu'il faudrait un jour pourvoir de biens et caser : même si l'intégrité du domaine n’en était point menacée comme autrefois, les ressources financières du Dauphin seraient en tout cas fort diminuées. Pour y remédier, le parti belliqueux prônait la conquête de nouvelles terres, qui serviraient d'apanages lointains; Montmorency, lui, prêchait seulement l’économie. Juste au printemps de 1556, la reine Catherine se trouvait enceinte : Henri Il, sous l'inspiration de son premier conseiller, résolut, si l'enfant était un mâle, de le vouer à l'Eglise et d’en faire un cardinal.

Plus que tout, peut-être, la politique impétueuse des Guises effrayait le Connétable. Sans doute il Jugeait ses rivaux avec une partialité grossière et violente, mais la haine rendait aussi plus pénétrante sa vision de l'avenir. Il

4 Domenico Achilli au chêtelain de Mantoue, 1556, 18 mai, Châtillon : « Venendo il Re in Piemonte, come si tiene per fermo, oltre che M. il contestabile me lo accertd. » (Arch. d'Etat de Mantoue, Francia ; orig.).

avait suivi, jour par jour, depuis le début, la course rapide et ascendante des cadets de Lorraine, il connaissait mieux que personne les capacités et les vertus de leur race, leur ambition, leur ténacité, leur vaillance, la subtilité de leur esprit et l’agrément de leurs manières. Et il prévoyait que le développement de cette famille nombreuse et douée serait un jour pour la dynastie royale une menace.

Enfin Montmorency aimait la paix pour elle-même, parce qu’il en comprenait la bienfaisance jusqu’en ses moindres effets. Il désirait profondément de voir s'arrêter dans un accord définitif l'immense et vaine guerre qui, depuis un demi-siècle, ruinait les monarchies rivales. « Auteur de paix », tel était le titre dont il eût aimé à s’illustrer!.

Montmorency trouva, dans l'attitude du duc de Ferrare, après la trêve de Vaucelles, la plus riche matière pour enseigner son maître et le détourner aussi bien des aventures italiennes que de la politique des Guises.

Par le traité du 15 novembre 1555, le cardinal de Lorraine avait obtenu, comme nous l'avons dit, l'adhésion d'Hercule d'Este à la ligue franco-papale. Mais le duc avait fait payer son concours par diverses promesses, toutes fort onéreuses pour le Roi. Nous avons vu que les conditions territoriales avaient déplu à Henri II. Les conditions financières étaient encore plus ennuyeuses. Suivant cet acte, Hercule devait recevoir des trésoriers royaux une pension mensuelle de deux mille écus d’or. Puis, le Très-Chrétien s’engageait, pour assurer la garde du duché de Ferrare, à y entretenir de ses deniers, en tout temps de paix ou de guerre, une compagnie de cent lances garnies, deux cents chevau-légers et deux mille hommes d'infanterie, avec leurs capitaines ct officiers. Enfin, comme gage de cette protection, Hercule avait demandé que les banques royales missent entre ses mains, au nom du Trésor, une somme de trois cent mille écus d'or qu’il conserverait par devers lui en dépôt. Mais, vu que l’Epargne ne disposait pas d'une telle somme, le due était

‘ Voy. un exposé des idées politiques du Cornétable par Simon Renard (Papiers de Granvelle, t. IV, pp. 595-586).

autorisé à emprunter en Italie ou ailleurs les trois cent mille écus eti à les faire inscrire à la dette du Roi : celui-ci en paicrait les intérêts et plus tard le principal, par l’entremise et sous caution de la banque Gadagni.

Ce traité engendra une lutte furieuse entre Montmorency et les Guises. Hercule d’Este, par sa double qualité de beaupère du duc de Guise et de créancier du Roi, était exécré du Connétable. Et, dans cette affaire, les Lorrains défendaient, non plus seulement leur politique ou leurs ambitions, mais le prestige de leur famille. Il en résulta, de part et d'autre, une exaspération rageuse.

Le débat ne commença qu'après l’arrivée du cardinal de Lorraine. Le 7 février, de Pontlevoy, Henri Il avait envoyé un courrier au duc de Ferrare pour lui annoncer la conclusion de la trêve, sans joindre à cette nouvelle aucun commentaire ?. Une fois Lorraine arrivé à la cour, le conflit éclata. Il fallait donner à Hercule II des explications précises sur les intentions du Roi. Montmorency déclara que le traité n'aurait de valeur qu’en cas de guerre et que, par le fait de la trêve, les promesses qu'il contenait se trouvaient temporairement abrogées. Henri II accepta l'opinion de son « premier conseiller ». Il décida d’envoyer en Italie M. de Rambouillet, gentilhomme ordinaire de sa chambre, qui informerait officiellement de la trêve la république de Venise et le duc de Ferrare et ferait savoir à celui-ci que « la capitulation de la dite trêve suspendait l'exécution de la ligue quant à l'offensive» *. Mais l'intervention violente des Guises retarda le départ de Rambouillet. C’est alors que Charles de Lorraine pria le Roi de ne pas renier sa propre signature. Le 18 février, au château de Blois, se passa une scène pénible. Henri I] faisait lire, devant le Conseil, les instructions destinées à Rambouillet; le cardinal voulut y ajouter quelque chose, mais le Roi tourna le dos, prit le papier et s’en alla. Ram-

1 Texte publié par L.-N. Cittadella, dans l’Archivio slorico italiano, série 34, 4 XXV, pp. 52-56.

? Henri Il au d. de Ferrare, 1536, 7 février, Pontlevoy (Arch. d'Etat de Modène, Pr. esteri, Enrico IT ; orig.).

8 Le contenu des instructions à Rambouillet est rappelé dans un mémoire du 49 avril 4556, publ. p. A. Vrrauis, Corr. de Dom. du Gabre, p. 297:

4J. Alvarotti au d. de Ferrare, 1556, 18 février, Blois : «S. SAR voleva dare qualche cosa su la instruttione del Ramboglietto, quando il Re la fece leggere, ma S. Mü le volse la schena,. si fece dare la robba et se ne and senza ascoltarla. » (Arch. de Modène, Francia ; orig.).

bouillet partit le 20‘. Les Lorrains, humiliés, ne se soumirent pas. François de Guise était hors de soi : « Non seulement je n’ai pu empêcher cette expédition, disait-il, mais Je n'ai pu même parler. » Et il ordonnait à l’ambassadeur de Ferrare : « Vous écrirez à votre maître qu’il se plaigne franchement qu'on viole un acte validé par la volonté, la signature et le sceau du Roi ?. » Charles, de tempérament plus pondéré et d'âme plus tortueuse, écrivit alors au duc de Ferrare une lettre qui peint l'esprit de son auteur : € Monsieur, je me trouve si confus que je ne sçaroys que vous dire, mais encoires est-il nécessaire que vous soyiez le plus sage. Et quant au Roy, on luy a déguisé les choses, et ne vis Jamais prince plus affectionné en vostre endroit ne qui désire plus faire le conte de vous que l’on doit. Croyrez que je n’ay rien oblié de dire de ce je debvoys, mais je n’ay esté creu *. »

Hercule d’Este, bien informé de la comédie qui se jouait sans cesse à la cour de France, avait prévu la chicane du Connétable et, pour en écarter l'inconvénient, il s’était mis à gémir d'avance‘. Ilse plaignit de la trêve de Vaucelles et réclama le compte de ce qui lui était promis. A ces premières doléances, les agents français en Italie, qu'avait avertis Montmorency, répondirent par de froides consolations. Dominique du Gabre, ambassadeur à Venise et trésorier royal, adressait, le 19 février, au duc son ami une fort digne exhortation : « Je vous diz encores ung Coup que vous debvez plus penser à la partie honnorable que à la profitable, et que vous estez aujourd’huy, entre les princes de la Chres-

* Henri ll au d. de Ferrare, 4556, 19 février, Blois (Arch. de Modène, Enrico I] ; orig.). — Tib. Burtio au card. Farnèse, 1356, 20 févricr, Blois (Arch. d'Etat de Naples, Carte Farnes., fascio 709 ; orig.). — Gualterio au card. Carafa, 1556, 19 février, Blois, publ. p. ANCEL, op. cit., I, 2, 350.

?J. Alvarotti au d. de Ferrare, 1556, 19 février, Blois : « M. de Guisa mi ha commandato di scriver a V. Ecc. che si duole altrotanto della espeditione che se le manda per M. di Ramboglietto, et si seusa di non l’haver impedita per non haver potuto nonchè impedirla ma nè anco parlare, et la conseglia di respondere francamente dolendosi che se le rompa una cosa fatta da lei et firmata dalla propria volontà, mano et sigillo di essa S. Mtà Chma. » (Arch. de Modène, Francia; orig.). — Fr. de Lorraine au d. de Ferrare, 4556, 20 février, Blois (Arch. de Modène, Fr. di Lorena ; orig.).

$ Le card. de Lorraine au d. de Ferrare, 1556, 19 février, Blois (Arch. de Modène, cardinali ; autog.). — Le même à Alphonse d’Este, 1556, 19 février,

Blois: «.. Je suis en grand poine. » (Arch. cif.; autog.).

* D. du Gabre au d. de Ferrare, 1556, 13 février, Venise, publ. p. A. ViTaLuIs, op. cit., p. 151.

tienté, celuy qui a moings d'occasion de penser à gaing d'argent, car on sçait, Dieu mercy, que vous n’en avez point faulte. » Et Du Gabre laissait prévoir la suite de l'affaire : « N'ayant accepté ceste trefve et cest accord que pour se mettre hors de despence, à grand peyne vouldront-ilz entrer en celle de vostre traicté, puisque de leur part ilz peuvent dire ne vous avoir jamais pressé de vous déclairer ne vous avoir donné charge d’une seulle chose de leur service‘. »

Mais Hercule n'écoutait point volontiers les conseils de désintéressement. Il commença de metire à exécution les mesures spécifiées par le traité de ligue qu'avait négocié Lorraine, afin de pouvoir ensuite fonder ses réclamations sur le fait accompli?. Aussi bien, le duc recevait de Romeun encouragement à persévérer dans cette attitude : par des brefs du 26 février et du 14 mars, Paul IV le nomma « capitaine général de la ligue » et précisa les pouvoirs atlachés à ce titre*. Hercule était averti par là que le pape n’acccptait point l'interprétation suspensive que la diplomatie royale, sous l'inspiration du Connélable, prétendait donner des promesses faites.

Au regard de Henri Il, le duc suivit exactement dans sa conduite le procédé que lui avaient indiqué les Guises. A M. de Rambouillet, qui lui communiqua les observations du Roi, il répondit par d’aigres discours, avec « malcontentement, confusion et désespéralion de ce que Sa Majesté ne luy vouloit observer la cappitulation qu’il luy avoit pleu ratiffier par escripture publique et authentique, signée de sa main et scellée de son scel » *.

Le cardinal de Lorraine avait conseillé à Hercule de renvoyer en France, pour présenter à Henri Il ses demandes, le prince Alphonse d’Este qui élait retourné à Ferrare l'automne précédent’. De fait, Alphonse se sépara de son père,

‘ Le même au même, 1556, 19 février, Venise, publ. p. A. Virazis, 0. cut., p. 154.

2 Le même à Montmorency, 1556, 28 février, Venise, publ. p. A. Virauis, 0. cit., p- 157.

8 Arch. d'Etat de Modène, Estense, Roma; orig. — Le d. de Ferrare à Paul IV, 4556, 2 mars, Ferrare (Arch. Vatic., Cast. S. Angelo, arm. VII, ordo II, t. II, fol. 193 ; orig.).

4 Voy. Réponse de la part du Roi à M. le duc de Ferrare, publ. p. A. Vrra- HÉMOEEaE

“Le card. de Lorraine au prince Alphonse d'Este, 1556, 19 février, Blois (Arch. de Modène, Cardinali ; autog,).

le 17 mars‘, et arriva deux semaines après à Amboise, où on lui fit de « grandes caresses »?.

La venue de ce jeune homme, lequel, outre sa qualité de beau-frère du duc de Guise, possédait de nombreux amis parmi les courtisans, était une forte menace pour la politique de Montmorency. Mais celui-ci tenait bien l'esprit de son maître. Le prince de Ferrare ne put rien gagner *. Rambouillet, arrivé sur ces entrefaites, transmit également au conseil les doléances d’Hercule*. Paroles vaines. Le 19 avril, Henri Il dépêchait un nouveau courrier, portant au duc une sèche réponse, avec cette seule concession que le Trésor lui verserait, en temps de paix, une pension annuelle de cinquante mille livres et paicrait, pour la garde de son Etat, l'entretien de cent hommes d’armes®. La lutte devint très âpre. Les Guises étaient menacés de disgrâce. « Ayez patience, écrivait Alphonse d’Este à son père, et considérez le danger de ruine imminente où sont nos parents*. » Le Connétable put croire, un moment, qu'il remporterait une victoire définitive *. Mais ses adversaires se dérobèrent, trainant les choses en longueur sans rien résoudre : les Lorrains attendaient du secours. Carlo Carafa le leur apporta.

* Montemerlo à Octave Farnèse, 1556, 20 mars, Ferrare (Arch. d’Etat de Parme, Ferrara ; orig.).

? Gualterio à Carafa, 1556, 31 mars, Amboise, publ. p. ANceL, ON CIE AIR p. 376.

* Tib. Burtio au card. Farnèse, 1356, 12 avril, Amboise (Arch. d'Etat de Parme, Francia ; orig.).

* Gualterio à Carafa, 1555, 3, 49 et 21 avril, Amboise-Blois, publ. p. AnNceL,

op. cit., [, 2, pp. 378-389. — Cf. Leltres de Catherine de Médicis, I, p. 105 (lettre faussement datée par La Ferrière).

* Mémoire du Roi, 4536, 19 avril, Blois (Bibl. Nat., ms. fr. 3147, fol. 26-32 ; minute).

$ Alphonse d’Este au d. de Ferrare, 1556, 6 mai, Chambord (Arch. d'Etat de Modène, Alfonso II ; orig. autog.).

T Fr. de Lorraine au d. de Ferrare, 4556, 7 mai, Chambord : «… Non que les difficultés soient venues du Roy, lequel à touljour déziré vous voir contant, mais de quelque ung quy eust voulu fussiés sorty hors d'espérance et voulonté de jamès pancer en la grandeur du d. seigneur, affin que, vous faizant tenir pour suspect de ce cousté, ellonguer ce quÿ ÿ dépant de vostre mayzon, et la première quy seroit myze sur les ranz seroit ma fame vostre fille, pour s’asurer que je ne demeurerois guères apprès elle ny Mons. le cardinal de Lorraine mon frère, et puis il auroit la victoyre telle qu'il eut de long temps désiré. » jar de Modène, Fr. di Lorena : autog.). — F. Ferrero à Cosme de Medicis,

556, 7 avril, Milan (Arch. d'Etat de Florence, Mediceo, 3106, fol. 484 vo;orig.) — Bart. Cavalcanti à Octave Farnèse, 1556, 13 juin, Rome (Arch. d'Etat de Naples, Carte Farnes., fascio 699, fascic. C ; orig.). — Le card. de Lorraine

qe Le Guise, 1556, 27 juillet, La Saulsaie (Mémoires-journaux de Guise, p. 289).

Dans le mémoire où Carlo Carafa et Giovanni della Casa écrivirent, après la trêve de Vaucelles, l'exposé de leurs projets de revanche, on lit cette conclusion : « Ce serait une raison pour envoyer à la Cour du Roi très chrétien une personne de grande autorité, accompagnée des représentants du duc de Ferrare, des fuorusciti de Florence, de Sienne et Naples : elle se plaindrait à Sa Majesté de la suspension d'armes et lui montrerait comment, en abandonnant ses alliés, elle a renoncé à de précieux avantages et compromis son honneur. »

Passé le premier moment d'émotion et de colère, Carafa avait résolu d'aller lui-même défendre auprès de Henri Il les desseins belliqueux qu'avait rompus la politique du Connétable. Il serait parti tout de suite si le cardinal de Tournon ne l’avait arrêté. Tournon, comme il l’avouait lui-même, n'avait jamais été « fort échauffé » pour la ligue *. Il était d’esprit réaliste et n'inclinait point vers les aventures. Pourtant le cardinal, tant que Lorraine fut en Italie, ne dit rien qui pût gêner les négociations de son collègue. Mais, une fois la trêve signée, il fit entendre d’énergiques remontrances à ceux qui voulaient la rompre. C’est ainsi qu’il retarda le départ de Carafa *.

Mais après le retour du duc de Somma à la Curie, le cardinal-neveu, informé par le menu des dispositions de Henri II et poussé sans doute, comme l'avait été Hercule d’Este, par les conseils des Guises, résolut de hâter son départ ; il en avertit la cour de France‘. L'ambassadeur D'Avanson, dont la trêve de Vaucelles avait ruiné toute l’œuvre diplomatique, soutenait beaucoup l'opportunité de ce voyage ‘.

1 Opere di Giovanni della Casa (éd. Naples, 1733), IV, pp. 35-40.

2 Le card. de Tournon au d: de Ferrare, 1556, 15 février, Rome (Arch. de Modène, Cardinali ; orig.).

8 G. Grandi au d. de Ferrare, 1556, 25 mars, Rome (Arch. de Modène, Roma; orig.). — Tib. Burtiô au card. Farnèse, 1556, 42 avril, Amboise: «Il card. Caraffa voleva venife in questa corte et se non fusse stato Tornone, sarebbo venuto subito.» (Arëh. de Naples, Carte Farnes., fascio 709 ; orig.).

4 Tib. Burtio au Card. Farnèse, 1556, 12 ‘avril, Amboise (Arch. d'Etat de Naples, Carte Farnes., fascio 709 ; orig.).

5 G. Grandi au d. de Ferrare, 1556, 4er avril, Rome, rapporte ces paroles de

Le 10 avril, Carlo Carafa était créé légat pour la France par son oncle. Il partit de Rome le 11 mai, alla coucher au château de Bracciano, puis s’embarqua à Civitavecchia sur une galère de la flotte royale. Il emmenait une escorte de deux cent cinquante personnes, où se trouvaient les Strozzi, Piero et Roberto, ses conseillers, avec de nombreux fuorusciti de Florence et de Naples‘. Il emportait des marbres de prix, des « antiquailles » pour les offrir au Roi, et même des étoffes qu'avaient brodées les dames napolitaines ?. Paul IV avait chargé son neveu de remettre au Très-Chrétien l'épée et le chapeau bénis : « le chapeau, quasi faict à l’Albanoise, de drapt d'or, et l'espée dorée ?. » Catherine de Médicis devait recevoir la rose d'or‘. Ambassade magnifique qui allait chercher la guerre comme un bienfait.

Le caractère officiel de cette mission était, cependant, tout pacifique. Carafa avait reçu des instructions officielles qui lui ordonnaient de « parachever l'œuvre sainte de la paix », tandis que, au contraire, des instructions secrètes lui indiquaient les moyens d'entraîner le Roi vers la guerre ‘. C’est une grave question de savoir si Paul IV fut le complice de son neveu ‘. Plus tard, au cours de son procès, Carafa eut à se justifier d’avoir transgressé les instructions de son oncle et de s'être conduit, pendant sa légation en France, d’une façon coupable. Pour se défendre, le cardinal fit un bref exposé des événements, qui devient lumineux au contact des autres preuves de cette histoire. Il nous présente d’abord l’apparat de la comédie : « Après la publication de la trêve,

Carafa : « Esso Avanson sente tanto bene che questo negotio procedi avanti che mi solicita acciochè S. Stà non retardi a mandarmi in Francia, credendo esso Avanson che si sia per trovar con simili modo ogni bona dispositione in sua Mt et cavarne ogni bon effetto. » (Arch. d’Etat de Modène, Roma ; orig.).

‘ Adr. Saraceni à la Balia de Sienne, 1556, 9 mai, Rome (Arch. d'Etat de Sienne, Lett. alla Balia, CCXXII, 10 ; Orig.). — Gianfigliazzi au d. de Florence, 1556, 15-16 mai, Rome (Arch. d'Etat de Florence, Mediceo, 3273 ; orig.). — B. Navagero au Sénat de Venise, 1556, 16-23 mai, Rome (Arch. d'Etat de Venise, Dispacci, Roma, t. VIL, fol. 189-191 ; copie). — R. ANcec, La question de Sienne. (Revue bénédictine, 1905, p. 30). — C. Carafa emmenait même une courtisane, sa maîtresse. Garganello au card. Farnèse, 4556, 22 septembre, Avignon (Arch. d'Etat de Parme, Francia : orig.)

? Sources cit.

* BRANTÔME, Œuvres, éd. Lalanne, t. I, p. 109.

‘ Bref (Arch. Vatic., arm. 44, t. IV, fol. 206 ve; minute).

ÿ USAGES officielles et secrètes publ. p. R. ANcez, Nonciatures, I, 2, ap: pendice.

° R. Ancel soutient la non-complicité du pape.

le pape résolut de faire une tentative pour transformer cette trêve en paix définitive. Pour atteindre ce but, il nomma des légats : le cardinal de Pise destiné à l’empereur et moi au roi de France. Les ordres que j'avais reçus m’enjoignaient de négocier les conditions de la paix, d’intimer la réunion du concile, de présenter des doléances sur les abus qui s’étaient introduits dans le royaume de France et d'obtenir que les traités passés avec le pape Jules III fussent observés!. »

Les apologistes de Paul IV concèdent que le pape ne pouvait croire et, de fait, ne croyait point à l'efficacité de cette légation prétendue pacifique. Au Jendemain de la création des légats, le pontife avait déclaré à l'ambassadeur de Venise : « Non, nous n’espérons pas de voir la paix rétablie. Les légats serviront à nous faire connaître exactement lequel des deux rivaux y met obstacle et pour quel motif?. » C'était donc, de l’aveu du pape, un piège tendu à l’Empereur. « [1 y avait là, dit le meilleur avocat de Paul IV, un moyen de compromettre Charles-Quint aux yeux de la Chrétenté, de le faire passer pour perturbateur de la paix publique *. »

L'épreuve, peu sincère, était-elle au moins loyale ?

La déposition de Carafa se poursuit ainsi : « Arrivé à Fontainebleau où se trouvait le Roi, je lui présentai mes brefs, et lui exposai l’objet de ma mission. Mais peu après arrivèrent des avis venant de Rome et de la cour d'Espagne qui montraient l'impossibilité de prévenir la guerre et annonçaient une rupture imminente. Bientôt même on m'ordonna de supplier le Roi de secourir le Saint-Siège menacé. C’est ce que je fis, et le Roi y consentit... » Suivant le témoignage du principal acteur, les événements, qui se produisirent à Rome au printemps de 1556, auraient changé de pacifique en belliqueux le sens de sa légation. Ce changement n’avaitil pas été prévu et les circonstancés qui lui servirent de pré-

4 Arch. Vatic., Miscellanea, XI, 114, fol. 40 vo-41. — Cf. R. ANceLz, Nonciatures, I, 1, p. LXXX VIII-IX.

? Navagero au Sénat de Venise, 1556, 11 avril, Rome, publ. p. RAwDoN Brown. Calendars.. Venice, VI, I, 405-407. — Le cardinal Motula ou « de Pise », envoyé comme légat auprès de l'Empereur, était parti avec une « famiglia meschinissima ». F. Ferrero au d. de Florence, 1556, 18 juin, Milan (Arch. d'Etat de Florence, Mediceo, 3106, fol. 564 vo ; orig.).

5 R. Ancer, Nonciatures, I, 1, p. LXXX VI.

texte ne furent-elles point provoquées par Paul IV luimême ? Le récit va y répondre.

Débarqué le 27 mai à Marseille, parmi les « feux et salves » d’une flotte de quarante galères que le Roi avait envoyée à sa rencontre, le légat Carafa, après avoir passé par Avignon le 31, s'être arrêté à Lyon du # juin au 7, sous la garde du maréchal de Saint-André, avait pris le grand chemin de Bourbonnais pour atteindre Fontainebleau par Roanne, Briare et Nemours‘. Le 15 juin, de Nemours, Piero Strozzi était parti en avant, afin d'annoncer à Henri II l'approche du cortège. Le chef des fuorusciti, l'homme naguère disgracié et haï, fut bien accueilli de tous, par ses propres amis et par ceux qui espéraient en Carafa?.

Le lendemain, 16, le cardinal arrivait lui-même à Fontainebleau ; il obtint aussitôt de voir le Connétable. Henri II lui donna audience le 17 juin. Ces premières entrevues se passèrent en beaux discours sur la paix et le concile. Le Roi, instruit de son rôle par Montmorency, se complaisait dans l'attitude la plus chrétienne et n'offrait point de prise aux propos de guerre qu’on voulait lui faire subtilement‘. Le 20 juin, cette situation n’était pas encore changée, et Uarafa se trouvait comme emprisonné par la droiture de son partenaire dans le rôle de pacificateur forcé‘.

Le légat s'ennuyait du succès de sa mission officielle, lorsque la Cour fut soudain envahie par des nouvelles de Rome, si graves qu'elles changèrent tout le calme en fièvre de guerre.

Avant que son neveu fût parti de la Ville éternelle, dans les premiers jours de mai, Paul IV s'était remis à persécuter

‘ Caligari à Commendone, 1556, 6 juin, Rome (Arch. Vatic., Principi, XXII, fol. 4; orig.). — Vince. Buoncambi à Octave Farnèse, 1556, 6 juin, Rome (Arch. d'Etat de Parme, Roma : orig.). — Cf. R. ANcEL, op. cil., I, 2, 398-399; G. Duruy, Carlo Carafa, pp. 365 et suiv.

* Giac. Soranzo au doge de Venise, 1556, 46 juin, Moret (Arch. d'Etat de Venise, Francia ; orig.).

3 C. Carafa au d. de Paliano, 1556, 17-20 juin, Fontainebleau, publ. p. R. Ancez, op. cit., I. 2, pp. 405-412. — Le même au pape, 17 juin (Arch. Vatic., Cast. S. Angelo, arm. VIII, ordo Il, t. I, fol. 33). — Paolo Giordano Orsini au d. de Paliano, 47 juin, Fontainebleau (Bibl. Vatic., Barberini, 5706, fol. 84 ; orig.). — Herc. Strozzi au d. de Mantoue, 1556, 25 juin, Fontaincbleau-Melun (Arch. d'Etat de Mantoue, Francia ; orig.).

* Ibid.

les clients de l'Espagne. Le 4 mai, en consistoire, il avait fulminé une excommunication solennelle contre les Colonna et les avait privés de leurs biens. Le 10 mai, une bulle conférait ces biens à l’aîné des Carafa, le comte de Montorio, qui se nomma dès lors duc de Paliano ‘. C’est dans ce fracas que Carlo prit congé de son oncle pour aller en France. A moins de reconnaître le pape comme aveugle et insensé, on ne peut imaginer qu'il ait mis alors quelque sincérité dans les instructions pacifiques qu'emportait son neveu.

De fait, à peine Carlo était-il parti qu’on commença d’entendre l'écho menaçant qu’avaient éveillé les violences du pontife. Au loin, Charles-Quint protestait avec colère ; en Italie, les Espagnols s’armaient. Marcantonio Colonna, que la foudre pontificale avait arrêté sur la route de Bruxelles, était revenu en arrière et levait des troupes dans le royaume de Naples. On annonçait que le vice-roi allait rappeler de Rome tous les Napolitains y résidant”. Simples rumeurs, à vrai dire, mais dont le pape se plut à s’effrayer. Au lieu d’adoucir les blessures, il continua d’y frapper. Dans les premiers jours de juillet, il fit arrêter le maître des postes de l'Empereur, Giovanni Antonio de Tassis, puis deux agents de l'Espagne, Garcilasso de la Vega et Ippolito Capilupi*. Plus tard, le 27 juillet, par la bouche du fuoruscito Silvestro Aldobrandini, avocat de la Chambre apostolique, il proposait au consistoire de priver Charles-Quint et Philippe II de leurs royaumes *. Bref, c'était une déclaration de guerre.

Pour juger la conduite du pape avec clairvoyance, il suffit d'entendre les témoins les moins suspects, les amis et les représentants de la France à Rome.

Les ambassadeurs de Sienne nous apportent l'avis des gens de bonne foi : soumis par la défaite au joug des Espagnols,

1 Adr. Saraceni à la Balia de Sienne, 1556, mai, Rome (Arch. d'Etat de Sienne, Lett. alla Balia, CCXXIIT ; orig.). — Navagero au Sénat de Venise, 1556, 16 mai, Rome, publ. p. Rawpon Brown, 0p. cit, VI, 1, p. 449. — Concilii Tridentini diaria, éd. S. Merkle, t. II, pp. 290-291. — R. Ancez, La question de Sienne. (Revue bénédictine, 1905, pp. 33 et suiv.).

2 Silv. Aldobrandini au card. Carafa, 4556, 21 juin, Rome, publ. p. R. Axce, Nonciatures, I, 2, pp. 416 et suiv.

8 Le d. de Paliano au card. Carafa, 1556, 10-12 juillet, p. p. ANGEL, op. cûl., I, 2, pp. 425 et suiv.

4G. Grandi au d. de Ferrare, 1556, 27 juillet, Rome (Arch. d'Etat de Modène, Roma, orig.).

mais fidèles au souvenir aimé des Français, ils ne désiraient plus alors qu'une paix réparatrice. Jusqu'au mois de juin, ils crurent à la loyauté et à la sincérité de Paul IV *. Mais, ensuite, indignés par ses actes, il les expliquèrent en imaginant un complot machiné pour entraîner le Roi à la guerre. « Le pontife, écrivent-ils, averti par son neveu de l'inébranlable résistance du Roi et de son affection pour la paix, a donné occasion à des négociations belliqueuses, en montrant au Très-Chrétien que l'Empereur veut opprimer le Saint-Siège ?. »

Plus décisif est le jugement qui ressort de l'attitude que prit, dans ces circonstances, le cardinal de Tournon. On connaît assez le zèle catholique de l’ancien ministre de François [* : il ne peut donc y avoir sur sa conduite aucun soupçon. Quant à sa clairvoyance, elle était, nous le savons. des mieux exercées.

Depuis la conclusion de la trêve de Vaucelles, Tournon se trouvait, chaque jour, en querelle avec l'ambassadeur D’Avanson. Celui-ci s'était cru, un moment, après le voyage de Charles de Lorraine, le héros de la diplomatie royale. Il escomptait les résultats futurs de son œuvre, appelant de tous ses vœux la venue du duc de Guise en Italie à la tête d’une armée. « Ce que je n'ay peu faire en l’endroict du cardinal de Lorraine, écrivait-il au duc, j'espère le faire envers celluy que l’Italye actent en grande dévotion comme son libérateur, ministre et exécuteur de la grande et honnorable entreprise du Roy. Je prie à Dieu que ce soyt bientoust, car en la seulle dilligence gist tout le proufit, l'honneur et l’exécution de ceste entreprise *. » Aux gens qui le fréquentaient, il déclarait, sans trop de discrétion : « Cette trêve ne m'a jamais plu *. » Il avouait sa défiance envers Montmorency et exhortait le pape à poursuivre les desseins de guerre. Lorsque Carlo Carafa fut nommé légat, D'Avanson s’écria :

‘ Lettres de Marcant. Borghesi, Marcant. Pannilini et Adr. Saraceni à la Balia de Sienne, 1555-1556, Rome (Arch. de Sienne, Lett. alla Balia, CCXXI- CCXXII ; orig.).

? Adr. Saraceni à la Balia de Sienne, 1556, 20 juin, Rome (Arch. d'Etat de Sienne, Lett. alla Balia, CCXXII, 28 ; orig.).

* J. d'Avanson au d. de Guise, 1556, 7 février, Rome (Bibl. Nat., ms. fr. 20554, fol. 95 ; orig.).

* G. Grandi au d. de Ferrare, 1556, 48 mars, Rome (Arch. d'Etat de Modène, Roma ; orig.).

« Enfin, j'espère que désormais les choses iront très bien‘. » Bref, il était si remuant que Piero Strozzi lui-même le trouvait insupportable ?.

L'ambassadeur avait toujours mêlé les questions d’argent aux affaires politiques, et de là résultaient la plupart de ses succès. Au printemps de 1556, les Carafa, fort besogneux, sollicitèrent instamment le concours des finances royales pour payer les troupes pontificales. D’Avanson eût donné volontiers toutes les sommes dont il disposait. Mais Tournon s’y opposa avec énergie *. Ce conflit dura tout le printemps. Le cardinal, grâce à son autorité de surintendant, put résister efficacement. Pourtant, il luttait sans plaisir et déjà se montrait désireux de quitter Rome, champ des pires intrigues *.

Quand le pape eut recommencé ses provoquantes attaques contre le parti espagnol, Tournon déclara nettement qu'il les désapprouvait. Et, comme, au début de juin, Paul IV le sollicitait d'accorder à La trésorerie apostolique de nouveaux subsides et d'appeler à Rome les troupes françaises qui gardaient les places de Toscane, il refusa d'y consentir sans un ordre formel du Roi.

En même temps, le cardinal faisait savoir à ceux qu’excitait, en Italie, la conduite du pape, et particulièrement aux représentants belliqueux de la république de Montalcino, qu'il ne fallait point compter sur la rupture de la trêve, mais plutôt s'attendre à la conclusion prochaine d’une paix générale *.

Cette opposition devait provoquer un éclat. Le 19 juin, comme Tournon faisait une visite à Paul IV, celui-ci lui dé-

4 Le même au même, 1556, 11 avril, Rome (Arch. cit., loc. cit. ; orig.).

? Piero lui reprochait surtout d’être candidat à la dignité cardinalice contre Lorenzo Strozzi. J. d’Avanson au Roi, 4556, 13 mai, Rome (Bibl. Nat, ms. tr. 20442, fol. 149 ; orig.).

8 G. Grandi au d. de Ferrare, 1556, 4er avril, Rome : « Circa il deposito, S. Stè ha trovato esso Tornone alquanto duro et sospeso, ma Avansone gagliardo et inclinatissimo. Anzi a noi confidentemente ci fa intendere che fra essi ministri, cioè Avansone et Tornone, vi è discordantia, che non sono uniti in opinione... » (Arch. de Modène, Roma ; orig.).

4 Le même au même, 1556, 22 avril, Rome (Arch. cit., loc. cit. ; orig.).

5 Le d. de Paliano à Carafa, 1556, 6 juin, Rome, publ. p. ANcez, op. cit., I, 2, p. 404.

8 Adr. Saraceni à la Balia de Sienne, 13 juin, Rome (Arch. d'Etat de Sienne, Lett. alla Balia, COXXII, 24; orig.).

clara : « Il est temps de rompre la trêve, Nous voulons donner au roi de France la couronne de Naples. » Le cardinal souleva des objections discrètes mais fermes, touchant les intentions et les moyens de son maître, l'impuissance matérielle du Saint-Siège et surtout quant aux charges financières d’une telle politique. Le pape répondit grossièrement : « Vous songez à vous mettre au frais, et vous souciez peu du service de votre maître ! » Tournon se défendit avec dignité : « J'ai servi deux rois, plusieurs pontifes et d’autres princes, et personne n’a pu se plaindre que je l’aie trompé. »

Ecœuré, le cardinal dépêchait aussitôt un courrier en France pour demander à Henri II la permission dese retirer dans l’Italie du Nord?. Le 13 juillet, M. de Rambouillet, venant de la Cour, lui apporta le congé demandé *. Après avoir salué le pape, Tournon partit de Rome, dans la matinée du 18 juillet. Il avait l'intention d'aller à Venise, mais il s’arrêta en Ombrie, d'abord à Gubbio, puis à Castel-Durante, où il séjourna près d’un an*. Le 9 avril 1557, au duc de Guise qui l'avait prié de retourner à Rome, il adressait un refus attristé, où s'exprime, à notre avis, le plus droit jugement sur les actes de Paul IV : « Je vous supplie croire que sy ma personne à Rome pouvoit servir au Roy, je n’attendrois pas qu'on me commandast d’y aller, mais ayant affaire à ceux que vous savez, il m’est impossible de luy estre utile. Au contraire, il est certain que je gasterois tout, car de la complexion dont je suis et que je pense que tous les gens de

* Bart. Cavalcanti à Octave Farnèse, 1556, 20 juin, Rome (Arch. d'Etat de Naples, Carte Farnes., fascio 699, fascic. C : chiffré). Le même au card. Farnèse, 1556, 23 juin, Rome (Arch. cit., fascio 693, fascic. C : orig.). — Navagero au Sénat de Venise, 1556, 20 juin, Rome (Arch. d'Etat de Venise, Roma ; copie). — Le d. de Paliano à C. Carafa, 1556, 19 juin, Rome, publ. p. ANGEL, op. cit., I, 2, pp. 410-411.

* Le courrier fut Il Zoppo.

* G. Grandi au d. de Ferrare. 1536, 15 juillet, Rome (Arch. d'Etat de Modène, Roma ; orig.).

* Aless. Capilupi au card. de Gonzague, 1556, 18 juillet, Rome (Arch. d'Etat de Mantoue, Carteggio del cardinale : orig.). — Gianfigliazzi au d. de Florence, 1556, 18 juillet, Rome (Arch. d'Etat de Florence, Mediceo, 3276 ; orig.). — Vinc. Buoncambi à Octave Farnèse, 1556, 18 juillet, Rome (Arch. d'Etat de Parme, Roma; orig.). — Bart. Cavalcanti à Octave Farnèse, 1556, 25 juillet, Rome (Arch. de Naples, Carte Farnes., fascio 699, fascic. C ; chiffré). — Marchio Valerii au card. Farnèse, 1556, 28 juillet, Rome (Arch. de Naples, Carte Farnes., fascio 413, fascic. 1 ; orig.). — Gianfigliazzi au d. de Florence, 1556, 5 août et 26 décembre, Rome (Mediceo, 3276 ; orig.).

bien sont, je ne sçaurois endurer ce que je verrois desraisonnable contre mon maistre, et c'est un crime capital en ce pays-là, où on ne veut ouyr parler de ce qui esl raisonnable, outre qu'ils ne sont pas chiches d’injures et que je ne suis pas assez sage pour les endurer, de sorte que je serois en danger d'aller bientost au chasteau Saint-Ange‘. » Pourtant, Tournon n'avait pas abandonné son poste sans faire un suprème effort en faveur de la paix. Le 22 juin, rencontrant le cardinal Santa-Fiora, l’un des chefs du parti espagnol, celui-là même que Paul IV avait naguère emprisonné, il lui dit : « Je sais que vous avez de l'influence sur le roi d'Espagne : faites en sorte que nous gardions la paix ; de mon côté je ferai de même, et j'espère que nous réussirons, bien que le diable se mette en travers”. » Puis il prit à part l’aîné des Carafa, le duc de Paliano, et lui montra les avantages pour sa famille, pour le pape et pour l'Église d'éviter la guerre, en cherchant le moyen d’un accord avec les Colonna etles Espagnols. Même il lui proposa de réunir en conférence les délégués que choisirait Paul IV, les ministres du Roi et ceux de l'Empereur pour résoudre le conflit. Cette offre était si probe et simple qu’elle plut à tous. La conférence eut lieu et les Espagnols y déclarèrent les premiers leurs sentiments pacifiques. Mais, Tournon parti, tout s’écroula *.

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