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CHAPITRE PREMIER

LA DISGRÂCE DES GUISES L'ABANDON DES CONQUÊTES ITALIENNES LE TRAITÉ DU CATEAU-CAMBRÉSIS

L'histoire diplomatique de la France n'offre guère de spectacle plus attristant que celui de la cour de Henri II pendant les six mois que durèrent les négociations de Cercamp et du Cateau-Cambrésis. Jusqu’aujourd’hui, les auteurs ont dressé seulement le diaire officiel de cette période, décrivant les gestes publics des protagonistes sans pénétrer au delà du décor politique. On voudrait suivre ici le mouvement moins connu des factions, pour montrer, parmi ces querelles étranges, le signe déjà menaçant des guerres civiles.

Les Guises sentaient leur échapper de plus en plus chaque jour l'esprit du Roi. Avec une inquiétude fiévreuse, ils surveillaient les démarches de Montmorency, censuraient ses messages, arrêtaient ses courriers. Aussi bien, jamais, au temps de sa liberté, le vieux ministre n'avait montré plus d'initiative politique, plus d’audace entreprenante que dans sa prison : pendant tout le règne il avait été le frein du gouvernement, maintenant il prenait figure d’impatient, tandis que les Lorrains empêchaient le Roi de glisser vers de nouvelles destinées. Le secrétaire Claude de L’Aubespine, envoyé par Henri Il sur la demande de Montmorency et de Saint-André!, était arrivé à Lille le 23 septembre : il s’en-

1 L'Aubespine était un ami des Guises. Voici ce que Henri IT écrivait au Connétable : « Je vous anvoye Lobépyne, suyvant se que m’avés mandé, quy vous randera bon conte de toutes choses... Vous vous poverés fyer an luy de

tretint une semaine avec les deux prisonniers et Ruy Gomez de Silva, puis il repartit emportant l’adhésion de Philippe Il au projet de nommer des plénipotentiaires officiels. Charles et François de Lorraine, au camp d'Amiens, attendaient son retour, craignant l'effet sur leur maître des dépêches du Connétable. Quand ils surent la venue de L’Aubespine, ils envoyèrent le Roi jouer à la paume, reçurent le secrétaire, prirent connaissance de ce qu’il apportait et le transmirent à leur façon ‘.

Peut-être le cardinal de Lorraine dut-il à ce petit procédé sa charge de plénipotentiaire. Le 1° octobre, Henri II dépéchait à Doullens l’abbé de Bassefontaine, Sébastien de L’Aubespine, frère de Claude, pour communiquer aux Espagnols les noms des délégués qu’il se proposait de choisir et fixer le lieu des conférences, ainsi que les pouvoirs à donner aux plénipotentiaires. Bassefontaine déclara que son maître, dans le cas où Philippe II désignerait Emmanuel-Philibert comme l’un de ses représentants, adjoindrait aux deux prisonniers qui avaient mené jusqu'alors les négociations, non seulement le cardinal de Lorraine, mais encore le duc de Guise. Cette menace, que le Roi fit sans doute innocemment, parut une mesure de défiance à l’égard de Montmorency, prisonnier du duc de Savoie et enclin à favoriser ce dernier. Les Espagnols, peu désireux de se rencontrer avec le duc de Guise, écartèrent aussitôt le nom d'Emmanuel-Philibert de la liste des plénipotentiaires?. Leur homme, c’était le Connétable : « Il est facile, écrivaient-ils, de congnoistre son humeur en ses négociations, car ses motz, sa contenance, sa couleur le descouvrent incontinant. » Quant aux Caultres, de la maison de Guise, ils reçoivent si granz prouffitz des conquestes et si grandes entremises par la guerre

se quy touche mes afayres pour m'’estre fydel et bon servyteur, mès du reste asurés vous que s'èt le ceur de seus quy sont isy. Je m’asure que vous m’antandés byen. Je voulderoys cstre an sa plase pour le tans quy sera aveque vous. » (Bibl. Nat., ms. fr. 3139, fol. 1 ; autogr.).

? J. Alvarotti au d. de Ferrare, 1558, der octobre, camp d'Amiens : « M. di Laubespina arrivd hieri di ritorno da M. Connestabile.… El cardinal di Loreno et M. di Guisa, sapendo la venuta di Laubespina, mandarono $. Mt a giocare alla balla per essere i primi ad intendere cid ch’ egli porta et referirlo et farlo referire poi a modo loro à S. Mt, come soleva fare anco il detto Connestabile.» (Arch. d'Etat de Modène, Francia; orig.). — Cf. Diarii d'Emmanuel- Philibert, p. p. L. Romier (Mél. de l'Ec. de Rome, t. XXX, pp. 39-40).

* Diart d'Emmanuel-Philibert, p. 41.

qu'ilz ne seront faciles à convertir à la paix et restitution » *.

Les deux Rois désignèrent, le 6 octobre 1558, leurs plénipotentiaires. Les noms sont bien connus : pour la France, le connétable de Montmorency, le cardinal de Lorraine, le maréchal de Saint-André, Jean de Morvillier et Claude de L’Aubespine ; pour l'Espagne, le célèbre « évêque d'Arras » Granvelle, le duc d’Albe, le prince d'Orange, Ruy Gomez de Silva et le président Viglius van Zwichem. Du côté français, Morvillier et L’Aubespine n’eurent d'autre influence que celle de secrétaires ou conseillers techniques ; Les « orateurs» actifs furent Montmorency, Lorraine et Saint-André. Les deux premiers, qui se détestaient personnellement, représentaient, en outre, des politiques tout opposées. Le troisième, soucieux seulement de ménager ses propres intérêts et sa fortune à venir, persista dans l'attitude qui lui était familière : serviteur du Connétable d'apparence, en réalité valet des Guises. On sait que le siège des conférences fut fixé, le 8 octobre, à l'abbaye de Cercamp, en terre française”.

En attendant l'ouverture des négociations officielles, les factions accentuèrent leur rivalité à la cour de France. Les efforts et les ruses des Lorrains ne pouvaient arrêter l’affection de Henri II qui se tournait de plus en plus vers le Connétable absent. Depuis longtemps, celui-ci savait qu'il lui suffirait de revoir son maître pour être définitivement vainqueur. Il sollicitait des Espagnols un congé qui lui permit d'aller trouver le Roi au camp d'Amiens. « Sije pouvais parler au roi de France, déclarait-il le 24 septembre à Ruy Gomez, je mettrais cette affaire de la paix en bon chemin. » Le Très-Chrétien lui-même, par Bassefontaine, appuya la demande auprès de Philippe Il. Les ennemis n'avaient aucune raison de s’opposer à une entrevue favorable à leurs desseins. On signa, le 7 octobre, une trêve de quelques jours entre les deux armées, valable pour le territoire compris

1 Papiers d'Elat de Granvelle, t. V, p. p. 226-227.

? Les principales sources connues de l’histoire des négociations sont: G. Rimrer. Lettres et Mémoires d’Estat, t. IL, p.718 et suiv.; Weiss, Papiers d'État du cardinal Granvelle,t. V, p. 229 et suiv.; Mémoires-journaux de François de Lorraine, p. 429 et suiv. — Pour le commentaire, voy. A. de Rugce, Le traité de Cateau-Cambrésis, p. 6 et suiv. (incomplet et souvent inexact) ; F. Decrue, Anne de Montmorency, t. I, p.210 et suiv. (tendance à l'apologie) ; L. Romier, Jacques d'Albon de Saint-André, p.145 et suiv. (point de vue particulier). à

entre Doullens, Cercamp, Auxy et Amiens, « une lieue de côté et d'autre du chemin royal ». Et Montmorency reçut aussitôt l'autorisation d’aller visiter son maître. Les Espagnols souffraient alors gravement du manque d'argent. Il ne restait pas même, dans les coffres de Philippe II, de quoi payer aux troupes un mois de solde : « J'ignore comment nous ferons pour l’avenir », notait le duc de Savoie. Ils entourèrent donc le Connétable, à son départ, de prévenances {latteuses, sachant bien qu’auprès de Henri IL, il serait le grand, le seul avocat de la paix. Selon l'usage, le prisonnier voulait remettre des otages : « Vous êtes trop homme de bien, répondit Emmanuel-Philibert, pour que nous acceptions des otages de vous. » Montmorency s’en alla sur parole, joyeux et promettant de « faire des merveilles ». Arrivé à Béthune le 7, il passa par Hesdin le lendemain, dina le 9 à Auxy-le-Château avec le comte d'Egmont; le 10, à Doullens, il rencontrait les cardinaux de Lorraine et de Châtillon :.

Henri Il était au camp d'Amiens. Le 10 au matin, il reçut un mot de Montmorency lui annonçant sa visite. Si grande que fût sa joie, le Roi n’en dit rien à personne jusqu’au soir: par pudeur sans doute de montrer ses sentiments au duc de Guise. Très tard dans l'après-midi, il déclara qu'il voulait monter à cheval « pour courir les lièvres », et négligemment il ajouta, sans préciser, que « peut-être il rencontrerait le Connétable ». Guise, de mauvaise humeur, observa qu'il « était bien tard pour sortir ». Henri ne répondit pas et partit, précédé à quelque distance du duc de Nevers, d’Alphonse d’Este et d'Antoine de Bourbon. Le rendez-vous était exact. À une grande lieue des tranchées, on vit arriver un cavalier : c’était Montmorency. La captivité avait démoli ce robuste « baron de l’isle de France ». Il montrait maintenant l’air d’un « petit vieux », le visage enflé, la mâchoire tombante, le crâne couvert d’un bonnet sous la toque, l'œil] terne, l’allure hésitante®, Il salua Nevers, Alphonse d’Este,

‘ J. Alvarotti au d. de Ferrare, 1558, 8 octobre, camp d'Amiens : « M. Connestabile voleya dare hostaggi al duca di Savoia 0 al re Filippo, et il pred. duca non ha voluto et l’ha lasciato venire insu la fede, dicendo stimarlo tanto huomo da bene che non voleva hostaggi da lui. » (Arch. d'Etat de Modène, Francia ; orig.). — Cf. Diariüi d'Emmanuel-P hilibert, p. 42.

* Alvarotti : « Mons. Connestabile é fatto vecchiotto. S. Ecca ha il volto un pochetto come dire busenfio et pare che quella parte delle mascelle cosi

le roi de Navarre, puis il s’avança vers son maître. Henri II se découvrit : le chapeau à la main, il embrassa le vicillard, et tous deux, plusieurs minutes, restèrent enlacés dans un geste de suprème affection. Dégagé, le Roi passa son bras sur l'épaule du Connétable, et ils s'en allèrent ainsi visiter les tranchées. Une fois la nuit tombée, Montmorency, fatigué de son voyage et affaibli « par le long repos de la prison », voulait se retirer : Henri l’emmena coucher dans sa chambre *.

Tout le monde comprit l’éloquence de cet accueil : le Connélable, en touchant son maître, son disciple, avait recouvré, comme on disait alors, « le sommet de la faveur ». Les courtisans, prenant le vent, sentirent approcher la chute des Guises et la paix.

L'illustre prisonnier resta deux jours et deux nuits au camp d'Amiens : Henri I ne le laissa ni le jour ni la nuit. Que se communiquèrent ces hommes dans une si longue intimité ? Nous connaissons le principal de leur dialogue : ce fut un réquisitoire contre les Guises. Après s'être justifié par des explications plus ou moins spécieuses, qui contentèrent facilement le Roi, touchant le désastre de Saint-Quentin, Montmorency fit pour son maître un parallèle saisissant de la politique des Lorrains et de la sienne propre. « Votre Majesté, dit-il, peut bien voir aujourd’hui qui de nous avait raison, les Guises qui prônaient la guerre ou moi qui vous conseillais de persévérer dans la trêve de Vaucelles et de vivre en paix : Votre Majesté a dépensé et ruiné un monde, pour ne rien obtenir. » Mais le parallèle ne resta pas toujours aussi général. Le Connétable prélendit opposer son propre désintéressement à la cupidité de ses rivaux « Je ne demande rien à Votre Majesté, comme elle a pu le

sotto gl’occhi le caschi come dire un poco, porta un bercttino di seta falto a gucchia in testa sotto l’altra bercita, non ha l'occhio cosi vivo come soleva havere et non stà cosi ardito della persona nè cosi acciarito come soleva. » (Arch. cit.).

4 J. Alvarotti au d. de Ferrare, 4558, 13-17 octobre, long récit de source « guisarde »: «.. Accostatosi poi al Re, S. Mti si cavù il capello et con esso in mano abbrazzd il contestabile et tennelo un pezzo abbrazzato tanto streltamente etteneramente che non & possibile pi... Fatli tutti questi complimenti, il Re li gitto un brazzo al collo et lo menè a vedere le trincee... » (Arch. de Modène, Francia: orig.). — Guido Bentivoglio au d. de Ferrare, 1558. 17 octobre, camp d'Amiens (Arch. de Modène, Francia ; orig.}. — Ilerc. Strozzi au d. de Mantoue, 1558, 48 octobre, Paris: récit de source « Montmorency » (Arch. d'État de Mantoue, Francia ; orig.).

constater, et n'ai jamais rien demandé ni pour moi ni pour les miens, tandis que ces autres l’entendent différemment : ils n’ont jamais cessé de solliciter des biens, des bénéfices, des dignités cardinalices, tous les honneurs de terre et de mer, ils aspirent à des destinées encore plus hautes, à des royaumes et choses semblables et, pour cela, ils ont conseillé à Votre Majesté la guerre. » Le Roi écouta, approuva les griefs de son « compère » et y ajouta contre les Lorrains ses propres doléances. Trait étrange et qu'on hésiterait à noter s’il n’était fourni par des témoins sûrs; en tout cas, admirable illustration d’un caractère : ce prince timide, courbé pendant un an, à contre-cœur, sous l’autorité de ministres déplaisants, avait attendu, pour s’en plaindre, l’occasion d’un entretien secret avec son vieux « maître » relrouvé !.

Secret, à vrai dire, cet entretien ne le fut guère. Des écouteurs diligents rapportèrent au duc de Guise ce que Henri II et Montmorency avaient dit contre sa famille. Francois sentait, depuis longtemps, s'éloigner de lui et des siens l’âme du Roi, mais il n’avait pas prévu un tel détachement : soldat au cœur primesautier et un peu candide, il en fut accablé. Alvarotti, confident intime et ancien des Lorrains, notait : « Le duc à pensé mourir de chagrin; son visage à montré une douleur si expressive que chacun l'a remarqué. » Guise déclara à ses commensaux qu’il s’en irait chez lui « pour chasser »*. Dans toute l’Europe, la nouvelle de cette révolution intime circula avec une rapidité étonnante. Dès les premiers jours de novembre, on se moquait, à Rome, de « la pauvre gent de Guise, pleine d'ambition, qui avait

4 J. Alvarotti au d. de Ferrare, 1558, 26 octobre, Paris: «… Hora le dico come il detto Contestabile ha dato cosi buono et minuto conto alla Mtà del Re della sua rotta dell’ anno passato che $S. Mü & restata satisfattissima di lui. Et inoltre le ha detto che hora ella si puo assai ben chiarire chi la intendeva meglio à lui à consigliare la perseveranza della tregua et a vivere in pace d li ssri di Guisa et Lorena à consigliare la &uerra, perchè la MR S. ha speso un mondo et rovinato un mondo et non ha fatto nulla... ; che esso non vuole nulla da lei et non ha mai voluto ne per se nè per li suoi, come ella ha sempre potuto vedere, ma che quüesti altri non la intendendo come lui non hanno mai cessato di voler et beni et beneficii et cardinalati ettuttii gradi et da terra et da mare et, aspirando a cose maggiori come à regni et similia, haveano consigliata la guerra... » (Arch. d'Etat de Modène, Francia ; orig.).

* Le même, 26 octobre : « Havendo M. di Guisa inteso questo ragionamento ne ha havuto à morire d’affanno et ne ha mostrato in volto uno dolore cosi chiaro che ogniuno se ne à accorto, et diceva a tavola che se n’andaria a casa sua et andaria à caccia. » (Arch. cit. : orig.).

été en grand péril de sa vie pour la rencontre du Connétable avec Sa Majesté Très-Chrétienne »‘.

La conférence des plénipotentiaires devait se réunir à Cercamp le 13 octobre. Le 12 après dîner, Montmorency partit du camp d'Amiens; Henri Il l’accompagna jusqu'à la limite des tranchées avec une escorte de deux mille cavaliers”. Le vieillard emportait vraiment « plein pouvoir », toute la confiance de son maître. Les Espagnols, informés de ce qui s'était passé, le félicitèrent avec effusion. Quant au roi de France, cette nouvelle séparation après une rencontre si longtemps désirée le laissa tout attristé. Il fit porter au Connétable ce billet autographe, qu’on dirait d’une amoureuse : « Mon amy, sete lestre fera l’ofyse que je n’è peu fayre quant je vous è dyst adyeu, pour avoyr le ceur sy seré qu'y m'estoyt imposyble de vous ryens dire. Je vous prye de croyre que vous estes la persoune de se monde que j'ème le plus, et pour sela, je ne vous saroys ryens oferyr, car, puysque mon ceur est à vous, je croy que vous pansés byen que je n’épergnerè mes byens ny se quy sera an ma puysanse pour avoyr set heur que de vous ravoyr, que je suplye à Dyeu et à Nostre Dame que se puyse estre sy tost que je puyse estre hors de la poyne an quoÿ je suys vous ayant perdu de veue.* »

La première session des conférences de Cercamp s’acheva le 30 octobre. Le principal sujet des disputes, pendant deux semaines, avait été la question de Savoie : boulet que les diplomaties rivales traînaient depuis 1536.

De juridique, ce problème était devenu psychologique : changement qui devait avoir des conséquences décisives. Pour suivre le rôle de Montmorency et le cours presque fatal des négociations sur ce sujet, il faut connaître l'attitude d'Emmanuel-Philibert vis-à-vis des Espagnols. L'illustre vainqueur de Saint-Quentin n’était guère aimé à la cour de Bruxelles. Les ruses défiantes de Philippe IT et les jalousies

4 Pasino de’ Giusti au card. Farnèse, 1558, 2 novembre, Rome (Arch. d'Etat de Naples, Carte Farnes., fasci nuovi, Il ; orig.).

2? Leonardo Arrivabene au d. de Mantoue, 1558, 12 octobre, Amiens (Arch. d'Etat de Mantoue, Francia ; orig.).

8 Bibl. Nat., ms. fr. 3139, fol. 16; orig. autog.

de ses ministres ne plaisaient pas au fils du malhcurcux Charles de Savoie : habitué à la fermeté séduisante ct courtoise de l'Empereur disparu, Emmanuel-Philibert subissait avec impatience les nouvelles manières du Catholique. Mais, au fond de ce dissentiment, il y avait un désaccord plus général et plus grave, dont les suites pouvaient ruiner, un jour ou l’autre, les intérêts du duc. Aussi bien que de modes, la cour d'Espagne avait changé de conscience, et, pour le nouveau maître, la question de Savoie devenait une charge ennuyeuse. Après l'invasion par François [* du duché, Charles-Quint, homme de longue vue, suivant les principes inflexibles de sa politique, avait assumé vis-à-vis de soimême l'obligation de ne pas désarmer avant que cet attentat ne fût effacé. Jusqu’à l’heure de son abdication, l'Empereur, résistant à son intérêt immédiat, s'était obstiné dans la volonté d'obtenir justice pour l’allié malheureux : avec une énergie vraiment grandiose, il avait maintenu l'honneur de sa protection. En 1558, Philippe Il trouvait trop lourd cet héritage moral, il éprouvait durement les inconvénients de la guerre et, pour obtenir la paix, il eût sacrifié la cause de Savoie : ses ministres avouaient dans l'intimité qu'ils étaient « las, excédés » d’une trop longue et vaine revendication. Aussi, venus à Cercamp, traitèrent-ils le problème avec le seul souci des intérêts espagnols : peu leur importait que le duc de Savoie rentrât ou non dans tous ses biens, pourvu que les Français, abandonnant les clefs stratégiques de la région des Alpes et les portes de l'Italie, ne pussent à l’avenir menacer la Lombardie. Une fois retirés ses adversaires de la plaine du Pô, la maison d'Autriche domincrait en reine absolue la Péninsule par Naples et par Milan‘. Le 18 octobre, les plénipotentiaires français écrivaient à Henri IT : le roi d’Espagne « a merveilleusement à cucur de veoir que vous n’eussiez plus riens delà les montz?. »

‘ M. Suriano au Sénat de Venise, 1558, 46 octobre, Béthune : « Si sperava che la cosa si dovesse accordar in questo modo: che aleunce fortezze restassero in mano de Francesi et alcune altre in mano di questa Mt per securtà dell’ uno et dell’ altro, et il resto fusso restituito al duca. Ma intendo che i Francesi non vorriano condescender nè anchor à questo partito: il che dispiace à quesli signori, non tanto forsi per rispetto del duca del qual sono strachi et salii, sicome $S. Ecct è malcontenta de tutti loro, quanto li parceria di perder la riputatione... » (Arch. d'Etat de Venise, Spagna ; orig. chitfr).

* Les plénipotentiaires à Henri Il, 4558, 48 octobre, Cercamp (Bibl. Nat., ms. fr. 23628, fol. 3 ; reg.)..

Emmanuel-Philibert, sachant toutes ces choses, était mécontent de ses patrons : on récompensait bien mal la victoire décisive qu’il avait donnée aux armées espagnoles, si faibles jusqu'à Saint-Quentin devant les généraux français. Il envoya aux conférences de Cercamp son conseiller, Gian Tomaso Langosco, comte de Stroppiana, Piémontais très fort, très tenace et très souple. Stroppiana emporta un mémoire où étaient exposées les revendications du duc sur tous les anciens Etats de la maison de Savoie, y compris Genève et le Montferrat. En lisant ce papier, Granvelle fit la moue : quant à Genève, il déclara qu'il n’y fallait pas songer ; on risquerait de se mettre en guerre avec les Suisses, « lesquels sont frais et capables de la soutenir longtemps. » La leçon infligée jadis à Charles le Téméraire faisait trembler encore les descendants de la maison de Bourgogne ! D'une manière générale, Granvelle avertit l'agent piémontais que si les deux rois désiraient la paix, c'était par « lassitude », et qu'il convenait de ne pas les ennuyer avec des prétentions dangereuses‘.

De la situation fâcheuse, dans laquelle se trouvait Emmanuel-Philibert, les diplomates français pouvaient tirer grand avantage. Ce fut au contraire un piège où Montmorency tomba par sa naïveté et par ses rancunes contre les Guises. Peu à peu, en effet, le duc de Savoie et son représentant exercèrent sur le Connétable une véritable séduction : un jour, le vieux ministre pensera faire un coup de génie en attirant Emmanuel-Philibert dans son parti à la cour de France et, pour y réussir, il lui restituera les conquêtes alpines.

Mais, quand s’ouvrirent les négociations officielles, cette tendance de Montmorency ne s'était pas encore décidée. Les plénipotentiaires français s’opposèrent unanimement à l'abandon du Piémont: pour les Guises, la possession de ce pays était indispensable à la poursuite de nouveaux desseins en

1 Stroppiana au d. de Savoie, 1558, 15 octobre, Cercamp : « Mons. d’Arras, discorrendo sopra il memoriale, tra li capituli d’esso trova forte strani à sia exorbitanti (come lui dice) quel che parla di Geneva, delli paesi occupati da Sviceri et quel dil Monferrato, dicendo nelli doi primi capi saria salire d’una guerra per intrare in un’ altra contra Sviceri, quai sono freschi et per mantenerla longamente, et che questi duo re sono lassi etanto strachi che, se venceranno à una pace, vi veneranno per una strachessa et impossibilità, si che non potrebbano resistere nonche sphorzare una tanta potenza alla restitutione delli Stati di V. Alta …» (Arch. d'Etat de Turin, Lettere ministri, Vienna, IN ; orig.).

ltalie ; aux yeux du Connétable, les forteresses subalpines formaient le rempart de la France et la garantie de sa sécurité. Déjà, cependant, les arguments de Montmorency apparaissaient fragiles : fondés sur des considérations de stratégie défensive, ils devaient s’écrouler le jour où Emmanuel-Philibert se montrerait disposé à devenir l’allié du Roi.

Les plénipotentiaires français refirent donc, au début, la proposition que, depuis plus de dix ans, Henri II mettait en avant : mariage d'EÉmmanuel-Philibert avec la sœur du Roi, Marguerite de Berry, et compensation au duc pour les Etats de Piémont et de Savoie définitivement acquis à la couronne, Compensation à prendre soit en France, soit en Italie. Dès le 9 octobre, Jacques de Savoie-Nemours, venu en visite chez son cousin, l’avait vivement engagé à accepter « Ja sœur et le dédommagement ». Emmanuel-Philibert agréait volontiers l’idée d’un mariage français, mais il désirait la fille aînée de Henri Il, et point du tout Marguerite, plus âgée que lui de quatre ans et incapable, pensait-il, de lui donner un héritier. Justement l’espoir que la dynastie de Savoie s’éteignit faute de rejeton incitait la diplomatie royale et surtout les Guises à offrir « la sœur » : devenus vacants, les biens de la maison de Savoie tomberaient naturellement et légitimement au pouvoir des Valois'. Sur la fécondité douteuse de Marguerite, question qui avait préoccupé jadis Charles-Quint lui-même, les plénipotentiaires engagèrent avec gravité une querelle plaisante. « Nous ne voulons point, dirent les Espagnols, entrer en dispute sur l’âge de la dite dame, que vous nous avez dit être de trente-cinq ans, pour être chose qui se prend mal de disputer de l’âge des dames ; et, combien qu’elle soit en âge auquel on pourrait encore espérer d'en avoir succession, pourtant serait l’espoir de ce encore beaucoup plus grand si elle n’avait que de seize jusques à vingt ans. » À quoi les Français répondirent par cel argument savoureux : elle n’est nullement « hors d'âge, n'excédant les trente-cinq ans et en montrant beaucoup moins, et étant descendue de race où les femmes ont porté jusque bien tard » ?.

‘ « Mémoires des choses à quoy l’on se pourroit accommoder pour le bien de

la paix.» (Bibl. Nat., ms. fr. 3195. fol. 80 ; minute). — Cf. Diari d'Emmanuel- Philibert, p.42 et passim.

* Papiers d'Etat de Granvelle, t. V, p. 248 et suiv. — Les plén. français à

La question des territoires donna matière à une controverse plus élevée. Tandis que les Français affirmaient que la possession du Piémont était une garantie nécessaire à la sécurité du royaume, les Espagnols invoquaient déjà le principe des frontières naturelles. « Les montagnes, déclaraientils, sont les vraies et assurées limites des pays. » Doctrine singulière dans la bouche de gens qui représentaient la monarchie la plus bigarrée du monde. Montmorency, que n'impressionnait pas l'idéologie, répondit brutalement : « Montagnes et rivières se passent’. » De ce point de vue les deux thèses étaient irréductibles. Mais Granvelle, laissant vite le terrain géographique, transporta la discussion dans l’ordre des sentiments. Et sa finesse offrit à l'adversaire le piège où il devait fatalement tomber : « Puisque, dit-il en substance, vous accordez assez d'amitié au duc de Savoie pour lui donner en mariage la sœur ou la fille du roi de France, vous devez également lui faire assez de crédit pour ne pas craindre qu’une fois remis en possession de ses biens, il ne livre à votre ennemi la frontière des Alpes. » Merveilleuse suggestion, qui devait gagner peu à peu l'esprit du Connétable, le cœur du Roi et celui de Marguerite. La confiance à donner au duc de Savoie étant une affaire d’appréciation personnelle, il devait en résulter un dissentiment certain entre les plénipotentiaires de Henri Il : Emmanuel- Philibert s’efforça dès lors, sûr par ce moyen de vaincre, d'augmenter la confiance des Français à son égard, et particulièrement celle de Montmorency, qui lui appartenait comme prisonnier. Mais tout cela n’était qu’en germe. Avec un peu de constance et de fermeté, les représentants de Henri Il eussent pu tirer bon parti des circonstances favorables. Granvelle conseillait secrètement au roi d’Espagne, si ses intérêts étaient sauvegardés et si le duc de Savoie obtenait un #inimum de réparation, de se montrer conciliant”.

Plus favorable encore était la position de la diplomatie de Henri Il sur le terrain des établissements français en Tos-

Henri II, 4558, 18 octobre, Cercamp : « I1z sont de là entréz au mariage de Madame vostre seur, de laquelle ilz avoient escript au s' de Savoye, mais ilz retournent tousjours à dire qu'il crainct n’en avoir poinct d'enfans et est conforté de ses serviteurs et principaux ministres en ce doubte là. » (Bibl. Nat, ms. fr. 23628, fol. 3, vo ; reg).

1 Sources citées.

? Papiers de Granvelle, t. V, pp. 284-285.

cane. Philippe II et ses ministres, depuis quelque temps, détestaient Cosme de Médicis, bien que ce dernier fût un des anciens alliés de la maison d'Autriche : les agents les mieux informés assuraient alors que, pour déplaire au duc de Florence, les Espagnols n'eussent pas fait d'opposition sérieuse aux demandes françaises touchant cette région. Il est vrai que Philippe IT avait cédé à Cosme, le 19 juillet 1557, ses droits de souveraineté sur l'État de Sienne et que c’eût été une grave offense que de les reprendre. Mais le Catholique, sans annuler sa donation, pouvait jouer un mauvais tour au duc en rétablissant la République toscane dans son ancienne liberté ‘. Les Français se souciaient bien peu de ces choses; mal informés, ils étaient en outre mal intentionnés : « l’on se pourra servir et aider de ce que nous tenons au Siennois », disait leur programme *. En réalité, désireux, s’il était possible, d'échanger les territoires de Montalcino contre un avantage quelconque, ils inclinaient à une résignation prématurée. Les Guises, éloignés par de vieilles rancunes de la cause des fuorusciti florentins et d’ailleurs interprètes des combinaisons du duc de Ferrare, n’éprouvaient que de l’aversion pour la Toscane. Quant à Montmorency, il voyait dans l'abandon de ces territoires lointains un bon moyen de réaliser des économies. Les plénipotentiaires n'étaient pas disposés à mieux défendre la Corse. Sur ce sujet, voici leur intention : « Sera bon d’aviser quel service et quelle commodité on peut tirer de la Corse, et si l’importance en est plus grande que des deniers que l’on pourrait obtenir des Gènois, considérant la grande dépense qu’il faut y faire chaque année *. »

Mais de ces dispositions secrètes et de ces faiblesses rien ne parut officiellement dans les conférences d’octobre. Les Français affirmèrent le maintien de leurs exigences anciennes touchant Calais, le Piémont, le Montferrat, Sienne

* M. Suriano au Sénat de Venise, 1558, 16 octobre, Béthune, au sujet de Sienne : « Mi vien affermato da persone di auttorità che, se le altre difficultà si accordano, questo Sermo Re non sarà difficile à consentir in questo al voler de’ Francesi, seben pare gran cosa che in un re cosi grande possa cascar questa volontà di privar altri di quello che li ha donati una volta. Ma l’odio di tutta questa natione contra quel duca di Fiorenza è tanto che si pud creder che si faria questa et maggior cosa in danno di S. Ecca quando si potosse.… » (Arch. d’État de Venise, D. al Senato, Spagna ; chiffre orig.).

? Bibl. Nat., ms. fr. 3125, fol. 80 ; min.

Ibid.

Montalcino et la Corse. Ils écrivaient, le 21 octobre, à Henri IT : « Tant plus nous voyons cler en ceste négociation, tant plus jugeons-nous qu'il ne fault riens espérer de vostre ennemy que le pis qu’il pourra faire‘. » Fermeté de façade que minaient des dissentiments plus ou moins cachés et des tendances nettement opposées. En réalité, les plénipotentiaires du Très-Chrétien n'étaient résolus que sur deux questions : celle de Calais et celle du Piémont ; sur ces points la diplomatie française restait attachée aux prétentions qu'avait exprimées le cardinal de Lorraine dès les conférences de Péronne, en mai 1558. C'était le programme des Guises, que Henri II n’osait pas encore désavouer”. A cette belle contenance, les Espagnols répondirent par une attitude aussi fière ; mais, de fait, ils cherchèrent à éviter unc rupture. « La négociation de la paix, notait Emmanuel-Philibert, va fort froidement. Dieu mette fin à tant de maux!°»

La trêve, renouvelée le 17 octobre, fut prolongée sine die le 28. Le 30, on suspendit les conférences pour une semaine *.

Au mois de novembre 1558, s’écroula subitement, devant l’Europe étonnée, tout l'édifice qu'avaient construit les Valois depuis soixante ans. Alors apparurent, dans une crise à la fois mesquine et grandiose, les inquiétudes qui ravageaient l'esprit de Henri II.

Tout le monde savait combien Montmorency désirait la paix pour recouvrer sa puissance à la cour *. Le Roi luimême ne pouvait plus supporter l’absence de son premier conseiller. Il faut relire les billets qu'il lui adressait, pour comprendre les incidents publics : « Mon ami, je vous assure

4 Les plén. français à Henri II, 1558, 21 octobre, Cercamp (Bibl. Nat., ms. fr. 23628, fol. 5-6 ; reg.). Papiers de Granvelle, t. V, p. 262 et suiv.

? Voy. L. PiNcauo, Correspondance des Saulx-Tavanes, p. 40.

$ Diarii d'Emmanuel-Philibert, p.44.

# G. D. del Orsa au card. Farnèse, 14558, 18 octobre, du camp espagnol: « S. Mtà [Philippe 11], dopo haver procurata la pace, ha chiesta la tregua per questi pochi di con la maggior instanza del mondo, non potendo più mantencre il suo essercito che pativa estremamente d’ogni cosa et di foraggio massimamente. » (Arch. d'État de Naples, Carte Farnes., fascio 698 ; orig.).

5 Voy. par exemple, F. Hotman à Bullinger, 1558, 23 octobre, Strasbourg (Revue histor., t. 11, p. 19).

que Monsieur de Guise ne désire la paix, me remontrant tous les Jours que J'ai plus de moyens de faire la guerre que je n’eus jamais et que je n’en saurais tant perdre, en faisant la guerre, que Je n’en rends si vous venez d'accord. Faites ce que vous pourrez afin que nous ayons la paix. Et ne montrez cette lettre que au maréchal de Saint-André et la brûlez après. Le dit personnage [Guise] a dit ici à quelqu'un que, tant que la guerre durera, pas un de vous deux ne sortirez Jamais de prison, et pour ce pensez-y, comme chose qui vous touche, »

Après la suspension des conférences, les plénipotentiaires étaient partis de Cercamp. Le Connétable, le cardinal de Lorraine ct le maréchal de Saint-André arrivèrent à la Cour le 2 novembre dans l'après-midi. Ils trouvèrent le Roi chez Diane de Poitiers. Henri IT prit aussitôt Montmorency par la main, le mena saluer la Reine, puis se retira, pendant deux heures, seul avec lui. Ensuite, un long entretien eut lieu jusqu'au souper avec la favorite et Catherine de Médicis. Le Connétable mangea à la table et à côté de son maître. Celuici lui fit préparer un lit pour la nuit dans la garde-robe de sa propre chambre *. Nous allons voir à quoi aboutit cette intimité.

Les négociations de Cercamp recommencèrent le 7 novembre. En partant, Montmorency avait promis la paix au Roi. Celui-ci, considérant l'affaire comme finie, montrait une Joie puérile : il parlait à tout venant des tournois, des jeux et des fêtes par lesquels il voulait réjouir les noces de sa sœur avec le duc de Savoie. Et les tailleurs en préparaient déjà les costumes *.

* Bibl, Nat., ms. fr. 3139, fol. 8: autogr. — Cf. G. Gurrrrey, Lettres de Dianne de Poyliers, p.155.

* G. Michiel au Sénat de Venise, 1558, 5 novembre, Paris: « Giunsero ali doi in Corte sulle tre hore dopo desinare M. il Conestabile, il Rme di Lorena et il mar. di Santo Andrea, et trovorno il Re Chmo nella camera di Madma di Valentinois. 11 quale pigliando subito il Conestabile per mano nè mai più lasciandogliela per quel tempo stettero insieme, lo condusse in prima à far riverentia alla Regina Chma, di poi si ritiro con lei in negolio per spatio di due hore continue. Et tornati un’altra volta a trattenersi con la Kegina et la prefala di Valentinois fino all’hora della cena, volse la Mtà $S. cenasse in sua compagnia, et, per haverlo più appresso, gli fece preparare un letto nella guardarobba contigua alla sua camera, continuando più che mai i favori verso di lui in pubblico et in privato. » (Arch. d'Etat de Venise, D. al Senato,

* Stroppiana au d. de Savoie, 1538, 12 novembre, Cércamp ; « M. de Carnevalet, qual è scudero di scuderia et gentilhuomo della camera dil re di Franza,

Cette exubérance était très prématurée. Après une semaine de conférences, les plénipotentiaires se trouvèrent en opposition complète, sans pouvoir avancer. Informés par le menu des gestes et des paroles imprudentes du roi de France, les Espagnols reprirent toute leur insolence. Ils déclarèrent brutalement que Philippe IT « ne ferait rien, si les Français ne restituaient le Luxembourg à l'Espagne, Calais aux Anglais, toute la Savoie et tout le Piémont à Emmanuel- Philibert, tout le Montferrat au duc de Mantoue, la Corse aux Gênois, et s’ils ne quittaient sans réserve la Toscane ». Ils ajoutèrent qu’ils ne voulaient négocier que sur cette base et, comme les autres protestaient, ils menacèrent de rompre aussitôt .

Le 13 novembre au soir, la guerre était décidée. Le 14 au matin, L’Aubespine, évêque de Limoges, partit de Cercamp en toute hâte pour aller informer Henri IT de cette catastrophe et lui demander des instructions. Le Roi fut accablé. Pourtant, son orgueil se révolta contre l’arrogance des Espagnols. Le 14 au soir, il renvoyait l’évêque de Limoges avec l'ordre de rupture *.

Dans la nuit, arrivèrent deux lettres autographes de Montmorency, l’une adressée au souverain, l’autre à Diane de Poitiers. La favorite qui, pendant tant d’années, avait soutenu la fortune des Guises, s'était détachée d’eux pour des motifs d'intérêt, et le Connétable, profitant de cette brouille avec un art de l'intrigue où il excellait, avait conquis d’un coup son ancienne rivale en accordant le mariage de son fils, Henri de Montmorency-Damville, avec la petite-fille et héritière de Diane, Mademoiselle de Bouillon *. Dans cette lettre,

che vene dalla Corte, dice che il pred. re tene tanto per certa la pace che non fà che devisare dil modo che ha di ricevere, honorare et carezzare V. A. in suo regno et delle giostre, giocchi et feste che si hano da fare per le sue nozze…. » (Arch. d'Etat de Turin, Leltere ministri, Vienna, II ; orig.). — Herc. Strozzi au d. de Mantoue, Francia ; orig.).

1 Le card. Trivulzio au card. Carafa, 4558, 46 novembre, Paris (Arch. Vatic., Principi. XI, fol. 361 ; orig.). Herc. Strozziau d. de Mantoue, 1558, 16 novembre, Paris (Arch. de Mantoue, Francia : orig.). — J. Alvarotti au d. de Ferrare, 1558, 48 novembre, Paris (Arch. d'Etat de Modène, Francia ; orig.). — Les événementssi graves de novembre 1558 ont échappé à tousles historiens, parce que, pour cette période, les papiers de Granvelle manquent.

? Réponse des plénipotentiaires à Henri Il, 1558, 16 novembre, Cercamp (Bibl. Nat., ms. fr. 23698, fol. 45 vo; reg.).

# Herc. Slrozzi au d. de Mantoue, 4558, 15 décembre, Poissy : « Alla venuta di M.llmo Conestabile o poco dappoi si faranno le nozze de M. Damvilla nella figliolà primagenita di Mada di Boglione, quale già molti giorni sono l'ha pro-

il la suppliait de conseiller à son maître de « prendre da paix comme elle s'offrait ».

Le 15 novembre au matin, Henri IT à peine levé partit pour la chasse. La cour, croyant la guerre inévitable, était en rumeur ; la faction des Guises triomphait. Rentré, le Roi s’enferma longtemps avec Diane de Poitiers. Quand il sortit, il donna l’ordre de réunir immédiatement le conseil des affaires. [l portait un air d'assurance et de domination qu’on ne lui avait jamais vu. Devant ses conseillers rassemblés, il prit aussitôt la parole : « Après avoir mieux considéré ma situation, dit-il, J'ai résolu de faire la paix avec le roi Philippe par n'importe quel moyen : pour cela, je consens à restituer toutes mes conquêtes en Luxembourg, en Montferrat, en Corse, en Piémont — sauf trois, quatre ou cinq places —, et en Toscane. Je veux garder Calais. » Il termina d'un ton impérieux : « Je vous ai convoqués pour vous faire savoir ma volonté et non pour autre chose. » Seul dans l’assemblée, Charles de Marillac commença de protester ; le Roi lui ordonna brutalement de se taire. Et tous restèrent silencieux, stupéfaits et résignés devant l’atlitude du maître. Henri Il dépêchait aussitôt un nouveau courrier, M. de Saint-Sulpice, à Cercamp pour démentir les instructions données à l’évêque de Limoges et informer les plénipotentiaires des dernières décisions‘. C’est alors, semble-t-il,

messa : che à stato causa che tra M. Illmo Conestabile et Made duchessa di Valentinois è nata una grandissima confederatione, il che ha fatto marcevigliare molti per la poca amicitia che per il passato è stata tra loro. » (Arch. de Mantoue, Francia : orig.).

‘ Le card. Trivulzio au card. Carafa, 1558, 16 novembre, Paris: « Hieri scrissi à V. $ia [llma dandole aviso della rottura ch’eranatatra li ssri deputati dopo il ritorno loro all’abboccamento ; per il che non solo si tomeva dell'essito del negotio, ma si haveva quasi totalmente per esclusa la pace, perché con la speditione di M. di Limogies il Re piüutosto accennava di non voler passar più avanti di quello ch'haveva accettato fin all'hora che altrimenti. Hora per un aviso che si è havuto hoggi di corte et da bonissimo luogo, s'intende che S. Mtà Chma ha talmente mutato parere che non solo s'è ravvivata la spéranza, ma par quasi impossibile che non succeda l'accordo, perchè hieri, dapoi che tornd dalla caccia, havendo lungamente ragionato con Mada di Valentinois laquale haveva havute lettere, sicome anco il Re, da M. Conestabile scritte da sua mano, se n'andd negli Affari, dove disse che non per consultare quello che si dovesse fare era entrato in consiglio, ma per esponere la sua deliberatione, laquale era in somma che poichè questo negotio dell’accordo era caminato tanto inanzi, si dovesse condurre al fine, non volendo guardar tanto al suo particolar interesse che ne potesse nascere il disturbo di quel bene universale che risultarebbe della conclusione della pace, laquale S. Mtà voleva in ogni modo. Quivi havendo voluto qualch’uno replicare et dir la sua opinione sentendo forse diversamente dal Re, li fu da lui comandato che tacesse. Et cosi con questa resolutione dell animo diS. Mtè, fu a questi ss'i ministri espedito un corriere dietro à M. di Limogies che doverà à prevenirlo d arrivar nel

que fut porté au Connétable le fameux billet, écrit moitié par le Roi, moitié par Diane, qui offre une illustration audacieuse des rivalités secrètes de la cour’.

L’extraordinaire séance du Conseil, après la première stupeur, souleva des mouvements presque tragiques. Les Lorrains et Catherine de Médicis, qui leur appartenait depuis le mariage du Dauphin, voulurent reconquérir Henri IT. La veille même, 14 novembre, Catherine et le duc de Guise avaient fait jurer au souverain de « ne jamais rendre le Piémont ». Montmorency et son abjecte alliée, la favorite, obtenaient donc un parjure ! La Reine montra, comme jadis aux heures sanglantes de la guerre de Sienne, l'énergie et la violence que cachait sa soumission quotidienne. Elle se mit à genoux aux pieds du Roi pour l’ébranler encore : « Le Connétable n’a jamais fait que du mal! » s’écria-t-elle. — « Il a toujours fait du bien, répondit Henri Il, et quant au mal, ceux-là l’ont fait qui me conseillèrent de rompre la trêve de Vaucelles, » et il la laissa sans plus. Quelques heures après, Catherine, retirée dans sa chambre, lisait « les histoires de France ». Diane vint lui demander « ce qu’elle

medesimo tempo : onde non si dubita più quasi che la pace non sia per rimaner finalmente conclusa... » (Arch. Vatic., Principi, XI, fol. 361 ; orig.). — J. Alvarotli au d. de Ferrare, 1558, 18 novembre, Paris: « Dopo la gionta delli ssri ministra a Cercan, mandorno M. il vescovo di Limoges alla MS, per farle intendere come li ministri del re Filippo si haveano lasciato intendere che $. Mt Catca non faria nulla senza la restitutione di Cales alli Inglesi, di tutto quello che si tiene a lei del ducato di Lucemburg, di tutta la Savoia et tutto il Piemonte al duca di Savoia, ditutto quelche si tiene del Monferrato alla casa id est al sr duca di Mantova, della Corsica a Genovesi et di tutto quello che tiene in Toscana, che diede et ragionevolmente gran dispiacere à $. Mt et la pose in gran fastidio. Tuttavolta ella rimando il detto di Limoges a dire alli suoi ministri che non faria nulla. Et havendovi pol dormito sopra la notte et havendo il Conestabile scritto una lettera a Made Siniscialla, pregandola di eshortare il Re a pigliare la pace di quel modo che la poteva havere, et havendo S. Mt intesa l’opinione di detta dama, che si affatico assai per farle credere che questo fosse il suo avantaggio, mutd opinione et fece il giorno che segui alla partita del detto di Limoges chiamare il suo Consiglio, et li disse che havendo meglio considerato al caso suo, havea deliberato di volere in ogni modo la pace col re Filippo et si contentava dl rendere tutto quello che teneva del ducato di Lucemburg, tutto quel del Monferrato, tutta la Corsica, et tutto il Piemonte, fuor che tre, quattro in cinque prazze, tutta la Toscana, et voleva tenere Cales per se soggiungendo loro che li havea chiamati solo per farli sapere questa sua risolutione et non per altro, volendo loro fare un torno da padrone. M. il vescovo di Viena volse parlare et contradire, ma la Mt $. li diede sulla voce et non lo lascio punto parlare, di modo che ognuno si ammuti, sentendo ch’ella havea si fermamente deliberato voler la pace. Et cosi S. Mtà mandd un altro dietro al detto di Limoges... » (Arch. d'État de Modène, Francia ; chiffre orig.). — Henri II au Connétable : annonce ses décisions (Bibl. Nat., ms. 3139, fol. 24 ; autog.).

4 Henri II et Diane de Poitiers au connétable, s. d. (Bibl. Nat., ms. fr. 3139; autogr. de deux mains).

lisait de beau ». La réponse fut roide : « Je lis, dit textuellement Catherine, les histoires de ce royaume, et j'y trouve que de temps en temps, à toute époque, les putains ont dirigé les affaires des rois. » Et elle partit’. L’attitude de la Reine commandait celle des Lorrains. Dans la journée, Henri II, s’adressant au duc de Guise, lui demanda ce qu'il pensait de sa décision. François répartit insolemment : « Je me laisserais trancher la tête plutôt que de dire qu’elle est honorable et avantageuse pour Votre Majesté. ? »

La nouvelle de ces scènes étranges ne s’ébruita que le 16 novembre à travers le royaume : elle produisit partout l'émotion d’un grand événement. Très tard dans la nuit, un ami, confident des affaires d'État, vint réveiller l’ambassadeur de Mantoue, qui était alors à Paris : « Je suis accouru pour t’annoncer une bonne nouvelle : la paix est accordée et le Roi restitue à ton patron tous ses États. ? »

‘ J. Alvarotti, 1558, 48 novembre : «.. M. di Guisa dice chel giorno avanti si havesse fatto promettere con giuramento dalla Mt accid ch'ella non renderia mai il Piemonte, et nonostante anchora che la Regina havesse fatto ogni vivo et gagliardo ufficio con S. Mt accio ch’ella non si confirmasse in una tale et tanto poco honorata opinione et risolutione et gettatosele alli piedi con le ginocchie in terra per divertirla, rimostrandole che colui id est il Conestabile non feci mai che male, a che il Re rispose che ognuno sentiva il suo male et chel Conestabile havea fatto sempre bene et che male haveano fatto quelli che lo consigliorno à romper la tregua ; et cosi senza moversi punto della sua Opinione, la lascid con questo, et mando via l'huomo con la sudetta risolutione, che ha fatto stupire ognuno che l’ha intesa.. Stando la Regina dopo queste risolutioni in un suo gabinetto, leggendo per suo passatempo le historie di questo regno, et andatovi Made Sinisciala et dimandato a S. Mt cid che leggeva di bello, le rispose: « le historie di questo regno et trovava che sempre di tempo in tempo le donne putane, per dire come ella disse, sono state causa delli affari delli re », etla lascio con questo.. » (Arch. de Modène, Francia ; chiffre orig.).

? J. Alvarotti, 4558, 18 novembre... « M. di Guisa essendo dimandato dal Re quello che li pareva di questa sua risolutione, disse che più tosto silasceria mozzare la testa che mai dire che essa fosse nè honorata nè vantagiosa per S. Mtà et ne resta il più mal contento del mondo.. » (Arch. de Modène, Francia; orig.).

* Herc. Strozzi au d. de Mantoue, 1558, 46 novembre, Paris: « Scrissi a V. Ecc. della partita di corte di questi ssri deputati per andarsene a finire l'abboccamento per la pace, dove cominciorno à negotiare sopra li particolari et difficoltate restate. lequale parve che si facessero più difficile quanto più le trattavono, di modo che qua era corso un Strepito che tutto era ito in fracasso, et per dui giorni siamo restati in questo timore. Pür hora per la gratia di N. Se pare che le cose siino ridotte à bonissimo termine. Et questa sera assai tardi mi è venuto à trovare un amico mio degno di fede e persona chi sà et intervience in questa corte in cose di molta importanza et me ha detto : € To ti son venuto a trovare per darti una bona nova che & questa che la paco è accordata et al tuo signore si rende per certo Casale con tutto el Stato, et cid ti dico per cosa verissima. » (Arch. d'État de Mantoue, Francia ; orig.). — G. Michiel au Sén. de Venise, 1558, 16 novembre, Paris : « Non par si debba hormai più stare in dubbio che non sia per Seguir la pace, dicendo il Re di volerla in ogni modo et che in questo non vuole consiglio di alcuno.» (Arch. d’ktat de Venise, D. Senato, Francia ; orig.).

De cette crise le parti des Guises sortit définitivement vaincu, dans une disgrâce morale. Tout autre roi eût renvoyé de la cour des conseillers qu’il ne pouvait plus supporter. Mais Henri II était incapable d'énergie dans les choses du cœur. Il n'osait ou ne voulait se séparer des amis de sa jeunesse. Vers le 20 novembre, à Saint-Germain, entre le Roi et Francois de Lorraine un dialogue émouvant précisa cette situation étrange. On disait parmi les courtisans que le souverain, au cours de sa dernière entrevue avec Montmorency, lui avait promis pour son fils en survivance la charge de Grand-Maïitre. Le duc de Guise se plaignit : « Sire, dit-il, Votre Majesté peut avoir souvenir qu'au temps de son avènement, Elle me promit la charge de Grand-Maître de France. » Henri II, gêné, murmura des paroles évasives. Alors, Francois déclara : « Sire, puisque Votre Majesté me tient en si petite estime et considération et fait si peu compte de ma personne et des très grands services que je lui ai rendus, je quitte son service en tout et pour tout : avec sa permission, je me retirerai chez moi, lui promettant et jurant de ne plus vêtir l’armure, de vivre seulement et de prier Dieu! » Abasourdi, le Roi répondit : « Vous avez tort, Je vous aime. ‘ »

A Cercamp, tout était changé. Jusqu'au 13 novembre, on n’avait pu trouver un moyen de discussion touchant les conquêtes italiennes *. Mais après l’arrivée de Saint-Sulpice, qui apportait les nouvelles résolutions de Henri Il, les Français devinrent si conciliants que leurs adversaires crurent à une manœuvre. À partir du 17, les Espagnols eurent cause gagnée sur le principe des restitutions, sur la Toscane, la Corse, le Luxembourg et les États de Savoie. Il ne restait

1 J. Alvarotti au d. de Ferrare, 1558, 28 novembre, Paris: « Havendo M. di Guisa inteso chel Re promise al Conestabile l'ufficio et il grado di gran maestro di Francia per M. di Momoransi suo figliolo, detto M. di Guisa disse à S. M dopo giorni à San Germano: «Sire, la Mtà V. si pud ricordare come al tempo « che fu al principio del suo avenimento alla corona, La mi promisse l’ufficio « di gran maestro di Francia. » Et non havendo havuto risposta uguale à la dimanda, S. Ecca replico et disse: «Sire, poichè veggo d’essere in cosi poca stima « et consideratione vostra et tenuto cosi poco conto della persona mia et de’ « tanti gran servitii che l'ho fatti, io acquito il servitio suo in tutto et per « tutto, etcon buona gratia sua mi ritirard a casa mia, etle prometto et giuro di « non vestire più l'arme et di attendere solo à vivere et a pregare Dio. » Il Re resto tutto attonito di questa risolutione di S. Ecca , et li disse chel havea

torto et che lo amava.… » (Arch. de Modène, Francia ; chiffre orig.).

? Stroppiana au d. de Savoie, 1558, 8, 9,13 novembre, Cercamp (Arch. d'État de Turin, Lettere ministri, Vienna, IL; orig.).

plus à régler que les détails et la procédure de ces restitutions et à fixer le nombre des places que le Très-Chrétien voulait garder en Piémont. Une seule question demeurait entière, celle de Calais, — conquête personnelle du Roi. Saint-Sulpice répéta aux plénipotentiaires ce que son maître avait dit déjà maintes fois : « Je perdrai ma couronne plutôt que de rendre Calais. ‘ » Au cardinal de Lorraine, démonté par la révolution du 45 novembre, la résistance de Henri Il sur Calais permit de reprendre pied : le 23, il faillit obtenir ce qu’il cherchait, la rupture des conférences®°.

À vrai dire, bien que le Très-Chrétien eût abandonné la thèse soutenue pendant quinze ans par la diplomatie royale et accepté le principe des Espagnols, la question de Savoie offrait encore riche matière à disputes. Quels seraient le nombre et la situation des places laissées aux Français en Piémont? Pourvu que la Lombardie fût à l’abri de toute menace, Philippe II et ses conseillers inclinaient à céder sur ce terrain. Dès lors les Espagnols ramenèrent leurs efforts vers la question de Calais, qui, seule, retarda de plusieurs mois la conclusion de la paix. Il appartenait donc à Emmanuel-Philibert de défendre lui-même ses intérêts et d'arracher aux Français une restitution à peu près complète des Etats de Savoie.

Entre le duc et Montmorency, — le vainqueur et le vaincu de Saint-Quentin, — unis d’ailleurs par des liens de famille, l'intimité devenait chaque jour plusétroite. Au camp espagnol, le 25 octobre, on avait vu arriver les fils du Connétable avec M. de Villars et plusieurs Français « de distinction ». Emmanuel-Philibert les fit diner et les entretint longuement ?.

‘ Stroppiana au d. de Savoie, 4558, 15 novembre, Cercamp: « Ë venuto un M. de San Sulpicio, qual si è lassato intendere che esso Re venerà bene in le cose di V. Aa e tutte l’altre, salvo quelle di Cales in quale dice chel stà ostinatissimo et più presto vole mettersi a resigho di perdere la corona che retornarlo. » (Arch. de Turin, Vienna, II ; orig.). — Cf. Kervy, Relations politiques des Pays-Bas et de l'Angleterre, t. I, p. 276.

* G. Michiel au Sén. de Venise, 1558, 24 novembre, Poissy : « Voleva il Rmo di Lorena (per quello si è inteso questà matina per un corriere espedito da S. S. Rmx et arrivato questa notte) sopra il disparere delle cose di Cales licentiarsi dall’abboccamento et ritornarsene in què, lasciando non solo imperfetta, ma rolta ogni pratica. » (Arch. d'Etat de Venise, D. al Senato, Francia ; orig.). — Sur la nervosité du cardinal de Lorraine à ce moment, Henri II à Montmorency (Bibl. Nat., ms. fr. 3139, fol. 11 ; autogr.). — Of. Relations des Pays-Bas et de l'Angleterre, t. I, p. 319.

* Diarit d'Emmanuel-Philibert, p. 44.

Une fois obtenu le principe de la restitution, le duc s’efforça d'échapper au mariage qu'on lui offrait et de gagner quelques places sur celles que le Roi voulait retenir. À vrai dire, il n’était pas facile d’écarter Marguerite : la princesse, informée que son futur époux ne montrait point un grand goût pour elle, s’en offensait, et l’on fit comprendre au récalcitrant qu’il devait se résigner à payer de sa personne la générosité du Très-Chrétien‘. En vain essaya-t-1l de mettre sur le tapis un projet de mariage avec Élisabeth d’Angleterre ?. La question des places n’était pas moins ennuyeuse. Henri Il résistait très fortement aux demandes d'Emmanuel- Philibert. Sur la cause de cette résistance, les historiens se sont trompés : on a cru que le Roi voulait garder ainsi le moyen de rouvrir les guerres d'Italie. Un tel espoir guidait, en effet, la conduite du cardinal de Lorraine. Mais le souverain lui-même obéissait à des motifs tout autres, à des motifs d'honneur. Le Piémont offrait depuis le règne de François Il‘ les caractères d’un patrimoine et d’une province française, il avait été annexé et « naturalisé » légalement, il avait perdu ainsi la forme toujours provisoire d'une conquête non juridique : sa restitution impliquait donc, sans nul doute possible, un démembrement du royaume. C'était pour éviter de quelque manière unc telle honte et ne pas encourir le mépris de son peuple, comme aussi bien les remontrances des corps conservateurs de l'État, que Henri Il voulait absolument retenir des places fortes en Piémont. Montmorency, après la reculade du 16 novembre, fit aux représentants d'Emmanuel-Philibert une déclaration très nette à ce sujet : « Le roy de France entend de ne rien retenir à Vostre Alteze, mais Sa Majesté veult que le monde cognoysse que le roy d'Espagne n& l'a peu contraindre à se

! Stroppiana au d. de Savoie, 4538, 43 novembre, Cercamp : « M. du Bouchet ha scritto a V. Ae di qualche dubbio che Madama Margerita tene ch’ella non la prend) volontieri. Sarà bene che V. A® la removi da quella oppinione... » (Arch. d'Etat de Turin, Vienna. III ; orig.).

: Du Bouchet au d: de Baveoië, 4558, 47 novembre, Cercamp: «... Je n’ay failly de toucher QE éhouse du mariage de Vostre Alteze en Angleterre, dont ilz ont craincte, 6 l'auroieht encoure plus grande si ce n’estoit que deulx chouses les faict peñseï que Vostre Alteze n’y voudra prétendre: l’une la religion, et l’autre que Mädame Ysabeau est née, vivante la reine mère de la reine régnante. À cella je leur répond que lad. dame vit catholiquement autant qu'on sçauroit dire, et, quant à la nayssance, que je ne say point de plus beau

rivilège de légitimation qu'un royaume d'Engleterre... » (Arch. de Turin, rent I ; orig.).

despouiller entièrement des conquestes du feu roy François son père, ct, par conclusion, le roy de France ne veult pas infamer son histoire. ‘ »

Sur ce terrain, la division des plénipotentiaires français était certaine. Puisqu’on ne retenait des forteresses que pour sauver l’honneur, peu importait leur situation et leur nombre : ainsi pensait le Connétable. Au contraire, le cardinal de Lorraine soutint jusqu’à la fin qu'il fallait garder les forteresses les plus efficaces. Montmorency lui-même était un peu gêné par la crainte de l'opinion publique : « Si j'étais complètement libre, faisait-il entendre au duc de Savoie, je plaiderais bien mieux la cause de Votre Altesse, car, en France, il y a beaucoup de bons capitaines, mais peu d'hommes pacifiques comme moi. » Et il avouait, avec cette grosse ingénuité qui se mêlait souvent à sa sournoiserie : « J'ai toujours procuré et maintenu la paix autant qu’il m'a été possible, j'ai toujours détesté la guerre par égard au bien public et par souci de mon intérêt particulier, car, de la guerre, je ne peux attendre rien, et j'y ai beaucoup de pairs, tandis que, en temps de paix, je suis le seul vice-roi. » Prisonnier d'Emmanuel-Philibert, il redoutait les calomnies que ses ennemis ne manqueraient pas de répandre à ce sujet : « Par jalousie, disait-il encore, on remontre au peuple et au Roi que je travaille non pour le service de mon maître et du royaume, mais en vue de mon intérêt personnel, pour obtenir ma libération de captivité. ?° »

* Du Bouchet au d. de Savoie, 1558, 17novembre, Cercamp : « Vostre Alleze verra par la lettre que le conte de Stroppiana luy escrit les propoz q'aujourd’huy a tenus au d. conte le secrétaire du Connestable, lequel en personne m'avoit ce matin dit tout le mesme, je dis le Connestable. Le semblable ont faict le conte de Villars et l’évesque de Lymoges, qui n’espargnent tous les serments qu'on peult jurer afin de faire croyre que le roy de France entend de ne rion retenir à Vostre Alteze, mais que Sa Majesté veult que le monde Cognoysse que le roy d'Espagne ne l’a peu contraindre à se despouiller entièrement des conquestes du feu roy François, et que, par conclusion, le roy de France ne veult pas infamer son histoire. Ce soir, le sr de Carnavalet, gentilhomme de la chambre du roy de France et son escuier d’escuirie, est entré avecque moy en la chambre de Made de Lorraine sur le mesme propos, me déclairant que s'ilne tenoit qu'à Villeneuve d’Ast, que la paix ne laiceroit de se faire, quoyqu'à leur compte c’est de leur patrimoine et que, par le traicté de Crespy, l'Empereur leur en layssoit la jouyssance et remettoit Mons. d'Orléans en son droict de toute la conté d’‘Ast en cas qu'ils n’espouzast la fille ou la niepce de l'Empereur. Brief, à les ouyr parler, ilz font telz oufres en ceste négociation que si la paix ne s'ensuit, ilz se tiennent pour justifiés, devant Dieu et devant les hommes, qu'à eulx n’aura tenu... » (Arch. de Turin, Francia, I ; orig.).

* Voici le passage capital de la lettre de Stroppiana au d. de Savoie, qui

Bien sûr, Montmorency n’eût pas soumis de plein gré les affaires du royaume à sa commodité privée. N'empèêche qu'ayant pris le rôle d’ami secret d'Emmanuel-Philibert, il devait fatalement tomber en des fautes plus graves. D'abord, en déclarant que, s’il était libre, il défendrait mieux les intérêts du duc, il offrait à celui-ci, consciemment ou non, un véritable marché.

Le prince n'était ni asséz riche ni assez naïf pour libérer son prisonnier gratuitement, mais il comprit aussitôt quel parti il pouvait tirer des négociations touchant la rançon du Connétable, et nous allons voir qu'il ne tarda pas à lui proposer sans vergogne un contrat déshonorant. D'ailleurs, il devait en résulter une conséquence plus générale, à laquelle déjà nous avons fait allusion : à force de traiter secrètement avec Emmanuel-Philibert, à l'insu des Guises et contre eux, Montmorency crut que le duc prenait place dans sa faction et qu’il deviendrait, une fois la paix signée, son plus fort allié à la cour de France.

Marie Tudor était morte le 17 novembre, laissant le trône d'Angleterre à sa jeune sœur Elisabeth : la nouvelle parvint à Cercamp le 30, et les Français proposèrent, à cette occasion, de suspendre les conférences pour deux mois. Les Espagnols, qui avaient plus gagné, pendant ce mois de novembre, que durant trente ans de guerre, y consentirent de bonne grâce et se révélèrent enfin comme des gens aimables.

relate ces graves déclarations (1558, 20 novembre, Cercamp) : « I1 Conestabile mi ha tornato rimandare il suosecretario da Dorlans, remostrandomi che da suo patrone non è tenuto ni tene di fare tutti li boni officii chel pù per la restitutione di V. A&e renderla ben contenta e satisfatta in questo trattato qual si demena ; perd, che per ritrovarsi pregione di quella, non pud cosi caldamente et efficacemente parlare in questa materia, come farebbe sel fosse libero percidche, come contrasta cum coloro che non vorrebbeno vedere V. Aarestituita in la bona gratia dil suo Re. per gelosia che ne hanno, subbito essi che li sono invidi et emuli remonstreno ad esso Re et al populo che lui fà questo per suo privalo commodo in gratia di recatarsi da la captività et non per servitio d’esso Re et dil regno ; ma che sel si trovasse libero, parleria si altramente che li confondaria tutti à grandissimo beneficio di V. A2, perchè in Franza non manchino boni capitanei, ma li manchino bene li homini di pace come lui, che sempre l’ha procurata e mantenuta à tutto il suo potere ; et che h guerra li è sempre dispiaciuta si per rispetto dil publico come per il suo particulare, percid che per essa lui non posse pretendere cosa alchuna di come fano altri, atteso che in la pace lui è secondo Re senza compagnia et in la guerra ha molti compagni, et che per fare et mantenere la pace non vi è in tutto quel regno di Franza meglior instrumento di lui... » (Arch. d'Etat de Turin, Vienna, III ; orig.).

Le cardinal de Lorraine, parti de Cercamp en compagnie des secrétaires L'Aubespine et Morvillier, arriva le 5 décembre à Paris ‘. Montmorency ne put s’en aller si tôt, mais dut rester encore deux semaines en Flandre pour négocier le prix de sa rançon. Ce retard fit gémir Henri II : « Je ne veus plus vyvre, sy à se coup vous fallés à venir.? »

Bien que revêtu de sa qualité de plénipotentiaire, le Connétable, comme le maréchal de Saint-André, était toujours prisonnier de guerre. Avant de suspendre les conférences, on avait discuté pour savoir si les deux hommes pourraient passer ces vacances en France. Montmorency, qui s’étail constamment montré « amateur de la paix et repos public », obtint facilement congé, sur parole, pour aller voir son maître”. Philippe IT prévoyait bien, et il lavouait cyniquement, que le retour du vieillard provoquerait, à la cour de son rival, des divisions favorables aux intérêts espagnols". Mais le Connétable ne put jouir tout de suite de cette permission : les Espagnols, en effet, avaient décidé que leurs prisonniers, avant de partir, fixeraient soit avec le roi catholique, soit avec le duc de Savoie, le prix exact de leur rançon, pour recueillir, une fois arrivés en France, les sommes nécessaires. Montmorency retourna donc à Lille, après la suspension, et entreprit des négociations fort délicates.

Depuis le début des conférences, le désaccord entre Emmanuel-Philibert et la cour de Bruxelles s'était aggravé. Le duc accusait de mauvaise foi les ministres de Philippe IT et n'échangeait avec eux que des politesses froides. Enervé et inquiet, il doutait même qu’on pût arriver à la paix. En conséquence, il avait résolu de mettre ses affaires « hors des mains » des Espagnols et de traiter directement avec le roi de France. « Que la paix se fit ou ne se fit pas », 1] voulait recouvrer ses États. Pour cela, il allait tenter une manœuvre

L. Arrivabene à la duchesse de Mantoue, 1558, 40 décembre, Paris (Arch. d'Etat de Mantoue, Francia; orig.).

* Bibl. Nat., ms. fr. 3139, fol. 20: aulog.

$ Papiers d'Etat de Granvelle, t. V, p. 361.

* Philippe IT au comte de Feria, 1558, 28 décembre, Græncndale, p. p. Kervyw, Relations des Pays-Bas et de l'Anglelerre, 1. 1, p. 364.

audacieuse. Dès le 30 novembre, il avait envoyé son secrétaire Fabri au Connétable pour lui communiquer « le désir que j'ay de vous contenter en toutes choses à moy possibles »‘. Puis, le 9 décembre, il remit à Stroppiana des instructions décisives. L'agent piémontais proposa donc à l'illustre prisonnier le marché suivant : « Si le Connétable fait en sorte que le duc de Savoie recouvre son État entier et libre de toute servitude, ledit duc s'engage à lui quitter toute sa rançon ; de plus, il promet au Roi Très-Chrétien d’être comme le bouclier de son royaume et de se déclarer l'ennemi de quiconque essaierait de l’attaquer du côté des Alpes. Ainsi Sa Majesté obtiendrait les mêmes avantages que si elle occupait le Piémout, sans devoir supporter les frais et les inconvénients de cette occupation. » Offre audacieuse, mais singulièrement habile : outre le piège proposé à la conscience de Montmorency, il y avait là de quoi ruiner toutes les objections d'ordre militaire qui s’opposaient à l'abandon des forteresses. Bien plus, Stroppiana informa le prisonnier que si le roi de France retenait trois places fortes, la rançon serait de trois cent mille écus, s’il n’en gardait que deux, la rançon s’abaisserait à deux cent mille écus, enfin qu’une seule place coûterait cent mille’écus : « afin que Sa Majesté connaisse que ce qu’elle fera en faveur du duc tournera au profit du Connétable.* »

Montmorency, certes, n’accepta point un tel contrat. Sans parler de scrupules, il était assez avisé pour prévoir ce qu'en pourraient tirer contre lui ses ennemis et pour craindre la

4 Le d. de Savoie à Montmorency, 1558, 30 novembre, Bruxelles (Bibl. Nat., ms. fr. 3139, fol. 67; orig.).

? M. Suriano au Sén. de Venise, 1558, 114 décembre, Bruxelles : «... Perchè dubita il sor duca di Savoia che non sia per succeder pace, ha dato ordine al suo agente a Lilla che tratti di mandar ad effetto la restitutione sua nel stato à seguendo à non seguendo la pace. Quel duca si tien molto mal satisfatto di tutti questi ssri ad uno per uno hora piuü che mai, et perd desidera più che mai di uscirli delle mani, et cosi tutti mostrano di confidar poco in S. Ecce. Come si sis, l’ordine è andato che se il Conestabile operà che li sia restituito il stato integro et libero, S. Ecca li donna tutta la taglia, et promette al Re Chmo.di esser come scudo et difesa del suo regno et scoprirsi nimico di ciascuno che tentasse di offenderlo per quella via, mostrando per questo che S. Mtà Chma puo riputar suo il Piemonte restituendolo più che tenendolo, perchè ne havrà il comodo senza spesa et senza disturbo.. Et per condur questa cosa ad effetto, pensa il duca che giovi l'haver messo questo stimulo al Conestabile di donarli la taglia se il Re Chmo li restituisce il stato; ma se vole tenersi tre fortezze, vole S. Écca trecento milia scudi di taglia, se due ducento milia. se una cento milia, perchè $. Mtà Chma conosca che il beneficio che farà al duca ritorna a beneficio del Conestabile per questa via... » (Arch. d'Etat de Venise, Spagna; chiffre orig.).

Il. 2

révolte de l'opinion publique. Mais il ne s’indigna nullement. Le 10 décembre, il écrivait à Emmanuel-Philibert : « Je vous mercye très humblement de l’honneste lettre qu'il vous à pleu m’escripre, vous suppliant croyre que, en tous lieux et endroictz où je vous pourray faire service, je m'y emploiray comme celluy qui désire demourer toute sa vye vostre serviteur. » Il exposa seulement à Siroppiana les raisons politiques et personnelles qui le détournaient de s’engager sur une voie aussi périlleuse ‘. L'agent piémontais prétendit alors fixer la rançon à trois cent mille écus. Finalement, après trois jours de discussion, on s’arrêtait à deux cent mille écus : mais Montmorency prit l'engagement moral de favoriser autant que possible les revendications d'Emmanuel-Philibert. Le 14 décembre, l'affaire était réglée, ct, deux jours après, le 16, le prisonnier libéré partit pour la France *?.

En arrivant à la cour, le cardinal de Lorraine avait trouvé le Roi fort mal disposé à l'écouter. Irrité par les scènes qui s'étaient produites pendant les dernières semaines de novembre, Henri II fuyait la Reine et le duc de Guise. Il voulait obstinément la paix et supportait avec peine la résistance insolente du parti belliqueux. Son refuge était chez Diane de Poitiers. À l'influence de la favorite il faut en ajouter une autre, très efficace, celle de Marguerite de Berry, dont on avait négocié le mariage à Cercamp. Marguerite, déjà mûre et protectrice vénérée des poètes, était lasse de n'aimer que les lettres. Elle désirait vivement se marier : les diplomates lui parlaient depuis si longtemps d’Emmanuel-Philibert qu'elle s'était éprise à la fin de ce grand capitaine qui passait pour ardent cavalier. Et maintenant elle trouvait les diplomates trop lents. La princesse manqua un peu de discrétion dans ses sentiments. Dès les premiers jours d'octobre, tout au début des conférences, elle avait envoyé son portrait, par l’entremise de Nemours, au duc de Savoie. Celui-ci s’efforçait alors d'éviter un mariage qu’on lui offrait comme une embüche, et il demandait qu'au lieu de la sœur, on lui donnât la fille de Henri IL. Très gêné, il remercia du portrait par une lettre courageuse : « Monsieur

4 Montmorency au d. de Savoie, 1558, 10 décembre, Lille (Arch. d'Etat de Turin, Lettere principi, Francia, mazzo XI: orig.).

* Papiers de Granvelle, t. V, p. 393. — Diarii d'Emmanuel-P hilibert, p. 48.

mon cousin, Jay reçeu la pinture de Madame la sœur du Roy, qui m'a esté si agréable qu’elle a augmenté le désir que dès longtemps j'ay conçeu en ma pensée, dont sur ce ne vous diray aultre fors que s’il plaît à Dieu me donner ce bonheur et au Roy me faire tant d'honneur que je espouse Madame, m'en acquitlteray de sorte que tous trois en recevront service." » Il est plaisant de lire dans le journal d'Emmanuel-Philibert, à la même date : « M. de Nemours a tendu à me persuader d'accepter la sœur : j’ay été inflexible là-dessus. ?» À vrai dire, le duc de Savoie comprit bien vite ce qu'il pouvait obtenir de l'amour de Marguerite. Dans la même lettre à Nemours, il écrivait astucieusement : « Je veulx bien vous prier, sÿ en mes afères y's’y offre quelque difficulté, vouloir supplier Madame m’y prester son ayde et faveur, dont je me tiens desjà tout assuré, tant pour les bontéz et vertuz qui sont en elle comme pour l'assurance qu'elle peult prendre que, sy Dieu me rend si heureux de l’espouser, elle aura sur ma fortune et mon bien toute l'autorité que luy plaira prendre. » Nous verrons que la princesse exauça largement la prière de son futur époux. C’est ainsi qu'aux intérêts et aux passions si nombreuses, qui troublaient les négociations, Marguerite ajouta une influence sentimentale, que le Roi son frère inclinait naturellement à suivre.

Le cardinal de Lorraine, informé par François des incidents récents, comprit, après avoir vu Henri Il, qu'il était inutile de résister plus longtemps à la volonté du maître. Il passa les quelques jours qui lui restaient, en attendant l’arrivée de Montmorency, à régler les affaires d’iitat dont il avait encore la charge et à se munir en prévision du contrôle sévère que ne manquerait pas d'exercer son rival*. Avant de céder la place, il voulut, ce semble, regagner un peu de popularité : jamais on ne l'avait vu si bienveillant, si facile, il accordait toutes les demandes et prodiguait sa courtoisie *.

: Le d. de Savoie au d. de Nemours, 1558, 12 octobre, Bruxelles, p. p. L. Paris, Négociations sous François II, pp. 195-196.

? Diarii d'Emmanuel-Philibert, p. 42.

3 Lettre citée.

+ Lettres d’Alvarotti citées plus haut.

# Ibidem. — Au sujet de la restitution du Montferrat, Fr. Beccio à la duch.

Cependant, le Connétable cheminait sur les routes de Picardie. Les bourgs et les villages l’accueillaient « comme la personne du Roi », et Le petit peuple lui faisait fête : les uns le flattaient sachant qu'il allait reprendre le pouvoir, les autres le remerciaient pour son œuvre de paix‘. Beaucoup de gentilshommes s'étaient empressés de courir à sa rencontre. Le 21 décembre, vers 2 heures de l'après-midi, il descendit de cheval à Saint-Germain-en-Laye : il parut avoir recouvré un peu de son ancienne vigueur, bien que l’arquebusade reçue à Saint-Quentin le fit toujours souffrir et le forçât à demander la main pour descendre de monture?. Henri II jouait à la paume dans le parc du château, et la Reine le regardait s'amuser. De loin, Montmorency fit la révérence à son maître, qui se précipita pour l’embrasser trois fois de suite, avec une extraordinaire tendresse. Ils se retirèrent aussitôt, seuls, et restèrent enfermés un temps très long. Ensuite, le Connétable alla changer de costume.

Il était à peine entré dans son appartement que se présenta un gentilhomme de la maison de Guise, qui lui remit le cachet royal : le cardinal de Lorraine, sans attendre l’ordre du souverain, rendait à son rival l'instrument et le signe de la toute-puissance ministérielle. À partir de ce jour, le Connétable expédia, seul, les affaires d’État. Les Guises refusèrent d'y prendre la moindre part et se retirèrent même du Conseil. Au Roi, qui lui demandait des explications sur cette attitude, le cardinal répondit qu'il ne voulait pas « passer pour le valet de Montmorency »*.

de Mantoue, 1558, 15 décembre, Paris : « Mons. Illmo di Lorena è per far molto.., per la gelosia qual ha della venuta dell’ Illmo M. Gran Conestabile et per rispetto dell emulatione ch’ è tra loro. Spero debba far tutto l’ultimo del suo potere perchè l’assegnatione sia espedila innanzi la venuta di lui. » (Arch. d’Etai de Mantoue, Francia; orig.).

‘ G. Michiel au Sén. de Venise, 1558, 23 décembre, Poissy : « Dicono tutti quelli che sono stati nel incontrar S. Ecce che, per tutti i luoghi dove è passato, è stato ricevuto et honorato come se fusse stata la persona del Re, con infinita allegrezza et demostratione dei populi et delle genti minute... » (Arch. d'Etat de Venise, D. al Senato, Francia; orig.).

* Le même, 23 décembre : « Non si cognosce che sia troppo invecchiato, eccetto che, per l’archibusata che toccd quando fu preso, è tuttavia sforzato nel descendere farsi dar mano et sostener da tutti due i lati. » (Arch. cit., orig.).

* Sur le cachel, voy. À. Giry, Manuel de diplomatique, p. 632. Il y aurait beaucoup à ajouter.

* Herc. Strozzi au d. de Mantoue, 1558, 22 décembre, Poissy : « Heri che fu il 21 di questo, M. Illmo Conestabile arrivd in Corte su le due hore doppo meggiogiorno et trovo S. Mt nel parco che giocava alla balla del calcio, dove era

Par un mouvement naturel, la foule des courtisans, abandonnant ceux qu'elle avait adulés si longtemps, se pressa autour du vieillard. On avait compté plus de mille gentilshommes dans la troupe qui étaitallée à sa rencontre, jusqu’à six lieues de Saint-Germain ‘. Tous les officiers ou fonctionnaires s’efforçaient d'oublier l’amour qu'ils avaient montré à la maison de Lorraine. Il y eut des gestes comiques. Le banquier Albisse del Bene, administrateur à la fois et fournisseur des finances royales en Italie, désireux de gagner l’appui du duc de Guise pour ses opérations de trésorerie, au cours de l’année 1558, avait chargé un artiste de ciseler un grand bassin d'argent avec « l’histoire de la prise de Calais », qu'il comptait offrir à l'illustre général. Après le retour de Montmorency, Albisse décommanda l'œuvre. « L'intérêt est plus fort que l'amour », écrivail un confident des Lorrains?. Mais, plus que de comédie, c’était de tragédie qu'il s'agissait. Sous une résignation apparente, les Guises mâchaient leur haine, concentrée et meurtrière. Dans Îles corridors du château de Saint-Germain, on entendait des injures féroces et le bruit de rixes mystérieuses. Alvarotli

parimente la Mt della Regina quale stava a vedere giocare. Dove cssendo arrivato M. Conestabile gli fece la reverentia, il che vedendo la MU del Re comincid ad andare verso di lui et vi and circa 50 passi, et accostati si abbraciorno per tre volte con tanta bona chiera.….. Si relirorno à ragionarc insieme, dove stettero per un gran spatio di tempo. Doppoi, M. Conestabile si retiro alla sua camera per spogliersi i panni da cavalcare, dove subito giontogli fu mandato da Mons. Illmo carle di Lorena il cascietto di S. Mt, che denotù tutti li affari et maneggi di questo regno essere posli in mani sue... Non potrei dire à V. Ecca la allegrezza che si fà in questa Corte et in questo regno... » (Arch. d'Etat de Mantoue, Francia: orig.). - J. Alvaroiti au d. de Ferrare, 41558, 23 décembre, Paris : « Il carle di Lorena ha deliberato di non s'intromettere più in cosa alcuna, et lo ha dctto al Re proprio per non si volere mostrare varletto del Conestabile ». (Arch. d'Etat de Modène, Francia: orig. chiffré). — G. Michiel au Sén. de Venise, 4558, 23 décembre, Poissy : « Arrivd alli 21 di Fiandra dalla terra di Lilla M. il Conestabile, liberato assolutamente con haver accordato la sua taglia in ducento mille scudi, delli quali al presente ne ha pagati sessanta mille... Et sono molti che dicono che habbi havuto parola dal duca di Savoia, se succederà la pace, di esserne gratificata... Et subito dalla prima sera dell’ arrivar suo in corte, gli sono ritornati in mano, non solo tutli i negotii, essendosi ritirati del tutto et M. di Guisa et il Rmo di Lorena, ma tutto quel concorso et seguito che soleva haver per innanzi. » (Arch. d'Etat de Venise, D. al Senato, Francia; orig.).

1 Herc. Strozzi, 1558, 12 décembre, Poissy (Arch. de Mantoue, Francia ; orig.).

8 J. Alvarotti, 1359, 8 février, Paris : « Il generale del Bene, inanti la venuta del Conestabile in Corte, havea cominciato un grandissimo bacile et boccale ovato d'argento, et faceva sigillare il bacile con l’historia della presa di Cales, et havea dissegnato donarlo a M. di Guisa per guadagnarselo à causa delle ispiditioni ch’ egli ha in questa corte. Ma, essendo poi venuto il Conestabile, mi pare ch’ egli habbi levato mano et non so se lo finirà et finiendolo se lo

notait : « Seule la crainte du Roi empêche que les poignards et les épées ne se teignent de sang.‘ »

Aussi bien le Connétable faisait tout pour exaspérer la rage de ses adversaires : c’était la rançon de l'affaire d’Andelot. Lui et Diane de Poitiers affichaient une amitié insolente : le lendemain de son arrivée, Montmorency avait scellé le contrat de mariage de son fils Damville avec Mademoiselle de Bouillon? ; revenu de Piémont le 18 janvier, le Jeune homme épousa, le 29, l’héritière de la favorite 5. L'intimité du « maître » et de la « gouvernante » devint un scandale : « Ils sont comme chair et ongles, pour ne pas dire cul et brayette.* » Chaque soir ils dinaient ensemble, avec des « caresses infinies ». Tous deux alliés menaient le Roi « à la baguette »5.

Dans l’administration, Montmorency bouleversait ce qu’avait établi le cardinal de Lorraine. Connaissant mieux que personne le mécanisme de l'Etat, il put d'abord tromper l'opinion publique par des tours de force en matière de finances : il trouva le moyen de distribuer une solde aux troupes qui n'en avaient pas reçu depuis quatre ou cinq quartiers et de payer des intérêts aux marchands, lesquels n'osaient plus rien espérer. Il prit ainsi figure de sauveur‘. Mais, à vrai dire, le Connétable s'occupa surtout de luimême et de sa famille. Il obtint du Roi cent mille écus pour

donarà più à S. Ecca. Cosi m’ ha detto colui che lo fà. Siche gl’interessi possono più che l’amore. » (Arch. de Modène, Francia : orig. chiff.).

* J. Alvarotti, 4557, 2 janvier, Paris : « Senza il respetto di S. Mtà, sono ben

sicuro che li pugnali et le spade sariano tutte Sanguinolente. » (Arch. de Modène, Francia ; orig. chiff.).

À Ju Strozzi, 1558, 22 décembre, Poissy (Arch. de Mantoue, Francia; orig.).

* Le même, 1559, 48 janvier, Paris (Arch. cit. orig.). — Voy. plus bas.

“ J. Alvarotti, 1559, 44 janvier, Paris : « El Conestabile persevera nella sua grandezza et auttoritate più che mai : governa il Re, come si dice. à bachetta, et è carne et ungie, per non dir culo et braga, con Mada Sinisciala, et cenà ogni sera con essa lei, et si fanno a l'uno et l’altro i più grandi favori et le più gran carezze del mondo. » (Arch. de Modène, Francia; orig.)

5 Dépêche précédente.

L G. Michiel au Sén. de Venise, 1559, 41 janvier, Paris : « M. Conestabile, dal primo di del suo ritorno, procurando con ogni via, oltra la gratia di S. Mtà, anco quella de’ populi et de’ nobiliet in universale di tutto il regno, ha finalmente trovato modo con che le'genti d'arme siano pagate, che erano restate indietro di quattro à cinque quartieri et, oltra queste, i mercanti, aliquali non era stato atteso cosa alcuna di quello era loro stato promesso per innanzi : che sono due sorte et qualità di persone alle quale gratificando si gratifica ad ognuno. » (Arch. d'Etat de Venise, D. al Senato, Francia; orig.).

payer sa rançon, à lirer des ventes d'offices et des parties casuelles du domaine, puis cent mille francs, qui furent donnés à François de Montmorency avec la survivance de la charge de Grand-Maître. Quant à Damville, il reçut la survivance du gouvernement de Languedoc et la promesse du bâton de maréchal. Tout cela dans l’espace de quelques jours’. Par un acte de véritable provocation à l'égard des Lorrains, le « premier conseiller » fit nommer son neveu d’Andelot lieutenant au gouvernement de Picardie, en l’absence de Coligny, ctlui ordonna de réformer toutes les mesures qu'avait prises le duc de Guise, pendant la campagne de l’année précédente, pour l’organisation de l’armée du Nord?. La plupart des faveurs, pensions et dons, accordés par le cardinal, furent révoqués.

Montmorency, le plus brutal des hommes, renouvelait contre ses rivaux les procédés par quoi jadis il avait écrasé les anciens ministres de François I°". Mais, cette fois, les victimes étaient capables de répondre. Tandis que le cardinal de Lorraine s’indignait avec éclat, le duc de Guise, meurtri dans son orgueil de soldat, rongeait le frein : « Il est à moitié enragé », écrit Alvarotti. Les spectateurs redoutaient une scène sanglante. Au Roi, les Guises faisaient savoir qu'ils ne mendieraient point la gratitude d’un maître qui leur devait des services si nombreux et si grands*.

‘ G. Michiel, 1559, 11 janvier, Paris (Arch. cit.; orig.). — Herc. Strozzi au d. de Mantoue, 1559, 18 janvier, Paris : source « Montmorency » (Arch. d'Etat de Mantoue, Francia ; orig.).

? J. Alvarotti au d. de Ferrare, 1559, 14 janvier, Paris : « Il Conestabile ha fatto fare da S. Mtà M. d’Andalot, suo nipote, luogotenente di M. l’Amiraglio suo fratello in Picardia, mentre il detto Amiraglio starà prigione, et cosi se ne andarà à quelle guarnigioni et rimoverà tutto quello che ha fatto M. di Guisa et circa capitani et circa altro... » (Arch. d'Etat de Modène, Francia ; orig. chiffré).

8 J. Alvarotti, 1559, 14 janvier, Paris : «.. Mi doglio d’essere costretto a vedere quello ch’ io veggo. Che Dio mi faccia gratia di non vedere peggio | M. di Guisa sta malenconissimo et è mezzo arrabiato. Il sr carte di Lorena anch’esso stà il più del tempo sopra di se. » — Le même, 1559, 8 février, Paris : «.. In parti-olare contra quei di Guisa et di Lorena, detto Conestabile fece quel terribile ufficio con S. Mt, quando la venne a vedere al campo in Amiens. Tengo per certissimo che, senza il rispetto di S. Mtà, l'haveriano degià fatto molto ben pentire, ma non si hanno voluto rovinare del mondo. Tuttavolta esso potrebbe tanto continuare à piccarli ch’ essi, mettendo tutti li rispetti da parte, li potriano far venire, come si dice, il cancaro.. Quanto alli affari, essi mostrano curarsene manco assai che non facevano, non volendo mostrar nè a lui di esser come dir i suoi inferiori per non dir varleti, nè al Re di haver di gratia di trattarli, parendogli di haver dato tal saggio et tal conto di loro et tali servitii alla Mtà $S. et nella cosa delle arme et nel resto ch'ella debbe haverli cari. » (Arch. de Modène, Francia; orig. chiffré).

Par bonheur, les ennemis du Connétable trouvaient des compensations pour l’avenir. La grossièreté du vieux ministre ne tarda pas à produire ses effets ordinaires : les Guises, dont le gouvernement avait paru jadis arbitraire, devinrent de nouveau sympathiques. Leur parti, fort réduit à la fin de décembre, grossit bien vite au mois de janvier. Ils avaient des alliés sérieux et francs : Catherine de Médicis, le dauphin François, Marie Stuart, le prince Alphonse de Ferrare, le duc Charles de Lorraine, le duc de Nemours. Moins déclarés, mais foncièrement hostiles à Montmorency, étaient Longueville, La Rochefoucauld, Montpesat, Vieilleville. D’autres, comme Saint-André, venaient dire aux Lorrains : « Je suis avec vous, mais ne gâtez pas mes affaires! » Le Connétable tirait toute sa force de l’amitié de Henri IT et de celle de Diane. Quant aux Bourbons, — le roi de Navarre et ses frères, — ils détestaient assurément le cardinal de Lorraine, mais ce n'était pas une famille de héros ni de Machiavels. Le duc de Nevers suivait sans trop se vanter la fortune du premier conseiller. À vrai dire, le grand parti de Montmorency était dans le peuple et dans la bourgeoisie, classes qui désiraient la paix. Naturellement aussi, tous les robins et fonctionnaires flattaient, comme de coutume, l'ordonnateur des finances publiques !.

À ce moment même, un événement important, le mariage du jeune duc Charles III de Lorraine avec la seconde fille de Henri Il, donna aux Guises un regain de prestige. Disgraciés à moitié, ils purent cependant mépriser leur rival, leur ennemi, petit « baron de l'Ile de France », qui se glorifiait d’avoir obtenu pour ses fils la bâtarde du Roi et une héritière de la favorite.

La branche aînée de la maison de Lorraine était alors un peu grêle, avec le duc mineur qu’on élevait à la cour de France, depuis 1552, et sa mère, la douairière régente Christine de Danemarck. A l’adolescent, Henri II avait promis, dès longtemps, sa fille Claude. Montmorency voyait venir, sans plaisir, ce mariage qui allierait une troisième fois, dans la même génération, les Guises à la famille royale ?. Mais il

’ Cette situation des partis est longuement et minutieusement expliquée par Alvarotti au duc de Ferrare, 1559, 8 février, Paris (Arch. d'Etat de Modène, Francia; orig.).

* Mariage du duc de Guise avec Anne d’Este, mariage de Marie Stuart avec

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