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n’y avait pas moyen pour lui de s’y opposer, à moins de trahir criminellement les intérêts de la France. En effet, la politique de ce règne, justement sous l'influence du Connétable, avait poussé des ambitions très résolues et très fructueuses du côté de l'Est. L’occupation des Trois Evêchés, en 1552, avait été le pas décisif de cette marche vers la frontière du Rhin où aspiraient unanimement les forces dirigeantes du royaume. Pour assurer la durée et le succès d’une telle politique, il était nécessaire que la maison ducale de Lorraine passât par des liens nouveaux et intimes sous la protection du roi de France. Or, Christine de Danemarck, nièce de Charles-Quint, intelligente et adroite, inclinait très nettement vers l'Espagne et s’efforçait d’écarter le danger qu’elle sentait du côté de l'Ouest. Son fils, Charles, emmené par Henri II après la campagne de 1552, recueillait à la cour d’affectueuses caresses, mais ceci n’empêchait point qu’au vrai, il ne fût un otage. Le Roi et Montmorency savaient fort bien que s’ils lâchaient l’enfant, sa mère lui ferait contracter mariage à la cour de Philippe Il et qu’ainsi la maison d'Autriche établirait pour longtemps sa tutelle sur la Lorraine indépendante. Même, les craintes d'enlèvement étaient telles qu'on ne permit pas à Charles III, jusqu’à la fin de l’année 1558, de voir sa mère ailleurs qu'en terre française ‘. Il pressait donc d’enchaïner le prince définitivement par un mariage. Une autre raison empêchait Montmorency d'y faire opposition : c’est que Christine de Danemarck était son amie personnelle et, en outre, la grande ouvrière du rapprochement entre la France et l'Espagne; grâce à elle, les adversaires avaient pu s’entretenir avec une relative courtoisie ; son tact intelligent, sa finesse et sa douceur rusée faisaient d’elle la reine des négociations. Enfin, toute la cour désirait ce mariage, autant par affection que par politique : Henri Il aimait tendrement, comme un fils, le duc de Lorraine, et Catherine de Médicis adorait sa fille Claude ?.
le Dauphin, mariage du duc de Lorraine avec Claude de France : trois alliances, dans la même génération, de la maison de Lorraine avec la famille royale. C’était un véritable investissement.
4 Dépêches de M. Suriano au Sén. de Venise, 1558, octobre-décembre, Bruxelles (Arch. d'Etat de Venise, D. al Senato, Spagna; chiffres orig.).
: Sur la question de Lorraine et la situation du jeune duc, voy. une importante lettre de Simon Renard à la princesse de Portugal, 4557, 20 décembre
Les fiançailles furent accordées le 19 janvier 1559, à Paris. Un carrousel et un tournoi occupèrent les journées du 20 et du 21. Le 22, on célébra le mariage à Notre-Dame, avec la pompe habituelle, Montmorency, au cours des cérémonies, remplit diligemment ses fonctions de Grand- Maître‘.
Henri IT et la Reine partirent le 25 janvier, pour visiter, pendant quelques jours, les domaines du Connétable, Ecouen et Chantilly. Le dimanche suivant, à Chantilly, le souverain assistait aux noces de Montmorency-Damville avec la petitefille de Diane, Mademoiselle de Bouillon. Puis, le Connétable et le maréchal de Saint-André firent leurs préparatifs pour se rendre au Cateau-Cambrésis, où avait élé transféré le siège des conférences. Le cardinal de Lorraine partit, seul, en poste. Le Roi revint passer les fêtes du Carnaval à Paris?.
Henri Il n'avait pas même essayé de réconcilier Montmorency et les Guises, avant les négociations définitives. Les rivaux, à la fin de janvier 1559, continuaient de s’injurier plus ou moins ouvertement. Toujours soutenu par son maître et par Diane, le Connétable administrait les affaires selon son plaisir, mais il avait perdu un peu de sa brutale assurance. L’intimité du Dauphin, de Marie Stuart et de Catherine avec ses adversaires, sans compter le mariage de Claude de France, lui inspirait quelque prudence. Aussi bien, très atdacieux dans le Conseil ou dans les bureaux, cassant, réformant et ordonnant, le terrible vieillard n’était pas également brave en plein air et dans les salles du château; il fuyait les Guises par une sorte de crainte physique : « Il a péur que nous lui parlions de Saint-Quentin ! » disaient avec mépris ses victimes *.
François de Lorraine, beaucoup plus sensible que son frère
(Arch. Nat., K 1490, B9, 21; orig.). — Sur les suites du mariage, Cf. L. Da- VILLÉ, Les prétentions de Charles IIL, duc de Lorraine, à la couronne de France (Paris, 1908, in-8).
‘ J. Alvarotti au d. de Ferrare, 4559, 25 janvier, Paris (Arch. d'Etat de A UT orig.). — Cf. Registres du Bureau de la Ville de Paris, t. V, PP. 16-19.
? Le même, 1559, 25 janvier, Paris (Arch. de Modène, Francia; orig.). — Herc. Strozzi au d. de Mantoue, 1539, 26 janvier, Paris (Arch. d'Etat de Mantoue, Francia; orig.).
‘ J. Alvarotti au d. de Ferrare, 1559, 8 février, Paris (Arch. cit, orig. chiffré).
le cardinal, souffrait profondément de cette disgrâce. La douleur ruina son énergie, et, à la fin de février, il tombait malade, ressaisi par les fièvres qu’il avait prises en Italie. Il s’alita, déprimé, mélancolique à tel point qu’il ne voulait pas se laisser soigner par les médecins. Presque toutes les personnes de la cour le visitèrent, mais Diane et Montmorency lui refusèrent cette politesse. Henri Il lui-même ne se rendit à son chevet qu’en se cachant du Connétable*.
Le 6 février, les plénipotentiaires de la paix s'étaient réunis au Cateau-Cambrésis, dans une maison sise hors de l'enceinte et appelée « la maison des plaisirs » ?. Montmorency était parti, le 2, de Chantilly*. Cette fois, tout le monde attendait la conclusion comme certaine. Le roi de France avait ordonné de solennelles processions pour hâter l’achèvement d'une œuvre où il avait mis toute sa générosité”.
Une personne se réjouissait infiniment du bonheur à venir, c'était la sœur du Roi, Marguerite, qui défendait maintenant les intérêts du duc de Savoie, son futur époux. Par l’entremise du Rhingrave, prisonnier en congé, elle fit exprimer à Emmanuel-Philibert, dès le début de février, ses « très humbles recommandations », l’assurant que « en tout lieu où elle pourroit faire office de bonne parente et amie, elle n’y mancqueroit de meilleur cœur ». Et l’intermédiaire ajoutait cette déclaration beaucoup plus grave : « Comme très humble et très affectionné et obligé serviteur de Vostre Altesse, je ne veulx lesser à vous dire qu’elle a supplié le
4 Le même, 1559, 4er mars, Paris : « Tutto, per quel che dicono i medici, non causa da altro che da malacontentezza d’animo... S. Ecce è stata visitata da tutto il mondo, fuori che Mada di Valentinois, che Madama de Guisa mi ha detto che ella non vi à mai stata; et, mentre M. il Conestabile è stato in Corte, il Re non viè mai stato: » (Arch: de Modène, Francia; orig. chiffré).
* Longue description par Paülo Tiepolo au Sén. de Venise, 1559, 17 février, Bruxelles (Arch. d Etat de Venise, D. al Senato, Spagna; orig.).
8 Herc. Strozzi au d. de Mantoüé, 1559, 43 février, Paris (Arch. de Mantoue, Francia; orig.).
4 G. Dalmatio au card. Farnèse, 4359, 27 janvier, Paris : « Nous avons bonne espérance de paix et sur toùtes choses du mariage de Madame Marguerite et du duc de Savoye, car nous avons bonne envie de l'attirer, et luy se fasche de demotrer plus sans terre. L’on promect toutes choses au d. duc... » (Arch. d'Etat de Naples, Carte Farnes., fascio 693, fascic. D; orig.). — Le card. Trivulzio au card. de Naples, 4559, 13 février, Paris (Arch. Vatic. Principi, XI, fol. 381 ve; orig.).
Roy, s'i trouve bon la partie de Vostre Altesse et d’elle, qu’il veuille à sa faveur accorder les choses sans retenir ny réserver aulcun scrupule. ! » Le même Rhingrave alléchait le sieur du Bouchet, conseiller intime d'Emmanuel-Philibert, par des renseignements indiscrets : « Je pense, si vostre seigneur permectoit que les choses commencées sortissent en éfect, que Monseigneur le dus seroit le plus aimé, estimé et heureux prince de ce monde. Sy je n’estois pressé, je vous en diroys davantaige... » Cela se faisait secrètement, et non sans quelque honte : « Je supplie, ajoutait le Rhingrave, que de ce propos Vostre Altesse ne me veuille alléguer : il me nuyroit. » Et encore : « Sur tout le bien que vous me voullés, que cela ne passe plus oultre : on lui sçauroit maulvais gré et à moy. ? » Des suivantes de Marguerite prenaient part à ces intrigues. La cour d'Espagne et, bientôt après, toutes les petites cours d'Europe furent informées des conversations de Marguerite ; on sut même qu’elle écrivait directement au duc de Savoie pour faciliter ses pourparlers avec Montmorency *.
Cependant, au Cateau-Cambrésis, les plénipotentiaires abordaient la discussion décisive. Il s'agissait de fixer précisément les limites et les moyens des restitutions, dont le principe avait été accordé dès le mois de novembre précédent ; il fallait surtout régler la question de Calais.
Au sujet de la Corse, on s’entendil facilement : les Français abandonneraient l’île aux Gëénois sans condition, bien qu'ils eussent d’abord demandé une indemnité*.
‘ Le Rhingrave au d. de Savoie, 1559, 10 février, Paris (Arch. d'Etat de Turin, Lettere ministri, Francia, mazzo I; orig.).
Le Rhingrave à Du Bouchet, 1559, 41 février, Paris (Arch. de Turin, Francia I; orig.). — Du Bouchet au d. de Savoie, 1559, 14 février, Cateau- Cambrésis (Arch. cit., orig.).
* P. Tiepolo au Sén. de Venise, 1559, 49 février, Bruxelles : « Mada Margarita, laquale, facendosi la pace, sarà moglie del duca di Savoia, ha trovato occasione di scriverli, et nella littera medesima lauda grandemente il Conestabile come quello che habbia a tutto suo potere procurata la pace et il beneficio di esso duca, dicendo chel merita esser da lui con agni sorte di officio acarezzato et stimato. » (Arch. d'Etat de Venise, D. al Senato, Spagna; chiffre orig.). — Bonnuci au card. Farnèse, 1559, 15 janvier, Paris (Arch. de Parme, Carteg. Farnes., Francia ; orig.).
“ Au sujet du gouverneur de la Corse, l’év. de Fermo écrit au card. de Naples, 4559, 6 mars, La Ferté-Milon : « Il ser Giordano Orsini, che era in Corsica, è stato chiamato di quà, et in suo luogo è deputato M. di Vidames (sic), sebene lo rifiuterebbe volontieri, quando lo potesse fare con buona gratia di S. Mtà. » (Arch. Vat., Principi, XI, foi. 400 vo: orig.).
Pour Montalcino et la Toscane française, au contraire, le problème s’était fort compliqué depuis le mois de novembre. Non que Henri II voulût revenir sur ses concessions : mais quel serait le sort des républiques de Sienne et de Montalcino après le départ des Français? Les intéressés demandaient qu'on les remît en liberté pure et simple. Philippe I, d'autre part, revendiquait ces territoires pour en disposer à son gré. Au mois de novembre 1558, les plénipotentiaires n'avaient examiné que ces deux solutions. En février 4539, il s’en présentait bien d’autres. D’abord, les Carafa et Paul IV luimême avaient instamment prié l’ambassadeur de France à Rome, Babou de la Bourdaisière, pour que le Roi cédât au Saint-Siège la Toscane française. Cette demande, soutenue par le cardinal de Tournon', ne fut pas écoutée.
De sa part, Montmorency ne portait aucun intérêt à cette question et s’efforçait seulement d'éviter toute difficulté qui pt retarder l’accord. Quant au cardinal de Lorraine, il dut défendre la demande que présentait alors le duc de Ferrare. Celui-ci, — déjà nous y avons fait allusion, — suppliait Henri Il, par l'entremise de son fils Alphonse, qui résidait à la cour, et d’autres agents, de lui céder les terres de Toscane en remboursement des sommes que le Trésor devait depuis longtemps à la maison d’Este”. Les Guises appuyaient naturellement cette combinaison. On ne pouvait, sans doute, vendre ouvertement un peuple qui s'était mis de confiance sous la protection du roi de France, mais la diplomatie se fût chargée de trouver des moyens élégants et moraux donner, par exemple, au duc de Ferrare, la tutelle des Siennois et obtenir secrètement de lui renonciation à ses créances*. On crut, un moment, que ce marché serait accepté des Espagnols, et il est vrai qu'à l'automne 1558, il n'y eus-
1 Lé card. de Tournon à Henri IL, 1559, 9 janvier, Venise, p. p. G. RiBier, op.rcil.,.t Il; p.178:
# P. Tiepolo au Sén. de Venise, 1559, 19 février, Bruxelles (Arch. d'Etat de Venise, D. al Senato, Spagna; chiffre orig.). — Cf. Venelianische Depeschen vom Kaïiserhofe, t. III. p. 88.
8 J. Alvarotti au d. de Ferrare, 1559, 12 mars, Paris : « Non voglio restar di dir à V. Ecce che in grandissima secretezza mi è stato falito intendere come M. di Guisa, per facilitar che le piazze del Senese siano date a lei et che la difficultà della reputatione del Re non abbia da obstare con trovarsi male da chi vuol contendere che S. Mtà venda quei populi che se li sono donati, ha proposto che si pubblichi che S. Mtà doni liberamente quel stato a V. Kcct in ricompensa delli danni ch'ba patiti.… » (Arch. d'Etat de Modène, Francia; orig.).
sent pas fait grande opposition. Mais, quand les conférences souvrirent, en février 1559, au Cateau-Cambrésis, les sentiments de Philippe IT étaient bien changés. Uosme de Médicis, informé du risque qu’il courait par la malveillance du Conseil espagnol, de perdre toute chance d’annexer jamais à ses Etats le territoire entier de la Toscane méridionale, qu'il convoitait si fort, avait dépêché à Bruxelles un homme de grande valeur, assez connu dans l’histoire du xvr° siècle, le Florentin Chiapino Vitelli. Celui-ci rejoignit Philippe II au mois de janvier 1559 : sous prétexte d'apporter au Catholique des condoléances pour la mort de Charles-Quint, il venait obtenir à tout prix, même à prix d'argent, la donation définilive au duc de Florence des républiques de Sienne et de Montalcino. Et, une fois de plus, le Médicis obtint de Philippe IT ce qu’il voulait !.
Aux conférences, la résistance du cardinal de Lorraine fut assez vive. Les Siennois de Montalcino, très inquiets, avaient envoyé des ambassadeurs à la cour de France, et l’un d’entre eux se rendit même au Cateau-Cambrésis pour surveiller les négociations. Mais finalement, mal soutenu par le Roi et par Montmorency, Lorraine céda. Les plénipotentiaires rédigèrent alors un article dont le sens était d’une obscurité voulue. afin de ne pas déchaîner les « crieries » des Siennois : « À été conclu que le Roi Très-Chrélien retirera lous les gens de guerre qu’il a dans la ville de Montalcino et autres places du Siennois et de la Toscane, et se désistera de tous droits qu’il peut prétendre ès dites villes et pays. Est aussi convenu que tous gentilshommes siennois et autres sujets dudit Etat, qui sc détermineront à se soumettre au Magistrat établi au gouvernement de la République de Sienne, y seront reçus, et leur sera pardonné tout ce que l’on pourrait prétendre à
l'encontre d’eux pour s’être retirés au dit Montalcino et ailleurs. ?. »
P. Tiepolo, 4559, 29 janvier, Bruxelles : « 11 duca di Fiorenza, intendendo la mala satisfatione che era di lui a questa Corte... con questa occasione della morte dell’ Imperator, ha mandato per far offitio con $. Mtà il ser Chiapin Vitello, che è il maggior homo chel habbia appresso di se, essendo lui signor di molto ingegno et giuditio et tenuto in grande stima.…. » (Arch. de Venise, D. al Senato, Spagna; chiffre orig.). — Andrea de’ Nobili aux Anziani de Lucques, 1569, 19 mars, Bruxelles (Arch. d'Etat de Lucques, Ambascerie, Carte originali, 587 : orig.). — Canobio à Paul IV, 1559, 14 avril, Bruxelles (Arch. Vatic., Principi, XI, fol. 306; orig.).
? Du Monr, Corps diplomalique, t. V, p. 38.
Cet article cachait une vraie tromperie de la part des ministres français. Pris à la lettre, le texte laissait entendre que la république de Sienne, après le départ des troupes royales, resterait indépendante et libre sous son propre gouvernement, à condition de recevoir tous les fuorusciti qui, chassés par les événements de 1555, s'étaient retirés soit à Montalcino, soit même hors de la Toscane. Aïnsi le comprirent les ambassadeurs de Montalcino : ils annoncèrent partout que Sienne serait libérée par le traité aussi bien de la domination florentine que du joug étranger ‘. Jusqu'à la conclusion officielle de l’accord et plus tard même, Henri IT et ses ministres, craignant les doléances très légitimes des Siennois, laissèrent vivre, sans la démentir, cette interprétation. Or, elle était absolument erronée. Les plénipotentiaires avaient établi, sans le spécifier en forme, que les Français remettraient les territoires qu’ils occupaient en Toscane à Philippe Il, lequel en disposerait à son gré; et, à la cour d'Espagne, les gens avertis savaient que le Catholique, séduit par les discours de Chiapino Vitelli, donnerait à Cosme de Médicis la république de Montalcino pour l’unir, comme la république de Sienne, au duché de Florence”. Ce procédé fâcheux ne doit guère étonner : on sait que Montmorency ne porlait aucun intérêt aux affaires lointaines de Toscane ; quant au cardinal de Lorraine, une fois écartées les propositions du duc de Ferrare qu'il avait soutenues en vain, peu lui importait le sort des malheureux Siennois. Nous verrons cependant qu’au dernier moment, le cardinal rouvrit la discussion sur ce sujet avec une vivacité soudaine, mais on peut croire qu’il y chercha seulement une occasion de faire échouer la paix.
Les autres fuorusciti d'Italie furent plus mal traités encore que les Siennois. Philippe Il exigea que les bannis du
1 Voy. livre V, chap. 1.
2 Andrea de’ Nobili aux Anziani de Lucques, 1559, 5 avril, Bruxelles : « Vederanno VV. SS. Il come Siena resta in servitü. Et quanto alle terre di quello stato che li Francesi tenevano, il capitolo pare un poco dubbio, accennando che habbino a restare libere, e con questa speranza stanno li ambasciatori di Montalcino che sono alla corte di Francia et cosi il loro segretario che è stato fermo a Cambresi in questo maneggio della pace. Nondimeno, quà la cosa è intesa altramente, cioè che dette terre habbino ad essere liberamente del re Filippo et che ne possa dispuonere al suo beneplacito, e si giudic&.che ad ogni modo le darà al duca di Fiorenza. » (Arch. d'Etat de Lucques’ Ambascerie, 587: orig.).
royaume de Naples et du duché de Milan, et implicitement les bannis florentins, qui avaient épousé le parti de la France, fussent privés du bénéfice de la paix. Les plénipotentiaires du Très-Chrétien n'y firent pas d'opposition sérieuse, sauf une dernière révolte du cardinal de Lorraine à la fin des négociations. C’élait livrer les exilés aux pires représailles de leurs ennemis. Hélas! Piero Strozzi, tué l’année précédente au siège de Thionville, ne protégeait plus son parti. Pourtant, les fuorusciti florentins voulurent, par une manœuvre audacieuse, parer ce coup terrible. Vers le 15 mars 4559, arrivait à Bruxelles un ancien confident de Strozzi, Masino del Bene. Au nom des fuorusciti de Lyon, représentant en cette occasion toute « la Florence exilée » et toutes les colonies de l’Europe, il proposa à Philippe II un marché incroyable. Après lui avoir rappelé que Charles-Quint, son père, s'était jadis engagé à restaurer la liberté florentine contre les Médicis, il prétendit lui prouver que Cosme, enclin à trahir l’Espagne, avait tenté plusieurs fois de se rapprocher de la France : en conséquence, del Bene offrit au Catholique, s’il voulait rétablir la République à Florence, une somme de deux millions d’écus d’or avec la cession des villes de Livourne et de Pise; pour indemniser Cosme, les marchands fuorusciti lui achèteraient, dans le royaume de Naples, des châteaux et des terres avec un revenu de cinquante à cent mille écus. Del Bene obtint deux audiences de Philippe Il, qui ne trouva point la proposition désagréable. L'orateur florentin vit également Ruy Gomez de Silva et le duc d’Albe : il essaya même de les corrompre par l’offre de riches pensions’. Cette démarche hardie, six mois plus tôt, eût peut-être réussi. Mais, au printemps de 1559, le duc de
.J. Alvarotti au d. de Ferrare, 1559, 21 mars, La Ferté-Milon : « La natione fiorentina di Lione ha mandato per nome suo et della natione sua da tutte le parti d'Europa uno chiamato Masino del Bene, pür della nationeloro, are Filippo à AREA di voler mettere in libertate la loro repubblica fiorentina, mostrandoli che lo deve fare perchè il fu Imperatore, suo patre, havea loro promesso di farlo, et in oltre perchel duca di Fiorenza non è suo vero amico et servitore come fà professione, havendo digià voluto accordare con Francia et come haveria fatto se non seguiva la rotta del fu marle Strozzi; et inoltre offeriscono a S. Mtà dui millioni d’oro in contantiet di lasciare in suo potere Livorno et Pisa; fanno offerta di comprare un stato al detto duca di Fiorenza di 50, 80 sino ad 400 scudi d'entrata nel regno di Napoli... Costui ha parlato due volte al re Filippo, che ha mostra di non trovar male la loro dimanda : ha parlato 4 volte con Rui Gomez, alquale ha fatto offerta di 50 M. scudi di pensione, et ha parlato col duca d’Alva, che l'ha anch’ egli ascoltato volentieri... » (Arch. d'Etat de Modène, Francia ; chiffre orig.).
Florence avait reconquis les ministres espagnols. Les fworusciti se retirèrent, abandonnés de tous. Le traité du Cateau- Cambrésis scella l'échec définitif des bannis qui, depuis plus d’un siècle, luttaient pour la liberté contre les Médicis : la république de Florence était morte.
« Le roi de France y va de si bon courage qu'il stupéfie tout le monde », écrivait Hercule d’Este à Cosme de Médicis‘. La restitution des Etats de Savoie fut vite réglée entre Emmanuel-Philibert et les Français. Il n’y eut de difficultés que celles que souleva Philippe II lui-même, peu disposé à rendre les places du Piémont que ses troupes occupaient. Enfin il fut accordé que Henri Il restituerait au vainqueur de Saint-Quentin : le duché de Savoie, les pays de Bresse, Bugey, Valromey, Maurienne et Tarentaise, la vicairie de Barcelonnette, les seigneuries de Gattières, le comté de Nice et tout ce que le duc Charles II avait possédé au delà du Var; outre-monts, la principauté de Piémont, le comté d’Asti, le marquisat de Ceva et le comté de Cocconato. Tandis qu’il abandonnait toutes les terres qui, suivant le principe même soutenu par les Espagnols, rentraient dans les frontières naturelles de la France, le Roi gardait, en Piémont, les villes et places de Turin, Chieri, Pignerol, Chivasso et Villeneuve d’Asti, « avec les finages, territoires, mandemens et juridictions, Jusques à ce que les différends sur les droits par Sa Majesté prétendus contre ledit sieur de Savoie soient vidés et terminés, ce que lesdits sieurs s’obligent de faire dedans trois ans pour le plus tard »?. A vrai dire, c'était là du formalisme diplomatique : les cinq villes, isolées très loin du royaume, ne pouvaient jouir que d’une vie anormale et ralentie, jusqu’au jour où fatalement, par des nécessités économiques et militaires, elles reprendraient leur place naturelle dans l’unité du Piémont ; aussi bien, Emmanuel-Philibert était assuré de faire reconnaître ses droits juridiques, comme le prévoyait le traité, avant trois ans; pour finir, le duc savait que Montmorency et Marguerite de France souliendraient vivement ses revendications. Cette clause, on l’a vu, s'explique par le désir de sauver l'honneur
‘ Le d. de Ferrare au d. de Florence, 4559, mars, Ferrare : «Ilre di Francia li va di cosi buon animo che fà stupir tutti. » (Mediceo. 2879 ; orig.).
? G.-F. Canobio à Paul IV, 1559, 19 mars, Bruxelles (Arch. Vatic., Principi, XI, fol, 283 ; orig.). — Du Mont, Corps diplomatique, t. V, p. 39.
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du Roi et par la crainte « d’infamer son histoire ». En fait, le cardinal de Lorraine, par des efforts acharnés, avait obtenu le choix de ces cinq villes, fenêtres sur le Milanais.
Emmanuel-Philibert laissa paraître sa joie. Après tant d'années d’exil et de misère, il allait rentrer « dans sa maison » ‘. Bientôt arrivèrent à la cour de Henri II des Piémontais, Albertino de Moretta, le sieur de Montafa, le sieur de Racconigi et d’autres gentilshommes, qui supplièrent le Roi de ne pas restituer leur pays : il était trop tard, et la démarche, en tout cas, n’eût pas abouti ?.
Le 18 mars, entraient au Cateau-Cambrésis Michel de L'Hospital, chancelier de Marguerite de Berry, et Robert Hurault, s' de Belesbet, conseiller au Grand-Conseil et maître des requêtes. Ces deux juristes venaient établir le contrat de mariage.* « Le sieur de Savoie aura à femme Madame Marguerite, à laquelle Sa Majesté Très Chrétienne laissera la jouissance, sa vie durant, du duché de Berry et autres terres et revenus dont elle jouit à présent. Et davantage lui baillera en dot, pour tous ses droits paternels, maternels et autres qui lui peuvent appartenir, auxquels, moyennant ce, elle renoncera, la somme de trois cents mille écus. » Telest l’article qui donna la sœur de Henri II au vainqueur de Saint-Quentin*.
Enfin, comme il avait été convenu dès le mois de novembre, les plénipotentiaires décidèrent que-« le marquisat de Montferrat et la ville de Casal seraient restitués entièrement au duc de Mantoue ».
Restait à résoudre la question de Calais. On connaît l’article qui fut adopté, après deux mois de disputes : le roi de France resterait possesseur de cette conquête pendant huit ans, au terme desquels il devrait ou la rendré à l’Angleterre ou payer une somme de cinq cent mille écus au gouvernement d'Elisabeth. Victoire de fait, dont une lourde servitude ruinait la valeur juridique : au fond, la controverse n'était que suspendue par une sorte de trêve.
Les représentants de Henri II eussent pu gagner une
‘ Ottav. Vivaldino au d. de Mantoue, 4559, 4 mars, Bruxelles : « Il duca di Savoia stà molto allegro et spera d’andare presto in casa sua. » (Arch. d'Etat de Mantoue, Fiandra; orig.).
* J. Alvarotti au d. de Ferrare, 1559, 49 mars, La Ferté-Milon (Arch. de Modène, Francia ; orig.).
# G. CLanerrA, La successione d'Emanuele Filiberto al strono abaudo, p. 218. * Du Mowr, Corps diplomatique, t. V, p. 39.
partie plus nette, en profitant des circonstances. Par la mort de Marie Tudor, Philippe IT avait perdu ensemble son épouse et le titre de roi d'Angleterre ; les intérêts anglais et les intérêts espagnols se trouvaient maintenant déliés. Le Catholigue s'affligeait fort de cet événement, non point qu'il regrettât la reine, pour laquelle il n'avait guère dépensé de sentiments conjugaux, mais parce que l’Angleterre échappait à son influenee et même risquait d'échoir un jour ou l'autre, par Marie Stuart, à la dynastie des Valois. C’est pourquoi, veuf bientôt consolé, dès le début de décembre 1558, il avait entouré la jeune Elisabeth d’assiduités singulières, où l’ardeur se mêlait à la défiance. Par malheur, la nouvelle souveraine n'avait pas de goût ni ne se mettait en frais pour ce prétendant : elle inclinait d’autre côté ses sentiments et, fait beaucoup plus grave, menaçait de détruire le catholicisme en Angleterre. Désolé et inquiet, Philippe II s’efforça vainement de lui faire prendre un chemin plus sûr ; et même il la défendit auprès du Saint-Siège, pour empêcher qu’on ne l’excommuniât tout de suite. Mais enfin, quand fut perdu l'espoir d’un amendement, le roi d'Espagne, au mois de mars 1559, consentit à prendre pour épouse celle qu’on lui offrait, Elisabeth de Valois, fille aînée de Henri Il, précédemment destinée à l’infant Don Carlos ‘. Un article du traité pourvut la princesse de quatre cent mille écus de dot?.
L'attitude des plénipotentiaires espagnols touchant la question de Calais suivit étroitement celle de Philippe IT à l'égard d'Elisabeth. Dès le début des conférences, Marie Tudor avait délégué quelques personnages à Cercamp pour soutenir ses revendications ; de même, au (Cateau-Cambrésis, divers « milords » vinrent faire figure de représentants d’Elisabeth. Au vrai, si longtemps que Philippe espéra d’épouser la reine d'Angleterre, les intérêts de celle-ci furent défendus par les Espagnols. Mais, au mois de mars 1559, il y eut entre les alliés un refroidissement très marqué, dont auraient pu profiter les Français.
Les ministres de Henri Il ne connurent pas l’évolution des désirs et des sentiments du roi d'Espagne. Ils n'avaient
‘ Sur toute cette évolution, voy. Kervyn de Lettenhove, Relations des Pays- Bas el de l'Angleterre, t. 1; Diarii d'Emimanuel-Philibert, pp. 48-49; Papiers de Granvelle, t. V.
? Du Monr, op. cil.,t. V, p. 38.
d'yeux que pour se surveiller mutuellement. La discussion au sujet de Calais, en février, fut très violente. Dans ce combat, Montmorency et le cardinal de Lorraine ne s’accordaient point : sans doute ils savaient l'un et l’autre que le Roi ne consentirait jamais à restituer sa conquêle personnelle, mais ils ne s’entendaient pas sur les compromis possibles. Au seul mot de rupture, le Connétable, qui n'avait pas encore payé toule sa rançon, tremblait de perdre de nouveau sa liberté et sa puissance. Le 23 février, il accourut à Villers-Cotterets « pour faire entendre au Roi beaucoup de choses » et surtout pour lui proposer des combinaisons de formules”. Cependant, le cardinal déployait une éloquence que louèrent les Espagnols mêmes *?.
Au début de mars, il semblait qu’on dût désespérer. Les Français ne cachaient plus leur trouble, leur désaccord. A l'approche du printemps, comme par habitude, les instincts belliqueux se réveillaient. Anglais et Espagnols examinaient s'ils pourraient porter une nouvelle guerre. Henri II luimême, inquiet, cherchait de l’argent*.
Enfin, vers le milieu du mois, les ministres de Philippe II lâchèrent brusquement les Anglais, et ceux-ci durent accepter l'article sur Calais que Montmorency, trop pressé, leur avait soumis quelques semaines auparavant®.
La cour de France s’agitait, impatiente de ces longueurs et désireuse de nouer des relations avec la cour de Bruxelles.
* Montmorency au d. de Nevers, 1559, 23 février, Villers-Coterets (Bibl. Nat., coll. Clair., 353, fol. 36; orig.).
* P. Tiepolo au Sén. de Venise, 1559, 2% mai, Bruxelles : « IL Ro carie di Lorena havendo lasciato qui laudatissimo nome di destro negotiatore, prudente et sopra tutto eloquente.. » (Arch. d'Etat de Venise, D. al Senato, Spagna; orig.).
? Le même, 1559, 2 mars, Cateau-Cambrésis : « Solevano uscir insiemeli Francesi, et hoggi usci primo il cart di Lorena, et dila a poco il marescial di ste An drea, et dipoi il Conestabile, et parvè che stessero turbati.. » (Arch. cit. : orig.).
4 Le card. Trivulzio au card. de Naples, 1559, 5 mars, Paris : « Intendo che S. Mtè Chma viene avisata da Lione che, dovendo guerreggiar quest’ anno, non le son per mancar denari, et che digià n’è messa insieme grossissima somma.» (Arch. Vatic., Principi, XI, fol. 397: orig.}). — Luca Contile au card. Farnèse, 1559, 148 mars, Venise : « Gli avvisi di Lione affermano chel Re di Francia raccoglie danari. » (Arch. d'Etat de Naples, Cart. Farnes., fascio 67; fascic. C; orig.).
‘ Papiers de Granvelle,t. V, pp. 529 et suiv.
Des personnages officieux apportaient au Catholique des confidences dangereuses ou superflues.
Après le mariage de sa fille Claude avec le duc de Lorraine, Henri Il permit à celui-ci d’aller saluer le roi d’Espagne : le jeune prince rencontra Philippe Il à Mons, vers le 25 février‘. On convint alors qu'il se rendrait au Cateau, où se trouvait déjà sa mère, Christine de Danemarck, et qu'il assisterait, « comme prince neutre », à toutes les conférences. Naturellement l’adolescent subit l'influence de sa mère et, avec elle, adoucit la résistance du cardinal de Lorraine, leur parent”. Bientôt arrivait au Cateau une troupe de dames françaises. C'était la nouvelle duchesse de Lorraine, Claude de France, venue pour saluer sa belle-mère, et, en sa compagnie, la duchesse de Guise, Anne d'Este, avec un grand nombre de « demoiselles ». Ces personnes apportèrent chez les négociateurs une indiscrète frivolité : elles considéraient la paix comme faite et ne s’embarrassaient d'aucune réserve ?. Philippe IT, en cette occasion, ne manqua pas d’esprit : il fit remettre aux dames par un gentilhomme des joyaux et d’autres présents ; la duchesse de Guise fut tout particulièrement distinguée et reçut de ces cadeaux pour quinze mille écus. À la même duchesse Ruy Gomez de Sylva, l’un des plénipotentiaires, offrit des gants parfumés et un cheval d'Espagne. Quant aux « demoiselles », chacune s’en alla munie d'un présent d’au moins cent écus. Cette troupe légère, revenue à la cour de France, y soutint copieusement la louange des Espagnols *.
Il était difficile de parler de rupture. Henri II plus que jamais voulait la paix et suivait en aveugle docile la guide de Montmorency. Le cardinal de Châtillon, en l'absence de son oncle, gardait le souverain contre un retour offensif des
A. de Nobili aux Anziani de Lucques, 1556, 26 février, Bruxelles (Arch. d'Etat de Lucques, Ambascerie, 587; orig.).
* Herc. Strozzi au d. de Mantoue, 1559, 16 mars, La Ferté-Milon : « Il ser duca di Lorena è stato, per ordine di questi dui re, admesso nell abboccamento come prencipe neutrale et è di continuo presente nelli abboccamenti. » (Arch. d'Etat de Mantoue, Francia; orig.).
3 A. de Nobili aux Anziani, 1559, 12 mars, Bruxelles (Arch. de Lucques, Ambascerie, 587; orig.).
* Les duchesses revinrent à la Cour le 46 mars. H. Strozzi au d. de Mantoue, 1559, 16 mars, La Ferté-Milon (Arch. de Mantoue, Francia ; orig.). J. Alvarotti au d. de Ferrare, 1559, 19 mars, La Ferté-Milon (Arch. d'Etat de Modène, Francia ; orig.).
Guises et essayait même de gagner Catherine de Médicis, principal soutien des Lorrains. C’est alors que le Roi força son fils, le dauphin François, qui n’aimait pas le Connétable, à nommer celui-ci : « Mon compère » .
Vers le 15 mars, surgit entre les plénipotentiaires une conversation nouvelle, touchant le salut de la religion catholique et la répression de l'hérésie. Elle fut de l'initiative espagnole. Que le zèle de Philippe IT pour la défense de l'Eglise se manifestât dans cette négociation, c'était autant par finesse que par vertu. Un an auparavant déjà, aux conférences de Péronne, Granvelle avait troublé le cardinal de Lorraine en évoquant le spectre de « l’hérésie pullulante ». Contre le même adversaire, dont on connaissait bien les sentiments catholiques, la même manœuvre parut bonne, dans la bataille suprème. Les Espagnols prétendaient savoir qu’à Paris plus de deux mille personnes se réunissaient presque chaque jour en des « cavernes » pour entendre des prêches et célébrer le culte réformé ; ils ajoutaient que, dans tout le royaume, la religion était au pis ; ils prônaient l'union des princes catholiques contre la « secte » ; et naturellement ils concluaient que « les Français devaient, autant que quiconque, désirer la paix, puisque chez eux le nombre des hérétiques était très grand » ?. L'inquiétude de Henri IL s’accordait parfaitement avec ces révélations. La volonté d'arrêter le développement de l’hérésie restait, au-dessus des rivalités de factions, le grand molif du Roi dans l'œuvre de paix. Sur ce sujet, tous ses conseillers étaient du même avis. Montmorency, bien que
‘ Alvarotti, 4559, 49 mars, La Ferté-Milon : « Il Conestabile è più grande che mai et lo sarà ogni di più in più in governare il Re, il regno, le finanze et insomma ogni cosa più assolutamente che facesse mai, di modo che tutti li altri vi saranno per nulla et in particolare questi ssri di Lorena et di Ghisa, che alla fine non servirano d’altro a S. Mt che di compagnia. I[ cart Sciatiglione è gratissimo a S. Mt, et S. S. Rma et il Conestabile non fanno altro che combattere la Regina per guadagnarla et tirarla dalla sua parte, et si pensa che, fra questo et fra la paura di dispiacere al Re, S. Mt si lasciorà guadagnare, benchè essa dica et alferma che non si vederà mai. » (Arch. de Modène, Francia; chiffre orig.).
? P. Tiepolo au Sén. de Venise, 1559, 18 mars, Bruxelles : « Ha dato questo Sn Re ordine à sui deputali che facino ogni opera per reslar d’accordo con Francesi d’haver à procurar unitamente il Concilio per trovar finalmente qualche rimedio alli tanti dispareri nella religione, recordando a’ Francesi che lo hanno cosi da desiderar come qualsivoglia altro, per la copia grande d'heretici che sono nel lororegno. Et in questo proposito mi disse il duca di Savoia haver aviso di Francia che apresso Paris in alcune caverne stavano quasi di continuo reddute più di 2.000 persone a prediche et altri offici che usano segondo le loro opinioni dalla Chiesa cattolica aliene ».— Le même, 2 avril (Arch. d'Etat de Venise, D. al Senato, Spagna ; chiffres orig.).
ses neveux fussent parmi les chefs de la Réforme française, se montrait nettement hostile à la « nouvelle religion, ennemie, disait-on, de toute monarchie et source de toute confusion » ‘. De Diane de Poitiers et de Saint-André on sait la haine contre les protestants. C'était, enfin, le seul argument qui pût vaincre, chez les Guises, l’amour inné et nécessaire de la guerre.
La proposition espagnole, agréée par les Français, se réduisit, dans la forme officielle du traité, à un article religieux qu’on inscrivit en tête de l'acte : « Les deux princes, mûs de même zèle et sincère volonté, ont accordé qu'ils procureront et s’emploieront de tout leur pouvoir à la convocation et célébration d'un saint concile universel, tant nécessaire à la réformation et réduction de toute l'Eglise chrétienne en une vraie union et concorde *. » Cette clause paraît d’abord assez indirecte. Mais, dans un traité de paix, instrument juridique, il était difficile d'introduire, sous une forme de droit international, l’action commune des deux princes contre l’hérésie, parce que cette action appartenait surtout à la politique intérieure de chaque gouvernement. Le concile offrait la seule matière diplomatique où pût s'exercer officiellement la collaboration religieuse des deux souverains, Nous verrons qu'après la signature du traité, on examina plus précisément et, pour ainsi dire, plus brutalement, en des négociations particulières, les moyens à employer contre l’hérésie. D’ailleurs, cet accord sur la question du concile importait beaucoup à la cause de l'Eglise catholique. Depuis très longtemps, la polémique entre les protestants et le Saint- Siège portait sur l'autorité du concile de Trente, niée par les premiers, qui réclamaient la réunion d'une assemblée plus indépendante. Or, jusqu'à l’année 1559, le gouvernement français, favorisant plus ou moins consciemment sur ce point, comme sur tant d’autres, la thèse et les revendications des dissidents, s’était montré, par tradition gallicane, à peu près rebelle au concile. Par le traité du Cateau-Cambrésis, Henri IT abandonna cette attitude et changea l’orientation de sa politique. Une étude, qui reste à faire, sur les dernières sessions du concile en 1363 et sur le rôle qu'y joua le cardinal de
! Histoire ecclésiastique, t. I, p. 87.
? Du Monr, Corps diplomatique, t. V, p.35.
Lorraine, comme aussi bien sur les pourparlers relatifs à l’acceptation des décrets dans le royaume, montrerait quel parti le Saint-Siège et Philippe II tirèrent du traité de 1339.
Après cette grave et dernière convention, il semblait que les pourparlers fussent terminés. Coligny, prisonnier, venait d’être libéré’. Brusquement, le 25 mars, veille de Pâques, tout se rompit. C'était un coup du cardinal de Lorraine, qui avait élevé des prétentions nouvelles, exigeant que Scipione Fieschi fût reçu et remis dans ses biens par la république de Gênes, que tous les fuorusciti pussent rentrer à Florence et recouvrer leur patrimoine confisqué, que Sienne fût laissée libre et non soumise à Philippe Il, enfin que les Espagnols quittâssent aussitôt les forteresses du Piémont qu'ils occupaient”. Il n’y avait pas là de quoi faire échouer la paix, mais les ennemis virent dans ce réveil une sorte de provocation, et, en tout cas, un manque de parole, puisqu'on retournait sur des choses précédemment accordées. L’alerte fut très grave. Déjà les plénipotentiaires faisaient leurs bagages pour s'en aller. Le tact et l'autorité de la duchesse de Lorraine, Christine de Danemarck, obtinrent un sursis. Le cardinal, pourtant, voulait parlir ; Monimorency, sentant que si son rival parlait au Roi, tout serait perdu, l'en empêcha. On dépècha un courrier à Villers-Cotterets pour demander des instructions. Les trois questions, ranimées par Lorraine, étaient celles qui troublaient le plus la conscience de Henri I : il s’agissait de son honneur. Ce fut l’occasion d’un suprême sacrifice. Le Roi, lui-même l’annoncait en ces termes au duc de Nevers : « Mon intention, toutes choses bien pesées et considérées, à la fin a esté telle que je me laschasse en leur demande, [plutôt] que d'empescher que la Chrestienté ne reçoive le repos qui luy est si nécessaire pour infinies raisons, »
Le 27 mars, lundi de Pâques, vers sept heures de l’après-
J. Alvarotti, 1559, 26 mars, la Ferté-Milon : « Mons. l’Amiraglio arrivo avanti hieri in Corte, liberato della sua prigionia con havere pagata tutta la sua taglia. » (Arch. d'Etat de Modène, Francia; orig.).
ñ A. de Nobili aux Anziani de Lucques, 1559, 29 mars, Bruxelles : longs détails sur cette rupture (Arch. d'Etat de Lucques, Ambascerie, 587 : orig.).
$ Henri Il au d. de Nevers, 1559. 26 mars, Villers-Cotterets (Bibl. Nat., coll. Clair., 353, fol. 43; copie). — P. Tiepolo au Sénat de Venise, 1539, 28 mars, Bruxelles (Arch. d'Etat de Venise, D. al Senato, Spagna; chiffre orig.). Relat.
poliliques des Pays-Bas et de l'Angleterre, t. I, p. #85; Diarii d'Emmanuel-P hilibert, p. 49.
midi, le traité fut enfin conclu par les plénipotentiaires. I] ne restait plus qu’à coucher les articles sur parchemin et à les signer‘. Henri Il se trouvait à Villers-Cotterets. Il dormait avec la reine, dans la nuit du 28 au 29 mars ; une chambrière vint le réveiller pour lui annoncer qu’un courrier, arrivé à minuit et passé malgré les gardes, apportait, de la part du Connétable, la nouvelle de la paix?.
Le traité fut signé le 3 avril. La veille, les plénipotentiaires avaient validé un acte spécial réglant l'accord entre la France et l'Angleterre. Quand tout fut fini, ils assistèrent à un Te Deum, puis à un banquet qu’offrit la grande ouvrière de cette réconciliation, Christine de Danemarck. À midi, dans le petit village du Gateau, la trompe et les cloches publièrent l’heureuse nouvelle : « l’allégresse fut générale etinfinie*. » Trois jours après, à Coucy, où s'était rendu le Roi, le secrétaire L’Aubespine rédigea le « cri de la paix » pour tout le royaume, et l’on dépêcha aux princes étrangers, amis ou alliés, des courriers portant les clauses‘.
Les historiens modernes, en France, ne s'accordent point pour juger la paix du Cateau-Cambrésis. Au contraire, les contemporains, les historiens anciens et les auteurs étrangers ont, presque tous, reconnu que c’était une véritable abdication du Très Chrétien devant la monarchie espagnole, dans le domaine extérieur. À ne considérer que les événements politiques, cette dernière opinion nous semble d’une justesse évidente. Les arguments qu'on lui oppose d’ordinaire ne résistent pas à un examen précis. Quelqu'un vante
4 Montmorency à Châtillon et Coligny, 1559, 27 mars, Cateau-Cambrésis : « Je n’ay voulu laisser vous advertir que la paix est saicte et conclutte, et Madame, seur du Roy, mariée, dont je vous prie l’advertir et luy baïzer la main de ma part, espérant qu’elle en aura contantement .. » (Bibl. Nat, ms. fr. 3139, fol. 74; orig.). — P. Tiepolo au S. de Venise, 1559, 28 mars, Bruxelles : « La conclusion della pace è seguita hieri tra sei in sette hore dopo mezzo giorno. Non manca far altro senon copiar la capitulatione et fermarla. » (Arch. de Venise, D. al Senato, Spagna ; orig.).
2 J. Alvarotti au d. de Ferrare, 1559, 29 mars, La Ferté-Milon (Arch. d'Etat de Modène, Francia ; orig.). — Henri II au Bureau de la Ville de Paris, 1559, 29 mars, Villers-Cotterets (Reg. du Bureau de la V. de Paris, t. V, pp. 25-26).
8 Ottav. Vivaldino au d. de Mantoue, 1559, 3 avril, Bruxelles (Arch. d'Etat de Mantoue, Fiandra; orig.).
4 Henri II au d. de Ferrare, 1559, 8 avril, Coucy (Arch. de Modène, Enrico Il; orig.). — Cf. Reg. du Bureau de la V. de Paris, t. V, p. 27.
le bon sens de ce roi qui abandonna l'Italie : il livra l'Italie assurément, non aux Italiens, mais à la maison d'Autriche qui y domina Jusqu'au xix° siècle. D'autres, très nombreux, estiment la possession de Calais plus que toutes les conquêtes abandonnées : sans doute, mais cette possession de fait était antérieure, et le traité, au lieu de la consacrer juridiquement, la rendait provisoire en droit ; c’est Catherine de Médicis, qui plus tard, régente, devait obtenir l’annexion de Calais. Enfin ce traité ne donnait pas les Trois-Evêchés à la France puisqu’il n’en était point question dans l'acte et que la conquête restait, après comme avant, une simple occupation militaire. Les historiens oublient trop facilement qu’un traité est un instrument juridique, ayant pour but de consacrer et de légitimer une situation de fait : or, par la paix du Cateau-Cambrésis, Henri II renonçait, devant le roi d'Espagne, à la plupart de ses droits ou prétentions et n’en acquérait aucun. En réalité, cet acte ne peut être défendu que par les raisons qui l’expliquent, par des considérations religieuses et de politique intérieure.
Toute la responsabilité, ou tout le mérite, du sacrifice appartient au Roi lui-même et à Montmorency. Dans son principe, sinon dans ses détails, l’accord célèbre de 1339 fut l’un des actes les plus personnels de Henri II. On peut classer ainsi les motifs qui le déterminèrent : résolution d’extirper à tout prix l'hérésie du royaume, remords d’avoir rompu la trêve de Vaucelles, dégoût des alliances italiennes, désir de rappeler Montmorency à la tête du Conseil, enfin souci de marier la « très docte » fille de François l° Marguerite de Berry.
Le Connétable, quelle que fût, d’ailleurs, la clairvoyance de sa politique générale, joua, dans cette négociation, le rôle mesquin d’un homme de faction. Il y perdit, même auprès des personnes désintéressées, quelque chose de son prestige. Un prince, qui était de ses amis et de ses protégés, bien informé et très averti des sentiments des deux cours, Louis de Gonzague, — le futur Gonzague-Nevers, — écrivait au duc de Mantoue, son frère : « Montmorency et le duc de Savoie ne sont qu’une âme et un corps. La paix est l’œuvre particulière du Connétable : s’il a fait restituer le Piémont au duc de Savoie, c’est pour que celui-ci soit grand à la cour de France et l’aide à vaincre les Guises. Gardez le secret de
ce que je vous écris ‘. » Il faut ajouter que le vieillard n’eût pas réussi sans le secours de Diane de Poitiers.
Quant aux Guises, leur attitude fut très fière, parfois émouvante. Le cardinal de Lorraine y montre une figure qu'il n’a pas souvent, dans l’histoire. Seule, avec la reine Catherine, cette famille de chevaliers lorrains, en quête de gloire et de fortune, sembie avoir vibré de quelque passion d'honneur. En défendant la guerre, les Guises défendaient aussi leurs moyens d’existence et de progrès. Ardents dans la dispute, ils se soumirent vite au fait accompli, parce que s’offrait à eux une œuvre nouvelle. Mais ils emportèrent de ce terrible conflit une haine meurtrière contre toute la race de Montmorency.
Épuisé, desséché par le fisc et par les misères de la magnificence extérieure, le royaume attendait la paix. Celle qu'on lui offrit, fruit des haines religieuses et des rivalités de factions, contenait en germe les horreurs de la guerre civile.
Au lendemain du traité on fit frapper une médaille : elle représentait la France, assise sur un monçeau d'armes, avec une Victoire à sa main droite lui offrant une palme et une couronne; la devise était Optimo principi, dans l’exergue Gallia*.
1 Lud. di Gonzaga au d. de Mantoue, 1559, 14 mai, Paris : « 11 Contestabile et duca di Savoia sono anima et corpo, et la pace fatta (per me) è giusto particolare del Contestabile, perchè non ha fatto restituir il Piemonte al duca di Savoia senon per farlo grande qui in Francia, accid lo ajuti a battare Guisa. Et quello che scrivo a V. Ecca sia secreto. » (Arch. d'Etat de Mantoue, Francia ; orig.).
? Bibl. Nat., ms. fr. 4921, fol. 12.