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moi ; et fallait toujours gagner ces gens-là avec de grandes remontrances et persuasions douces et honnêtes, sans y parler de se courroucer. * » À Sienne même, en 1552, nous les avons vus, à peine délivrés de la tyrannie espagnole et mis sous la protection de Henri II, édifiant, puis culbutant des projets de réforme, jusqu’au jour où la guerre avait tari, pour un temps, leur fantaisie politique. Arrivés à Montalcino, ils ne tardèrent pas à suivre de nouveau leur naturelle inclination.
Là, pourtant, la situation était bien différente. A Sienne, par un phénomène historique dont l'Italie offrait de nombreux exemples, le gouvernement de la république se confondait avec celui de la cité. Mais, à Montalcino, il existait déjà une administration municipale, à laquelle les exilés durent superposer l’organisme politique : « commune » et « république » restèrent distinctes?. D'où résulta un manque fâcheux de cohésion.
Ce fut Soubise qui nomma le capitaine du peuple et les membres du premier gouvernement, calqué sur la constitution de Sienne : il choisit dix personnages dans les familles les plus influentes, les Bandini, Nuti, Spannocchi, Venturi, Palmieri, Buoninsegni, etc. *. En réalité, sur cette foule de fugitifs misérables, l'autorité du lieutenant s’exerça d’abord sans conteste. Mais une situation de fait ne pouvait convenir longtemps au tempérament politique des Siennois.
En mars 1556, les représentants de la république, assistés de ceux de leurs compatriotes, très nombreux, qui s'étaient réfugiés à Rome, commencèrent à tenir des réunions, dans un lieu déterminé de la Ville éternelle, pour élaborer une nouvelle constitution. Il s'agissait surtout de fixer par une sorte de charte les rapports du gouvernement avec le roi de France et ses représentants. Aussi le cardinal de Tournon, alors protecteur des affaires gallicanes, fut-il invité à présider ces conférences. La discussion dura très longtemps : les principaux orateurs furent, outre les agents du
* CF. P. Courreaurr, Op. cil., p. 285.
* Arch. commun. de Montalcino. Memorie di governo e consigli, 1555-1559,
* Arch. de Sienne, Del. Montalcino, III, 4 ct 51 vo. — Adr. Saraceni à la seu de Sienne, 1556, 14 avril, Rome (Arch. de Sienne, Lett. alla Balia, CCXXI,
; orig.).
* Adr. Saraceni à la Balia de Sienne, 1556, 26 mars, Rome (Arch. de Sienne, Lett. alla Balia, CCXXI, 80: orig.).
Roi, Bernardino Buoninsegni, qui avait été plusieurs fois ambassadeur en France, Andrea Landucci, agent permanent de la république auprès du Saint-Siège, et Francesco Bandini, archevêque de Sienne, rebelle aux Espagnols. On y appela souvent le cardinal Fabio Mignanelli, Siennois de naissance, naturellement favorable aux ambitions de ses compatriotes *.
À la suite de ces réunions, plusieurs ambassades furent envoyées à la cour pour soumettre au Roi le résultat et lui demander son avis. Henri Il, semble-t-il, n'avait pas grand désir de participer à ces choses. Depuis cinq ans qu'il connaissait les Siennois, il avait éprouvé leur goût incurable du changement. Lorsque les ambassadeurs, au cours de l’été 1556, lui présentèrent ce nouveau modèle de constitution, il ne montra pas beaucoup d'enthousiasme : au fond, il désirait que les Siennois se donnassent à lui corps et bien, de façon à écarter tout risque de révolution et à établir définitivement sa puissance en Toscane, à l’heure où, de concert avec les Carafa, il préparait de grands desseins. Le 29 août, il adressait aux magistrats une lettre fort claire : « Attendu, disait-il, que nous ne pouvons vous donner une constitution perpétuelle sans avoir assez d’autorité pour la maintenir et la faire observer, nous avons différé de nous en occuper, jusqu’au jour où il vous plaira d'y pourvoir, soit en vous soumettant à nous comme à votre seigneur, soit par tout autre moyen, avec les réserves qui vous paraîtront raisonnables.® »
Après beaucoup d’hésitations et de discussions, un nouveau projet, élaboré à Rome, fut lu, le 13 décembre 1556, devant l’assemblée générale du peuple de Montalcino, puis envoyé au Roi pour qu'il l’approuvât. Les citoyens l’avaient accepté par soixante-neuf voix contre cinq‘.
Suivant le désir de Henri II, les Siennois, en tête de cet acte, déclaraient s’abandonner pleinement au pouvoir et à l'autorité de celui qui, depuis cinq ans, protégeait leur
1 Arch. de Sienne, Del. Montalcino, IL. — Mignanelli mourut à Rome, le 11 août 1557. Gianfiglazzi au d. de Florence, 1557, 14 août, Rome (Mediceo, 3277, fol. 92; orig.).
? Henri Il à la république de Montalcino, 4556, 29 août. Fontainebleau (Arch. de Sienne, Montalcino, Lettere al governo, 1556 ; trad. ital.).
8 Arch. de Sienne, Del. Montalcino, V, fol. 116-120. — Cf. Arch. slor. ilal., s. le, app., t. VIII, pp. 393-398.
indépendance de ses deniers et de ses troupes. L'article premier, assez bizarre, définissait ainsi la nature du gouvernement : « Une république, état royal — una repubblica e stato regio, vouée à la Vierge immaculée, sous la protection de Sa Majesté Très Chrétienne, — dont le siège sera à Montalcino ou à Grosseto, jusqu’au jour où Dieu voudra le remettre dans sa patrie traditionnelle, à Sienne, — avec tous les privilèges, honneurs, prééminences, franchises et immunités dont jouissent les autres républiques et dont jouissait spécialement la cité de Sienne, avant qu'elle fût occupée et opprimée comme de présent elle se trouve. »
Deux articles fixaient l’organisation politique. « L’assemblée générale de la république ou Consiglio sera formée de tous les citoyens y domiciliés ou descendants de domiciliés, qui auront juré fidélité à Sa Majesté Très Chrétienne, pourvu qu'ils soient nés légitimement et non notés d’infamie ; ceux qui rempliront, à l'avenir, les mêmes conditions, jouiront des mêmes droits, après que les magistrats et l'assemblée générale auront approuvé leur admission ; l'assemblée générale ne pourra délibérer qu’au nombre d’au moins soixante présents, et les décisions ne seront valables que votées par les deux tiers des voix. — Le gouvernement sera constitué par des magistrats : Sa Majesté Très Chrétienne en fixera le nombre, les choisira et, vu la misère des temps, voudra bien leur payer quelque provision, afin qu’ils puissent vivre en servant la chose publique. Parmi ces magistrats, Sa Majesté désignera un capitaine du peuple, chef du gouvernement, dont le mandat ne pourra durer plus de six mois.! »
La constitution donnait au Roi pouvoir de nommer un capitaine de justice pour juger les causes criminelles selon les lois et statuts; mais ce magistrat serait soumis au contrôle de députés élus chaque année par le gouvernement, et ne pourrait rester en charge plus de deux ans. Naturellement, touchant les finances, la République se montrait plus soucieuse de son autonomie : l’administration des recettes publiques serait confiée à des commissaires délégués, qui, chaque année, à terme fixe, rendraient compte de leur gestion aux chefs du gouvernement, en présence des agents royaux ; avant d'entrer en charge, ils fourniraient cautions
? Ibidem.
idoines et sûretés suffisantes. Des recettes publiques, le quart, sans faute, devait être dépensé en travaux de fortifications.
Le roi dé France, en retour d’une telle soumission, déclarerait la république de Montalcino « confédérée de sa couronne, sous la garantie de sa protection ». Il prendrait l’engagement solennel, pour lui et ses successeurs, « de ne jamais éloigner de sa protection et de sa couronne, de quelque manière que ce fût, la République qui se liait à lui par un serment de fidélité perpétuelle ». Il promettrait enfin de ne pas aliéner ni transférer tout ou partie du territoire.
Les autres articles réglaient l’occupation militaire : des accords étaient prévus entre les capitaines royaux et les administrateurs civils ; on fixerait le nombre des places à fortifier, munir et garder; des défenses rigoureuses empêcheraient les officiers et les soldats de s’immiscer dans l’administration de la justice et des impôts, et en général dans les affaires publiques ou privées.
Enfin, les citoyens demandaient que le Roi, pour compenser les territoires perdus, fit don à la République des terres de Castiglioni della Pescaia, Giglio et Castellezara, conquises sur les Espagnols au cours de la dernière guerre.
Cette constitution ne déplut pas à Henri Il, qui adressa aux Siennois son approbation, en mai 1557. Mais la guerre, déchaînée par l'expédition du duc de Guise en Italie, fit renaître les nécessités impérieuses. Le 19 juillet, la République se donna complètement à son protecteur *. Dès lors le gouvernement devint tout militaire, comme il avait élé à Sienne, en 1554 : il y eut un comité de quatre magistrats, les Quattro sopra la querra, qui ne fit qu'exécuter plus ou moins docilement les ordres du lieutenant”.
La république de Montalcino fit frapper des monnaies d'or et d'argent de différentes valeurs, au type de l’Assomption
4 Henri I à la république de Montalcino, 1557, mai, Villers-Cotterets (Bibl. commun. de Sienne, CIV, 2; trad. ital.). Le même à la République, 1557, 48 juin, Soissons : « .… Voliamo. mentre viveremo, difendervi et conservarvi come l’occhio nostro. » (Arch. de Sienne, Montalcino, Lett. al governo, LTÉE trad. ital.). Montmorency à la République, 1557, 49 juin, Soissons (Arch. il. trad. ital.). — Cf. Delib. Montalcino, VIE, fol. 25 ve.
2 Giulio Vieri partit de Montaleino le 25 juillet, pour aller communiquer cette décision au Roi. Arch. de Sienne, Delib. Montalcino, VIII, fol. 59 ve.
3 Del. Montaloino, VI, VII et VII.
de Ja Vierge sine labe concepta et aux armes de la louve, de la balzane et du lion, avec la légende : Respublica Senensis in monte Iicino*, Un assez grand nombre de ces pièces sont parvenuesjusqu'à nous. Sozzini, mémorialiste contemporain, raconte, dans son diaire, que les exilés siennois ouvrirent un atelier monétaire à Montalcino au mois d'avril 1335, sous la direction d’Agnolo Fraschini?. Bellini a publié plusieurs de ces monnaies d'argent et de cuivre des années 1555, 1556, 1557 et 1558 *. Leblanc lui-même en avait publié une, sans en indiquer le métal*. Pour finir, en 1847, l'abbé Cavedoni fit connaître un florin d’or de la république de Montalcino, “lors conservé dans le cabinet du duc de Modène’, Cette dernière pièce offre quelque intérêt numismatique : elle pèse 6 grains de moins que le florin d'or de Florence de la même époque, ou 3 grammes 20 centigrammes, En voici la description :
R. P. SEN. IN. MONTE. ILICINO. Louve allaitant des gémeaux sur une montagne ; au-dessous, 15 À 58.
R. HENRICO. I. AVSPICE. Ecusson coupé obliquement par une fasce sur laquelle est écrit le mot LIBERTAS. Autour de l'écusson, deux bastions des fortifications de Montalcino et divers ornements.
L'endroit où commence et finit chaque légende est indiqué par une fleur de lis de France.
La retraite des fuorusciti siennois à Montalcino, après le siège de 1555, et leur constitution en État indépendant sous la protection du roi de France eut pour premier effet de les opposer, comme des ennemis, à ceux de leurs compatriotes qui, restés à Sienne même, avaient accepté la domination hispano-florentine. De 1555 à 1559, il y eut en Toscane deux « républiques de Sienne » : celle dont les cadres administratifs et les magistrats, dociles à l'étranger, subsistaient dans la cité, et celle, composée de rebelles, qui s'était « reti-
* G.-A. Peccr, Memorie… della città di Siena, p. p. V. Pazzini, t. IV, p. 274. ? Archivio slorico italiano, la s., t. 11, p. 496.
# BeLLini, De monelis non evulg., Diss. IT, p. 232 ; Diss. postrema, tab. XIX ; Diss. novissima, tab. XIII.
* Lenranc, Trailé, p. 232.
5 Revue de numismalique, année 1847, pp. 117-4149.
rée à Montalcino ». Naturellement chacune prétendit être la seule légitime. D'où un tissu de complications poliliques, économiques et administratives, et une hostilité que rendait plus venimeuse le souvenir d’une ancienne fraternité.
Un grand nombre de bourgeois n’avait pas suivi l’exode de 1555. Soit qu’ils eussent perdu beaucoup d'illusions, soit qu’ils fussent dès longtemps hostiles à la protection française, soit qu'ils fussent retenus par leurs intérêts plus forts que le goût de l'indépendance, ils firent fête à l’envahisseur. Pour couvrir la médiocrité de leur conduite, ils se targuèrent d’une haute sagesse, renièrent les « vaines espérances » du passé, invoquèrent la bonté de Charles-Quint et de Cosme de Médicis « pour réparer les ruines »‘. À vrai dire, leur première préoccupation fut d'empêcher la constitution d’une nouvelle république à Montalcino, de ramener les exilés à Sienne et surtout de recouvrer les territoires que gardaient encore les Français. Aux mois de mai et juin 1555, les représentants du gouvernement siennois à Rome, Marcantonio Borghesi et Marcantonio Pannilini, ne cessèrent de supplier les agents de Henri II et en particulier le cardinal de Ferrare : « retenir nos terres, disaient-ils, ce serait un acte d’hostilité qui ne convient pas à Sa Majesté Très Chrétienne, laquelle doit plutôt, par pitié, s’efforcer de nous dédommager de tant de maux que nous avons soufferts, pour avoir écouté les promesses de ses agents. » On leur répondit que le Roi restituerait les terres à « Sienne libre », mais non à « Sienne soumise à l'Empereur », et que, d’ailleurs, les vrais citoyens se trouvaient à Montalcino*.
À la fin de mai, le gouvernement de Sienne publia un bando qui déclarait rebelles tous ceux des fuoruseiti qui ne rentreraient pas dans un certain délai, et leurs biens confisqués. Cette mesure draconienne, inspirée par la cupidité autant que par le désir de rétablir l’unité de la République, souleva des protestations très vives. Elle atteignait non seulement les Siennois retirés à Montalcino, mais les citoyens qui vivaient, loin de leur patrie, à Rome, dans toute l’Italie eten France. Il y eut quelques soumissions : un membre de
1 Sentiments exprimés par Marcant. Borghesi, 1558, 8 mai (Arch. de Sienne, Lett. alla Balia, CCXX, fol. 5 ; orig.).
? M. Borghesi et M. Pannilini à la Balia de Sienne, 1555, 2 juin, 9 juin, Rome (Arch. dé Sienne, Lett. alla Balia, CCXX, 20 et 24; orig.).
la famille Piccolomini, Salustio, revint de Montalcino à Sienne ‘. Mais le plus grand nombre refusa’. Ce 6ando ne put même arrêter l’émigration : beaucoup de gens, qui étaient restés dans la cité, après la « sortie », s’enfuirent, au cours de l'été; la plupart, au lieu de se joindre aux fuorusciti de Montalcino, allèrent à Rome, à Orvieto, à Pérousectailleurs, souffrants et affamés *.
Naturellement, les exilés réfugiés à Montalcino exercèrent des représailles contre les Siennois qui s'étaient soumis à l'étranger. Jusqu'à la trêve de Vaucelles, ceux-ci furent traités en ennemis belligérants. Les capitaines français dirigèrent des razzias sur le territoire qu'ils avaient autrefois protégé. On confisqua les biens, sis dans le dominio de Montalcino, appartenant aux habitants de Sienne. Beaucoup de débiteurs, qui s'étaient enfuis de la cité sous prétexte d’indépendance, narguaient de loin leurs créanciers. Chaque gouvernement prétendait imposer sa monnaie et troublait ainsi la vie économique. Les liens de parenté, qui unissaient les membres des deux partis, favorisaient l’espionnage et les conspirations *. Enfin, les actes juridiques, émanant des deux côtés, créaient des situations inextricables. On ne sut bientôt plus reconnaître les vrais citoyens de ceux auxquels la civill avait été conférée par l’une des républiques homonymes et rivales”,
La conclusion de la trêve de Vaucelles adoucit un peu ces contacts pénibles. Mais les difficultés reparurent, plus vives, avec la guerre, lorsque le duc de Guise descendit en Italie. À Ia fin de décembre 1556, la république de Montalcino
Les mêmes à la Balia, 1555, ler juillet, Rome (Arch. de Sienne, Lett. alla Balia, COXX, 31 ; orig.).
* Fr. Cosimi à la Balia, 1555, 12 juillet, Rome; Ascanio Bertini à la Balia. 1555, 13 juillet, Rome (Arch. de Sienne, Lett. alla Balia, CCXX, 49 et 51 ; orig.).
* M. Borghesi et M. Pannilini à la Balia, 1555, 24 août, Rome (Arch. de Sienne, Lett. alla Balia, CCXX, 80 ; orig.). — Des Florentins mêmes vinrent se réfugier à Montalcino, au grand dépit du duc. Fr. del Bene à Baldassare Lanceo, 1555, 6 février, Montalcino (Arch. de Lucques, Ambascerie, 584; orig.).
* Arch. de Sienne, Del. Montalcino, LIL, fol. 43 ve. — Mémoire, 4556, 28 juin, (Mediceo, 1868, 137-138). — À. Serristori au d. de Florence, 1555, 20 septembre Rome (Mediceo, 3274, 403; orig.). — O. Camaiani au d. de Florence, 1559, 16 février, Sienne (Mediceo, 1869, 21 ; orig.).
* Le 2 mars 1556, la république de Montalcino créa citoyen le comte de Gaiazzo, Napohtain, « per le bone opere fatte in la guerra della nostra repubblica ». (Arch. de Sienne. Del. Montalcino, LL, 70: orig.).
publiait une protestation solennelle contre « les Siennois qui avaient livré leur patrie au roi d’Espagne »*.
L'acte principal du gouvernement de Soubise fut précisément d'établir, en 1556, à l’occasion de la trêve de Vaucelles, un modus vivendi entre les frères ennemis. La nouvelle de la trêve parvint à Montalcino vers le 18 février, et y causa une douloureuse surprise. Les Siennois ne s’étaient exilés que pour attendre un secours du Roi qui leur permît de reconquérir leur patrie : ils n’acceptaient point comme définitive la mauvaise fortune. Or, Henri II, en signant une trêve fondée sur le statu quo, non seulement reculait l'heure de la revanche et la fin de l'exil, mais donnait aux troupes hispano-florentines le temps de se fortifier dans leur conquête. Les citoyens, découragés et fort irrités, laissèrent éclater leur impatience”. « Il n’y a plus rien où nous puissions attacher nos espérances », déclarait l’un des principaux, Pier Antonio Pecci*. Les magistrats réunirent l’assemblée générale, et l’on décida d’envoyer à Rome et en France des ambassadeurs, qui sauveraient la République menacée. Cornelio Bentivoglio lui-même, capitaine des troupes françaises, adressait à d'Avanson une lettre raide : « Sa Majesté a conclu la trêve sans le consentement de ces seigneurs : plaise à Dieu que cela tourne bien ! Moi, j'en doute 5. »
La trêve comportait une délimitation des territoires soumis à chacune des deux républiques, ou plus exactement des lieux occupés par les belligérants. Cette formalité déplaisait aux Siennois de Montalcino : ils craignaient de consacrer ainsi la division de leur patrie et de légitimer en quelque sorte la conquête de l’envahisseur. En pratique, c’était une opération fort difficile : chaque gouvernement, se considérant comme seul muni de pouvoirs traditionnels et authentiques, allait revendiquer tous les villages douteux ou n'ayant pas de garnison. Soubise, d'accord avec les magistrats, adressait, le 29 février 1556, au comte de Santa-Fiora, comman-
4 Arch. de Sienne, Delib. Montalcino, V, 24 ve.
? Del. Montalcino, III, 52.
8 À. Sarraceni à la Balia de Sienne, 1556, 25 avril, Rome (Arch. de Sienne, Lett. alla Balia, CCXXII, 2 ; orig.).
4 Consiglio, 4556, 4er mars (Arch. de Sienne, Del. Montalcino, III, 67-68).
* Cornelio Bentivoglio à D’Avanson, 1556, 29 février, Montalcino (Arch. de Florence, Mediceo, 1868, 75; copie d’orig. intercepté).
dant des troupes ennemies, une lettre pour lui annoncer la conclusion de la trêve, le prier de ne rien innover désormais et de quitter les lieux qu’il pouvait avoir occupés depuis le 5 février‘. Mais, de leur côté, les agents français et les fuorusciti siennois se hâtèrent d'envoyer des troupes dans les bourgs et les roche frontières? ; de plus, des commissaires furent dépêchés à travers le pays pour séduire les communautés hésitantes *. Puis, la république de Montalcino s’efforça de retarder la délimitation : les Carafa et le parti belliqueux espéraient obtenir à bref délai la rupture de la trêve et sur ces bruits les exilés fondaient de nouvelles illusions.
Dans cette attitude, les Siennois furent vivement encouragés par la visite de Piero Strozzi. Jadis, ils avaient maudit le chef des bannis florentins, le vaincu de Marciano. Mais, à cette heure, ils voyaient en lui le soutien de leurs espoirs, parce qu'il prônait la guerre à outrance. Dès les premiers jours de janvier 1556, ils avaient envoyé des ambassadeurs à Rome pour le féliciter de son retour et solliciter son attention“. Au début de mars, Soubise se rendit dans la Ville éternelle : il désirait conférer, au sujet de la trêve, avec le cardinal de Tournon. Celui-ci, d’esprit très pacifique, n’entendait pas volontiers les protestations belliqueuses de la République; au surplus, il trouvait maladroit le gouvernement de Soubise, qui avait mécontenté presque toute la population. Pour donner satisfaction aux uns et aux autres, comme aussi bien pour inspecter les places et refréner l’indiscipline des capitaines, on décida que Strozzi passerait quelques jours dans la Toscane méridionale.
Soubise espérait que le maréchal rabattrait un peu l'insolence de Cornelio Bentivoglio, qui, maître des’ troupes et flattant le populaire, était en révolte ouverte contre lui. Strozzi et Soubise partirent de Rome le 11 marsi, Piero
‘ Soubise au comte de Santa-Fiora, 1556, 29 février, Montalcino (Mediceo, 1868, 66 ; orig.).
? Le card. de Burgos, gouverneur de Sienne, au d. de Florence, 1556, 21 février, Sienne (Mediceo, 1868, 51 ; orig. esp.).
* Antonio d'Elci, « commissario », à la commune de Travale, 1556, 22 février, Monterieri (Mediceo, 1868, 56; orig. intercepté).
#* Arch. commun. de Montalcino, Memorie di governo, fol. 6. — Arch. de Sienne, Del. Montalcino, LIL, fol. 38 vo.
Del. Montalcino, III, fol. 58 vo. — A. Saraceni à la Balia de Sienne, 1556, 12 mars, Rome (Arch. de Sienne, Lett. alla Balia, CCXXIII, 89 : orig.). — Gian-
visita les principales garnisons, Chiusi, Radicofani, Montalcino et Grosseto. À Montalcino il fit une entrée solennelle, le 14 mars : une troupe de jeunes Siennois, venue à sa rencontre, l’introduisit dans la cité, qui avait été jadis l’abri de ses misères de vaincu‘. Cette visite rendit quelque espoir aux exilés, que troublaient les craintes, la pauvreté et l'anarchie. Leurs premières paroles furent pour se plaindre de la trêve : Strozzi qui connaissait mieux que personne les intrigues en cours, les exhorta à la patience, en attendant la reprise certaine des hostilités *. D’ailleurs, pendant son séjour en Toscane, il sut mettre ordre aux affaires militaires et fortifier la défense du pays. On le vit partir avec regret : il rentrait à Rome à la fin du mois*.
Cependant les Espagnols, les Florentins et le gouvernement de Sienne étaient pressés d'obtenir la ratification de la trêve et une délimitation qui garantit leurs droits pour cinq ans. Le 2 avril, après le départ de Strozzi, Soubise écrivit au comte de Santa-Fiora, lui fixant un rendez-vous à Buonconvento le 15 du même mois‘. Entre temps, les citoyens de Montalcino durent manifester leur mécontentement, car lorsque Santa-Fiora, à Buonconvento, voulut engager la négociation, Soubise lui répondit qu’il « n’y avait pas encore songé » et qu’il était venu simplement pour le voir et pour le plaisir de se promener*. À vrai dire, le gouverneur français ne savait que faire. Le 18 avril, il partit pour Rome, en compagnie de Nicodemo Forteguerri, représentant de la République‘. Il y eut de longues et pénibles discussions, auxquelles prirent part Strozzi, Tournon et les Siennois de la Ville éternelle. Des difficultés surgissaient de plus en plus nombreuses. Les exilés, parmi lesquels se trouvait l’archevêque Brandini, ne voulaient-ils pas transporter à Montalcino le siège de l’archevêché de Sienne, pour sous-
figlazzi au d. de Florence, 1556, £ maëfs, Rome (Arch. de Florence, Mediceo, 3275 ; orig.).
4 Del. Montalcino, III, fol. 79-86.
£ Del. Montalcino, III, fol. 82.
3 Del. Montalcino, II, fol. 400.
4 Le card. de Burgos du d. de Florence, 1556, 3 avril, Sienne (Mediceo, 1868, 86 ; orig. esp.).
“ Le card. de Bürgos au d. de Florence, 1556, 16 avril, Sienne (Mediceo, 1868, 97; orig. esp.). — Cosime à Fab. Ferrero, 1556, 48 avril, Florence (Mediceo, 3112, 6 ; orig.).
traire à l’envahisseur la juridiction spirituelle‘? Enfin, l’intervention du cardinal de Tournon, résolument hostile à toute idée de guerre, fit cesser ces tergiversations. Soubise partit de Rome le 1° mai, pour rentrer à Montalcino*. Le 11, Santa-Fiora et le gouverneur français, venus aux confins, jurèrent d'observer la trêve *. Du 25 au 27, à Buonconvento, Soubise et l'évêque d'Angoulème se réunirent en conférence avec le cardinal de Burgos, gouverneur de Sienne pour Philippe Il, et le comte de Santa-Fiora. A la suite de cette entrevue, on nomma une commission mixte, chargée de parcourir le val d'Orcia, la Montagna, la Montagnola et la Maremme et d'y fixer la frontière des deux États. Le travail de délimitation dura tout le mois de juin 1556‘.
Le gouvernement de Soubise fut marqué par une extraordinaire anarchie, dans la république de Montalcino. Jean Larchevêque ne manquait pas de qualités, mais son caractère faible, hésitant, sans allure et tâtillon ne pouvait plaire à des hommes passionnés et impulsifs, qu'avaient exaspérés tant de souffrances .
Après le départ de Monluc, en avril 1555, tandis que Strozzi défendait les ports de la Maremme contre les entreprises de l'ennemi, — défense malheureuse, on le sait, qui aboutit à la chute de Port’ Ercole et à la disgrâce du maréchal, — Cornelio Bentivoglio avait pris le commandement des troupes dans la région de Montalcino. Nous connaissons ce Bentivoglio : soldat magnifique, type de condottiere forcené, plus brutal que Strozzi, avec des dons rares d'entraîneur. Il guer-
* Del. Montalcino, II, 419 vo. — A. Saraceni à la Balia de Sienne, 1556, 23- 25 avril, Rome (Arch. de Sienne, Lett. alla Balia, CCXXIII, 99 ; CCXXIL, 27 orig.).
? À. Saraceni à la Balia de Sienne, 1556, 2 mai, Rome (Arch. de Sienne, Lett. alla Balia, CCXXII, 18 ; orig.). Tournon et D’Avanson au Roi, 1556, 7 mai, Rome (Bibl. Nat., ms. fr. 20449, fol. 447; orig.).
Le d. de Florence à F. Ferrero, 1556, 9 mai, Pise (Arch. de Florence, Mediceo, 3112, 22 ; orig.).
* Mediceo, 1868, 117 et suiv.; pièces orig. — A. Saraceni à la Balia de Sienne, 1556, 13 juin, Rome (Arch. de Sienne Lett. alla Balia, CCXXII, 24 ; orig). — Babou de la Bourdaisière, év. d'Angoulême, était arrivé à Montalcino le 8 mai 4556. Arch. commun. de Montalcino, Memorie di governo, fol. 20.
* Voy. les observations du card. Farnèse au chev. Tiburtio, 1553 7, septembre, Rome, p. p. A. Caro, Letlere scritte al nome…., t. IIT, p. 72.
royait depuis trois ans en Toscane : les troupes l’adoraient, le peuple l'admirait. Le duc de Somma ayant quitlé Grosseto, au début de juillet, pour rejoindre à Rome Carlo Carafa, son ami, Cornelio se trouvait le seul capitaine fameux resté au service des Siennois exilés : il leur devint plus cher. Avait-il espéré la succession de Strozzi? On peut le supposer, Toujours est-il que Soubise ne put faire reconnaîlre son autorité qu'avec peine. Bentivoglio continua d'agir comme s’il était le chef, et, au mois de juillet, il se rendit à Tivoli chez le cardinal de Ferrare, son compatriote, afin d’y régler les affaires de la République, sans se soucier du nouveau gouverneur‘. Bientôt, les rapports se gâtèrent tout à fait. Soutenu par les jeunes gens et par les citoyens exaltés, qui formaient le plus grand nombre des réfugiés, Cornelio excita la population contre Soubise. A la fin de l’année 1555, le gouverneur ne trouvait plus pour lui obéir qu'un personnage influent, Girolamo Spannocchi, et sa « secte »?°.
Dans les premiers mois de 1556, Les partisans de Bentivoglio faillirent entrer en conflit avec Henri Il lui-même. Au mois de septembre précédent, la garnison française de Pitigliano avait occupé les châteaux de Montorio et de Castelottieri, appartenant à Ginolfo de Castelottieri, qu’on soupçonnait de pencher vers l'Espagne *. Ces châteaux, le Roi en fit don, comme on l’a dit ailleurs, au duc de Somma, chef des fuorusciti napolitains, que Carafa avait envoyé à la cour au mois de janvier 1556 pour remplir une mission secrète. Or, dans le même temps, les magistrats de Montalcino, considérant les biens de Ginolfo comme fiefs vacants, écrivaient au Très Chrétien pour le prier de les donner à Bentivoglio *. Celui-ci, sans attendre la réponse, s’empara du présent qu’on voulait lui faire, et se mit à fortifier sa nouvelle acquisition. Quand Somma revint en Italie, au mois d’avril, il fut justement étonné de trouver la place prise. La République tenta
4 Les ambassadeurs de Lucques aux Anziani, 1555, 1 juillet, Ronciglione (Arch. de Lucques, Ambascerie, 584; orig.). — J. Grandi au d. de Ferrare, 1555, 6 juillet, Rome (Arch. de Modène, Roma ; orig.). — A. Serristori au d. de Florence, 1555, 10 juillet, Rome (Mediceo, 3274, 264 ; orig.).
? À. Saraceni à la Balia de Sienne, 1555, 22 décembre, Rome (Arch. de Sienne, Lett. allia Balia, CCXXI, 51 ; orig.).
8 À. Serristori au d. de Florence, 1555, 11 novembre, Rome (Mediceo, 3274, 493 ; orig.). — Cf. Sauzé, Corr. de Lanssac, pp. 149, 223 et 514.
4 Arch. de Sienne, Del. Montalcino, KI, 30 ve.
de lui faire accepter la décision qui récompensait les « vertueuses et bonnes actions » de Cornelio'. Mais le duc protesta et invoqua la médiation de Piero Strozzi, qui lui donna raison. Bentivoglio, fort en colère, ne voulut céder les chäteaux que contre paiement d’une somme de cinq mille écus, qu’il prétendait avoir dépensée pour les fortifications *.
Un autre conflit surgit aussitôt. Henri Il avait nommé le même duc de Somma colonel général de l'infanterie italienne, charge occupée jusqu'alors par Piero Strozzi. Bentivoglio, lieutenant de Piero, ne voulut pas se soumettre à Somma. Enfin, au début de juin, on parvint à ranger les choses. Cornelio reçut le commandement des compagnies françaises et allemandes, qui gardaient le haut pays et la ville même de Montalcino, tandis que le duc exerçait son autorité sur les bandes italiennes, placées dans la Maremme*.
Parmi ces'incidents, Soubise faisait triste figure. L’hostilité des factions devenait dangereuse. Les magistrats euxmêmes finirent par ne plus obéir au gouvernement‘. Un désordre complet régnait dans l’administration de la justice et des finances. Les citoyens les plus fidèles à la France se dégoûtaient de vivre sous un tel régime, et l’on vit des chefs, comme Bernardino Buoninsegni, prêts à se rallier aux Espagnols5. Les mécontents commencçaient à proférer hautement des injures contre le gouvernement et même contre le Roi. Cette situation émut le cardinal de Tournon et l’ambassadeur d'A vanson, qui ordonnèrentune enquête*. Quelques personnes réclamaient l'intervention de la force armée pour changer les choses. Soubise ne savait que faire : il courait à Rome demander conseil. Au mois de mars 1556, il crut qu'il obtiendrait, par l'intermédiaire de Tournon et de Strozzi, le départ de Bentivoglio. Mais les Siennois sy opposèrent de
4 Del. Montalcino, III, 90.
* À. Saraceni à. la Balia de Sienne, 1556, 26 mars, Rome (Arch. de Sienne, Lett. alla Balia, CCXXI, 80; orig.).
5 Le même à la Balia, 1556, 6 juin, Rome (Arch. cit., Lett. alla Balia, CCOXXII, 21 ; orig.).
Le même, 1556, 18 avril, Rome (Arch. cit., Lett. alla Balia, CCXXI, 96; orig.).
5 Le même, 1555, 22 décembre, Rome (Arch. cit., Lett. alla Balia, CCXXI, 51 ; orig.).
* Tournon ct D’Avanson à la république de Montalcino, 1556, 23 janvier, Rome (Arch. de Sienne, Montalcino, Lett. al governo, 1555 ; orig.).
toutes leurs forces, et il fallut obéir à leurs exigences ‘. Les haines en devinrent plus vives. Aussi bien, les troupes d’occupation, mal payées, augmentaient par leurs excès la misère générale. Des plaintes très vives s’élevaient contre les réquisitions forcées *. Dans une requête, adressée au gouverneur, les habitants demandaient qu’il voulût bien empècher les soldats de détruire les arbres, parure de la cité et du territoire *.
Le flot des doléances arriva bientôt jusqu’au Roi. Au mois d'octobre 1555, des ambassadeurs, venus à la cour, représentèrent à Henri IT l’anarchie qui régnait dans la République, « où les magistrats ne sont ni respectés, ni obéis », et le prièrent d'y porter remède; ils se plaignirent des capitaines, en particulier du colonel Chiaramonte et du capitaine Moretto Calabrese, chefs des bandes italiennes *. En mai1556, Simon Renard écrivait, de Fontainebleau, à Philippe Il : « Il y a plusieurs Siennois en ceste court, envoiéz des lieux que occupent les Français, pour se douloir des griefz que les garnisons leur font et pour en estre relevéz. » Un agent permanent, Camillo Spannocchi, résidant à Paris, eut mission d'informer continuellement le Roi des doléances de ses protégés *.
Ce furent aussi ces abus et la faiblesse de Soubise qui poussèrent les Siennois de Montalcino à demander la protection du Saint-Siège. Le 15 novembre 1555, deux ambassadeurs, Nicodemo Forteguerri et Alessandro Vannozzi, arrivèrent à Rome. « Ils viennent, écrivait l'agent florentin, pour offrir au pape la ville de Montalcino et les autres places qu’occupent les Français en Toscane, pour le supplier de les secourir et de les aider à délivrer leur patrie du joug de l'Empereur : ils promettent de se mettre sous l’obéissance et à la dévotion du Siège apostolique’. » Le résultat de ces