‹ Les guerres sous Louis XV (volume 2)Chapitre 10 sur 28 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Découverte (lu Canada. Arrivée dos premiers colons au Canada, au coinmeacernent du quinzième siècle (1513 à 1534), sous François I"=^ — Jacques Cartier. — 1603. Henri IV. — 1615. Champlain. — 16'>0. Nicollet. — 1625. Les jésuites. — 1641. llaimbauU et Jogues , missionnaires. — 16GI. Le P. Mesnard. — 10G6. Le P. Allouez. — 1671 . Les frères Dablon et Marquette. — 1672. M. de Lusson , délégué du gouverneur du Canada, cloue l'écussou de France sur la colline qui domineCiiippewa\s. — 1678. Le P. Ilennepin. — 1682. Robert Cavelier, sieur de la Salle (Rouennais). — 1713. Paix générale. Guerre de la succession d'Aulricbe.

17i5. — Débarquement de vaisseaux anglais en Amérique; atta«[ue, défense de Louisbourg et du Cap-Rreton. — Juin. 16. Capitulation.

1746. — Le duc d'Anville essaye de reprendre Louisbourg. — Septembre. 13. Il est a.ssailli par une tempête. — 18. Mort de M^L d'Anville et d'Estournelle. — Octobre. M. de la Jonquière ramène la flotte à Brest.

1747. — Février. 11. Victoire dite du Grand-Pré par M. de Ramsay. — Octobre. 14. Combat du marquis de la Jonquière contre les amiraux .\nson et W'arren. — 17. M. de l'Etenduere contre l'amiral Hawke.

1754. — Juillet. 3. Prise du fort Nécessité. — Obligation de fixer les frontières des colonies américaines.

1755. — M. de Vaudrcuil, gouverneur. — Mars. 7. Projets pour la fixation des frontières du Canada. — 17. Contre-projet des Anglais. — Mai. 3. Départ du corps expéditionnaire formé des régiments Languedoc, Guyenne, Rourgogne, Artois , Béarn et la Reine, avec le baron Dieskau. — Juin. 8. Arrivée à Québec. Mort du colonel Rostaing à bord de VAlcide. — 19. L'escadre de M. de Macnamara obligée de rentrer à Rrest le 20 mai. Les B. destinés à l'île Royale débar([uent à Louisbourg. — Juillet. 8. M. de Beaujeu à la tête d'un parti oii est tué Braddock.

1756. — Avril. 2. Départ de M. le maniuis de Montcalm avec les 2 B. de la Sarre et de Royal-Roussillon. — Mai. 28. Débarque à Québec avec le chevalier de Lévis et le colonel Bourlamaque. Luttes continuelles des Anglais et def, Français dans l'Acadie et le Canada. Le marquis Duquesne, gouverneur. Mort de Jumonville. Washington. — Août. 14. Prise de Cliouagen. — Novembre. 1*^''. Établit ses quartiers d'hiver à Montréal et à Québec.

1757. — Le 2« B. de Berry, envoyé au Canada, part de Lorient le 25 avril, arrive à Québec le 22 juillet. L'amiral Boscavven. Combat de ['Alcide, capitaine Hocquart, contre le Dunkerque. qui abuse de sa loyauté. — Juillet. 31. M. de

Beaucourt. — Août. 9. M. de Montcalm s'empare ilu fort de Chouagen. Cominunicalions coupées avec la France.

1758. — Juin. Coinbals de M. de Montcalm, qui se jelte dans Carillon. — Juillet. 5, 6, 7 et 8. Défense de MM. de Montcalm et de Lévis. — 26. M. Drucourt; éner)iie de sa femme. Prise de Lonisbourg, des forts Frontenac et Du- «luesne. Les craintes fondées de M. de Montcalm, ses lettres au maréchal de Belle-Isle.

1759. — M. de Montcalm, lieutenant général. — Mai. 13. .apparition d'une Hotte. — Septembre. 12. Combat dans les plaines dWbraham; mort de M. de Montcalm et du général Wolfe. En 1827, lord Daliiousie, gouverneur du Canada, fait élever un monument à leur mémoire. — 18. Capitulation de Québec ; le gouvernement se transporte à Montréal. Triste situation de la colonie.

1760. — Les Français tentent de reprendre Québec. — Avril. 20. Expédition de MM. de Vaudreuil et de Lévis. — 26. Combats; siège de Québec. Les navires anglais à l'horizon. — 29. Reprise des hostilités. — Septembre. 7. Réunion du conseil de guerre ; capitulation. — Octobre. 3-25. Embarquement pour la France.

1763. — Février. 10. Paix de Paris, qui nous enlève toutes nos possessions en .\mériqu(\

Le Canada (1) fut découvert en 1497 par Cabot, marin vénitien au service de l'Angleterre, et visité au seizième siècle par un Normand, Denys, de Harfleur. Des chercheurs d'or espagnols abordèrent à leur tour sur les rivages du golfe Saint-Laurent. Cette apparition fugitive dans les régions qui s'étendent entre l'océan Atlantique, la baie d'Hudson et les grands lacs américains ne se renouvela pas. En 1534, le jour de la Saint-Laurent, Jacques Cartier découvrait les îles Madeleine (2), parcourait la côte occidentale; puis, l'année suivante, dans une seconde expédition, il prenait possession, au nom du roi, de la plus grande partie du Canada , qu'il appela Nouvelle-France. Ce pays apparut à Jacques^Cartier comme plein d'avenir : avec deux petits navires, V Hermine ei VÉmerillon, il remonta le Saint-Laurent et aborda dans une baie formée par une rivière à laquelle il donna le nom de Sainte-Croix, et qui est appelée aujourd'hui Saint-Charles.

(1) Canada vient du mot indien kanata, amas de cabanes.

(2) A trois entrées, celle du nord ou détroit de Bellisle ; celle du sud ou détroit de Canseau, et celle de l'est, la plus large, entre la pointe sud-ouest de l'île de Terre-Neuve et la pointe nord de lîle du Cap-Breton (autrement dit l'ile Royale depuis 1720). Capitale Louisbourg, fondée en 1717, fortifiée en 1720, prise par les Anglais en 1758. Cette dernière ne fut cédée à l'Angleterre qu'en 1763.

François V, qui avait le goût des enlref)rises aventureuses, fit le meilleur accueil à l'explorateur breton et l'encouragea; mais la guerre contre Charles-Quint dut nécessairement distraire son attention des affaires du Nouveau-Monde. Cependant le chevalier de la Roque, seigneur de Roberval , nommé gouverneur du Canada, cingla en 1542 vers les rivages du golfe Saint-Laurent et y fonda quelques comptoirs.

Le Canada, trop négligé, reçut de nouveaux colons français sous Henri IV. Le marquis de la Roche, qui succéda en 1598 à la Roque de Roberval dans le gouvernement de cette colonie, créa l'établissement de l'Ile des Sables, aujourd'hui île Royale, et reconnut les cotes d'Acadie. Quatre ans plus tard, l'Acadie était parcourue par le Saintongeois Samuel de Champlain, qui en 1608 fonda la ville de Québec (1).

Au commencement du seizième siècle , quand quelques Français colonisaient le Canada, les grands lacs de l'Amérique du Nord étaient aussi inconnus aux géographes que l'étaient hier encore ceux de l'Afrique centrale. Des Indiens, appartenant à des tribus qui furent toujours alliées à la France, celles des Hurons, desMontagnais, des Otlawas, des Chippaways, escortaient les trappeurs de ces expéditions, comme éclaireurs et comme guides. Dans cette marche au milieu de régions si nouvelles, le lac Ontario fut le pren)ier que découvrirent les pionniers de la Nouvelle-France. Ensuite

(I) En 1G08, Québec n'était encore qu'un humble coin|itpir de traite, lorsque les Anj^lais s'en emparèrent en 1029, pour le rendre en 1C33. Vingt an.s plus tard, la ville ne renfermait que huit cents âmes, et toute la colonie à peu prés deux mille cinq cents. Une Hotte anglaise essaya inutilement de l'en^porter de vive force en 1690. Une autre flotte, envoyée contre elle, se brisa sur l'île aux Œufs, à l'entrée du fleuve, eu 1711. Les Anglais y entrèrent définitivement le lendemain de la bataille dans les plaines d'Abraham, en 1729. Depuis 18G7, il n'y a plus de garnison anglaise dans le Canada; il est gardé par un corps de milices el régi par une organisation fédérative.

Québec signilie. en langue sauvage, c'est bouché. Le fleuve, en eflet, paraît bouché par le cap de Québec, lorsqu'on arrive du golfe. De la haute ville, de la tenasse Frontenac, ou de la citadelle, assise à une hauteur de i50 pieds, on découvre l'un des plus beaux panoramas du monde. Québec fut le berceau de la nationalité fran. çaisc dans l'Amérique du Nord. Le comte de l-'rontenac, qui y commanda pendant Aingt-cinq ans au dix-septième siècle, disait que c'était la capitale d'un grand empire à naître. Aujourd'hui la majorité de la j)0|)ulation est française, et pendant cette malheureuse guerre de 1870-71 il y eut un deuil général dans toute celte province.

vint le lac Huron, sur les bords duquel l'énergique explorateur Ghamplain, qui venait de fonder Québec, arriva en 1615.

Des confédérations puissantes d'Indiens défendaient rigoureusement l'approche des chutes du Niagara et du lac Érié. Néanmoins les Français se plaisaient à croire qu'une communication devait exister enlre ceux des lacs qu'ils connaissaient déjà et le Pacifique. Ils cherchaient de ce côté la route vers la Chine ou le Japon.

Il s'agissait de trouver le fameux passage de l'ouest, que l'infortuné capitaine Franklin, ou plutôt ses hardis successeurs ont trouvé enfin, tout h fait au nord : communication tant cherchée, mais demeurée sans résultat pour le commerce. La colonisation des Français au Canada, à la fois commerciale, militaire et religieuse, était faite par des traitants, des soldats et des missionnaires : le véritable colon, l'agriculteur, seul y manquait. Les accroissements successifs de la nouvelle colonie et la prospérité dont elle commençait à jouir ne pouvaient laisser indifférents les Anglais , récemment établis dans la Virginie ; aussi^ en 1613, des armateurs anglais, sous les ordres de Samuel Argall, et sans déclaration de guerre, vinrent-ils attaquer Sainte-Croix et Port-Royal en Acadie, qu'ils détruisirent.

Dépassant la limite atteinte par Champlain, ils saluaient les premiers le lacMichigandès l'année 1620. En 1621, le roi d'Angleterre, Jacques F', accorda au comte de Stirling la concession de toute la partie orientale et méridionale du Canada, sous le prétexte que tout le pays n'était habité que par des sauvages. Peu de temps après, le Canadien Nicoliet, s'avançant toujours à l'ouest, parvenait au Mississipi; mais la chasse, le trafic, et non les conquêtes géographiques, étaient le but principal de ces courageux pionniers. Les soldats, cantonnés dans la ligne des forts élevés contre les Indiens hostiles, devaient songer à se défendre plutôt qu'à étendre leurs excursions. 11 n'en était pas de même des missionnaire : d'abord apparurent les franciscains, puis les jésuites, arrivés au Canada (1) en 1623, cherchant sans doute une compensation à la perte du Japon, qui venait de leur échapper. Il faut rendre justice et hommage à ces hommes qui ont rempli dans les forêts du Nouveau-

(1) Le Canada, cédé aux Anglais par Louis Mil eu lG'2ït, est rendu à la France par le Iraité de 1632.

CAINADA. 191

Monde une lâche noble et sainte, en soutenant la lutte de l'esprit contre la matière, de la civilisation contre la barbarie. Dans leur héroïsme religieux, les jésuites allèrent jusqu'aux extrémités du monde, ils firent briller la croix depuis les rives du Japon jusqu'aux points les plus reculés do l'Amérique, depuis les glaces de l'Islande jusqu'aux îles de l'Océanie. Ces missionnaires surent résister avec une invincible constance et une profonde tranquillité d'âme aux horreurs d'une vie entièrement passée dans les déserts du Canada. Loin de tout ce qui fait le charme de la vie, loin de toutes les occasions de s'acquérir une vaine gloire, ils trouvaient au fond de leur conscience et dans raccomi)lissement de leur tâche une paix que rien ne pouvait altérer. En poursuivant une illusion, la conversion des Indiens, ils ont contribué pour la meilleure part à l'extension des colonies de la France, et fait communiquer véritablement les possessions du Saint-Laurent avec celles du Mississipi, le Canada avec la Louisiane. Ils ont ainsi donné à leur pays, sans coup lerir, un des plus beaux domaines d'outre-mer que jamais nation ait eu, mais que la France n'a pas su conserver (I).

Les premiers missionnaires jésuites dont le nom est prononcé à propos de la découverte et de l'exploration des grands lacs sont les

(1) Le fleuve Saint-Laurent, depuis sa sorlie du lac Ontario, le traverse parle milieu jnsciuà son euibouchure dans lotéan Alianli([ue. Borné au nord par les monls Apalaclies, qui le séparent des pays occupés i)ar les Anglais; au septentrion par d'immenses forêts, qui limitent encore les possessions anglaises sur la baie d'Hudson ; à l'orient par l'océan Atlantique, et au couchant par des peuples sauvages. Dans l'intérieur, six lacs princi|jaux : le lac Supérieur, des Illinois, des Huions, qui reçoit les eaux des deux premiers; le lac Érié, où se décharge celui des Hurons. De ce dernier sort le Niagara, qui, le joignant au lac Ontario, donne naissance au (leuve Saint-Laurent; enfin le lac Champlain. au midi du Saint-Laurent, qui y verse ses eaux enire Montréal et les Trois-Rivièies. A une égale distance des m«nts Apalaclies et du lac Érié, coule une rivière de l'orient à l'occident, qui va se jeter dans le Mississipi : les sauvages appellent cette rivière Ohio, et les Français, à qui elle sert de communication avec les établissements de la Louisiane, lui ont donné le nom de Belle-llivière. Dans la partie orientale de ce pays est une presqu île dont la partie méridionale ]irit le nom d'Acadie. La ])artie septentrionale et l'isthme demeurèrent aux Français et continuèrent de faire partie du Canada. .\ cette époque, les indigènes, ne reconnaissant aucune souveraineté étrangère; formaient des alliances indifféremment avec les Anglais ou les Français, suivant leur intérêt.

pères Raimbaull et Jogues, qui en 1G4J, sous les auspices du comte de Frontenac, alors gouverneur général de la Nouvelle-France, fondèrent la mission de Sainte-Marie. Partis de Montréal à la suite des trappeurs, ils rencontrèrent la rivière desOttowas et arrivèrent à la baie de Saint-George, sur le lac Huron. Après dix-sept jours, ils parvinrent au lac Supérieur. Rentré à Québec, Raimbault y mourait en 1642, épuisé par les fatigues et les privations. Jogues tenta de retourner h Sainte-Marie : au lieu de suivre les sentiers connus, il prit la route du Sainl-Laurent. Sur les bords du lac Érié, il fut saisi par les Mohawks, qui voulurent le brûler vif, et il n'échappa à ce supplice qu'au prix d'une rançon, payée généreusement par les Hollandais, qui colonisaient alors le haut de la vallée de l'Hudson aux environs de Fort-Orange, appelé depuis Albany.

Dix-huit ans après la mort de Raimbault et la délivrance miraculeuse de Jogues, le père Mesnard quitte à son tour la maison provinciale de Québec, pénètre dans la région du Inc Supérieur, découvre la presqu'île de Kiewaivvona et meurt en 1661.

Le P. Allouez, en 1666, longeant toujours le bord méridional du lac, arriva aux îles des Apôtres, à la pointe du Saint-Esprit, où il s'établit à l'extrémité occidentale du lac Supérieur, qu'il appela Fondait lac {l).

La route était désormais ouverte. En 1668 vinrent les pères Dablon et Marquette. Il était ten)ps pour la France de prendre possession des découvertes qu'elle venait de faire en 1671 : M. de Saint-Lusson, délégué du gouverneur du Canada, fit planter une croix sur la colline qui domine le village de ChippeAvays; à côté, sur un poteau de cèdre, on cloua l'écusson de France. (Carte gravée à Paris en 1672 (2). A l'un des coins à droite sont gravées, sur

(1) Ce ne fut pas sous M. de Tracy en 1667, ni sous le grand Colljerl, alors niijiistrc delà marine, ni sous CoUjert de Seignelay, qui remplaça son père, mais sous M. Denonville, qui succéda à M. de Frontenac, alors gouverneur du Canada.

(2) En 1673 , le P. jésuite Marquette et le sieur Joliet, envoyés par M. de Frontenac, gouverneur du Canada, avaient découvert à l'ouest du lac Micliigan le Mississipi. Cette position lointaine restait peu enviée à cette époque ; aussi le gouvernement du C:uiada demeurait-il presque toujours dans les mêmes familles. Philippe (le Rigaud, marquis de YauJrcuil, fds du numiuis de Yaudreuil tué à Luzzara, est nommé en 1G8'J gouverneur de Montréal, s'y distingue par son courage et ta fermeté de sou administration. En 1703, devient gouverneur du Canada, emploi

un double écu surmonté de la couronne royale et entouré des colliers de Saint-Michel et du Saint-Esprit, les armes de France et de Navarre.)

Le Canada, malgré les attaques incessantes dont il était l'objet de la part des Anglais, et malgré l'abandon dans lequel le laissait la mère patrie, devenait florissant. Le Saint-Laurent offrait pour les vaisseaux de France une retraite sûre, le sol se fertilisait peu à peu. Une série d'explorations si vaillamment entreprises ne pouvait être abandonnée.

En 1678, le père Hennepin arrivait aux chutes du Niagara et remontait jusqu'aux sources du Mississipi.

En 1682, un Rouennais, Robert Cavelier, sieur de la Salle, résolu et énergique, muni des pouvoirs accordés par le ministre de la marine, Seignelay, partait de Québec et, descendant le grand fleuve jusqu'au golfe du Mexique, prenait solennellement possession, au nom du roi de France, de toute la vallée du Mississipi et de ses affluents. Il baptisait cette vallée du nom général de Louisiane, en l'honneur de Louis XIV, et l'on étendit cette région, par ignorance de la géographie, jusqu'à l'Orégon, sur les rivages de l'océan Pacifique. La Salie ne devait pas revoir le Canada; après avoir exploré le Texas, il périt assassiné.

L'entreprise de Montréal subsista comme celle de Québec. La Nouvelle-France était fondée par le courage de ses colons et leur fervent enthousiasme. Le traité d'Ulrecht enlevait aux Français les portes du Canada, l'Acadie et Terre-Neuve. C'était maintenant

qu'il conserva jusqu'à sa mort, à Québec, le 25 soplenihre 1725 (*). Il eut pour successeur le chevalier de Beauharnais, et enfui le second marquis de Vaudreuil, son (ils, né en 1723, lieutenant général, qui défendit la colonie contre les Anglais pendant la guerre de Sept Ans. et succéda au marquis de Monloalm.

(*) En il-2îj, le vaisseau du roi, le Chameau, (|ui faisait aniuicllemenl le voyage de Québec, avait reçu plusieurs olliciers de la colonie et une forte cargaison. Dans la nuit du 27 au 28 août, il périt corps et biens sur un rocher, à deux lieues et demie de Louisbourg. En \~-iM,V Éléphant, autre vaisseau du roi, venant de Fiance, donna sur une roche, à une douzaine de lieues de Québec, etsombi'a avec sa riche cargaison. On sauva les passagers. Le golfe et le lleuve Saint-Laurent ont été, durant deux siècles, la terreur des marins. Il n'en est ]>lus ainsi do nos jours. Des phares sont placés partout, des bouées indiquent les chenaux, une ligne télégraphi(iue i)arcourl les côtes et traverse plusieurs fois, d'une île à l'autre, les i)assages dangereux; enlin des pilotes éprouvés (tous de race fiançaise) sont à la disposition des capitaines.

à côté de la Nouvelle-France que s'élevait la puissance de l'Angleterre, grandissant, envahissant peu à peu l'empire des mers.

Lorsque Charles II, roi d'Angleterre, rétrocéda à Louis XIV l'Acadie, il entendait bien rendre le pays tel qu'il était anciennement délimité, et « nommément les forts et habitations de Pentagoet, Saint-Jean, Port-Royal, la Hève et le cap des Sables. » Le chevalier Tem,pleayant voulu contester que le fort Pentagoet, situé dans l'État actuel du Maine, fît partie de la contrée cédée à la France, Charles II lui avait ordonné de le remettre « sans difficultés, scrupules, délais ou doutes. » C'est alors que le trailé cédant l'Acadie à l'Angleterre devint la source d'interminables discussions entre les cabinets de Londres et de Versailles. Si la lassitude seule amenait la paix, les germes de discorde restaient. La Russie convoitait la Pologne, le roi de Prusse la Saxe, l'Autriche regrettait la Silésie et le royaume de Naples; l'Angleterre envahissait l'empire des mers et voulait prendre toutes nos colonies : le Canada, la Louisiane, les Antilles, en Amérique; en Afrique, le Sénégal, les îles de France et de Rourbon; Pondichéry et Chandernagor, dans l'Inde, tentaient son ambition.

Le gouvernement français, sans vues d'avenir, sans politique arrêtée, avait laissé passer dans le traité d'Aix-la-Chapelle une fixation vague des limites qui devaient séparer en Amérique ses possessions de celles de l'Angleterre. Enfin il n'encourageait aucune des créations et des tentatives hardies qui pouvaient apporter à la France, en cas d'insuccès sur le continent européen, cette influence lointaine qui assure toujours la richesse et lapuissanced'une nation. La guerre de la succession d'Autriche mit fin à la paix dont jouissait l'Amérique depuis 1713, et amena une nouvelle lutte entre la France et l'Angleterre. Le Canada, la plus florissante de nos colonies et la plus enviable, devint, comme cela devait être, l'un des théâtres de la guerre entre les deux nations.

En 1745, 4,000 colons anglais, laboureurs et ouvriers, enrôlés sous la conduite d'un négociant nommé Pepperell, qui leur adjoint quelques secours venus d'Angleterre, se font transporter sur 4 vaisseaux, débarquent dans l'ile du Cap-Breton et marchent sur Louisbourg. La garnison de cette place, depuis longtemps victime de la mauvaise administration de l'intendant Bigot, se trouvait encore en pleine insurrection. Le soin de réparer les fortifications était confié aux soldats. Ce travail méritait une paye élevée, qu'on leur

promit. Soit qu'on eût négligé de l'envoyer, soit toute autre cause, les soldats ne reçurent pas le prix de leurs journées : aussitôt, pénétrés d'indignation, ils lèvent l'étendard de l'indépendance. Les travaux sont suspendus, la surveillance négligée, la discipline entièrement oubliée. Cette révolte ne resta pas longtemps ignorée dans la Nouvelle-Angleterre. En ayant eu connaissance, les habitants de cette riche contrée offrirent au gouvernement de la métropole de faire à leurs frais la conquête de Louisbourg et de l'île Koyale. Ils ne demandaient qu'une escadre protégeant la descente. Waren fut chargé de cette expédition ; le reste était l'affaire des négociants, qui armèrent 6,000 hommes, équipèrent des vaisseaux de transport et les remplirent de munitions de toute espèce. A l'aspect de cette ilotte, la garnison de Louisbourg se soumet à ses chefs et implore leurs ordres. Le patriotisme renaît dans le cœur des soldats; le souvenir de l'injustice qu'ils ont éprouvée s'efface en un instant. Les officiers commirent une autre faute en n'estimant pas assez ces braves gens, en doutant de la sincérité de leur soumission, en cherchant dans leur retour des motifs criminels, des vues de désertion. La garnison fut pour ainsi dire prisonnière dans la ville; on ne lui permit que la défense des remparts : tout projet de sortie était suspect aux chefs, qui s'étaient persuadé que les soldats s'uniraient aux agresseurs si on leur ouvrait les portes. Ces injustes soupçons causèrent la perte de la ville. L'ennemi fît sa descente sans trouver aucune résistance; il entra de môme dans la principale batterie détachée de la place, tourna contre elle les canons qu'on n'avait pas pris soin d'enclouer. Enfin, après cinquante journées de tranchée ouverte, il fallut se rendre, et la capitulation fut signée le 26 juin 1745.

Tel fut le sort de l'île Royale, l'entrepôt du commerce de la morue, la clef du Canada, l'asile des vaisseaux qui entraient dans le Saint-Laurent ou qui en sortaient, et dont le voisinage menaçait les établissements de la Nouvelle-Angleterre.

La soumission de M. Duchambon, gouverneur, entraîna la reddition de tout le Cap-Breton, avec cette stipulation aggravante que ses habitants n'auraient pas la liberté de se retirer au Canada et qu'ils seraient transportés en Europe. En effet, après plusieurs mois, la France voyait avec un triste étonnement des navires anglais jeter cette colonie entière sur les côtes de Bretagne. Les vainqueurs lais-

sèrenL, par ruse, le drapeau blanc flotter sur les murailles de Louisbourg, et un vaisseau du roi, portant 600 hommes, venait se faire prendre sans défense dans l'escadre de l'amiral Warren. Ce renfort, arrivé quelques jours plus tôt, eût probablement sauvé le Cap-Breton. Les Anglais trouvèrent la ville dans l'état le plus déplorable; ce n'était qu'un amas de débris brûlés par les bombes, renversés par le canon, et cette destruction annonçait, malgré la mésintelligence, une défense opiniâtre. Le manque de vivres fut la cause de la capitulation. La lenteur des préparatifs faits par la métropole, la longueur des délibérations dans le conseil de Versailles au sujet des secours adonner, perdirent celte colonie (t).

En 1746, M. de Maurepas, ministre de la marine, décida de reprendre Louisbourg. Le duc d'Anville(^) reçut le commandement de l'expédition; ou lui adjoignit M. de Pomeril, maréchal de camp. Le projet était de débarquer dans la baie de Chibouctou (Halifax), de reprendre non seulement la place perdue le 16 juin précédent, mais encore Annapolis et l'Acadie, puis de détruire Boston et de ravager les côtes de la Nouvelle-Angleterre. Après une traversée de 86 jours, le duc est assailli le 13 septembre, à 40 lieues de l'Acadie, par une violente tempête qui détruit la flotte française en vue de Chibouc-

(1) C'était là un des inévitables résultats de l'incurie et de l'imprévoyance qu'on remarque à cette époque dans ladministralion de la marine et des colonies. Ajoutons que les vaisseaux anglais remi)ortaient sur les nôtres non seulement par la supériorité du nombre, mais aussi par la solidité de la construction. Ceux de premier et de second rang étaient par leur épaisseur des citadelles impénétrables au canon. L'économie nécessaire dans la construction des nôtres , pour ne pas s'écarter des vues du cardinal de Fleury, les exposait à couler bas, s'ils recevaient beaucoup de boulets à fleurd'eau. Les mêmes soins d'économiser mettaient en danger nos colonies, qu'on laissait en temps de paix dépourvues de munitions de guerre, comme si la paix devait toujours durer.

(2) Anville (Nicolas de la Rochefoucauld , duc d'), né en 1700. « Le duc d' Anville, chef de la maison de la Rochefoucauld, fut envoyé, dit; Voltaire, avec 14 vaisseaux dans l'Amérique septenirionale pour essayer de reprendre le Cap- Breton, ou pour ruiner la colonie d'Annapolis dans la Nouvelle-Ecosse. C'éfail un homme d'un grand courage , d'une i>olitesse et d'une douceur de mœurs que les Français seuls conservent dans la rudesse attachée au service maritime ; mais la force de son corps ne secondait pas celle de son âme ; il mourut de maladie sur les rivages barbares du Chibouctou, après avoir vu sa flotte dispersée par les tempêtes. C'est lui dont la veuve s'est fait, dans Paris, une si grande réputation par ses vertus courageuses. »

ton. Il restait, il est vrai, VEspérancc, portant M. l'amiral de Conflans {\), qui avait été déiachée de la flotte avec 3 vaisseaux et une frégate pour convoyer des bâtiments marchands et rallier le duc d'Anville; mais, n'ayant pas trouvé la flotte, M. de Conflans était retourné en France. Les débris du corps expéditionnaire ayant débarqué le 18 septembre, une épidémie se déclare parmi ces troupes épuisées par les fatigues d'une longue et orageuse traversée et enlève 2,400 hommes en quelques jours. M. d'Anville meurt d'une attaque d'apoplexie sur le gaillard d'arrière de son vaisseau, et son successeur, M. d'Eslournelle, se lue dans un accès de fièvre. Enfin, en octobre, i vaisseaux et ce qui reste de l'armée quittent Chibouctou pour aller assiéger Annapolis, quand une nouvelle tempête éclate en vue de l'île de Sable au sud de l'Acadie, et 2 seulement des 4 bâtiments reviennent à Brest, chargés de soldats malades et mourants. M. de la Jonquière, qui avait pris le commandement, vint aussitôt à Versailles rendre compte au ministre de celte malheureuse expédition. M. de Maurepas, le recevant avec les égards que méritait sa belle conduite et son courage, lui fit celte simple et noble réponse : « Quand les événements commandent, ils peuvent diminuer la gloire des chefs; mais ils ne diminuent ni leurs travaux ni leur mérite, d

Pendant que se passaient ces tristes événements, M. de Ramsay,

(1) Conllans (Hubertde Bricnne, comte de), ne en 1690 ; enlre en 1706 dans la marine; fait les campagnes de 1707 à 1711 ; enseigne de vaisseau, 1712; sur mer jusqu'en 172'»; lieutenant en 1727; à Cadix en 1728; 1729-1730, à Tripoli et Tunis; 1740- 17 il. sousDuguay-Trouin (*); commande le vaisseau l'Océan, 17i3-l744; 1745, à la Martinique à la tête d'une division navale ; gouverneur des îles sous le Vent en 1747; chef d'escadre, 1«' avril 1749: lieutenant général, 1*^' septembre 1752; commande l'escadre de l'Océan en 1756; sert activement jusqu'en 1758; maréchal de France le 18 mars 1758; perd la bataille de Quiberon , 30 novembre 17.59, qui achève la ruine de notre marine; mort à quatre-vingt-sept ans.

Condans (Louis de Brienne, marquis d'Armentières), né le 23 février 1711; aux mousquetaires, 1726 ; commande le régiment d'Anjou, 1727; sert en Italie , 1734 à 1741 ; maréchal de camp, 20 février 1743; en Flandre, 1743, 1744, 1745; lieutenant général, 14 octobre 1746-, maréchal de France, 2 janvier 1768; mort

(*) Duguay-Trouin (René), lieutenant général des armées navales, né à Saint-Malo, 10 juin 1G73; mort à Paris, 27 septembre 1730; se signale d'abord dans des courses confie les corsaires. Admis dans la marine royale, il se rendit célèbre par ses actions d'éclat dans les campagnes de 1706, 1707, et i)artlculièrement dans celle de 1711, devant .RIo-Janeiro. Après la mort de Louis XIV, il sut conserver à noire pavillon tout son ancien prestige. Uneslatuelui a élé élevée, en 18-29, sur la placed'Armes dcSainl-Malo.

venu de Québec avec un corps de Canadiens el de sauvages pour appuyer l'expédition si cruellement éprouvée, commençait le siège d'Annapolis, opération qu'il abandonne à la nouvelle du dernier désastre de notre flotte. Retiré à Beau-Bassin, M. de Ramsay s'y tenait sur la défensive, lorsque, le H février 174.7, les Anglais vinrent l'y attaquer; mais ils furent battus, tournés et obligés de se rendre à discrétion. Celte victoire, dite du Grand-Pré, arrêta toute nouvelle tentative des Anglo-Américains et permit à M. de Ramsay d'envahir la Nouvelle-Angleterre et de la ravager impitoyablement.

Les différents échecs que la marine avait déjà éprouvés faisaient vivement désirer la paix. Un nouvel insuccès essuyé en 1747 vint ajouter encore à nos malheurs : c'est à la hauteur du cap Finistère que se livra le combat du 14 octobre. Le marquis de la Jonquière (1), avec 4 vaisseaux du roi : le Sérieux, qu'il montait; VJnvincible (M. Saliez); le Diamant (M. Mac Garty); le Jason (Hocquart); 3 frégates : VÉmeraude, la Gloire, le Rubis, et 3 vaisseaux de la Compagnie des Indes : V Apollon , le Philibert et la Théiis, escortait une flotte marchande. A la vue des Anglais, forts de 14 vaisseaux de ligne et plusieurs frégates (2), il donne à sa flotte le signal de la fuite et lui envoie VÉmeraude pour diriger sa route, mais en même temps il se prépare au combat.

Le Sérieux (M. de Saint-George) est bientôt enveloppé par 5 vaisseaux ennemis qui se réunissent pour l'accabler. Il se défend pendant trois heures. Déjà il ne gouvernait plus, l'eau entrait par ses sabords; M. de la Jonquière, blessé, amena son pavillon; la moitié de l'équipage de la Gloire étaitétendue sur le pont, les uns morts, les autres blessés. Le brave M. de Saliez est tué, et V Invincible , dans un état déplorable, avait 6 pieds d'eau dans sa cale; V Intrépide

en 177'i. Fort bon officier, qui s'est toujours distingué par sa valeur infatigable, vigilant, prompt dans ses actions, fort entreprenant, quelquefois dur avec les troupes et rigide sur la discipline; le maréchal de Saxe l'employait pour les coups de collier. (D. G.)

(1) La Jonquière (Jacques de Taffenel, marquis de), né en 1680 près d'Alby; mort en 1753, à la suite de ses blessures, après cinquante-six ans de mer. Son tombeau se voit dans l'église de Québec.

(2) Vaisseaux anglais : Prince- Frédéric, Montmouih, Princesse-Louisa, Yar- ■moutk, Prince- George, FalkJand , Bristol, Pembioke, Namur, Aottingham, Deronshire, Défiance , Windsor^ Centurion.

(M. de Saint-George), le Jason, le Rubis, le Philibert , la Thétis, V Apollon, durent se rendre après une défense admirable. L'amiral Anson et le contre-amiral Warren admirèrent surtout la défense du Diamant, commandé par M. le niarquis Hocquart, qui ne se rendit qu'à la chute du jour, tellement rasé, tellement fracassé, que parmi les vainqueurs il y eut des voix pour l'abandonner et le couler bas. Nous perdîmes 800 hommes; la perte des Anglais fut à peu près égale , mais ils conservaient entre leurs mains nos vaisseaux de guerre et les bâtiments marchands.

M. de l'Étenduere ne fut pas plus heureux dans son combat du 17 octobre. Parti de l'ile d'Aix avec 7 vaisseaux de ligne (1), escortant 2o'2 navires marchands, il rencontra, non loin de ce cap si fatal à M. de la Jonquière, la flotte de l'amiral Hawke, composée de 23vaisseaux (2). Le chef d'escadre manœuvre pour favoriser la fuite des navires marchands ; mais par suite de leur mauvaise disposition, de leur marche inégale et deleur trouble à l'aspect de cette flotte ennemie, ils sont bientôt enveloppés. L'escadre s'avance pour les dégager, et le combat commence. Nos vaisseaux de guerre se virent bientôt tellement entourés que chacun d'eux en combattait plusieurs d'une force supérieure, avec l'impossibilité de se porter un mutuel secours. Le Neptune, le Monarque, le fougueux, le Sévère, ne se rendent qu'entièrement désemparés. Le Tonnant, que montait M. de l'Étenduere, avait successivement essuyé le feu de toute la ligne anglaise; mais, après la reddition des 4 vaisseaux français, tous les efforts de l'amiral Hawke se réunissent contre lui. Ses voiles étaient criblées, ses mâts tombés, la chute de son artimon paraissait inévitable : il allait se rendre ou périr, lorsque M. de Vaudreuil, qui commande Vlntrépide, traverse la flotte anglaise et vient le secourir. Le Terrible et le Trident veulent suivre cet exemple ; mais il leur est funeste, et ils sont obligés de se rendre. Vlntrépide et le Tonnant restent seuls exposés à tout le feu de l'artillerie

(1) Vaisseaux français : Y Intrépide, ~i (M. de Vaudreuil); le Trident, 64 (M. d'Ainblimont) ; le Terrible, 74 (M. Duguay): le Tonnant, 80 (monté par M. de lÉlenduere); le Monarque, 74; le Sévère, 5<j ; le Fongueux, 64.

(2) Vaisseaux anglais: le Devonshire,~0\ X Edimbourg , 66; le Kent,\^ Yarmouth elle Montmoutti, 64; Princesse-Louisa, le ]\'indsor,\e Lion, le Tilbury, IciVo^tingham, la Défiance, VÉagle ,(}0 ; le Glocester et le Portland, 50, et 9 corvettes.

de la flotte ennemie. Déjà 5 vaisseaux anglais désemparés sont contraints de se retirer; d'autres reviennent à la charge, puis s'éloignent aussi pour réparer leurs dommages. Tandis qu'ils se préparent à un nouveau combat, M. de l'Étenduere fait fausse route, leur échappe à la faveur de la nuit, et le Tonnant rentre dans Brest, remorqué par Vlntréplde.

Par le traité d'Aix-la-Chapelle du 18 octobre i74-8, Louisbourg nous fut restitué en échange de Madras, pris en 1746, et que M. Dupleix, gouverneur de Pondichéry, avait refusé de rendre. Mais ni nos succès dans les Pays-Bas et en Allemagne, ni la paix d'Aix-la- Chapelle, ne mirent sérieusement fin à la guerre maritime, et l'Angleterre continua de profiter de ses avantages pour enlever nos colonies.

Malgré les traités d'Utrecht et d'Aix-la-Chapelle, les frontières du Canada restaient indécises; par conséquent aucune démarcation nette ne les distinguait du territoire d'Acadie, devenu possession anglaise. L'article 12 du traité d'Utrecht portait : «L'Acadie ou Nouvelle-Ecosse est cédée à l'Angleterre conformément à ses anciennes limites, » et ces limites étaient sans cesse méconnues par les colons appartenant aux deux nations.

La paix de 1748 ne s'étendit pas aux possessions américaines des deux nations. Les gouverneurs français du Canada venaient prendre successivement possession de leur commandement avec l'ordre de contenir les Anglais dans la Nouvelle-Ecosse, et les Anglais avaient pour instruction de ne pas laisseramoindrir le territoire cédé à leur pays.

Nous faisions remonter nos droits sur le Canada à 1513, ou encore à 1534, époque à laquelle nous avions formé notre premier établissement.

Henri IV, en 1603, avait nommé un officier général pour tout le territoire compris entre le 40® et le 46* degré de latitude nord, auquel il donnait le nom d'Acadie, et dans la même année le roi Jacques P"" concédait à la compagnie anglaise de Virginie tout le pays situé entre le 34^ et 45* degré, ce qui comprenait la plus grande partie de l'Acadie de Henri IL

En 1749, le commandant anglais de l'Acadie envoya l'ordre à toutes les colonies françaises établies au nord de la presqu'île, depuis la découverte du pays, de prêter serment au roi d'Angleterre.

Cet ordre de la part d'une nation avec laquelle on venait de conclure la paix étonna tellement les Français établis dans les cantons qu'ils se retirèrent plus avant dans le continent. Les Anglais, encouragés parla facilitéavec laquelle on leur cédait le terrain, poussèrent en avant et envoyèrent la même sommation à nos colons établis horsde la presqu'île, soit sur les bords des rivières qui se déchargent dans le golfe Saint-Laurent, soit sur la rivière Saint-Jean : c'étaient nos plus riches établissements. Alors les Français, se trouvant lésés dans leurs droits, s'adressèrent au gouverneur du Canada, qui leur envoya des troupes, avec recommandation de protéger leurs établissements, mais sans rien entreprendre contre les Anglais qui pût donner lieu à des conflits. Les Anglais se retirèrent; puis, sans se laisser rebuter par un premier échec, et pour s'assurer l'entière possession de la presqu'île, ils construisirent un fort dans l'endroit appelé les Mines, qui nous avait appartenu, et un autre au fond de la baie française, à l'entrée de l'isthme dit fort Beau-Bassin, destiné à nous empêcher de rentrer dans la presqu'île ou du moins à relarder notre entrée dans le cas d'une expédition.

Vers le mois d'avril 1750, ils pénètrent dans le continent avec un corps considérable de troupes et d'artillerie. Les Français, effrayés de cette marche si inattendue, abandonnent une seconde fois leurs habitations, les brûlent pour ne rien laissera l'ennemi, et se retirent dans le continent auprès des troupes françaises, qui, n'ayant pas d'autre moyen d'empêcher les Anglais de s'étendre, construisirent à leur exemple deux forts à l'entrée même de l'isthme : l'un en face du Beau- Bassin, au fond de la baie française appelée Beau-Séjour; l'autre au fond de la baie Verte, vis-à-vis de l'île Saint-Jean, dans le golfe Saint-Laurent, dit Gasparaux. Ces deux forts, situés dans l'endroit le plus resserré de l'isthme, fermaient entièrement l'entrée du continent. On y établit des garnisons, des magasins, et les Anglais, arrêtés dans leur projet d'invasion, restèrent tranquilles de ce côté jusqu'à un moment plus favorable.

En même temps qu'ils faisaient ces inutiles efïbrts pour pénétrer dans le Canada du côté de la presqu'île, ils cherchaient à y entrer du côté de l'Ohio et à s'emparer des lacs Érié et Ontario, en envoyant des émissaires pour en soulever les populations contre nous, de sorte que les Français se virent tout à coup menacés d'un

soulèvement général. Le gouverneur du Canada, informé qu'on faisait passer aux sauvages des armes et des troupes de renfort, expédie un petit détachement, commandé par M. de Saint-Pierre, avec ordre d'empêcher ces secours de pénétrer dans le pays, en attendant qu'on pût lui envoyer des forces plus considérables. Il se retranche avantageusement vers la source de la rivière aux Bœufs, au midi et non loin du lac Érié. Ce petit corps de troupes y passe l'hiver, surveillant les mouvements des ennemis, et, au printemps de 1751, un peu renforcé, il sort de son poste, marche aux Anglais, qu'il trouve retranchés vers l'embouchure de la rivière aux Bœufs dans rOhio, les force de se retirer, et, poursuivant sa route en descendant ce fleuve, se campe et se fortifie sur un point qu'on nomme le fort Duquesne (1).

Le marquis Duquesne (2), gouverneur du Canada, prévoyait bien déjà l'invasion anglaise dans la vallée de l'Ohio. M. de Contrecœur, qui y commandait, s'occupait de ses préparatifs de défense. Les Anglais se retranchaient également au pied des Apalaches, dans un endroit qu'ils nommèrent le fort Nécessité. Il apprit qu'ils s'avançaient dans le dessein de le combattre, suivis d'un train d'artillerie et d'environ4à5,000hommes, sous laconduile de Washington, devenu depuis si célèbre, et alors major dans les milices de la Virginie. Comme il n'y avait encore aucune rupture déclarée entre les deux nations, le commandant français, dans sa loyauté, crut devoir envoyer à Washington un officier porteur d'une sommation aux Anglais de se retirer des terres de la France. M. de Jumonville part

(1) Le fort Duquesne est situé sur le confluent des rivières de Malanque et d'Oliio. Vers 1750, les Anglais bâtirent une espèce de fort auprès de la rivière Malanque, à 400 lieues de Québec, où elle se déverse dans l'Ohio. Des négociants vinrent s'établir sur cette rivière et y bâtirent des cabanes pour leur commerce. L'avis en arriva à Québec, et comme pour aller au Mississipi on descend l'Ohio, il était à craindre que cet établissement ne devint parla suite assez considérable pour empêcher la communication de ces deux colonies ; c'est alors qu'on résolut d'y créer un établissement fortitié. Au printemps de 1753, le fort se composait de quatre bastions, dont l'un correspond à l'angle des rivières : les autres, bordant l'eau, étaient palissades.

(2) A M. de la Jonquière avait succédé le marquis Duquesne , descendant de l'illustre marin. Capitaine de vaisseau, il demanda, lors de la reprise des hostilités, à reprendre la mer. Il fut remplacé par le gouverneur delà Louisiane, le marquis de Vaudreuil-Cavagnac, troisième lils de celui qui avait succédé à M. deCallières, au commencement du siècle, que les Canadiens regardaient comme un compatriote.

du fort Duquesne à la tête de 30 hommes, et, le lendemain 18 mai liai, rencontre les Anglais; le feu est ordonné à leur approche et exécuté, alors que M. de Jumonville faisait tous ses efforts pour leur faire connaître qu'il était porteur d'une commission civile; le feu cessa, mais M. de Jumonville périt assassiné (li. Toute son escorte demeura prisonnière; un seul Français réussit à se sauver et porta au fort Duquesne cette triste nouvelle. Cette conduite produisit sur l'esprit des sauvages un effet bien différent de celui qu'on espérait : ils abandonnèrent Washington et vinrent s'offrir d'eux-mêmes aux Français, de sorte que, trop faible depuis celte défection pour tenir la campagne, il se retira au fort Nécessité. Le commandant français aurait pu profiter des offres des sauvages pour punir le crime commis au mépris de toutesles lois de l'honneur visà-vis d'un officier revêtu d'un caractère public; mais il préféra user de générosité, et il se contenta de forcer les Anglais à quitter le territoire français. A cet effet, il détache M. de Villiers à la tète des sauvages et de quelques troupes françaises, et lui donne ordre de joindre les Anglais, de les engager à se retirer, et surtout de n'employer la force qu'à la dernière extrémité.

Le 26 juin, sur les 8 heures du matin, M. de Villiers, arrivé au fort Duquesne, y apprend que M. de Contrecœur avait formé un détachement de 500 Français et de sauvages de différentes familles de Belle-Kivière, dont il avait donné le commandement à M. le chevalier de Mercier et qui devait partir le lendemain. Comme il était plus ancien et que son frère avait été assassiné, cet honneur fut dévolu à M. de Villiers, etM. de Mercier fit la campagne sous ses ordres.

Le 27, on continue les préparatifs de l'expédition contre les Anglais. Le 28, M. de Contrecœur remet son ordre, et vers les 10 heures, M. de Villiers quitte le fort Duquesne. Le 29 et le 30, il occupe

(1) Cet assassinat de Jumonville a donné lieu à des récriminations contre la mémoire de Washington, qui avait le inaliieur de commander le détachement. M. More de Pontgibaud, dans ses Mémoires, dit qu'il est constant dans la tradition du pays que M. de Jumonville fut tué par l'erreur et le fait d'un soldai qui lira sur lui, ne le sachant pas parlementaire-, mais que le commandant du fort ne donna jamais l'ordre de tirer. La garantie la plus irrécusable est le caraclèrededouceur et de magnanimité de Washington, qui ne s'est jamais démenti au milieu des chances de la guerre et de toutes les épreuves delà bonne ou de la mauvaise fortune. Opinion bien juste, quoi qu'elle ne soit pas celle de M. Thomas (de l'Académie française/. (Voir aussi Laboulaye ; Paris, 186G.)

le poste anglais. Le i" juillet, il attend le retour de ses éclaireurs, et comnaence sa marche en avant le 2. Le 3, M. de Villiers s'arrête à l'endroit où son frère avait été assassiné, à trois quarts de lieue du fort Nécessité. L'approche des Anglais est annoncée par un éclaireur ; bientôt le combat s'engage, à 10 heures du matin, et dure jusqu'à la nuit. C'est alors que M. de Mercier proposa de cesser le feu et d'accepter les propositions de pourparlers. M. de Villiers déclara qu'il était venu pour venger la mort de son frère, assassiné en violation des droits les plus sacrés, et pour faire évacuer les domaines du roi. Le 3 juillet, à 8 heures du soir, on convint d'une capitulation, dont M. de Villiers dicta lui-même les articles, et que voici :

« Comme notre intention n'a jamais été de troubler la paix et la bonne harmonie, mais seulement de venger l'assassinat commis sur un de nos officiers porteur d'une sommation et sur son escorte, nous voulons bien accorder grâce à tous les Anglais qui sont dans ledit fort, aux conditions suivantes :

« 1° Au commandant anglais de se retirer avec sa garnison, pour retourner en son pays, en promettant qu'il ne lui sera fait aucune insulte.

« 2° 11 leur sera permis d'emporter tout ce qui leur appartient, et nous leur réservons les honneurs de la guerre.

« 3° Ils sortiront tambour battant, avec une pièce d'artillerie.

« A° Sitôt les arlicles signés de part et d'autre, ils amèneront le pavillon anglais.

« 5° Demain à la pointe du jour, un détachement français prendra possession du fort.

« 6" Comme les Anglais n'ont plus de chevaux, leurs effets seront mis sous notre garde.

« 7° Gomme les Anglais ont eu en leur pouvoir un officier, deux cadets et les prisonniers faits dans l'assassinat de M. de Jumonville, ils nous seront renvoyés jusqu'au fort Duquesne, et, pour sijreté de cet article, MM. Jacob Waubrann et Robert, tous deux capitaines, seront remis en otage.

« Signé : James Markaye. G. Washington. CouLON DE Villiers. De Jumonville. »

Le 4, à la pointe du jour, un détachement prit possession du fort, et la garnison défila. Le nombre de ses blessés et de ses mourants

excita la pitié de M. de Villiers, malgré le ressentiment qu'il éprouvait de la façoD dont avait péri son frère. Les sauvages réclamaient le droit au pillage, et les Anglais effrayés prirent la fuite, en abandonnant leur pavillon et un drapeau. Aussitôt le fort est démoli, les canons sont encloués, même celui accordé par la capitulation.

Le o, M. de Villiers arrive à 9 heures au camp abandonné des Anglais; les retranchements sont abattus, les maisons brûlées, et il continue sa route, après avoir détaché M. de la Chauvinerie pour brûler celles des environs.

Le 6, parti de grand malin, il continue sa marche; assailli par de grandes pluies, il campe à 6 heures. Le 9, il remettait à M. de Contrecœur, au fort Duquesne, le détachement qui lui avait été confié.

Pendant ces événements, l'Angleterre se préparait à une irruption dans le Canada par trois endroits et avec des forces considérables. Les armements se poursuivaient avec ardeur, tandis que pardes notes diplomatiques on demandait qu'aucune des deux nations ne s'appropriât le cours de l'Ohio et qu'on attendît que des commissaires désignés de part et d'autre eussent déterminé les bornes fixes des possessions en litige.

A Londres, malgré la connaissance qu'on avait de notre faiblesse, on se doutait bien que nous ne pourrions accepter les conditions proposées, et l'Angleterre se proposait de traîner la négociation en longueur et de gagner le temps nécessaire pour compléter ses prépara tifs et ses armements. Le colonel Mokton avec environ 3,000 hommes devait s'emparer des forts Gasparaux et Beauséjour, pénétrer dans le continent; Johnson, avec 4,000, marcherait sur lelacChamplain et prendrait le fort Frédéric ;Braddock, chargé du plan général, attaquerait le fort Duquesne,puis ferait le siège du fort Niagara, renforcé de 2 régiments que Sherley lui amènerait de la Pensylvanie, et appuyé par une Uotte considérable. Le gouverneur de la colonie, M. de Yaudreuil, allait avoir pour tâche d'obliger les Anglais à disséminer leurs forces et leurs attaques sur ce territoire immense. Les Acadiens avaient refusé de prêter serment à l'Angleterre, ils furent déclarés coupables d'avoir violé la neutralité. 418 chefs de famille, réunis dans l'église de Grand-Pré, étaient embarqués sur les vaisseaux anglais et dispersés sur la côte. On s'émut en France de cet acte barbare : la France se décida à déclarer la guerre; alors commença une lutte inégale, mais acharnée.

Le 20 janvier 1755, le roi, cédant enfin aux demandes réitérées de M. de Yaudreuil, gouverneur du Canada, qui voyait avec terreur arriver l'époque de la campagne, quand il n'aurait encore à sa disposition que les troupes de la marine, se décida à lui envoyer des renforts. Déjà l'ordre avait été donné d'armer en toute hâte, dans les ports de Brest et de Rochefort, une flotte de 23 vaisseaux et de 6 frégates, pour opérer contre une flotte de 20 vaisseaux anglais que l'on savait en armement et qui n'allaient pas tarder à paraître dans la Manche. La destination de cette flotte anglaise donnait lieu en France à bien des suppositions plus ou moins fondées. On la croyait généralement destinée à porter ses 25,000 hommes de troupes en Amérique; d'autres bruits disaient que la flotte devait débarquer à la presqu'île de Camaret,'en Bretagne, un corps nombreux bien muni d'artillerie, qui, au moyen d'une coupure, changerait la presqu'île en un nouveau Gibraltar.

Notre flotte se trouva enfin prête vers les premiers jours d'avril, et fut divisée en deux escadres : l'une, commandée par M. le comte du Bois delaMothe, devait conduire au Canada les troupes qui lui étaient destinées; l'autre, aux ordres de M. de Macnamara, convoierait pendant quelque temps la première jusqu'aux bancs de Terre-Neuveetrentreraitensuite à Brest pour parer à d'autres éventualités. Le corps expéditionnaire se composait des 2'' B. de Languedoc, Guyenne, Bourgogne, Artois, Béarn et la Reine. Ces B. avaient leur tête le baron de Dieskau (I), maréchal de camp, qui emmenait avec lui M. de Rostaing, colonel d'infanterie, et M. de Montreuil, lieutenant-colonel, major général. M. de Dieskau et le corps expéditionnaire avaient ordre de se placer, en arrivant au Canada, sous l'autorité supérieure de M. de Vaudreuil.

Le 10 avril, une ordonnance du roi, adressée à Brest, prescrivait à M. de Dieskau d'envoyer les B. d'Artois et de Bourgogne à l'île Royale pour concourir à la défense de Louisbourg.

Le 3 mai 1755, les B. embarqués, l'escadre mit à la voile. La

(1) Le baron de Dieskau, Saxon d'origine , lieutenant-colonel au régiment allemand d'AnhaU, puis de Saxe-cavalerie ; brigadier en 1748 ; maréchal de camp le 20 février 1755, commandant les troupes du roi en Amérique; lieutenant général le 25 juillet 1762. Officier très brave et très capable de diriger l'expédition qui lui était confiée; mais il ne se fil pas aimer. On lui <( reprochait de conduire ses officiers un peu à l'allemande. » (D. G.)

flotte fut d'abord dispersée par la tempête, et le 20 mai, par un brouillard intense, l'escadre de M. de Maenamara se vil obligée de rentrer à Brest. M.deDieskau et une grande partie de la flotte arrivèrent à Québec le 8 juin, sans avoir fait de fâcheuse rencontre, et les B. destinés à l'île Royale y furent débarqués le 19. Le l^"" juillet, M. de Dieskau, rendant compte à M. d'Argenson de son arrivée à Québec, lui fait part de ses inquiétudes pour 8 de ses compagnies qui n'ont pas encore rejoint. Il ne croit pas cependant qu'elles aient éié prises par les Anglais, puisque, à la suite du brouillard du 30 mai, le vaisseau amiral, sur lequel il se trouvait, et -4 autres vaisseaux de l'escadre française sont tombés presque au milieu de \ 1 vaisseaux anglais, qui n'ont rien fait pour les arrêter.

Bien que les ministres anglais donnassent les assurances les plus pacifiques, ils firent parlir de Plymouth l'amiral Boscawen avec une flotteà destination deTerre-Neuve, pour intercepterlaflolte deM. du Bois de la Mothe. Grâce aux brouillards qui régnent si fréquemment sur cette côte, la flotte française passa à portée des Anglais et entra dans le Saint-Laurent; mais trois vaisseaux : VAlcide, conimandépar M. le marquis Hocquart (1), le Dauphin et le Lys, qui portaient 8 compagnies, tombèrent au milieu de l'escadre anglaise; VAlcide et le Dauphin ïureni pris devant la pointe de Terre-Neuve après un

1) La famille Hocquart remonte au quinzième siècle; originaire de Sainte-Ménehould (Champagne), elle a fourni des hommes distingués aux armées de terre et de mer.

Hocquart Toussaint, marquis), né à Nantes, 29 mars 1700; entre dans la marine, 17 mars 1717: enseigne, 1727; lieutenant de vaisseau, 1735; capitaine de vaisseau. I7'i6; chef d'escadre, 1761. En 1744. commandant la frégate la Mcdée, est pris parle vaisseau le Dreadnougth. Le 14 mal 1747, à hauteur du cap Finistère, l'escadre anglaise attaque un convoi se rendant au Canada sous le commandement de M. de la Jonquière ; Hoc([uart , sur le Diamant, fait des prodiges de valeur. Le soir à 8 heures, son vaisseau était rasé, troué sur tous les points de sa carène. Le 27 avril 1755. près du hanc de Terre-Neuve, à hord de VAlcide, reçoit le feu de l'amiral Boscawen, se défend jusqu à la dernière extrémité, est obligé de se rendre avec M. de Lorgeril, commandant le Z,//.v; tous deux envoyés en .\ngleterre. Ceconihal devint le signal de la guerre.

Son lils, Hocquart de Turtot. né à Rouen en 1/65; à bord du Suffrcn ; dans la campagne de l'Inde ; mort le 1"' décemiire 1835. Son neveu. Jean, né en 1733, tué le 8 juin 1755 d'un coup de canon à bord de l'/l/c(V/c. Ses cousins, Jean-IIyacinthe, né en avril 17»j2 -. capitaine au régiment de Jarnac-dragons ; mort en 1782 ; — Gilles-Toussaint, colonel d'infanterie.

combat acharné dont le Lys avait profité pour prendre le large. M. de Rostaing avait été tué à bord de VAlcide.

A son arrivée, M. de Dieskau se mit en rapport avec M. de Vaudreuil, qui lui exposa son plan de campagne. Il consistait à s'emparer du fort Chouagen, le seul poste des Anglais en Acadie, et à opérer ensuite sur le lac du Saint-Sacrement et le lac Champlain, après avoir gagné l'amitié de quelques tribus sauvages dont il n'avaitpu jusqu'à ce moment fixer l'alliance. Ces sauvagesentraîneraient à leur suite des peuplades importantes. Les Anglais, jaloux de l'augmentation de notre marine et de notre commerce, avaient pris pour prétexte à leur déclaration de guerre nos prétendus empiétements sur leurs colonies dans l'Amérique septentrionale.

Le traité d'Utrecht reconnaissait à l'Angleterre la possession de l'Acadie. Or l'Angleterre prétendait que les limites de l'Acadie étaient :

1" Une ligne droite tirée de l'embouchure de la rivière Penobscot. au fleuve Saint-Laurent;

2° Ce fleuve et le golfe Saint-Laurent jusqu'à l'Océan au sud-ouest;

3° L'Océan de ce point à l'embouchure du Penobscot. Or ce territoire comprenait plus de trois fois l'étendue de la Nouvelle-Ecosse elle-même et commandait à l'embouchure du Saint-Laurent.

L'Angleterre contestait encore à la France, au delà des Apalaches, la totalité du bassin de l'Ohio.

Les commissaires nommés pour régler les limites des colonies étaient MM. de Silhouette et de la Galissonnière, pour la France; MM. Shirley etMildway, pour l'Angleterre. Ils se réunirent à Paris en juillet 1749. Les hostilités ayant commencé en juillet 1755, les conférences furent rompues.

Les Anglais ne s'étaient pas bornés à envoyer une flotte dans les parages du Saint-Laurent et de Terre-Neuve pour tâcher d'intercepter nos communications avec l'île Royale et le Canada. Ils avaient aussi réuni plusieurs corps de troupes pour attaquer nos colonies du Canada par les frontières de l'Acadie, le lac Champlain, l'Ontario et la Belle-Rivière. Le corps destiné à opérer en Acadie, composé de 1,800 hommes, se rendit maître dans les premiers jours de juin des forts de Gasparaux et de Beauscjour (ouvrages insignifiants, à peine entourés d'un fossé et d'une palissade), au fond de la baie française. Il se dirigea ensuite du côté de la rivière Saint-

Jean, où eurent lieu de légères escarmouches à notre avantage. Le corps de troupes destiné à agir du côté de la Belle-Rivière, plus important, se composait de troupes réglées envoyées d'Angleterre en Virginie, et d'environ 3,000 hommes de milice, ayant h sa tête le général Braddock. L'objectif de ce général fut le fort Duquesne. Vers la fin de juin 1755, il passe les monts Apalaches pour venir assiéger le fort, où commandait M. de Contrecœur. Le fort se trouvait défendu par des troupes peu nombreuses venues de France , un millier de Canadiens et des sauvages. Grâce à ces derniers, presque tous très dévoués, M. de Contrecœur put faire des reconnaissances très éloignées qui ne tardèrent pas à lui apprendre l'approche des Anglais.

Le 8 juillet, M. de Contrecœur, instruit de leur ordre de marche en trois colonnes assez espacées pour se porter difficilement secours, envoie M. le chevalier de Beaujeu surprendre ces colonnes. Cet officier, à la tète d'un parti de sauvages et de Canadiens, rencontre l'une de ces colonnes, commandée par Braddock, à six lieues du fort Duquesne; il fond sur elle à l'improviste , et la rejette sur la deuxième , qui est prise de panique. Avant la fin de la journée, les Anglais, effrayés et égarés dans les bois, avaient perdu 1,700 hommes. M. de Beaujeu n'avait avec lui que 1,000 hommes. Il prit en outre aux Anglais 30 canons et toutes leurs munitions ; ce qui les obligea de retourner immédiatement en Virginie. Braddock fut tué dans cette rencontre; Washington, resté seul, battit honteusement en retraite (Dieu le réservait à d'autres destinées). Après les prodiges de valeur accomplis par ce petit corps, Beaujeu craignit de compromettre son succès en tombant sur la troisième colonne, commandée par le colonel Dnnbar, qui se tenait sur ses gardes et avait abrité ses troupes derrière un retranchement. Il rentra dans le fort Duquesne (1), où M. de Contrecœur se tint sur la défensive, se contentant, pendant le reste de la campagne, de faire inquiéter les frontières anglaises par des partis de sauvages. Pendant ce temps, les autres corps anglais se mettaient en marche; l'un d'eux, de 500 hommes, se dirigea sur l'Ontario pour attaquer les forts de

(1) Ce fort Duquesne, ruiné par ses défenseurs, ne tomba que plus tard dans les mains anglaises, qui lui donnèrent le nom de PUtsburg, aujourd'hui ville florissante.

ï. VI. 14

210 Li:S GUERRES SOUS LOUIS XV.

Niagara et Frontenac; l'autre, de 6,000 hommes, gagnant le lac Gbamplain, marcha contre le fort Saint-Frédéric.

M. de Vaudreuil, apprenant que le général Sherley, gouverneur général de la Nouvelle-Angleterre, se préparait à assiéger Frontenac et le fort de Niagara, envoya aussitôt à sa rencontre le baron de Dieskau avec les B. de la Reine, Languedoc, Guyenne et Béarn, auxquels il adjoignit des Canadiens et des sauvages. Instruit bientôt que le général Johnston marchait sur le fort Saint-Frédéric, qu'on avait mis en parfait état de défense, mais d'où il pourrait menacer Montréal, il expédia l'ordre à M. de Dieskau de se rabattre sur Johnston.

Le P"" septembre, après des marches forcées, M. de Dieskau se trouvait à huit lieues en avant du fort Saint-Frédéric, à un endroit nommé le Carillon. Il n'avait avec lui que les B. de Languedoc et de la Reine, à 9 compagnies chacun, 500 Canadiens et 600 sauvages environ. Informé par ses coureurs que Jobnston était encore au fond du Saint-Sacrement, et n'ayant devant lui que 500 hommes occupés à construire un fort, M. de Dieskau se décide à les enlever. Tout alla bien dans le commencement, et un parti envoyé pour l'attaquer fut presque anéanti; mais M. de Dieskau ayant voulu s'emparer de l'ouvrage au moment même où Johnston arrivait avec toute sa troupe, il se vit abandonné subitement parles sauvages, qui, dégarnissant une de ses ailes, laissèrent prendre en flanc son centre et son aile gauche. La déroute de nos troupes fut complète. C'est en vain que M. de Dieskau par son héroïsme cherche à les ramener au combat : elles prennent la fuite, laissant leur général, grièvement blessé, aux mains des Anglais (1). Ce succès fut, du reste, bien acheté par l'ennemi; car Johnston, renonçant à mettre le siège devant le fort Saint-Frédéric, se retira sur le Saint-Sacrement. Les débris du corps de M. de Dieskau ne furent pas poursuivis; ils s'arrêtèrent à Carillon , où ils commencèrent à élever un fort. Cette défaite, qui ne modifia pas considérablement la situation,

(1) Ce résultat est dû à la trahison des sauvages qui servaient de coureurs à M. de Dieskau et qui savaient assurément Johnston à portée de rejoindre ses travailleurs. Ils achèvent, du reste, leur trahison en lâchant pied au milieu de l'aclion. A la suite de cette affaire, le général Sherley fut rappelé, Johnston donna sa démission; quant à M. de Dieskau, il passa pour mort pendant longtemps (il était grièvement blessé) et ne fut échangé qu'à la paix en 1763.

mit fin à la campagne de 1735 . Les Anglais prirent leurs quartiers d'hiver, et nos troupes revinrent à Québec et à Montréal, car la rigueur du temps empochait de continuer les opérations.

Le 21 décembre 1733, M. de Houille, ministre des affaires étrangères, adressait à Fox (depuis lord lloUand) une note demandant réparation des insultes faites au pavillon français. Il s'agissait « de la restitution prompte et entière de tous les vaisseaux français, tant de guerre que marchands, qui, contre toutes les lois et bienséances, ont été pris par la marine anglaise et de tous les officiers, soldats, matelots, artillerie, munitions, etc. »

Le 13 janvier 17oG, le ministre anglais répondait qu'il ne pouvait donner satisfaction tant que la chaîne de forts établis au nordouest des Alléghanys existerait. Cette réponse était une déclaration de guerre, et nous dûmes immédiatement porter secours à nos établissements d'outre-mer menacés. Le 23 janvier 1736, à minuit, M. d'Argenson écrivit de Versailles à M. de Montcalm (1) : «Peutêtre ne vous allendiez-vous plus. Monsieur, à recevoir de mes nouvelles au sujet de notre dernière conversation, le 19 novembre, à Paris. Je n'ai cependant pas perdu de vue, depuis ce temps-là, l'ouverture que je vous ai faite alors. C'est avec le plus grand plaisir que je vous en annonce le succès. Le roi a donc déterminé sur vous son choix pour vous charger du commandement de ses troupes dans l'Amérique septentrionale; il vous honorera à votre départ du grade de maréchal de camp; mais ce qui vous sera encore plus sensible, c'est que S. M. vous accordera en même temps pour votre fils l'agrément de votre régiment. Vous n'avez pas, au surplus, un instant à perdre pour remercier le roi, etc. »

Le 14 mars, le marquis de Montcalm fut présenté avec son fils à Louis XV, qui lui fit le meilleur accueil et lui donna pour mis-

(1) Montcalm-Gozon (Louis-Joseph, marquis de\ seigneur de Saint-Véran, baron de Gabriac, né, le 28 février 1712 , au château de Candiac, près de Nîmes, d'une très ancienne famille du Rouergue : enseigne dans le régiment de Hainaut-infanterie. Il fait la campagne d'Allemagne en 1733 ; la guerre de la succession d'Autriche le conduit en Bohème, le Tî juillet 17il : sa conduite lui vaut la croix de Saint- Louis et, le 6 mars, il est uommé colonel du régiment d'Auxerrois. Blessé sous les murs de Plaisance en 174(), il revient se faire soigner à Montpellier. Maréchal de camp le 28 mars 1747; blessé deux fois au col de l Assiette. La paix d'Aix la-Chapelle, le 18 octobre 1748, lui permet de rentrer dans sa famille.

sion d'aller remplacer M. de Dieskau au Canada. Il arrive à Brest le 21 mars pour surveiller l'embarquement. 3 vaisseaux de ligne : le Héros, de 74 canons (capitaine Beaussier); ['Illustre, de 64 (M. Montalais); le Léopard (M. Germain), et 3 frégates de 30 canons, composent la flotte. Les seconds B. des régiments de la Sarre et de Royal-Roussillon, sous MM. de Senezergues et de Bernelz, forment un effectif de 1,189 hommes.

Le 24 mars, M. de Montcalm écrivait au ministre de la marine : ft On ne peut rien ajouter à la bonne grâce, à l'air de satisfaction avec lequel l'officier et le soldat se sont embarqués. »

La Licorne (1), commandée par le lieutenant de vaisseau la Rigaudière, porte avec M. de Montcalm son premier aide de camp, M. de Bougainville; son secrétaire, M. Eslèves, et 6 domestiques. Le Sauvage, sous M. de Tourville, reçoit le chevalier de Lévis (2), avec MM. de Laroche-Beaucourt, second aide de camp, de Fontbrune et l'ingénieur Lombard de Combles. M. de Bourlamaque, colonel d'infanterie, s'embarque sur la Sirène, commandée par

(1) « Ma frégate la Licorne , écrivait M. de Montcalm le 26 mars, est neuve et bien propre à résister aux tempêtes, et Ion me donne le sieur Pélagrin, capitaine du port de Québec, qui irait les yeux fermés dans le fleuve Saint-Laurent : vous voyez que M. le garde des sceaux veut me conserver. »

(2) Lévis (François-Gaston , marquis, puis duc de), né le 23 août 1720, d'abord connu sous le nom de chevalier de Lévis ; 1735, lieutenant au régiment do la Marine; 1737, capitaine au même; campagne de 1741 ; 1742, en Bohème; blessé au siège de Prague; 1744, aide de camp du maréchal de Mirepoix; 1745, 174G, 1747, en Italie: colonel en 1740; 1749, accompagne le maréchal de Miiepoix en Angleterre; 11 mars 1756'. brigadier, passe au Canada, commandant en second, et s'y dislingue souvent ; 20 octobre 1758, maréchal de camp ; au combat de Carillon ; le 13 septembre, remplace M. le marquis de Montcalm dans le commandement de l'armée; 1759 à 1760, rassemble les forces de la colonie; rentre en I^rance après la prise de Québec; 10 février 1701 , lieutenant général ; fait la campagne d'Allemagne; depuis la paix en 1763, gouverneur de l'Artois; de 1767 à 1771, exécute le projet commencé en 1754 du canal de jonction de la L^sà l'Aa: capitaine des gardes du roi; maréchal de France le 13 juin 1783; mort le 7 juillet 1789. 11 a laissédes rapports sur la campagne du Yar (1744-1745), beaucoup de lettres mililaires et diplomatiques.

De Lévis (Gaston-Charles-Pierre), duc de Mirepoix, né le 2 décembre 1099 ; colonel de Saintonge, 6 mars 1719 ; serten Allemagne, 1734-1735 ; brigadier, 1"^ avril 1736; maréchal de camp, 1" mars 1738; envoyé en ambassade en Angleterre; signale traité d'annexion de la Lorraine; à l'armée de Bavière, forme en 1742 le blocus d'Égra ; se distingue à Sahay ; passe à l'armée d'Italie, où il se dislingue; 1740, défend la Provence et y reste jusqu'en février 1749; à celle date il est créé duc de

M. Breugnon, avec le troisième aide de camp, M. Marcel, et un ingénieur, M. Desandrouins.

Le 3 avril, la flotte appareillait pour le Canada, et, le 11 mai suivant, M. de Montcalm annonçait ainsi à Versailles son arrivée à destination :

« Au inoLiillaso, à dix lieues de Québec, II mai il'M.

« Nous voici bien près de la fin de notre navigation. J'ai voulu essayer d'aller à Québec hier, partie en chaloupe et partie par terre; mais comme je serais arrivé trop tard et que le saut de Montmorency est difficile à passer à cause de la fonte des neiges, je suis revenu coucher à la frégate. J'espérais en repartir aujourd'hui , en prenant mieux mes dispositions. C'est impossible, ayant des vents contraires et si forts que nous avons peine à rester au mouillage avec toutes nos ancres. Notre navigation peut être regardée comme très heureuse, puisque nous voici assez près de notre destination en 38jours. Nous avons eu un temps très favorable jusqu'au 12 avril; mais depuis ce jour, du lundi jusqu'au samedi, nous avons eu un gros temps et un coup de vent qui a duré 90 heures et nous a mis dans un grand danger. Le vendredi saint, nous nous sommes trouvés à portée du grand banc de Terre-Neuve, obligés de dériver de notre route en nous laissant aller vent d'arrière vers le sud, à 100 lieues vers la Martinique. Nos marins disent avoir vu des coups de mer aussi forts, mais jamais aussi longs. Le vendiedi 16 et du 27 avril au \ mai au soir, nous avons navigué avec des brumes, qui rendent toujours cette navigation très périlleuse, beaucoup de froid et une quantité étonnante de bancs de glace contre lesquels il est dangereux de se briser. Le A au soir, nous étions très inquiets de notre navigation; sur les 6 heures, il vint une éclaircie qui nous donna connaissance que nous étions à hauteur du cap Race, pointe S.-O. de l'île de Terre-Neuve. Je n'oublierai pas de sitôt cette semaine sainte. »

Mirepoix ; commande en Languedoc; maréchal de France, 24 février 1757; mort le *25 février 1758 à Montpellier.

Ces deux maréchaux n'ont de commun que le nom de Lévis; le duc de Mirepoix est le chef dune branche qui s'est éteinte en lui.

Louis-Marie -François, marquis de Lévis-Ser\ an, son neveu, colonel de Beauce, 11 mai 17i5; de Royal-Marine, I7i9; brigadier, novembre 1755; 1756, lieutenant général ; se dislingue avec son régimcnl à la cou(|uète de file de Minorque.

L'arrivée de M. de Montcalm, après avoir échappé à cette tempête aux Antilles, aux brumes, aux bancs de glaces, devançait la déclaration de guerre, proclamée en Angleterre le 17 mai et en France le 16 juin.

A l'ouverture de la campagne, nous nous trouvions au Canada sur le pied d'une bonne défensive. Les troupes se composaient ainsi : la Reine, 327 hommes; la Sarre, 515; Royal-Roussillon, 520; Guyenne, 492; Réarn, 498; volontaires, 156; recrues, 918 : total , 3,752 hommes formant le noyau de nos forces, plus 2,000 fantassins de marine, des milices canadiennes el des sauvages (1).

Une commission du roi, datée du 11 mars, chargeait M. deLévis de remplacer M. de Montcalm, en cas de mort. Une autre donnait le même pouvoir, à défaut de M. de Lévis, à M. de Rourlamaque(2). A peine débarqué, Montcalm ne perd pas un moment, il se hâte de visiter les établissements afin de mettre M. de Vaudreuil en état de résister honorablement. Le poste du Carillon, qui paraissait le plus menacé et qui devait assurer de ce côté la tranquillité de la colonie, est sa première sollicitude, et il y conduit le R. de Royal-Roussillon. Dans une lettre du 20 juin, M. de Montcalm rend compte au ministre de la guerre de ce qu'il a vu à Carillon et lui expose sa manière de voir au sujet de cette position.

« Je n'ai pas été sans occupation les quinze jours que j'ai passés au camp de Carillon : hôpitaux et ambulances dans un affreux état; vivres, pour le grain, mauvais; travaux du fort commencés l'année dernière peu avancés, nombre d'articles nécessaires manquant dans les magasins; règle à mettre dans toutes les parties du service; reconnaissance du local, des débouchés par où l'ennemi

(1) Cette peliteannée, [ileine de courage et de bonne volonté, comptait dans ses rangs des officiers d'nn mérite reconnu appelés encore à grandir sous les ordres de M. de Montcalm, qui sut les apprécier dans les termes que voici :

« M. de Lévis, brigailier, très habile homme, très militaire^ sachant prendre un parti, infatigable, courageux et d'une bonne routine militaire.

« M. de Bougainville . capitaine de dragons (<iui plus tard deviendra une des gloires maritimes de la France), tout eu s'occupanl de son métier, vise à l'Acadénde des sciences. Bourlamaque, colonel d'infanterie, trop minutieux, mais il gagnera dans l'esprit de tout le monde. » (Rapport de Montcalm.)

(2) Après la perte du Canada, M. de Bourlamaque rentra en France et fut nommé gouverneur de la Guadeloupe, où il mourut.

peut venir et des dispositions pour la défense de cette frontière, que l'on croit menacée. Le fort commencé ne peut être en état d'y hasarder une garnison, en cas d'un événement malheureux, qu'au plus tôt dans un mois. Ce fort est en bois, pièces sur pièces, liées avec des traverses et dont les intervalles sont remplis de terre. La position est très bien pour êlre on première ligne à la tête du lac Ghamplain. Je l'aurais voulu plus grand et capable de contenir 500 hommes, et il n'en peut tenir que 300. »

L'Angleterre, loin de se laisser abattre, ne pensait plus qu'à se venger de la perte rie l'île de Minorque. M. de Loudon, appelé à remplacer Braddock, arrive à son poste à la tin de mai , et les munitions seulement vers le milieu d'août.

M. de Vaudreuil reçut bientôt la nouvelle que les Anglais se préparaient à une attaque sur le Saint-Sacrement. Se souvenant alors de la faute imposée l'année précédente au malheureux M. de Dieskau, il se décide à laisser une plus grande initiative à M. de Montcalin. Pour faire une diversion et attirer sur lui une partie des forces anglaises, M. de Montcalm se décide à aller assiéger Chouagen. Partant immédiatement pour le fort Saint-Frédéric et Carillon, il }installe le chevalier de Lévis avec 3,000 hommes, et, tranquille désormais de ce côté, il revient à Montréal, d'où il se dirige sur Chouagen avec les B. de la Sarre, de Guyenne et 4 pièces de canon. En roule, il rallie le B.de Béarn, et le 11 août il se trouve devant le fort à la tête d'une armée de 3,000 hommes, composée de ses trois B. de Canadiens et de sauvages. La tranchée fui aussitôt ouverte; les Anglais évacuèrent la place le 13, et nous entrions dans Chouagen (d) le jour même après une défense peu énergique. Le 14 au matin, M. Rigaud de Vaudreuil, frère du gouverneur, passe à la nage avec ses Canadiens et ses sauvages la rivière de Chouagen, qui sépare les deux forts Ontario etOswego. Malgré une vive fusillade, il coupe les communications entre les forts Oswego et Saint-George, et occupe les hauteurs qui dominent Oswego. Une batterie promptement élevée oblige, le lendemain 15, les Anglais à capituler (2). On fit 1,640 prisonniers, on prit 113 bouches à feu,

(1) Fcnimorc Cooper, dans son roman, le Dernier des Mohicans, fait le récit de ce siège et rend justice au beau caractère de M. de Montcaltii.

(2) Le colonel anglais Mercer, tué dans cette attaque du 14, défendait le fort.

216 Li:S GUERRES SOUS LOUIS XV.

d'immenses approvisionnements d'armes, de munitions et de vivres. (D. G.) Il nous fut prouvé par cette accumulation de munitions que M. de Dieskan avait raison en assurant que les Anglais formaient le projet de s'emparer de Frontenac et de Niagara,

Le 28 août, M. de Beaussier de Châleauverl, capitaine de vaisseau, commandant le Héros, soutenait un glorieux combat, où il fut blessé, contre deux vaisseaux anglais de 74, qu'il mit en fuite. Quatre mois plus tard, il entra au Port-Louis, ramenant huit prises, dont 2 officiers et 161 soldais allemands recrutés par les Anglais pour le régiment Royal-Américain. Depuis la prise de Ghouagen (Chouaghen), tous les villages des cinq nations iroquoises s'étaient déterminés à embrasser notre parti, et elles prirent même l'engagement de ne jamais permettre que les Anglais vinssent faire de nouveaux établissements sur le lac Ontario (d). Après son heureuse expédition du côté de Ghouagen, M. de Montcalm se dirigea sur Garillon avec toutes ses troupes, après avoir ravitaillé les forts de Frontenac et de Niagara. II se borna pendant le reste de la campagne à harceler les Anglais sous le général Loiidon sur le Saint-Sacrement, et, le l^"" novembre, il prit ses quartiers d'hiver à Montréal et à Québec (2). Ges premiers succès produisirent en France une vive impression; cependant cette campagne si heureuse, si rapide, n'empêchait pas de regarder la paix comme très désirable. Les Français avaient travaillé tout l'hiver à Garillon. Ce fort, une espèce de carré long régulier, flanqué de quatre bastions avec fossé, son chemin couvert et son fossé, présentait un front développé; on décida d'y transporter une partie des munitions de toute nature.

(1) D'autres tribus canadiennes nous restaient liosfiles, les unes tenant pour les AngiaLs, les autres repoussant également tous les étrangers. Aussi M. de Montcalm maintenait-il prudemment une discipline sévère dans ses troupes. Malgré ses défenses, MM. de Belville et de ïarsac, deux jeunes lieutenants du régiment de la Reine, ayant passé la rivière le 6 septembre pour aller chasser, furent i)ris et tués par les sauvages, qui leur enlevèrent la chevelure.

(2) L'hiver est toujours rude au Canada; celui de 175Gà 1757 fut particulièrement difficile. Le thermomètre descendit plusieurs fois à 27 degrés. La guerre et le froid paralysant les travaux de la culture, les récoltes manquèrent; les colons elles soldats eurent à subir des privations ; il fallut réduire la ration des troupes. Montcalm, toujours absorbé par les opérations militaires, montra dans ces circonstances une activité dévorante.

Le 21 janvier 1"57, M. de Rouilly, faisant fonctions de major à Saint-Frédéric, prend les ordres de M. de Lusignan, commandant ce fort, pour porter des vivres à celui de Carillon, avec une escorte de 15 soldats, 1 sergent et 2 officiers de Royal-Roussillon et de la Marine. Une dizaine de soldats, qui avaient pris les devants, sont assaillis à la presqu'île. M. de Rouilly en avertit immédiatement M. de Lusignan, qui détache une centaine d'hommes, tant Canadiens que volontaires; mais 7 des nôtres sont faits prisonniers. Attaqués de nouveau dans la nuit, les Anglais perdirent iO hommes et 3 ofticiers; et nous, 41 hommes, restés sur le champ de bataille, plus 26 blessés, dont M. de Basserode, capitaine du Languedoc, commandant ce détachement. Le mois suivant, on projetait une nouvelle entreprise plus hardie : il s'agissait d'enlever le fort Saint-George, ou au moins de détruire une partie des approvisionnements qu'y avaient entassés les Anglais, ainsi que leur nombreuse flottille. Ce poste, à une journée de Carillon, nous devenait dangereux. M. de Vaudreuil, ayant résolu celte expédition sur le fort Saint-George, ordonne un détachement de 1,600 hommes, dont 300 de troupes de terre, aux ordres de M. Poutarirz, capitaine des grenadiers du régiment de Béarn; 300 de la marine, 600 Canadiens et 400 sauvages. Ce détachement était commandé par M. de Rigaud , frère du gouverneur général, ayant sous ses ordres M. de Longueil, lieutenant du roi à Québec ; M. Damas, capitaine des troupes de la colonie, faisant fonctions de major général, et M. le Mercier, commandant d'artillerie. Il part de Montréal au commencement de mars, arrive le 9, repart le 15, en passant au sud du lac Sainl-Sacrement, et campe, le 18, à une lieue et demie du fort George (situé sur le Saint-Sacrement et dénommé par les Anglais William-Henri). M. Poutariez, accompagné de MM. Damas, Raimond et Savournin, reconnurent ce fort à un quart de lieue, et, apercevant l'ennemi en mouvement le 18, ils renoncèrent à l'escalade projetée.

Le 19, les sauvages et quelques Canadiens se fusillèrent au pied du fort.

Les 20, 21 et 22, on mit le feu à un petit fortin ; à notre approche, les quelques défenseurs se réfugièrent dans le fort. Des barques, des bateaux, des baraques, quantité de bois de chauffage, un moulin à scier sont également brûlés. M. le Mercier, par ordre de M. le commandant, fit sonmier le fort, qui ne voulut pas se rendre,

et où les Anglais restèrent, renfermés. M. Wolf , officier partisan , parvint à incendier un petit bâtiment en construction. On tira sur lui et ses hommes; mais ils n'osèrent sortir.

Le maintien de la discipline préoccupait Montcalm, et dans ses courts moments de répit il cherchait à combattre la passion du jeu parmi les officiers et soldats. A la date du 24 avril 1737, dans une lettre adressée au ministre de la guerre, il lui disait : « J'ai trouvé que nos officiers s'adonnaient aux jeux de hasard. On n'a joué ni à Québec ni à Montréal jusqu'à l'arrivée de M. de Vaudreuil à Québec. M. de Vaudreuil a cru devoir le permettre; je m'y suis opposé autant qu'il était en mon pouvoir; je dois compte de ma conduite à mon ministre. »

En Europe, la politique se modifiait; le maréchal de Belle-Isle remplaçait M. de Paulmy au ministère de la guerre, en même temps que M. de Choiseul prenait le portefeuille des affaires étrangères et qu'à la marine entrait iM. de Machault, qui releva un instant noire drapeau sur les mers, puis fut remplacé par M. de Moras, auquel succéda, le 1" juin 1738, M. de Massiac, dont le successeur fut Nicolas Berrier.

Le 2" B. du régiment de Berry est envoyé au Canada. Parti de Lorient le 23 avril, il arrive à Québec le 2-2 juillet, précédé par l'escadre de M. Dubois de la Molhe, qui mouillait en juin devant Louisbourg. Cette escadre, forte de 18 vaisseaux, a pour mission d'empêcher le blocus de l'île Royale , que les Anglais paraissaient disposés à entreprendre. Malheureusement inférieure en force à celle de l'amiral Boscawen , elle se vit bientôt obligée de renoncer à sa mission et de se disperser afin d'assurer du moins les convois partis de France pour le Canada et l'île Royale. C'est à la hauteur de Terre-Neuve que l'escadre de l'amiral Boscawen rencontra les vaisseaux français détachés de la flotte. Le capitaine Hocquart, qui commandait VAlcide, se trouvant à portée de voix du Dunkerque, fit crier en anglais : « Sommes-nous en paix ou en guerre? » Le capitaine anglais faisant mine de ne pas entendre, la question fut répétée en français. « La paix, la paix, » crièrent les Anglais. Presque au même moment, le Dunkerque lâcha sa bordée, écrasant ÏAlcide de ses boulets. Les deux navires français sont capturés : peu de jours après, 300 navires marchands, naviguant paisiblement, sont saisis par la marine anglaise. Le 20 juin

1757, snr les 3 heures après midi, un convoi arriva dans la rade de Louisbourg.

M. de Beaufremont, revenu de Saint-Domingue, y commandait avec son escadre, le Tonnant, le Défenseur, l'Inflexible, l'Éveillé, la Brune et la Comète. M. Duriveste était arrivé depuis deux jours avec l'escadre de Provence, à l'exception du Vaillant, séparé des autres par les brouillards, qui rejoignit cinq jours après.

Vers le o juillet, le Bizarre et le Célèbre reçurent ordre d'appareiller pour Québec et d'y conduire les bâtiments chargés du B. de Berry. Une expédition nouvelle est projetée; elle doit se composer de 6 B. de troupes de terre, d'un détachement de la marine, de 3,000 hommes de la milice et de 16 à 1.800 sauvages. Dans un relevé officiel du 9 août, Bougainville dit que cette petite armée comptait: la Reine, 301 soldats; la Sarre, 364; Royal-Roussillon, 420; Languedoc, 274; Guyenne, 403; Béarn, 288; marine, 476; colonie, 2,980; sauvages, 1,600 : total, 7,206 soldats. M. le marquis de Montcalm, parti de Montréal le 13 juillet, arriva le 18 à Carillon.

Le 20, il détache M. de Saint-Ours, officier de la colonie, avec des soldais choisis, dont les frères Sorel, pour aller à la découverte dans le lac; en vue du Pain-de-Sucre, 5 barques anglaises, montées par 60 hommes chacune, sortent d'une crique et les cernent avec le concours d'autres Anglais à terre. Le canot de M. de Saint-Ours eut le bonheur de leur échapper, et, après une décharge, ils se retirèrent et M. de Saint-Ours se rendit à Carillon, ayant tué une vingtaine d'Anglais. Cette petite aventure fit connaître à M. de Montcalm le dessein de l'ennemi d'attaquer nos postes avancés; il détache alors M. Marin pour faire des courses par la route de la rivière du Chicot, part de Carillon le 21, le même jour se rend au fond de la baie, rencontre une patrouille d'Anglais, qui tous sont tués, et il continue sa marche du côté du fort Lydius.

Le 22, nouvelle patrouille, dont il tue une partie et fait l'autre prisonnière. Le 23, poursuivant sa route, il marche sur le camp ennemi placé sous le canon de Lydius; enfin le 25, il était revenu rapportant des renseignements exacts à M. de Montcalm. La situation de Louisbourg devenait très difficile par le départ de M. du Bois de la Mothe. Les vivres y manquaient presque complètement et la famine y sévissait. La métropole avait bien dirigé sur cette île un convoi de vivres, mais, parti de Rochefort, il avait été assailli

etpris par les Anglais, après qu'ils eurent dispersé les frégates convoyeuses.

Le '!'''■ août, on lève 3 compagnies de volontaires tirés des pilotins de l'escadre, et, le 2, M. de Genouil passe la revue de ses 3 compagnies et du B. de la Marine.

L'armée française arrive le 3 août au lieu du débarquement, appelé baie de Montcalm; il s'opère sans le moindre obstacle. Le fort George formait un carré flanqué de quatre bastions. M. de Lévis, soutenu parM. Rigaud, avec une partie des milices, les volontaires de Villiers et tous les sauvages, couvrait la droite. Bourlamaque trace la ligne d'attaque, appuyant la gauche au lac où est aujourd'hui Caldwell. Le lendemain 4, Montcalm s'y enferme avec les •2 brigades de la Reine et la milice; les 2 brigades de la Sarre et Roussillon, destinées aux travaux, commencent leurs opérations. (Bureau des fortifications des colonies, n" 319. Arch. Canada.) Le soir, à 7 heures, 800 hommes ouvraient la tranchée sous la protection du major Sermonville. Pour épargner l'effusion du sang, Montcalm veut, avant l'attaque, envoyer une sommation à la place; elle est portée par M. de Fontbrune, aide de camp de M. de Lévis.

Montcalm au colonel Munro,

«J'ai investi votre place avec des forces nombreuses, une artillerie supérieure et tous les sauvages, dont un détachement de votre garnison vient d'éprouver la cruauté. Je dois à l'humanité de vous sommer de vous rendre. Je serai encore maître de retenir les sauvages et de faire observer une capitulation, n'y ayant eu jusqu'à présent aucun sauvage de tué. Je pourrai n'en être pas le maître dans d'autres circonstances, et votre opiniâtreté à défendre votre place ne peut en retarder la prise que de quelques jours et exposer nécessairement une valeureuse garnison, qui ne peut être secourue. Je demande une réponse sur l'heure. »

Munro (1) répondit : « Monsieur, je regarde comme une faveur la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. En réponse, je vous informe que les troupes que je commande dans le fort et au

(1) Fenimore Cooper en fait le héros de son roman, le Dernier des Mohicans.

camp sont déterminées à se défendre jusqu'au dernier soupir. » A 7 heures du soir, le même jour, la tranchée est ouverte par M. de Roquemaure, lieulenant-colonel, et le major Sermonville. Dans la nuit duo au 6, la batterie de gauche est dressée, armée de 8 pièces; dans celle du 6 au 7, un boyau conduit en avant sur la capitale du bastion et l'on achève la batterie de droite, qui commence son feu à 7 heures du matin.

La nuit du 7 au 8, les travaux sont continués, et, vers minuit, 300 hommes du camp retranché essayèrent une sortie, mais les volontaires de Villiers les forcèrent de rentrer.

Dans la nuit du 8 au 9, tous les ouvrages terminés, chacun demandait à monter à l'assaut avec les grenadiers, quand le 9, à 8 heures du matin, le tambour du fort bat au champ et sur les remparts flotte le pavillon blanc. En même temps le lieulenantcolonel Young s'avançait pour régler la capitulation , qui fut signée le même jour à midi. Elle portait en substance que la garnison sortirait avec les armes et bagages des officiers et soldats seulement, pour se retirer au fort Edward, escortée par un détachement; qu'elle ne pourrait servir de 18 mois, à compter de ce jour, contre la France ni contre ses alliés, sauf pour un nombre d'hommes correspondant à celui des prisonniers des deux sexes que les Anglais délivreraient régulièrement, et adresseraient au fort de Carillon dans le cours de trois mois; que les malades et blessés hors d'état d'être transportés resteraient confiés aux soins du marquis de Montcalm, qui les renverrait aussitôt après leur guérison au fort Edward, etenfmque le marquis de ^lontcalm, voulant donner au colonel Munro et à sa garnison des marques de son estime pour leur défense honorable, leur accordait une pièce de canon. Les Indiens auxiliaires qui servaient sous Montcalm, convaincus qu'on leur laisserait piller le fort et scalper quelques centaines d'Anglais, se voyant déçus dans leur cupidité et leur férocité, en furent très irrités. Les officiers et soldats anglais leur distribuèrent leur rhum et leur eau-de-vie. Les Indiens passèrent la nuit à s'enivrer, et à la pointe du jour, excités par leurs cris de guerre, ils se mirent à la poursuite des Anglais, dont une vingtaine furent tués et 600 environ faits prisonniers. MM. de Montcalm, de Lévis et Bourlamaque, accourus au premier bruit, et les officiers commandés pour l'escorte, délivrèrent d'abord 400 de ces prisonniers, rachetèrent les 200 au-

très et les renvoyèrent en sûreté aux avant-postes du général Webb, qui commandait l'armée anglaise sur cette frontière. Moritcalm fut heureux d'avoir terminé si promptement cette expédition; le soir même, un courrier était surpris porteur d'une lettre du général Webb, annonçant au colonel Munro qu'il partait pour aller à son secours dans la nuit du 9 au 10. Il se proposait de marcher sur Lydius; mais, craignant une diversion du général Webb, il se retira le 28 août sur Carillon. Après avoir assuré notre frontière du côté du lac Saint-Sacrement, comme il l'avait fait l'année précédente sur le lac Ontario, M. de Montcalm ramena à Montréal son armée victorieuse. La nouvelle de la victoire arriva à Versailles le 1 1 octobre. «Les Anglais, écrivait M. de Montcalm au ministre, se sont un peu moins défendus dans cette place qu'à Chouaghen. Nous avons ouvert la tranchée le 4 de ce mois, et, comme vous voyez, ils se sont rendus le 9, à midi. Leur perte a été de 150 hommes, dont 6 officiers. Leur garnison, composée de 2,000 hommes, ne manquait ni d'artillerie, ni de munitions d'aucune espèce. Cependant cette conquête ne nous a coûté que peu d'hommes (1). Nous avons eu à peu près pareil nombre de blessés. Je crois que nous ne formerons pas d'autres entreprises cette campagne. »

M. de Bernis répondit, le 22 octobre^ à M. de Montcalm : « J'ai vu avec bien du plaisir les succès que vous avez eus et j'en ai lu volontiers les détails dans vos lettres du 20 août. Tout est dû à la sagesse de votre conduite et à l'habileté de vos combinaisons. On vous rend justice ici. J'admire, pour moi, celle que vous prenez plaisir à rendre aux ofticiers qui vous ont secondé dans vos opérations. Il y a tout à espérer des suites qu'elles doivent avoir. J'y compte beaucoup et je vous en félicite de tout mon cœur. »

Ce fait glorieux pour la France assurait sa domination sur les grands lacs et dans les vallées du Saint-Laurent et du Mississipi, et les Anglais n'avaient plus aucun poste sur l'Ohio. Il eût fallu quelques campagnes comme celle-là pour voir enfin flotter le drapeau blanc sur toutes les villes qui s'élèvent entre la baie d'Hudson, l'océan Atlantique et le golfe du Mexique (2). Mais il n'en

(1) Nous n'avions perdu que 58 hommes, tant tués que blessés. On avait fait 2,296 prisonniers.

(2) Voltaire disait, avec plus d'esprit que de connaissances géographiques, qu'on

devait pas être ainsi, et, malgré ces succès, la situation du Canada restait toujours très critique. La guerre, la disette et les maladies firent de grands ravages parmi nos troupes et parmi les colons ; en outre, la récolte manqua, et la disette devint un nouvel ennemi, qui suscita même quelques désordres. Le chevalier de Lévis harangua les soldats, et chacun rentra dans le devoir. L'hiver de 1737 à 1738 ne présente que deux petites expéditions.

Ce n'est pas seulement l'effort des Anglais que M. de Montcalm avait à soutenir; il avaitaussi à lutter contre les influences qui prévalaient auprès du gouverneur et contre le mauvais vouloir de l'intendance (1) ; il lui fallait défendre les intérêts de ses troupes et les siens même. Il restait seul à protéger ses actes et ceux de ses officiers contre la calomnie. Dans une lettre du 19 février 1758 au ministre de la marine, il s'exprimait ainsi : « Ces imputations contre les officiers sont fausses. Ces rapports dont vous me parlez ont été écrits par des personnes mal instruites, mal intentionnées. Pour ce qui me regarde personnellement, je ne changerai pas de conduite : le Canadien, l'habitant me respecte et m'aime. On a retranché aux officiers même le bieti-vivre accordé en 1735 et 1736. Il est douloureux qu'à mesure que la cherté des vivres augmente, leur traitement diminue. La nécessité de répondre à l'honneur d'être le commandant d'un corps de plus de 250 officiers, de vivre avec ceux de la colonie, pour entretenir cette union si recommandée, l'honneur de commander les uns et les autres dans les camps, où je dois leur faire voir que si je leur donne l'exemple de la fru-

se batlait au Canada pour ([uelques arpents de neige : on se battait |iour la domination d'un continent.

(1) M. de Monlcalui avait affaire à une adniinistration qui ruinait la colonie. Montcalm, commandant des troupes, chargé des opérations militaires, était en quelque sorte obligé de se conlbrmer aux vues du gouverneur général, le capitaine de vaisseau marquis de Vaudreuil. Honnête, faible de caractère, celui-ci subissait l'influence d'un intendant. M. Bigot, et lui laissait l'aulorité en matière administrative, judiciaire et militaire. Ce Bigot, déjà connu par ses vols à l'armée d'.\llemagne, mais très protégé, sut se tirer d'embarras et se faire envoyer au Canada, où il ne mit plus de bornes à ses exactions sur les approvisionnements des places de guerre, les travaux, les fournitures. La colonie, en peu de tenq)s , se trouva privée de toutes ses forces et de toutes ses ressources : de là entre M. de Montcalm et M. de Vaudreuil, de la mésintelligence, des luttes et des dilticultés continuelles.

galilé dans les marches et les opérations, je sais dans les camps vivre avec dignité; ces motifs m'obligent à faire pour ma table une dépense égale à celle du gouverneur général. Si vous ne me venez en aide, et que je serve encore quelque temps dans la colonie, je serai obligé de vendre le patrimoine de mes enfants. »

Tandis que notre administration de la guerre laissait ainsi abreuver de dégoûts et entraver dans leurs efforts pour le service de la France nos meilleurs officiers, en Angleterre on prenait d'autres dispositions. Pitt, toujours à la tête des affaires, restait résolu à pousser les opérations avec vigueur. Les Anglais se trouvaient maîtres de la mer; la flotte de M. Dubois de la Mothe, qui les avait contenus pendant l'été précédent et les avait arrêtés dans leurs projets contre Louisbourg, rentrait dans le port de Brest, avec 4,000 malades attaqués du scorbut et d'une contagion épidémique, dont se ressentit aussi la flotte de l'amiral Holburn. A cette époque, un ouragan avait dispersé ses vaisseaux et le reste regagnait en désordre les côtes d'Angleterre. Mais ce pays était en mesure de soutenir cet échec et de mettre en ligne de nouvelles forces, car on en vit bientôt sortir 2 escadres, l'une destinée aux côtes de France, l'autre, avec l'amiral Boscawen, à destination de l'Amérique, où nous n'avions plus que quelques vaisseaux à leur opposer. Profitant de notre état d'impuissance, les Anglais se décidèrent à une attaque générale. Ils devaient d'abord assiéger Louisbourg, prendre le fort de Carillon sur le Saint-Sacrement, et rentrer en possession de la frontière de l'Ontario en reconstruisant le fort de Chouagen.

M. de Montcalm, dans celte position si critique, écrivait au ministre le 16 juin : «Nous combattrons et nous nous ensevelirons, s'il le faut, sous les ruines de la colonie. Je vous demande vos bontés pour mon fils aîné et pour le chevalier de Montcalm, qui va sortir du collège. Pour moi, j'attendrai sans impatience : je serai fort aise de mon retour, c'est la plus grande grâce qu'on pourra m'accorder et la seule que j'ambitionne. »

Dans les premiers jours de juillet, le blocus de Louisbourg se compléta. M. de Vaudreuil et M. de Montcalm , impuissants à prendre l'offensive^ se préparaient à résister de leur mieux. Dans ce but, le chevalier de Lévis fut envoyé sur l'Ontario, pendant que M. de Montcalm se dirigeait de sa personne sur Carillon, oii ses

coureurs lui avaient appris que devaient se concentrer les efforts de l'ennemi.

Le 30 juin, M, de Montralm arrive à Carillon, où commandait M, de Bourlamaque, et où il ne trouva que 2,970 soldats réguliers, 1,600 sauvages, 87 Canadiens et 85 marins. M. de Montcalm n'avait amené avec lui que 500 soldats de marine ou Canadiens, et les vaisseaux qui avaient pu atteindre le port de Québec ne lui apportaient que des débris. Cependant on apprenait que les Anglais réunissaient au fort Lydius, sur le Saint-Sacrement, une armée de 20,000 hommes, dont 6,000 de l'armée régulière (1); 2 B. du Hoyal-Américain; le régiment des Montagnards-Écossais; ceux de Blackney, Murray, How, sous les ordres du général-major Abercromby. Cette armée , munie d'artillerie et de munitions suffisantes, devait nous attaquer au commencement de juillet. Du !'■' au 6 juillet, le marquis de Yaudreuil envoyait à Montcalm iOO soldats de la marine et quelques Canadiens sous les ordres du capilaine Raymond, avec l'avis qu'il en recevrait bientôt 1,200 et beaucoup de sauvages, ainsi que le concours du chevalier de Lévis, décommandé pour son expédition contre les Iroquois. M. de Montcalm, malgré son infériorité, n'hésite pas un moment, et, espérant surprendre l'ennemi dans sa marche, il se porte immédiatement à sa rencontre, plaçant son armée sur les hauteurs qui avoisinenl Carillon. Ce mouvement audacieux déconcerte les Anglais, qui sont forcés alors de retarder leur marche jusqu'au 5 juillet pour attendre tous leurs renforts.

Le 6, n'ayant plus rien à recevoir, ils s'avancent et refoulent nos avant-postes. Le principal effort des Anglais menaçait Carillon; c'était l'objectif d'Abercomby, qui voulait une bataille décisive. Aussi Montcalm, après une reconnaissance minutieuse du terrain, établit ses troupes sur un petit mamelon, dans l'angle formé par la rivière et le lac Champlain. Celle position lui inspire une telle confiance qu'il écrivait : «J'ai affaire à une armée formidable; mais je ne désespère de rien; j'ai de bonnes troupes, et si l'ennemi par sa lenteur me donne le temps de me retrancher, je le battrai. »

(1) Ces forces arrivant d'Anglelerre se composaient des régiments ayant capitulé à Closter-Severn. V^olfe, dans sa lettre du 27 juillet 1758, reconnaît à l'armée destinée à l'Amérique un effectif de 40.000 hommes.

M. de Montcalm appelle à lui M. de Bourlamaque avec toutes ses troupes; enfin, le 7, M. de Lévis arrivait à marches forcées, avec 500 hommes, après avoir assuré la frontière de l'Ontario.

Le 8 juillet, vers midi, l'armée anglaise débouchait. Le chevalier de Lévis commandait la droite, M. de Montcalm le centre, et M. de Bourlamaque la gauche. Les efforts des ennemis se concentrèrent d'abord sur noire gauche, qu'ils s'efforcèrent de culbuter. M. de Bourlamaque tint ferme avec les B. de Guyenne et de Béarn, et fut blessé grièvement pendant l'action. Cet effort malheureux sembla jeter dans le découragement les Anglais, dont les attaques devinrent alors générales. Reçus sur tout le front avec la même vigueur qu'à la gauche, ils ne tardèrent pas à plier. Le chevalier de Lévis accéléra ce mouvement de retraite en se précipitant en dehors des palissades avec tout son monde. A 7 heures du soir, la retraite, commencée en assez bon ordre, se changeait en une fuite désordonnée. Malheureusement, l'absence des sauvages ne nous permit pas de tirer tous les fruits de notre victoire en les poursuivant dans les bois. Malgré cela, ce fut un succès éclatant. Les Anglais avaient perdu 3,500 à 4,000 hommes. Nos pertes s'élevaient à 37 officiers et 300 hommes (1). Ainsi l'intelligence et la bravoure de M. de Montcalm, le courage des troupes et l'attachement des sauvages à notre parti sauvèrent encore, dans cette occasion, le Canada des malheurs d'une irruption sous laquelle il paraissait devoir succomber. Nos troupes restèrent épuisées de fatigue et ivres de joie. Montcalm, accompagné de son état-major, parcourut leurs rangs en les remerciant de leur conduite; le jour même il écrivait au gouverneur général : « L'armée, et trop petite armée du roi, vient de battre ses ennemis. Quelle journée pour la France ! Si j'avais eu 200 sauvages pour servir de tête à un détachement de 4,000 hommes d'élite, dont j'aurais confié le commandement à M. de Lévis, il n'en serait pas échappé beaucoup dans la fuite. Ah ! quelles troupes que les nôtres! Je n'en ai jamais vu de pareilles! »

A l'île Royale, les événements n'avaient pas été aussi heureux : l'escadre anglaise, de 23 vaisseaux et de 18 frégates, avait débarqué une armée composée de 14 régiments de troupes réglées sous les murs de Louisbourg. Le premier débarquement des Anglais,

(1) Voir au V. 3'i08, Aich. D. G., les dépêciies originales de M. de Montcalm.

venus d'Halifax, a lieu le 3 juin dans la baie de Chibouctou, d'où ils sont repoussés. Quelques jours après, nouveau débarquement sur un autre point mieux choisi, où ils réussissent. Le siège commença le 20 juin, et la ville se défendit bravement. Le 9 juillet, les assiégés font une sortie vigoureuse, mais inutile ; car le 26 les remparts sont démolis et l'artillerie mise hors de service. Le général anglais se préparait à l'assaut, lorsque M. de Drucourt, qui commandait la place, secondé par l'énergie de M'"" de Drucourt, est forcé, pour sauver les habitants , de laisser la ville capituler à discrétion. Sa défense énergique fut si honorée par les Anglais, qu'ils lui accordèrent les honneurs de la guerre. Les 2 régiments assiégés et les habitants des îles Saint-Jean et du Cap-Breton furent reconduits en France sur des vaisseaux anglais, sous la condition de ne pas servir pendant l'année.

Du côté du Saint-Sacrement, les Anglais renoncèrent à nous attaquer pendant le reste de la campagne, et il n'y eut pas de fait bien remarquble, si ce n'est, le 30 juillet 1758, l'anéantissement d'un parti de 400 Anglais par un détachement de l'armée de Montcaim. Cependant, prévoyant bien qu'on ne lui enverrait pas de renforts et se sentant perdu, il écrivait les lettres les plus pressantes au maréchal de Belle-Isle pour lui exposer sa détresse. Il lui disait que les Anglais avaient plus de 60,000 hommes au Canada, et que, si les hostilités continuaient pendant l'hiver, il lui serait impossible de se défendre avec les 5,000 hommes dont il disposait. Cette victoire de M. de Montcalm, bien qu'avantageuse en empêchant l'ennemi de s'emparer du fort Carillon et de pénétrer dans le Canada par ce point, nous laissait avec un effectif trop faible pour faire face aux troupes qui arrivaient d'Angleterre sans qu'il nous fût possible de nous y opposer.

Le 27 août, les Anglais s'emparaient des forts de Frontenac (1) et de Cataraconi, qui commandaient le lac Ontario. Le fort de Frontenac, défendu seulement par 70 hommes sous les ordres de M. de Noyan, officier de la colonie, qui, abandonné par M. de Vaudreuil,

(l)Le fort de Fronfenac est situé à lendroit où le Saint-Laurent débouche du lac Ontario; il fut construit en 167:5 par M. de Lasaile, M. de Fronfenac étant alors gouverneur du Canada. Il servait à assurer la navigation du lac et était le premier entrepôt des vivres, des munitions el des marchandises transportés de Québec et de Montréal dans les provinces supérieures.

fut attaqué le 26 par 3,000 Anglais, commandés par le colonel Bradstelt, et obligé de capituler le 27. Nous y perdîmes avec le fort les magasins de vivres et munitions, qu'ils détruisirent en emmenant l'artillerie.

Le 23 octobre, le général Forbes, à la tête de 6,000 soldats et miliciens de la Virginie aux ordres de Washington, s'était avancé sur le fortDuquesne, défendu par M. de Lignery, officier de la colonie. Une avant-garde de 1,000 hommes, envoyée pour reconnaître la place, est repoussée victorieusement le 23 octobre. M. de Lignery, manquant de vivres, est obligé de renvoyer une partie de son monde, et ne garde pour la défense que 200 hommes et 100 sauvages. Pendant ce temps le général Forbes s'avançait avec le gros de ses forces, et le 23 novembre il était à trois lieues du fortDuquesne. M. de Lignery, hors d'état de résister, évacue le fort, le brûle, envoie son artillerie par la Belle-Rivière au fort des Illinois et se retire avec sa garnison au fort Machaut. C'est en ce moment que le général anglais donna le nom de Pittsburg aux ruines qu'il occupa après notre départ.

La colonie épuisée demandait la paix, et, pour continuer la guerre, des secours très puissants en hommes, en matériel, en provisions de toute nature, devenaient indispensables. MM. de Bougainville et Doreil furent envoyés en France pour exposer la situation. On avait déjà reçu à Versailles plusieurs lettres désespérées de M. de Montcalm, demandant son rappel et se plaignant amèrement des procédés de M. de Vaudreuil à son égard. Celui-ci, en effet, jaloux de la gloire de Montcalm , ne manquait pas une occasion de lui susciter des difficultés de toutes sortes. En outre, par l'incurie de son administration, son imprévoyance, il semblait prendre à tâche de ruiner notre position au Canada. Son caractère hautain et cassant le rendait également odieux à l'armée et aux habitants. Avant le départ de MM. de Bougainville et Doreil, M. de Montcalm ne négligea rien de tout ce qui pouvait les aider à réussir dans leur mission. Par une lettre adressée au ministre de la guerre, il l'invitait à avoir la plus grande confiance en M. de Bougainville : ce Vous avez là un officier capable de vous instruire de tout, sans réserve. Il importe au bien de l'État qu'un ministre comme vous soit instruit d'un pays d'où la vérité n'a jamais sorti. Ma naissance, ma place, mon caractère, ne me permettent pas d'être

CAKADA. 229

l'écho des clameurs publiques; l'habilelé dos intéressés fait échouer les preuves juridiques; mais, citoyen et serviteur de mon roi, j'expose avec confiance mes gémissements à mon seul ministre. » Kt dans une autre lettre à M. de Gremilles, il disait : « M. de Bougainvilie se propose de revenir, car son zèle pour le service ne connaît aucune difficulté; vous. Monsieur, qui vous êtes toujours occupé du bien des troupes, favorisez celles qui servent le roi en Amérique et qui l'y soutiennent depuis quatre ans contre un ennemi qui a des forces si supérieures. Il nous faudrait ce printemps au moins 600 recrues. Ma santé s'use, ma bourse s'épuise, au moins mon zèle et mon courage ne s'useront pas. »

Le h2 novembre, M. Doreil, commissaire des guerres, s'embarque sur l'Outarde, et M. de Bougainvilie, sur la Victoire : il y avait ainsi plus de probabilité que séparément ils arrivassent en France. La traversée futheureuse, et ils purent appuyer chacun les demandes pressantes dont ils étaient porteurs. Louis XV accueillit M. de Bougainvilie, écouta les angoisses de la colonie, examina les plans du théâtre de la guerre exécutés par M. de Crèvecœur, du régiment de la Sarre. Le maréchal de Belle-Isle, bien intentionné, ne donna que des encouragements, sans les moyens de continuer la guerre, absorbé qu'il était par celle d'Allenîagne ; cependant il fit partir avec M. de Bougainvilie 326 recrues et 17 bâtiments chargés de vivres et de munitions. La frégate qui le ramenait arrive à Québec le 10 mai, après être restée enfermée 18 jours dans les glaces à l'entrée du golfe. En annonçant l'arrivée du convoi, Montcalm écrivit au ministre : « J'ose vous répondre d'un entier dévouement à sauver cette malheureuse colonie ou à périr : je pense qu'il faudra nous défendre pied à pied et nous battre jusqu'à l'extinction. Il sera, s'il le faut, encore plus avantageux pour le service du roi que nous périssions les armes à la main que de souffrir une capitulation aussi honteuse que celle de l'île Royale (Cap-Breton). Les Anglais se disposent à nous attaquer de plusieurs côtés, et cette connaissance ne fait qu'augmenter le zèle des troupes. » Dès ce moment la perte du Canada devenait à peu près inévitable; M. de Montcalm ne se faisait plus d'illusions à cet égard. Quoi de plus navrant que cette lettre qu'il écrit au maréchal de Belle-Isle, ministre de la guerre, le 12 avril 1759? « A moins d'un bonheur inattendu , d'une grande diversion sur les colonies des Anglais

par mer, ou de grandes fautes de l'ennemi, le Canada sera pris cette campagne. Les Anglais ont 60,000 hommes ; nous, au plus, de 10 à 11,000; notre gouvernement ne vaut rien, et les vivres manqueront. Faute de vivres, les Anglais primeront; les terres sont à peine cultivées, les bestiaux manquent, les Canadiens se découragent, nulle confiance ni en M. de Vaudreuil ni en M. Bigot. M. de Vaudreuil n'est pas en état de faire un projet de guerre, il n'a aucune aclivité; il donne sa confiance à des empiriques plutôt qu'au général envoyé par le roi. M. Bigot (1) ne paraît occupé que de faire une grande fortune pour lui, ses adhérents et complaisants. L'avidité a gagné les officiers, gardes-magasins, commis, qui, soit vers la rivière Saint-Jean ou vers l'Ohio, ou auprès des sauvages dans le pays d'en haut, font des fortunes étonnantes; ce n'est que certificats faux, admis également. Si les sauvages avaient le quart de ce que l'on suppose dépensé pour eux, le roi aurait tous ceuxde l'Amérique, et les Anglais aucun. Gel intérêt influe sur la guerre. M. de Vaudreuil, à qui les hommes sont égaux, confierait une grande opération à son frère, ou à un autre officier de la colonie, ou à M. le chevalier de Lévis; il est conduit par un secrétaire fripon et des alentours intéressés, le choix regarde ceux qui partagent le gâteau; aussi on n'a jamais voulu envoyer M. Bourlamaque ou M. de Senesergue, commandant du B. de la Sarre, au fort Duquesne;je l'avais proposé; le roi y eût gagné; mais quels surveillants, dans un pays dont le moindre cadet et un sergent ou canonnier reviennent à 20 et 30,000 livres en certificats pour marchandises livrées pour les sauvages au compte de S. M.! Ces dépenses, payées à Québec par le trésorier de la colonie, vont à 24 millions; l'année d'auparavant, les dépenses n'avaient été que de 12 à 13; cette année, elles iront à 36; il paraît que tous se hâtent de faire leur fortune avant la perte de la colonie, que peut-être plusieurs désirent comme un voile à leur conduite. L'envie de s'enrichir influe sur la guerre sans que M. de Vaudreuil s'en doute : au lieu de réduire la dépense du Canada, on veut tout

(1) Les réclamations du commissaire des guerres Doreil, qui s'était joint à Montealm, ne purent venir à bout de faire rappeler Bigot. Après la perte du Canada, il fut poursuivi avec les principaux agents de l'administration, pour abus et dilapidations, et condamné à la prison et à la restitution : mais il était trop tard. (Henri Martin.)

garder. Gomment abandonner des positions qui servent de prétexte à faire des fortunes particulières. Les transports sont donnés à des protégés. Le marché des munitionnaires m'est inconnu comme au public. Au lieu d'acheter de la première main, on avertit un protégé, qui achète à quelque prix que ce soit; rie suite M. Bigot les fait porter au magasin du roi, en donnant cent cinquante pour cent de bénéfice à des personnes qu'on a voulu intéresser. Fautil faire marcher l'artillerie, faire des affûts, des charrettes, des outils : M. Mercier, qui commande l'artillerie, est entrepreneur sous d'autres noms. Venu soldat, il y a vingt ans, cet officier sera bientôt riche d'un million. J'ai parlé souvent avec respect de ces dépenses à M. de Vaudreuil et à M. Bigot, chacun en rejette la faute sur son collègue. Le peuple, effrayé de ces dépenses, craint une diminution sur le papier-monnaie du pays. Nous avons été chassés du fort Duquesne à la fin de novembre. On pouvait espérer que celte opération eût été différée par les Anglais jusqu'en avril ; mais les ennemis savaient par les sauvages ou nos déserteurs les ordres de M. de Vaudreuil d'abandonner. On ne m'a jamais fait part ni des instructions ni des nouvelles qui avaient rapport aux opérations de guerre. La perte du fort de Frontenac est un coup fatal, par la prise de notre marine sur le lac Ontario. Enfin M. Pouchet, capitaine dans le B. de Béarn, va commander à Niagara; on aurait dû l'envoyer dès l'automne dernier. Tous les préparatifs annoncent que les Anglais viendront de bonne heure à Carillon. A Québec, l'ennemi peut venir, si nous n'avons pas d'escadre; et, Québec pris, la colonie est perdue. Cependant, nulle précaution; j'ai écrit à M. de Pont-le-Roy, ingénieur, excellent sujet, et au capitaine Pellegrin, capitaine du port de Québec, bon marin; on m'a répondu : « Nous aurons le temps. » J'ai donné des avis par écrit; nous agirons avec courage et zèle, M. de Lévis, M. Bourlamaque et moi, pour retarder la perte prochaine du Canada. Mon caractère m'éloigne de trop accuser MM. de Vaudreuil et Bigot, dépositaires de l'autorité du roi; mais je dois écrire la vérité à mon ministre; c'est à lui de faire usage de ce que j'écris pour le bien de l'État. Si la guerre dure, le Canada sera aux Anglais peutêtre dès cette campagne; si la paix arrive, colonie perdue si tout le gouvernement n'est pas changé. Il faut suivre les maximes du livre intitulé rAmi des hommes, qui sont de déshonorer ceux qui

reviendront des colonies avec des richesses, et récompenser ceux qui en reviendront avec la houlette et la panetière avec laquelle ils étaient arrivés. » (Archives du ministère de la marine et des colonies.)

La réponse que fit le maréchal de Belle-Isle, en date du 19 février 1759, aux demandes de secours de M. de Montcalm, et qui se croisa avec cette lettre du 12 avril, est bien faite pour remplir de douleur une âme patriotique : « Je suis bien fâché d'avoir à vous mander que vous ne devez point espérer de recevoir de troupes de renfort. Outre qu'elles augmenteraient la disette des vivres, que vous n'avez que trop éprouvée jusqu'à présent, il serait fort à craindre qu'elles ne fussent interceptées par les Anglais dans le passage; et comme le roi ne pourrait jamais vous envoyer des secours proportionnés aux forces que les Anglais sont en état de vous opposer, les efforts que l'on ferait ici pour vous en procurer n'auraient d'autre effet que d'exciler le ministère de Londres à en faire de plus considérables pour conserver la supériorité qu'il s'est acquise dans celte partie du continent. »

M. de Montcalm, au lieu de renforts, ne reçut donc que le litre de lieutenant général. Tout ce qu'on avait pu lui envoyer, dans sa position plus que difficile, était dérisoire dans une pareille détresse. Les Anglais paraissaient cependant décidés à agir énergiquement sur toutes nos frontières du Canada. Abercromby, n'étant pas suffisamment énergique, avait été remplacé, après sa défaite de Carillon, par le général Amhersl, commandant les troupes anglaises au siège de Louisbourg.

Dès le 24 mdi, on signalait une flotte de 15 vaisseaux anglais, ayant pour destination probable Québec. Le plan de lord Amherst était d'ailleurs connu. Après avoir pris Carillon et reconstruit le fort de Chouagen, il devait descendre sur Montréal et s'en emparer. Il ne s'agissait plus, comme en 1756, de protéger les frontières du Canada : elles appartenaient aux Anglais. C'est au cœur de la colonie, sur le cours du Saint-Laurent, que devaient se livrer les derniers combats. C'était la capitale même du Canada, qui était directement menacée. En écrivant au ministre qu'à moins d'un bonheur inattendu le Canada succomberait dans la campagne de 1759, M. de Montcalm ne s'était pas trompé dans sesprévisions. Le l"juin, en effet, la flotte anglaise débarqua 10,000 hommes de troupes

régulières, que devaient renforcer 0,000 autres, à défaut desquelles l'amiral s'engageait à fournir 4,000 marins. Le Canada avait coûté cher à la France, elle l'abandonnait silencieusement. En vain le gouverneur, le général, demandaient des renforts, de l'argent, des vivres; aucun secours n'iirrivait. La famine allait croissant, la misère régnait partout; les habitants de Québec étaient réduits au.t rations de siège. Pitt, bienlùt lord Chatam, depuis peu à la tète du gouvernement anglais, résolut de porter le dernier coup à la puissance française en Amérique : trois armées envahirent à la fois le Canada. Une flotte anglaise apporta, le 25 juin 1759, sous les murs de Québec le général AYoU'e, officier jeune et vigoureux.

Les forces laissées dans Québec par M. de Vaudreuil se montaient à 1,600 hommes, commandés parM. de Kamsay, et il yavait peu d'apparence que la ville put résister. Les Anglais, après avoir pris toutes leurs dispositions, commençaient le bombardement de la ville le 12 juillet. Le 9 août, toute la ville basse était en cendres. Cependant la place tenait bon, et M. de Montcalm, qui occupait les hauteurs dominant la ville, ne permettait pas à l'ennemi de débarquer dans la presqu'île pour compléter son investissement. Malgré cela, les vivres n'arrivaient plus dans la place. Les habitants, jusque-là fidèles à notre cause, nous voyant perdus, commençaient à s'en éloigner. Le général Wolfe, en débarquant à la pointe de Lévis, avait publié un manifeste qui ne devait pas nous les attacher; il annonçait aux populations que le roi son maître, voulant châtier la fierté du roi de France et le priver de ses établissements dans l'Amérique, envoyait les forces considérables que l'on voyait s'avancer dans l'intérieur du pays, et il engageait les habitants à se mettre sous sa protection pour se soustraire à la cruauté et aux exactions des Français; il terminait en disant aux Canadiens que leur sort dépendait de leur choix. Dans de pareilles conditions, le choix n'était plus douteux.

Le 31 juillet, le général James Wolfe vint nous attaquer de front par le fleuve Saint-Laurent et en flanc par la rivière Montmorency (1). Mais il fut repoussé et obligé de se retirer.

(1) Cette bataille du ravin de Moutinorency, près de Québec, gagnée le 31 juillet par MM. de Montcalm et de Lévis, était le dernier éclat que jetaient nos armes. Déjà, dès la fin de l'année 1758, le Canada, abandonné à ses ressources, devait être re-

Dans la nuit du 12 au 13 septembre, les Anglais, parviennent à se faufiler sur la hauteur où est campé M. de Montcalm, entre la ville et l'armée. Wolfe se porte tout à coup sur les rives du Saint- Laurent, il débarque à l'anse de Foulon. Les officiers avaient répondu en français auqui-vive des sentinelles, qui croyaient à l'entrée d'un convoi de vivres depuis longtemps attendu. Ils arrivèrent avec tant de précautions, qu'ils étaient déjà aussi nombreux que nous quand on s'aperçut de leur présence. M. de Montcalm, prévenu aussitôt, accourt pour les chasser de leurs positions; mais quand ses troupes arrivèrent à portée de pistolet, elles furent reçues par des décharges de mitraille qui les mirent en déroute. M. de Montcalm, blessé à mort, se retire dans Québec, où il meurtlelendemain^4septembre,à5heuresdumatin, en ordonnant encordes mesures à prendre et les efforts à tenter (1). Ainsi mourut, glorieusement pour sa patrie, ce grand homme, dont Bancrofï a tracé cet éloge aussi flatteur

gardé comme perdu pour la France , dont le gouvernement, tout occupé à réparer les échecs de nos armées en Allemagne, restait sans finances et sans marine. La petite armée du Canada, troupes de terre, de mer et Canadiens, s'élevait à peine à 10,000 hommes, manquant de vivres, de munitions, de chaussures, contre 60,000 Anglais pourvus de tout.

(1) Il fut inhumé dans l'église du couvent des Ursulines, la seule église de Québec qui ne fût qu'à moitié détruite par les projectiles de la Hotte-, son corps fui déposé dans l'excavation formée par l'explosion d'une bombe anglaise, sa tête fut conservée dans une châsse. Le gouvernement ne songea point à honorer sa mémoire en ordonnant le transport de ses cendres en France. Mais, en 1827, lord Dalhousie, alors gouverneur anglais du Canada, fit élever à Québec un obélisque de marbre portant les profils de Wolfe et de Montcalm , avec cette inscription : Mortem virtus commuiiern, famam historia, monumentiimposteritas dédit. « Leur courage leur a donné la même mort et l'histoire la même renommée , la postérité leur donne le même monument. »

De 1757 à 1759, i)arurent des lettres que l'on disait écrites par le marquis de Montcalm à son cousin, M. de Berryer, résidant en France; elles eurent un grand retentissement. Grenvilleet lord Mansfield^Carlyle, n'ont pas hésilé à en citer des extraits et à rendre hommage à la sagacité du général français. Malgré l'abandon où le laissa la métropole, la faiblesse de sa petite armée, la rigueur du climat et un dénuement i)resque absolu, il eut souvent l'avantage des combats pendant les premières années de la guerre. Aucun homme ne sut mieux que lui unir les qualités qui pouvaient attacher et charmer les soldats amenés d'Europe et les colons canadiens qu'il engageait à quitter leurs charrues pour le suivre, les associant ainsi à ses expéditions à travers les bois, tombant sur les Anglais écartés et détruisant leurs commencements de colonies, avant qu'on soupçonnât son approche.

que mérité : « Infatigable au travail, juste, désintéressé, toujours rempli d'espérance et quelquefois jusqu'à la témérité, sage dans les conseils, actif dans l'action, c'était une source continuellement jaillissante de hardis projets. Sa carrière au Canada fut une admirable lutte contre une inexorable destinée. Il supportait avec une égale patience la faim et le froid, les veilles et les fatigues. Plein de sollicitude pour ses soldats, il ne pensait pas à lui. Souvent il apprit aux sauvages américains à s'oublier et à tout souffrir, et, au milieu d'une corruption générale, il ne rechercha jamais que l'intérêt de la colonie. »

L'ennemi, profilant de ses succès, nous poursuivit à outrance, et les débris de notre armée ne s'arrêtèrent qu'à la pointe aux Trembles, où M. de Lévis s'efforça de la reconstituer. Mais la victoire avait coûté cher aux Anglais, qui y perdirent 3,000 hommes et leur général en chef, Wolfe (1), blessé mortellement par un coup de baïonnette. La victoire des Anglais eut pour résultat immédiat la reddition de Québec, qui capitula le 18 septembre. Dès le 13, M. de Vaudreuil avait enjoint à M. de Ramsay de se rendre lorsqu'il serait à bout de vivres et de ne pas exposer la place à tHre enlevée d'assaut. Quand Québec tomba aux mains de l'ennemi, le gouvernement du Canada se transporta à Montréal, et la lutte se poursuivit.

Pendant que ces événements se passaient à Québec, les Anglais assiégeaient le fort de Niagara et s'en emparaient le 4 août, après un siège de trois semaines. A la mê[ne époque, lord Amherst se présentait devant Carillon à la tête de 12,000 hommes. M. de Bourlamaque, qui y commandait et n'avait à sa disposition que 3,000 hommes, composés en grande partie de Canadiens, se replia

(1) Comme sou illuslie adversaire, Wolfe joignait à la bravoure personnelle et aux taleuls militaires des senllmeuts généreux et humains. C'était après la journée de CuUoden, si fatale aux jacobites. Le duc de Cumberland n'avait pas rougi de donner le signal du massacre après la victoire; il passait sur le champ de bataille avec le colonel Wolfe, lorsqu'il aperçut un higlander blessé, la lèle appuyée sur son bras, et dans les yeux duquel brillait le sourire amer des vaincus. « Wolfe, s'écria-til, brûlez la cervelle à ce drôle, qui ose se montrer insolent! » Le héros futur de Québec répondit qu'il n'était pas un bourreau ; cette réponse ne fut pas oubliée toutes les lois qu'il fut question de son avancement. (Lettre d'un gentilhouune de Londres à un gentilhomme de Bath.)

sur Saint-Frédéric, après avoir fait sauter le fort de Carillon. Mais, voyant bientôt qu'il serait pris dans Saint-Frédéric, il se décide à le faire sauter aussi et se réfugie avec tout son monde à l'île aux Noix, à cinq lieues du fort Saint-Jean. Cette île avait été mise en état de défense par M. de Lévis, en prévision d'une catastrophe, et M. Bourlamaque s'y trouva en sûreté.

La triste situation où se trouvait la colonie à la fin de la campagne de 1739, manquant de vivres, de munitions de toute espèce, dénuée de ses frontières et du gouvernement de Québec, n'ayant plus qu'un médiocre corps de troupes délabré par ses pertes du 13 septembre et autres combats, ne permettait pas d'espérer qu'elle pût résister pendant l'hiver aux 6,000 hommes de bonnes troupes, bien approvisionnées, formant la garnison de Québec ; aux 1,800 laissés à Saint-Frédéric, et aux 2,000 autres qui occupaient Chouagen et Niagara. Heureusement, le poste choisi au printemps de 4 759 à l'île aux Noix et fortifié par le chevalier de Lévis, ceux qu'il avait établis au haut des rapides au mois d'août, et à Jacques-Cartier au mois d'octobre, la mirent à l'abri des tentatives qu'auraient pu faire les Anglais pendant l'hiver. Ils se contentèrent provisoirement de nous empêcher de nous installer à la pointe de Lévis, d'où nous comptions tirer des vivres du pays situé au sud de Québec.

Cependant MM. de Vaudreuil et de Lévis n'avaient pas perdu tout courage et songeaient à surprendre Québec pendant l'hiver. Vers le milieu de celte saison, ils se décidèrent à venir l'assiéger, tentative bien chanceuse, mais en somme le seul moyen de sauver la colonie. On comptait beaucoup sur le hasard, et aussi sur le courage de nos troupes, que les revers n'avaient pu abattre. Les 8 B. de troupes régulières devaient faire partie de l'expédition; on y joignit les troupes de la marine formées en 2 B., et enfin on encadra 2,600 miliciens dans ces 10 B. ; le départ fut fixé au 20 avril 1760. M. de Vaudreuil devait rester à Montréal (i), et M. de Lévis, remplaçant de droit le marquis de Montcalm dans le com-

(1) Montréal (autrefois Ville- Marie), fondée en I6^i2, fut bâtie sur la côte méridionale de la grande île de Montréal , presque au conlluent du fleuve Saint-Laurent et de la rivière des Outaouais. C'était notre dernier boulevard. Lévis voulait la défendre, livrer une dernière bataille et s ensevelir sous ses ruines.

mandement supérieur des troupes, prendrait le commandement de l'armée. Le 26, l'armée de M. de Lévis et le détachement de M. de Bourlamaque se réunissent à la pointe aux Trembles. On se mit en marche par un temps affreu.x, employant toutes les précautions pour surprendre l'ennemi, qu'un hasard malheureux avertit de notre approche. En passant un torrent débordé et encombré de glaçons, une berge, sur laquelle des artilleurs s'efforçiiient de hisser un canon, fut défoncée. Les hommes se noyèrent, sauf un seul, qui put se réfugier sur un glaçon. Le glaçon fut emporté à la mer, par le courant, au delà de Québec. La marée montante le reporta devant Québec, où les Anglais vinrent délivrer le malheureux canonnier, qui raconta nos projets. Aussi, quand nous arrivâmes exténués devant Québec, on trouva l'armée ennemie rangée en bataille et nous attendant. Le combat ne fut pas long, grâce à l'héroïsme de nos troupes et aussi à un mouvement tournant du chevalier de Lévis, qui déborda la droite des Anglais et les mit en déroute. Ils laissèrent entre nos mains 20 canons et 20obusiers. Leurs pertes se montèrent à 1,200 hommes, tués ou blessés; les nôtres, à 600 hommes. Malheureusement, nos B. étaient si harassés qu'ils ne purent poursuivre d'assez près l'ennemi pour entrer dans la place à sa suite. Cette victoire fut remportée le 28 avril; le 29, commença le siège de Québec. Nous n'avions que 2 frégates pour battre la ville du côté du port. Une seule pensée préoccupait les deux armées : quel serait le pavillon qu'on attendait de jour en jour? Des voiles sont signalées à l'horizon, et un cri de joie est sur le point de sortir de la poitrine des soldats français, quand le pavillon, flottant au vent, annonça l'approche d'une flotte anglaise. « Les circonstances étaient telles, » dit l'écrivain anglais Rnox, « que si la flotte française fût entrée la première, la place serait tombée aux mains de ses anciens maîtres. » Par suite de ce malheureux hasard, le 16 mai, 3 vaisseaux anglais forcèrent nos deux navires à s'échouer et à se brûler pour ne pas être pris. En même temps ils firent main basse sur ceux qui apportaient des vivres à nos troupes. La position devenait impossible dans ces conditions, et M. de Lévis se vit forcé de lever le siège.

Le 29 mai, les B. reprenaient leurs quartiers, se tenant prêts à fondre sur l'ennemi de quelque côté qu'il vînt.

Le 13 juin, les nouvelles arrivées de France furent navrantes : on

n'envoyait pas de secours, et le découragement se répandait partout.

En prenant le fort Lévis le 23 août, le général A mhers lavait coupé h l'armée française sa retraite sur la Louisiane et complété ainsi l'investissement de Montréal, déjà commencé. Le 3 septembre, les trois armées anglaises réunies se préparaient à attaquer la ville. Celle de lord Amherst arriva du lac Ontario, après s'être emparée de l'île aux Noix, oij commandait M. de Bougainville, qui parvint à se sauver avec sa troupe à travers les bois. Une deuxième marcha par le lac Champlain, après avoir pris possession du fort Lévis; enfin une troisième, commandée par Murray, vint de Québec sur des vaisseaux.

Le 8, M. de Vaudreuil, cédant aux instances des notables et ne pouvant résister dans une ville entourée d'un simple mur, capable tout au plus de le mettre à l'abri d'un coup de main, tint un conseil de guerre, dans lequel, d'une voix unanime, la capitulation fut résolue. Le général Amherst ayant refusé les honneurs de la guerre pour les troupes françaises, M. de Lévis, indigné, se retira dans l'île Sainte-Hélène avec les !2,200 hommes qui lui restaient, et se préparait à combattre. Cependant il déposa les armes, le 8 au soir, sur l'ordre formel de M. de Vaudreuil, à la condition que les 8 B. seraient reçus avec les honneurs de la guerre , em.barqués pour la France par les Anglais et qu'ils ne serviraient pas de toute la guerre, conditions autrement honorables que celles précédemment imposées. Dès ce jour le Canada devient colonie anglaise (1).

L'article 41 du protocole disait en outre que les Français et Canadiens restant dans la colonie ne pourraient sous aucun prétexte être forcés de porter les armes contre la France.

L'article -42, que les Français et Canadiens continueraient à être gouvernés suivant la coutume de Paris et ne seraient pas assujettis à d'autres impôts que ceux établis pendant la domination française.

Par suite des nombreuses désertions d'hommes qui préféraient rester dans la colonie que de retourner en France, l'effectif des

(1) En novembre 1760, l'Angleterre perdit le roi George H; il eut donc, avant sa fin, la satisfaction d'apprendre la prise de Montréal , qui achevait la conquête du Canada. Son petit-fils, à peine majeur, lui succéda sous le nom de George II!.

compagnies, au moment de l'embarquement, ne dépassait pas 20 hommes (1). Toutes les troupes furent embarquées pour la France du 3 au 25 octobre 1700. A leur arrivée, elles furent en grande partie dirigées sur le Roussillon.

Le 10 février 1703, la paix conclue à Paris entre la France, l'Espagne et l'Angleterre consommait sans retour la perte de toutes nos possessions en Amérique, Les mauvais jours étaient venus.

La Louisiane n'avait pas pris part ù la guerre, elle n'était pas conquise; la France la céda à l'Espagne en échange de la Floride, abandonnée aux Anglais, Le Canada et toutes les îles du Saint- Laurent partagèrent le même sort. Seules, les petites îles Saint-

(\) Effectif de nos troupes au moment de l'embarquement. — Troupes de la colonie, 'i4 officiers, 656 soldats; Béarn (u" 35), 333 ; IJeny (ip 47), 160 ; Guyenne (n» 21), 247, Roussillon (♦) (n" 28), 224; Languedoc (**) (n" 25), 363; la Sarre (***)

(•) Le l*"'' B. de Uoyal-Roussillon s'cnil)arqua pour le Canada en mai 17o3; mis d'a- Ixird en j^arnison à Québec. Mars 1750, la compagnie tlu capitaine Conny fait partie de l'expédition qui blo(jua le fort Georges et détruisit les établissements des Anglais sur les lacs. Juillet 1757, le B. ouvre la tranchée avec celui de la Sarre, devant le fort Georges, qui ne résista (jue cincj jours. Le 8. juillet 1738, il se trouvait an combat sanglant livré sous les murs du fort Carillon. Le capitaine Ducoing et 18 ln)mmes y furent tués. 19 septembre 1759, à la bataille de Québec, Royal-Roussillon occupait l'aile gauche, et ce fut à son colonel, M. d'Haussonville , «[ue Montcalm, blessé à mort, adressa ses derniers ordres : « Je vous recommande de ménager l'honneur de la Fi'ance et de tâcher que ma petite armée puisse se retirer cette nuit an delà de la rivière du cap Rouge pour joindn; le corps de M. de Bougainville. » Ce B. participa en 17(j0 à toutes les timtalives faites pour reprendre Québec et conserver Montréal. II rentra au commencement de 1701.

(**) Le 3 mai 1753, Ie2« B. de Languedoc et une partie dul" s'embarquent à Brest pour ])asser au Canada. Les compagnies du \" B., à bord du vaisseau le Lys, tombent, pendant la traversée, entre les mains des Anglais, qui les conduisent à Halifax en Acadie, et de là en Angleterre. Ces comjiagnies sont échangées en 1758 et, la même année, le l''''B. se rend tout enlici' en Allemagne.

Le 2= B. arrive au Canada; il fait partie, en 1755, de l'expédition organisée au fort Carillon, pour marcher au secours du fort Frédéric, et il se trouve, le 8 septembre, à ratla(|ue du camp anglais sur les bords du lac Saint-Sacrement.

1750, un détachement, commandé par le capitaine Duchat, part le 13 mars de Carillon, bloque le fort Georges et détruit les bateaux anglais du lac Saint-Sacrement.

Janvier 17,57, le capitaine Basserodc défait complètement un parti anglais entre les forts Frédéric et Carillon. Juillet, forme avec la Reine l'aile de droite du petit corps de 6,000 hommes que Montcalm conduit à l'attaque du fort Saint-Georges. 8 juillet, combattit brillamment à côté du B. de la Sarre sous les murs de Carillon. Il perdit dans cette affaire le capitaine Fréville, et 6 officiers y furent blessés.

Le B. se fait remarquer, en 1739, à l'affaire du Sault-de-Montmorency et à la bataille de Québec, on il |)artagea le sort et les exploits du B. de la Sarre , ainsi que l'année suivante à Québec et à Montréal ; rentre eu France au commencement de 1701.

(***) Au mois de mai 1755, le 2'" B. de la Sarre, commandé parle lieutenant-colonel de SenneziM'gues, s'embarque à la Rochelle jiour le Canada.

14 août 17,50, il contribue à la prise du fort Chouegen ou Oswego. Juillet 1757, fait partie des 6,000 Français, Canadiens et sauvages avec lesquels Montcalm quitta le

Pierre et Miquelon furent réservées aux pêcheries françaises. Si Louis XV et son gouvernement laissèrent échapper nos plus belles colonies, le Canada et la Louisiane, elles n'en conservèrent pas moins pendant longtemps leur attachement pour la France.

Pour combler la mesure, le premier Consul, en 1803, vendait aux États-Unis la Louisiane, pour quelques dizaines de millions, et dès lors l'influence française s'éclipsait entièrement sur le continent de l'Amérique du Nord. Mais si l'Amérique échappait à notre autorité politique, il en était autrement de notre action morale et civilisatrice. Ces colonies anglaises, que leur métropole avait détendues contre nous devaient bientôt, et avec succès, retourner contre elle les armes qu'elles avaient appris à manier en nous combattant. Notre revanche du traité de Paris, nous l'eûmes éclatante, vingt ans après, en d783, dans le traité de Versailles, qui consacrait l'indépendance des anciennes colonies anglaises devenues la république des États-Unis. Quant au peuple du Canada, longtemps il attendit notre retour ; aujourd'hui il n'attend

(n" 23), 276; la Reine (*) (n" 38) , 317. — Total : 261 officiers et 2,576 soldats, fort Carillon ou Tieoderonga, pour investir le fort Georges défendu par le colonel Munro et 2,26i Anglais. On arriva le 3 août, la -Sarre ouvrit la tranchée, et le Ibrt capitula le 9.

8 juillet 1738, un combat est livré sous les remparts du fort Carillon. Montcalni commandait à 8, 000 hommes, dont à peine le quart de troupes réglées, tandis (jue le général Abercromby avait 20,000 hommes. Le lieutenant-colonel de Sennezergues y fait des prodiges avec son B., qui perdit les capitaines Maureau, Dumesnil et Campredon.

Le 12 septembre 1739, la Sarre est à l'aile droite de l'armée à la bataille de Québec, où périssent les deux généraux en chef Montcalm et Wolfe, avec eux le brave Sennezergues. Québec capitule le 17, et les Français se retii'ent à Montréal. 1760, le chevalier de Lévis, rassemblant ce qui restait de l'armée française, fait un suprême etfort pour rentrer dans Québec. Les murs de cette ville sont encore témoins, le 18 avril, de la sanglante action où le général Murray lut battu. La Sarre avait fait des merveilles à l'attaque d'un moulin retranché. L'arrivée de la llotlc de lord Colleville contraignit à lever le siège le 17 mai. Montréal, la dernière place qui nous restât dans la colonie, capitula le 8 septembre 1760. La Sarie, ramené en France sur la flotte britannique, arriva au commencement de 1761 à la Rochelle.

(*) 3 mai 1733, le 2«B. de la Reine, commandé par le capitaine dcRoquemaure, ayant rang de lieutenant-colonel, s'embarque à Rochefort avec le baron de Dieskau pour passer au Canada. Ce 1$., le plus ancien de la petite armée de Montcalm, se trouva à tous les actes de cette lutte héroïque de six années. Le 8 septembre, on le voit au secours du fort Frédéric; 1730, il est aux sièges de Chouegan et d'Oswego, et il passe l'hiver à mettre en élat de défense les forts Carillon et Frédéric; 1737, il fait le siège du fort Georges. 8 juillet 1737, le B. défend avec acharnement les retranchements du fort Carillon, et force l'ennemi à se retirer; il y perd le lieutenant Daudin, 4 officiers et 43 hommes. 1739, il est à l'affaire du Sault-Monlmorency, enfin en 1760 il prend une ])art brillante à la défense de Québec, à la glorieuse mais funeste bataille livrée, le 28 avril, sous les murs de cette place, enfin à la défense de Montréal.

plus rien de nous, mais il se sent assez grand pour se tracer tout seul son chemin dans le monde. Puissant par son adossement au pôle , il a foi dans sa destinée. C'est une race d'hommes musculeux , durs à la fatigue, supportant bien les rigueurs du froid. Passionnément catholique, cette population ne parle encore aujourd'hui que le français, héritage de nos paysans normands, picards, percherons, angevins , poitevins du dix-septième siècle.

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