‹ Les guerres sous Louis XV (volume 2)Chapitre 11 sur 28 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

Efforts persévérants de Colberl pour développer notre commerce. La Compagnie des Indes. Situation de la France dans les mers des Indes.

1735. La Bourdonnais, gouverneur des îles de Bourbon et de France.

1742. Dupleix succède à Dumas comme gouverneur général des possessions françaises dans l'Inde.

1746. La Bourdonnais et Dupleix en présence; leur jalousie, leur peu d'entente au conseil de Pondichéry. Arrivée des Français devant Madras le 15 septembre. Le feu ouvert le 18 ; le 21, reddition. Capitulation proposée.

1747. Octobre. 2. Contestation des pouvoirs de la Bourdonnais par Dupleix. Tempête du 13 octobre. La Bourdonnais retourne à Pondiciiéry le 27 octobre. Capitulation de Madras annulée le 7 novembre.

1748. Défense de Pondichéry par Dupleix. — Les Anglais lèvent le siège de Pondichéry le 17 octobre 1752. — Les revers de Dupleix sont connus en France ; son rappel. Concessions faites aux Anglais.

1754. Janvier. Insuccès des conférences de Madras. M. de Godcheu, avec pleins pouvoirs de traiter , remplace Dupleix.

1757. Bussy. — 2 mai. Plans du ministère et de Lally-Tollendal, chef de l'expédition dans l'Inde. M. d'Aché met à la voile. — 19 septembre. M. de Soupire débarque avec le régiment de Lorraine à Pondichéry. — 14 octobre. Prise de Chetoupet, emporté d'assaut.

1758. 28 avril. M. de Lally à Pondichéry avec son état-major. Expédition contre Madras.

1759. M. de Lally devant Madras. — 14 janvier. Attaque de la ville noire, sortie de l'ennemi. — 17 février. Levée du siège de Madras. Entrée de 6 vaisseaux anglais dans le port de Madras. — 18 mars. Retour de Lally à Pondichéry. Les Anglais sortent de Madras.

1760. Janvier. 22. Bataille de Wandiwash perdue. M. de Lally se retire à Pondichéry. — Mars. Bade de Pondichéry bloquée.

1761. Janvier. 16. Les portes de la place sont livrées à 8 heures du matin. Abandon de la politique française dans l'Inde.

1766. Mai. 9. Mort de Lally-Tollendal.

En 1498, Vasco de Gama doublait le cap de Bonne-Espérance, découvert par son compatriote Diaz douze ans auparavant, et dédébarquait à Calicut, où déjà, en 1503, un Français, le capitaine Gonneville, parti du Havre avec un seul vaisseau, avait été poussé par une longue suite de tempêtes. Mais celte recon-

naissance, amenée par le hasard, était restée sans résultats pour la France. Les Hollandais parurent en 1596 dans les mers de l'Inde, et la première compagnie anglaise fut fondée en 1600 par la reine Elisabeth. En 1601, Pyrard, envoyé avec 2 vaisseaux par des armateurs bretons, échoua aux Maldives (1), où il fit un long séjour. Le 2 juillet 1615, une troisième compagnie se forma avec l'aide de la faveur royale. En 1616 et 1619, Gérard le Flamand, part d'Honfleur et dirige sur l'île de Java (2) des vaisseaux qui en reviennent pauvrement chargés. Ces résultats ne découragent point l'esprit d'entreprise; car la compagnie dite des Moluques s'organise alors, mais elle n'a qu'une courte durée.

Rn 1633, quelques négociants dieppois tentent un nouvel essai sous le patronage du capitaine Reginon, qui visite le golfe de Bengale (3), la presqu'île du Dekkan (4) et l'île de Madagascar (5). Cette dernière contrée excitait surtout l'attention des spéculateurs, dont tous les rapports la représentaient comme supérieure à l'Indoustan en richesse comme en fertilité, et c'est en vue de la colonisation de celte île que Richelieu organisa, en 1641, la première Compagnie des Indes. Cette institution ne laissa presque pas trace de son passage.

Sous Louis XIV, par les persévérants efforts de Colbert, continuateur des projets du cardinal de Richelieu , une Compagnie des Indes est fondée dans le but de développer le commerce français dansées régions lointaines. François Caron, parti de France comme chef de l'entreprise, eut d'abord à lutter contre la puissance prédominante des Portugais. Après avoir exploré tout le golfe du Mexique, il établit en 1668 un comptoir à Surate (6), à l'en-

(1) Iles Maldives , archipel formé d'une itiliiiilé d'écueils; quelques îlots sont cultivés et forment les États du sultan des Maldives.

(2) Java, la i)lus grande des îles de la Sonde, en Océanie ; colonie hollandaise.

(3) Bengale, ancienne soubabie de l'empire mogol; province acquise par la Compagnie anglaise en 1765.

{i) Dekkan, péninsule au sud de la Nerbuddah et du MahanadJy, forme la présidence de Madras.

(5) Madagascar, grande île sur la côte orientale de r.\frique, attira longtemps, et de préférence à l'Inde, l'attention des spéculateurs.

(r.) Surate, ville importante du Guzerate, au N. de Bombay, l^es .\nglais s'emparent du château en 1759.

trée du golfe de Cambaye (1). Forcé de se retirer devant la concurrence portugaise, il aborde dans l'île de Ceylan(2), où il choisit Trinkomali (3) comme principal comptoir de ses opérations. Une horrible famine le force d'abandonner Ceylan et de se rabattre sur le petit établissement de Meliapour (4), qu'il occupe en 1G77; mais, deux ans après, les naturels, aidés par les Hollandais, attaquent les Français et les massacrent. Les tristes débris de la colonie sont ramenés en 1679, par Martin, dans la bourgade de Pondichéry. Cet homme habile parvient, par une conduite sage, à faire oublier les malheurs précédents, et une sorte de prospérité semblait s'annoncer pour le commerce français, quand les Hollandais s'emparèrent de Pondichéry (5). Pendant la seconde moitié du dix-septième siècle, le centre des opérations des Anglais dans l'Inde s'était peu à peu déplacé. Bombay est considéré d'abord comme cheflieu de leur puissance asiatique; plus tard obligés de résister aux Hollandais et surtout aux Français, dont les principaux comptoirs sont sur la côte de Coromandel, ils transportent à Madras leur chef-lieu politique et le siège delà Compagnie anglaise, tandis que Pondichéry devient le centre de l'influence politique et de l'activité commerciale de la France.

Le traité de Ryswick ('21 septembre 1697) nous rend ce comptoir, et Martin, ce modèle du colon civilisateur, habile à se concilier l'affection des indigènes, relève de ses ruines l'édifice chancelant de la puissance française. Sous son gouvernement, Pondichéry devient la métropole de nos établissements asiatiques. La Compagnie des Indes ne fut pas sans se ressentir de la crise financière de Law, qui avait obtenu de fondre les privilèges de l'ancienne Compagnie créée par Colbert avec ceux d'une nouvelle; quand vint l'heure de la désillusion, la Compagnie des Indes faillit sombrer dans la débâcle. Mais elle avait à son service des hommes tels que la

(1) Cambaye, ville maritime du Guzerale, sur le golfe de ce nom.

(2) Ceylan (île de), la plus grande de toute l'Asie ; au S. de la péninsule indienne. (3) Trinkomali, port de l'île de Ceylan; occupée deux fois par les Français.

(4) Meliapour, ou Saint-Thomé.

(5) Pondichéry, ville et port du Karnatie ; fondée en 1674 par les Hollandais ; prise par les Anglais en 1761, 1778, 1793, 1803. La France, par les traités, s'est engagée à ne pas la fortifier et à n'y avoir qu'une garnison de police.

Bourdonnais et Dupleix, dont l'habileté et le courage lui furent d'abord aussi utiles que leur rivalité lui devint ensuite funeste. La Bourdonnais (1), comme les Duquesne, les Bart, les Duguayïrouin, était, dit Voltaire, capable de faire beaucoup avec peu et aussi intelligent dans le commerce qu'habile dans la marine. Entré en 1719 au service de la Compagnie des Indes, il se signale à la prise de Mahé (2) en 1724. Ce nom lui fut donné en souvenir de la part brillante qu'il prit à celte conquête sur les indigènes de la côte de Malabar (3). En 1735, gouverneur des îles de France et de Bourbon, il développe leur prospérité agricole et veut en faire l'entrepôt du commerce de l'Inde. Après un voyage en France en 1740, il revient en avril 4741 , pour prendre part à la guerre contre les Mahrattes (4), qui assiégeaient Pondichéry; le gouverneur Dumas fit une vigoureuse résistance. De l'autre côté de la presqu'île indienne, les Malabars assiégeaient Mahé. Le 30 septembre 1741, la Bourdonnais délivre Mahé, et retourne à l'île de France en attendant le signal de la guerre entre la France et l'Angleterre; mais en 1743 il reçoit l'ordre de désarmer et de renvoyer ses vaisseaux en France.

Au moment où la guerre éclata, ce n'était plus Dumas, mais

(1) La Bourdonaais 'Bertrand-François Mahé de), né à Saint-Malo en 1699, à peine âgé de dix ans, voyage dans les mers du Sud. Après les plus éclatants services rendus à son pays, il est dénoncé comme prévaricateur ; s'embarque en 1748 sur un bâtiment hollandais; pris et d'abord mené en Angleterre, arrive à Paris, est écroué à la Bastille. Son procès dura trois ans et demi. Enfin reconnu innocent, il est mis ou liberté en 1751 ; mais il était trop tard -, l'indignation et le chagrin lui causèrent une maladie (jiii l'emporta en quelques mois (mars 1753). Sa veuve, tombée dans la misère, reçut une pension de 2,400 livres. Il a laissé des mémoires historiques, publiés par son petit-fils en 1827. Bernardin de Saint-Pierre lui rend une éclatante justice et immortalise son nom dans Paul et Virginie. Une statue lui a été élevée en 1859 à Port-Louis (île de France) et à Bourbon.

(2) Mahé, établissement français sur la côte de Malabar, dans le royaume de Maïssour, fondé en 1722, emporté par les .\nglais en 1779, restitué à la France à la ])al\ de Versailles.

3 Cette côte termine le rivage oriental du golfe d'Oman dans sa partie la plus méridionale.

(i) Peuple de l'Inde qui repoussa toujours le joug mogol et conserva le culte de lirahma. Leurs États . d'abord resserrés entre la mer et les Gates occidentales, s'étendirent jusqu'à Orissa à l'est , Agra au nord et le Karnatic au sud ; leur confédération ne fut détruite par les Anglais qu'en 1818.

Dupleix (1), qui commandait aux colonies françaises dans l'Inde. Envoyé à Pondichéry en 1720, il fut placé très jeune à la tête des établissements français à Ghandernagor; il avait agrandi la ville, construit une flotte, tout en acquérant une fortune immense. Une si brillante direction attira bientôt l'attention du gouvernement et de la Compagnie. En 1742, tous les yeux se portent sur Dupleix comme sur le seul homme capable de faire face aux circonstances, et il est nommé gouverneur général de Pondichéry et de toute l'Inde française. La guerre éclatant, les deux Compagnies allaient être amenées à y prendre part, malgré la répugnance de leurs directeurs à Paris et à Londres. En octobre 1744, les colons de Pondichéry apprirent la déclaration de guerre entre l'Angleterre et la France. Comme la nouvelle arriva par voie de Madras, les autorités françaises refusèrent d'y croire jusqu'à communication officielle. Dupleix, privé de toute communication avec l'Europe, s'attendant à toute heure à voir apparaître une escadre ennemie, montra une inébranlable fermeté et soutint le moral de ses compatriotes. Quand la Bourdonnais recevait l'ordre de protéger nos possessions indiennes menacées par l'Angleterre, ce fut avec des sentiments de joie que Dupleix apprit cette nouvelle et salua le pavillon français flottant sur les vaisseaux de Mahé de

(1) Dupleix (Joseph), fils d'un directeur de la Compagnie des Indes, né, le l'''janvier 1697, à Landrecics dans le Hainaut; commissaire des guerres à Pondichéry ; gouverneur général ; mort dans la misère au milieu de la nuit du 10 au 11 novembre 1763, dans une maison de la rue des Capucines, sur l'emplacement du ministère des affaires étrangères, à quelques pas de la résidence officielle de la Compagnie. En 1731, Dupleix épouse, à Chandernagor, M"^ Escole, appelée la princesse Jeanne, fille d'un médecin français et dune Portugaise, née et élevée dans l'Indoustan, connaissant tous les dialecles et tenant son mari au courant des relations, des correspondances, des intrigues de toutes les petites cours indigènes. M™« Dupleix meurt en décembre 1756, et il se remarie, à la fin de 1758, à M''« Chastenay- Lanty , qui succomba en avril 1759. Sa fille est fiancée à IJussy. Il est étrange que, (le tous les gouvernements successifs que la France a subis, aucun n'ait fait droit aux réclamations de Dupleix. Tous, depuis celte épocjne, doivent partager le blâme dû à ce grand scandale , el le dernier descendant du grand nabab est mort sans avoir vu reconnaître les droits de son ancêtre. Enfin plus d'un siècle s'est écoulé avant que la France se souvînt de ce gouverneur de génie ; elle lui a élevé une statue le 8 novembre 1867, à Pondichéry, autrefois la reine de l'indoustan, la ville capitale où Dupleix donnait l'investiture aux souverains indiens; maintenant triste débris de notre grandeur coloniale déchue.

la Bourdonnais. L'accord n'avait pas encore été troublé entre Dupleix et le gouverneur de Bourbon et de l'ile de France (I), Mahé de la Bourdonnais, lorsque, au mois de septembre 174G, celui-ci se présenta avec une petite escadre devant Madras. Le commedoré Peyton, qui croisait dans les mers de l'Inde, deux fois battu par la Bourdonnais, s'était éloigné avec sa flottille. La ville était peu fortifiée et les Anglais ne recevaient aucun secours; ils se rendirent aux premiers coups de canon, promettant de payer une somme de 14 millions pour la rançon de Madras, que les Français devaient retenir en otage jusqu'au complet acquittement de la dette. La Bourdonnais se croyait en droit de conclure un pareil traité d'après ses instructions secrètes; il avait reçu de France cet ordre formel : « Vous ne garderez aucune des conquêtes que vous pourrez faire dans l'Inde, n Et d'ailleurs, en qualité de commandant de la flotte, il se regardait comme indépendant de Dupleix; celui-ci prétendait au contraire que ses pouvoirs de gouverneur de l'Inde française lui permettaient de diriger toutes les opérations sur terre et le rendaient maître absolu de Madras (2). Les coffres contenant la rançon se trouvaient à bord des vaisseaux de la Bourdonnais, prêts à faire voile pour Pondichéry. Le gouverneur de Bourbon avait hâte de reprendre la route de ses îles, pendant que Dupleix disputait les termes du traité; se voyant sur le point d'être arrêté par ordre de son rival, il profite d'une tempête pour lui échapper, se jette dans une barque, rejoint ses bâtiments et laisse Dupleix prolonger ses négociations. Aussitôt le traité de Madras est annulé , toutes les marchandises, les biens des particuliers, lui sont livrés, la ville est rasée; le gouverneur, ses officiers et soldats sont conduits captifs à Pondichéry. Dans cette lutte, le gouvernement et l'opinion donnèrent raison à Dupleix : sa jalousie, ses préoccupations politiques l'entraînèrent à perdre à Paris son rival. En effet, en arrivant à l'île de France, la Bourdonnais y trouva un nouveau gouverneur. Ses dissentiments avec Dupleix l'avaient fait accuser d'avoir exigé de Madras une rançon dont il avait gardé une partie.

(1) Bourbon et l'île de Franco furent acquises par la France en 1702. Cette dernière île, cédée en 1814 à l'Angleterre, porte raainlenanl le nom d'île Maurice.

(2) Par un des articles du traité de piix du 18 octobre 1748, cette conquête fut rendue en échange de Louisbourg.

L'amiral Boscawen, après avoir renoncé à son entreprise sur l'île de France, qu'il abandonna le 9 juillet 1748, parut dès le 4 août suivant sur la rade du fort Saint-David, à quatre lieues sud de Pondichéry, avec deux de ses plus gros vaisseaux; peu de jours après, il est rejoint par les autres navires de son escadre au nombre de 21 voiles. L'amiral Griffin , qui l'attendait à ce rendez-vous, et qui escortait un convoi de navires marchands de la Compagnie, laissa encore à l'amiral Boscawen quatre de ses meilleurs vaisseaux et 400 hommes de troupes réglées. Dupleix, gouverneur, ignora pendant quelque temps si cet amiral attaquerait ou Pondichéry ou Madras; après avoir pourvu à l'approvisionnement et à la défense de ces deux places, dans le dessein de disputer pied à pied le terrain à l'ennemi, il voulut encore garder le fortin d'Ariancoupan, à une lieue de Pondichéry, sur le chemin du fort Saint- David, et, quoique ce ne fût qu'un pâté sans angles flanqués, il y fit bâtir une poudrière à l'épreuve de la bombe, et qui était entièrement achevée lorsque les Anglais s'y présentèrent.

Le 18 août 1748, 3 vaisseaux et 1 brigantin abordèrent dans la rade de Pondichéry (1), et le 20 on y reçut avis, vers les deux heures après midi, que les Anglais, au nombre de 3,000 hommes de troupes réglées, sortaient de Goudelour, petite ville située près du fort Saint-David, et qu'ils se mettaient en marche avec un corps de 10,000 cipayes.

Dupleix fit sortir sur-le-champ un détachement de quelques noirs et apprit dès le soir môme l'apparition des cipayes, formant l'avant- garde de l'armée; celle-ci devait camper et passer la nuit près du village d'Archiouac. Il devenait essentiel d'arrêter l'ennemi dans tous les endroits où on pourrait le faire avec avantage. Le passage de la rivière de Chounambark, peu éloignée du fort d'Ariancoupan, sous lequel nos troupes pouvaient se replier, offrait une position favorable. La compagnie de dragons d'Auteuil, celle de cipayes, et les cavaliers de Chekassem, eurent ordre de monter à cheval, suivis de quelques ci-

(1) Pondichéry est bâti au bord de la mer, sur une grève; de longues allées d'arbres partent des remparts. La ville n'a pas de port; au sud, sa barrière naturelle est l'Ariacoupan , petite rivière qui coule de l'ouest à l'est entre deux rives encaissées. Au nord-ouest s'étend un marais, terminé par un ruisseau qui se jette dans l'Ariacoupan.

payes à pied pour disputer le gué; mais pendant la nuit les Anglais ne firent aucun mouvement. M. d'Auleuil, pour connaître leurs forces et le motif de leur inaction, passa la rivière à la pointe du jour et, s'étant avancé, il trouva un gros de cavalerie noire qu'il poussa quelque temps devant lui; mais, jugeant qu'on avait dessein de l'attirer dans quelque embuscade, il fit halte et cessa sa poursuite. Deux heures après, il fait passer la rivière à 300 cipayes à pied, les place dans un ancien camp près du gué, avec ordre de se replier sur lui si l'ennemi les débusquait de ce poste. On fit sortir le même jour la compagnie de grenadiers commandée par M. de la Tour et celle des volontaires de Bussy, pour joindre les dragons. Peu après, une compagnie d'infanterie et celle d'artillerie se rendirent sur les bords de la rivière d'Ariancoupan avec 4 pièces de campagne; ces 2 dernières avaient ordre d'occuper les deux redoutes élevées par Dupleix, et, si M. de la Tour était forcé, il devait les y joindre.

Le 21 et le 22 , les ennemis brûlèrent le village d'Archiouac et quelques autres, et pendant ces deux jours ils parurent plusieurs fois rangés en bataille à la tête de leur camp. Le 23, sur les huit heures du matin, 14 vaisseaux vinrent mouiller vis-à-vis d'Ariancoupan, et sur les deux heures après midi on crut apercevoir' quelque mouvement dans leur camp. En effet, un corps de 1,000 à 1,200 noirs s'ébranlait et marchait droit au poste où nos cipayes étaient retranchés : on les attendit de pied ferme, et ils furent repoussés jusqu'à trois fois; mais, toute l'armée s'avançant en colonne avec du canon, M. de la Tour, en deçà de la rivière, envoya ordre de se retirer, et détacha un peloton de grenadiers, la compagnie de dragons et des volontaires pour favoriser la retraite. M . Pichard, lieutenant sous M. d'Auteuil, se distingua dans cette action; ayant demandé la permission de passer la rivière avec ses dragons, il tomba sur les ennemis le sabre à la main, en faisant toujours l'arrière-garde de nos cipayes. Les trois attaques de ce vieux camp coûtèrent 150 hommes aux Anglais.

La jutesse du tir de l'artillerie leur tua beaucoup de monde, et les obligea enfin à se retirer et à gagner le côté de la mer oh mouillaient leurs vaisseaux. Cette journée fit beaucoup d'honneur à M. de la Touche, qui y commandait, ainsi qu'à M. de la Borderie, son lieutenant, et au chevalier Law. Cependant M. de la Tour, ju-

géant que les Anglais pourraient chercher un autre gué à une demilieue au-dessous d'Ariancoupan, fit replier ses troupes du côté des limites (1) de la ville, ramena son artillerie et détacha toute la cavalerie blanche et noire pour côtoyer la rivière et observer les mouvements des ennemis. C'est alors que M. Paradis, ingénieur en chef, homme capable, cité plusieurs fois pour sa valeur, et qui avait gagné la confiance du soldat, fut envoyé par Dupleix pour reconnaître l'état des choses. Après avoir rendu compte que M. de la Tour avait peut-être trop tôt quitté un poste avantageux, il y retourna lui-même, et, chargé du commandement des troupes du dehors de la ville, il les ramena aux redoutes, qui balayèrent la rivière de l'est à l'ouest.

Nos troupes, retirées dans les redoutes de la rivière d'Ariancoupan, y furent tranquilles toute la nuit, et le lendemain, 24, elles virent passer la rivière à toute l'armée ennemie, malgré le feu continuel des canons du fortin d'Ariancoupan. Les Anglais, qui d'abord avaient gagné un bois peu éloigné, ne tardèrent pas à en déboucher.

Cette brusque attaque coûta cher aux ennemis , arrivés sans échelles ni grenades. Le feu du canon, toujours chargé à mitraille, obligea le corps en bataille de se retirer. Alors les Anglais dressèrent une batterie de quelques pièces de canon au-dessous de l'église des jésuites pour battre les bords de la rivière, comme s'ils eussent voulu la passer. M. de la Tour, craignant que ce ne fût leur dessein, fit aussitôt retirer les 2 pièces dans la redoute de l'est au-dessous du gué, et il vint se ranger sur les bords de la rivière. M, de la Touche, voyant l'ennemi éloigné, fît sortir des soldats pour recueillir les blessés anglais abandonnés, qu'on envoya à l'hôpital de Pondichéry. Le grand nombre des morts, parmi lesquels un des capitaines des grenadiers qui s'étaient présentés à l'attaque du fort, donna occasion à M. de la Touche d'écrire au général anglais que, s'il voulait les faire enlever, il défendrait de tirer sur ceux qu'il enverrait à cet effet. Ce général dut se borner à lui envoyer une réponse extrêmement polie par son premier aide de camp, le priant d'ordonner lui-même la sépulture de ses soldats, parce que c'était le manque de voitures qui l'avait contraint d'a-

(1) On appelle limites les routes de fortification qui s'étendent de la mer aux redoutes de Valdaour.

bandonner ses morts et ses blessés. Cette action fit perdre aux Anglais plus de 200 hommes de leurs meilleures troupes, tant tués que blessés; parmi ces derniers se trouvait le commandant de leur artillerie, qui avait eu la jambe emportée par un boulet.

M. Paradis, confirmé par les lettres réitérées de Dupleix dans la résolution de ne pas abandonner les bords de la rivière et de rendre la défense du fort aussi longue que possible, travaillait à s'y retrancher. Persuadé que ce ne serait qu'après avoir emporté Ariancoupan qu'ils tenteraient le passage de la seconde rivière, il voulait opposer batterie contre batterie et rester toujours le maître de les combattre quand ils se présenteraient. Il fit à cet effet border la rivière d'Ariancoupan depuis la redoute de l'est jusqu'auprès de l'embouchure. Le 23, nos troupes occupèrent les redoutes; mais les ennemis ne parurent pas, occupés qu'ils étaient de la descente de 1,800 matelots qui débarquèrent de la flotte.

Le 26, on aperçut beaucoup de mouvement parmi les vaisseaux de l'escadre , et ceux qui avaient appareillé de la rade de Goudelour vinrent se joindre à ceux mouillés devant Ariancoupan.

M. Paradis, sur un rapport que les Anglais , informés que les bastions de Saint-Laurent et de Saint-Louis n'étaient point défendus par des fossés et que la meilleure partie de notre garnison se trouvait hors de la place, avaient résolu l'escalade pendant la nuit, fit les plus vives représentations à Dupleix; et, au lieu d'exécuter cette nuit même le projet concerté entre eux de brûler le parc d'artillerie des ennemis, on fit entrer 200 cipayes dans la ville. M. Paradis, pour n'être pas coupé, si on passait par l'embouchure de la rivière, forma une longue chaîne de troupes, entremêlées de cipayes, et fit rentrer dans les limites toute la cavalerie pour la transporter ensuite où il serait nécessaire.

Le 27, on découvrit des retranchements élevés par les Anglais autour d'un bouquet de bois et une batterie commencée avec quelques sacs à terre. On tira aussitôt quelques coups de canon sur leurs travailleurs, et M. Paradis fit élever un petit cavalier pour découvrir le pied de leurs retranchements. Mais pendant la nuit les Anglais perfectionnèrent leurs ouvrages; le 28, ils y placèrent de Tartillerie qui ne cessa de battre le fort d'Ariancoupan et les redoutes de l'est et de l'ouest.

Le 30, afin de débusquer l'ennemi de ce poste, M. Paradis fait

passer la rivière à un gros détachement de 500 Cafres et 400 cipayes à pied ; cette troupe est suivie par la compagnie de dragons d'Auteuil et par celle des volontaires de Bussy, destinée uniquement àla soutenir. Les cipayes se débandèrent sansqu'il fût possible de les rallier; mais les officiers de dragons et les volontaires de Bussy, indignés de ce lâche abandon, mettant le pistolet et le sabre à la main, tombent au milieu des Anglais, el bientôt suivis des volontaires à pied, qui n'avaient pu aller si vile, ils chassent l'ennemi de ses retranchements, jonchés de morts et de blessés. Plusieurs officiers ennemis y sont tués, et le major commandant Gondelour est fait prisonnier, avec le capitaine d'une compagnie franche de marine. Le temps ne permettait pas d'en faire davantage, et ce petit corps se disposait à regagner par le même chemin les redoutes d'oii il était sorti, quand se présenta un nouveau corps de 1,200 hommes des meilleures troupes ennemies. M. Cochinat, l'un de nos officiers de dragons, n'ayant pu se dégager de dessous son cheval tué, est fait prisonnier, ainsi que des dragons et des volontaires. Peu après, un accident bien fâcheux changea en une morne consternation la joie qu'éprouvaient nos soldats d'un succès jusqu'alors ininterrompu : un boulet des ennemis frappa dans un chariot de poudre, le fitsauter, ainsi que deux autres et 46 hommes. Un nombre presque égal de soldats furent brûlés, et l'ennemi se serait aisément aperçu de cette castastrophe si M. Puymorin, lieutenant de grenadiers, n'avait pas redoublé la vivacité de son feu.

M. Dupleix sentait trop l'importance de la conservation des postes abandonnés par M. Paradis pour approuver le parti dont il lui rendit compte. Lorsque celui-ci retourna avec de nouveaux ordres pour les reprendre, M. de la Touche avait fait sauter les poudres de son fort, M. Puymorin enclouait les canons de sa redoute, quelques soldats d'artillerie et quelques volontaires en arrière sont ramenés dans les limites, où l'on réunit toutes les troupes. L'ennemi ne put ainsi s'apercevoir de notre retraite momentanée d'Ariancoupan.

Le 7 septembre seulement, l'amiral Boscawen fît passer la rivière à son armée. On crut d'abord qu'il attaquerait la place par le chemin le plus court, car ses batteries étaient bien préparées de ce côté ; mais il tourna brusquement sur la gauche, et quand il eut gagné le village d'Oulgaré, on vit toute l'infanterie en bataille sur le coteau, que sa cavalerie blanche et noire avait d'abord occupé.

Quelque temps après, deux ou trois pelotons se délachcrent de l'armée avec du canon et des mortiers pour forcer la barrière de Charoune, alors défendue par une seule compagnie des volontaires et 2 petites pièces de canon.

Dupleix, à la porte de Valdaour, examinait du haut d'un bastion les différentes manœuvres de l'ennemi, sur lesquelles M. Paradis réglait les siennes en dedans des limites, et les troupes tinrent toujours en échec celles des Anglais. Pendant ce temps les volontaires de Bussy tinrent ferme jusqu'à la nuit, et alors toutes les troupes dispersées se replièrent chacune sous la porte après avoir mis le feu aux cases voisines. Cette retraite se fît dans le meilleur ordre ; cependant, dans cette même nuit où il semblait que l'on eût abandonné la campagne aux assiégeants, on fit une forte sortie pour brûler les bateaux plats et enlever des munitions déposées au bord de la mer, au lieu même du débarquement des matelots, et qui étaient gardées seulement par quelque infanterie.

Le 8 septembre, on ne put connaître encore par quel endroit la place serait attaquée.

Le 9, nos dragons et nos volontaires, suivis de quelques cipayes, poussèrent en vain jusqu'aux limites pour engager quelque peloton d'infanterie anglaise à en venir aux mains. Dans la nuit, la galiote à bombes vint se joindre aux 4 vaisseaux déjà mouillés dans la rade, et comme elle s'approchait beaucoup de la ville, nos batteries l'obligèrent à aller se placer hors de portée; elle commença à bombarder vers les trois heures après minuit, mais toutes ses bombes ne produisirent aucun effet.

Pendant toute la journée du 10, la galiote continua à jeter des bombes. Sur les huit heures, on fît sortir Abdoulraraan, colonel des cipayes à pied, et Chekassem, son frère, commandant de la cavalerie noire, qui, ayant trouvé divers corps de cipayes ou paliagares des Anglais dans l'intérieur de nos limites, les menèrent bien loin, jusqu'à la vue de leur armée.

Le 11, à six heures du matin, les Anglais ouvraient la tranchée à la gauche d'un petit village, un peu au nord du bastion Saint-Joseph. Dupleix se transporte sur le bastion gauche de la porte de Madras; ayant reconnu la situation de la tranchée, il assemble quelques officiers, et il fut résolu de faire une sortie vers les quatre heures du soir, afin de combler les ouvrages commencés. Les com-

pagiiies de grenadiers de la Tour et de Goupil, du corps de réserve, les dragons d'Auteuil (1), les volontaires de Bussy et les cipayes à cheval, ont ordre de se tenir prêts à marcher. Un officier est envoyé reconnaître les chemins, et, sur son rapport, on choisit malheureusement le plus long et le plus difficile. Nos troupes furent trop tôt découvertes; un fond marécageux embourbait à chaque "nstant l'artillerie et la cavalerie. Malgré tous les obstacles, et malgré la difficulté de marcher dans un terrain si ingrat, l'avantgarde, composée des grenadiers et des volontaires, donna bravement dans le village , et les cipayes, quoique peu accoutumés à des attaques de cette espèce, ne se rebutèrent que lorsqu'ils virent une partie des officiers tués ou blessés. MM. Puymorin et Astruc, officiers des grenadiers, et M. Foubert, officier des volontaires, furent du nombre de ces derniers. M. Roche, lieutenant de la compagnie de la Tour, est tué sur les bords du retranchement. La perte la plus considérable fut celle de M. Paradis , atteint d'une balle dans la tête et qui mourut de sa blessure deux jours après. La défense perdait un de ses meilleurs auxiliaires, car Dupleix restait sans ingénieur. Les soldats ne le voyant plus à leur tête, elle bruit s'étant répandu qu'on l'emportait mort, il ne fut plus possible de les contenir. Les canons sont abandonnés , et sans la fermeté de M. de Kerangal, officier d'artillerie , et de Schonamille, ils seraient restés au pouvoir de l'ennemi, qui, profitant de notre désordre, voulut sortir du village et poursuivre nos troupes; mais elles se raUièrent enfin, et le feu du canon de la ville, qui le battait de tous côtés, le fît rentrer dans ses retranchements. Il ne se passa rien d'intéressant depuis le 11 jusqu'au 14, quoique toutes les nuits fussent marquées par quelques sorties, et que les dragons, les grenadiers, les volontaires et les Cafres, inquiétassent continuellement les Anglais.

Le 14 du mois, des cipayes, qui battaient l'estrade à une lieue et demie de la ville dans la partie du nord, surprirent sur le bord de la mer quelques matelots descendus à terre, qu'ils firent prisonniers.

Dans la nuit du 18, on dressa une nouvelle batterie de 2 pièces en face du camp ennemi. Le lendemain on en établit une seconde;

(1) Voir le septième volume des Guerres sous Louis XV pour renseignements sur les dragons d'Auteuil, les volontaires de Bussy et les cipayes à cheval.

Dupleix en fit construire encore une autre près de la porte de Madras. Cette dernière, prenant en écharpe une partie de la tranchée et le village sur lequel elle s'appuyait, ne cessa pas d'inquiéter les Anglais jusqu'au moment de leur retraite. Toutes ces batteries furent exécutées par M. Dancy, capitaine d'artillerie, soutenu par M. Mainville, capitaine d'infanterie. Tel était l'état des choses le 21, lorsque les Anglais conmiencèrent à faire tirer sur nos bastions; on leur répondit vivement, el, suivant le rapport des espions et d'un brigadier de dragons anglais qui déserta, notre feu leur faisait perdre beaucoup de monde.

Depuis le 21 jusqu'au 26, il n'y eut rien d'extraordinaire; chaque jour, nos cipayes faisaient quelques prisonniers; la galiote, quoique continuant de tirer, ne faisait aucun mal , et les vaisseaux anglais, passés dans la partie du nord de la rade, semblaient être des témoins oisifs, et ne servaient qu'au dépôt des munitions. On s'était proposé d'enlever quelques-uns des convois de l'ennemi dans le trajet du bord de la mer jusqu'à son camp. Abdoulraman avait ordre de se glisser jusqu'au bord des limites, d'observer le chemin de ces convois, et de les couper s'il en trouvait l'occasion. Ce projet fut exécuté glorieusement. Un gros de cipayes anglais qui faisaient l'avant-garde du détachement, passant derrière nos embuscades, essuya tout leur feu, et de Tinfanterie anglaise s'étant avancée pour le soutenir, elle ne put tenir contre leur décharge ; il y eut quelques officiers de tués et un nombre considérable de soldats blessés. Au bruit de celte,mousqueterie, les ennemis s'étaient hâtés de détacher un corps de 6 à 700 hommes avec toute la cavalerie; mais, à la vue de quelques troupes sorties de la place et rangées en bataille dans les limites pour protéger la retraite des cipayes, tout ce renfort fit halte, et la cavalerie, n'osant soutenir le feu de nos noirs, se relira avec précipitation. Cette affaire, dans laquelle nous n'eûmes que quelques cipayes blessés, acheva de leur acquérir la plus grande réputation et de les rendre redoutables à tous ceux de l'armée ennemie, d'autant' plus sensible à ce qui venait d'arriver, que l'action s'était passée sous les yeux d'un seigneur mogol venu depuis deux jours au secours des Anglais, et qui leur avait amené quelques centaines de chevaux, avec 2 ou 3,0(J0 fantassins.

Dans la nuit du 27 au 28, M. Marchand, ofticier des troupes de la marine, est blessé à la lête par l'éclat d'une bombe qui cassa le

bras de M. le Vayer, jeune officier du même corps, qui s'était couvert de gloire deux ans auparavant dans l'affaire de Saint-Thomé. Cette même nuit, les ennemis établirent 2 batteries pour démonter celles que nous avions au dehors de la place. A la faveur d'un rideau, ils travaillèrent à en former deux beaucoup plus considérables pour faire brèche au bastion Saint-Joseph et à la courtine attenante; mais Dupleix leur en fit bientôt opposer 2 autres, l'une sons la capitale de ce même bastion, et la seconde sous celle du bastion du nord-ouest.

Le 2 octobre, sur l'avis que les vaisseaux devaient mettre à terre quelques pièces de canon, Abdoulraman fut encore choisi pour cette expédition. Comme l'affaire du 26 avait un peu ralenti l'ardeur des ennemis, ils respectaient nos limites. Abdoulraman prit si bien ses mesures, qu'après un combat assez léger il s'empara de 2 pièces qui venaient d'être débarquées. Cette action se passait près de la troupe qui devait soutenir nos cipayes, et toute la cavalerie ennemie accourait au grand trot pour les couper, suivie d'un corps d'infanterie. M. de la Tour détacha aussitôt des volontaires et des soldats de marine au secours des cipayes, et M. d'Auteuil, à la tête de ses dragons, arrêta la cavalerie ennemie, qui, malgré sa supériorité, n'osa pas mettre le sabre à la main. L'infanterie anglaise se contenta de voir la troupe de M. de la Tour en bataille, et Abdoulraman eut pour témoin de sa victoire cette partie considérable de l'armée des Anglais et tous leurs vaisseaux.

Le 6, le général anglais fit battre le bastion gauche de la porte de Valdaour (dont le feu incommodait considérablement son camp) et la face gauche du bastion de Saint-Joseph, dont le revêtement fut très maltraité.

Dans la nuit, on répara le dommage, et le feu ayant été encore plus vif le lendemain, M. Dupleix se transporta dans ces deux endroits, et donna des ordres si nets, si précis, que le 8 au matin le revêtement du bastion Saint-Joseph était remis dans son premier état, les nierions du bastion de la porte refaits et remplacés par des sacs à terre, et sa face entière blindée avec des cocotiers, arbre admirable pour ces sortes d'ouvrages. Le même jour, les vaisseaux de guerre de l'amiral Boscawen (1) vinrent s'embosser devant la ville,

(1) Boscawen était un officier déjà distingué par sa naissance. Petit-tils du fa-

LKS l.NDES. 257

dont ils occupèi-enl toute la face. Le commandant ayant mis un pavillon de combat, ils tirèrent chacun quelques volées, auxquelles on se dispensa de répondre, étant hors de portée et les trois quarts de leurs boulets ne parvenant pas jusqu'au rivage. Ils s'approchèrent le lendemain, et l'histoire l'ouriiit peu d'exemples d'une pareille canonnade; depuis six heures du malin jusqu'à six heures du soir, tous ces vaisseaux ne cessèrent pas une seule minute de tirer, et la galiote de jeter des bombes.

C'est le 10 que la batterie élevée au milieu de la courtine du bastion Saint-Joseph commence à répondre, de l'endroit précisément où les ennemis voulaient faire brèche; ils s'attachèrent toute la journée à la ruiner. La galiole ne tirait plus depuis le 8; elle faisait eau de toutes parts; les vaisseaux prenaient le large depuis qu'une de nos bombes, tombée sur un des plus forts avait failli le faire sauter; une lettre de l'amiral Boscawen au commandant de la rade, interceptée le 10, annonçait ses dispositions à la retraite. Abdoulraman , qui s'était introduit déguisé dans le camp des Anglais, savait que le seigneur mogol venu à leur secours, dans l'espérance d'avoir quelque part au butin, s'était retiré. La saison, qui s'avançait, ne laissait plus de doute sur le parti que les ennemis seraient obligés de prendre.

Les 11, 12 et 13, l'ennemi tira faiblement; quelques déserteurs passés de notre côté s'accordaient à confirmer son prochain départ; cependant ils assuraient en même temps que le général, avant de tout abandonner, tenterait un coup de main et l'escalade pendant l'obscurité de la nuit. Cette entreprise manquait à la gloire de Pondichéry, et, quoique Dupleix sût parfaitement à quoi s'en tenir, pour ne pas paraître mépriser un avis qui flattait tout le monde, il distribua toutes les troupes du corps de réserve dans les différents postes de la ville.

Le 14, le feu des assiégeants se réduisit au tir de quelques pièces de campagne placées à la droite et à la gauche de leur retranchement.

L'intention de Dupleix n'était pas de les laisser se rembarquer à

moii.v Mariborougii, il entre dans la marine à l'âge de douze ans, passe par tous les i^rades inférieurs; à vingt-si.v ans, il commandait le vaisseau qui. compris dans la lloltc de l'amirat Vernon, prit Porto-Belloet éclmua devant Carthagcne. il continua d'acquérir une réputation de talent et d'initiative qui, jointe à sa haute naissance, le fit choisir po.:r commander l'expédition des Indes.

leur aise. Dans la nuil du 14 au 13, nos cipayes (1) s'emparèrent de la tranchée, abandonnée par l'ennemi pour se retirer dans son camp, et ils y mirent le feu.

Le 17, toute l'armée se replia vers Ariancoupan. Ainsi fut levé le siège de Pondichéry après trente-huit jours de tranchée ouverte, et les premières actions de grâces en furent rendues par un Te Deum.

Le 18, les Anglais ayant abandonné lefort d'Ariancoupan , nos troupes s'en emparèrent, les poursuivirent jusques au delà de la rivière de Chounambark. Ce même jour, leurs vaisseaux quittèrent aussi noire rade pour retourner à celle de Goudelour.

On ne peut trop louer la conduite de Dupleix, non seulement pendant le siège de Pondichéry, mais encore pendant tout le temps de la guerre, et il a heureusement contribué en cette occasion à porter au plus haut point la gloire du nom français dans l'Inde. En rendant justice à la bravoure de nos différents corps de troupes, on s'aperçoit bien que tous n'ont pas eu les mômes occasions de se distinguer; les grenadiers de la Tour et de Goupil, les volontaires de Bussy et les dragons d'Auteuil, ont partagé avec les braves cipayes Abdoulraman et Chekassem toutes les fatigues du siège, comme MM. Dancy, Kerangal, d'Or et Grandmaison, chargés de l'artillerie, et M. de la Touche, qui commandait à la porte de Valdaour, à laquelle les ennemis avaient fixé leur attaque; ni lui ni ses officiers ne voulurent jamais être relevés. Parmi ces officiers étaient M. de Rerjean, neveu de Dupleix, et M. Vincent.

Sur le rapport des déserteurs, on a jugé que , soit par maladie, par le feu de la place, soit dans les difi"érentes actions, les Anglais avaient perdu au delà de 1,300 hommes, et au nombre des prisonniers faits sur eux on comptait MM. Laurent, major à Goudelour; Bruce, capitaine de marine , et Burnet, des vaisseaux de guerre. De notre côté, nous avions perdu MM. Paradis, commandant de Rarikal et ingénieur en chef de Pondichéry ; Roche, lieutenant des grenadiers, et de Passy, enseigne, avec 101 soldats. Dans le nombre de nos 94 blessés se trouvaient : MM. Puymorin, lieutenant des grenadiers ; Astruc et Foubert, enseignes; le Marchand et le Vayer,

(1) Cipaves, nom donné dans l'Inde à tous les indigt-nes qui servent militaire ment comme enrôlés. On comptait des régiments de cipayes à pied et même à cheval, armés généralement et habillés suivant l'usage du pays. Les Anglais en avaient éiialement à leur service.

officiers de marine, et Chekasseni;, colonel des cavaliers cipayes.

La paix d'Aix-la-Chapelle niellait fin à la guerre entre les Européens dans les établissements français des Indes. Duplcix est obligé de rendre Madras à l'Angleterre, les choses sont remises dans l'Inde sur le pied où elles étaient avant la guerre. Les hostilités ayant cessé de part et d'autre, l'amiral Boscawen reçut toutefois l'ordre du ministère anglais de continuer à croiser dans les mers de l'Inde. Le traité du 18 octobre 1748 laissait en effet subsister des différends qui devaient amener une nouvelle rupture, et la paix n'était considérée par les Anglais que comme une trêve. Pour Dupleix et Saunders (i), le commerce ne sera plus qu'un prétexte, le but sera l'extension illimitée de l'influence européenne et la continuation de la guerre sous les étendards des princes indiens, puisqu'ils ne peuvent plus se la faire ouvertement. Dupleix avait toujours pour objectif l'établissement de la domination française dans cette partie de l'Asie. L'ancien empire du Grand Mogol était déchiré par des révolutions intérieures : Dupleix prend parti, et dans le Karnatic (2) et dans le Dekkan (3i, contre les rivaux soutenus par les Anglais.

Des mois entiers se passèrent avec des avantages et des retours de fortune. Enfin Dupleix est proclamé nabab de toutes les provinces au sud du fieuve Kistnah (4-). Un tiers de l'Inde lui obéissait, et il espérait y voir bientôt fondé l'empire de la France. Tous ces succès effrayèrent le gouvernement de Louis XV et irritaient l'Angleterre. Trois hommes distingués, de rares talents, Saunders, Lawrence et Clive (5), vinrent troubler les conquêtes de Dupleix.

(1) Saunders, gou\ tMiiPur anglais de la jUL'sidence de Madras, se fit remarquer par l'animosilé de sa tulle avec Dupleix.

(2) Karnalic, vaste province du Dekkan méridional, capitale Arkot ; définitivement acquise par la Compagnie en 1781.

(3) Quoique k' Dekkan s'étendît en réalité à toute llndo méridionale, son nom ne fui jamais employé par les inaliomélans el par nous-mèiius que pour désigner la partie comprise entre h' Nerbudda au nord et leKistnahau sud.

(4) Le Kislnah, fleuve ([ui prend sa source dans les Gates occidentales el se jette dans le golfe du Bengale, servait de frontière rnéridionile an Dekkan.

(5) Clive ^Robert), général , fondateur do la puissance anglaise dans l'Inde, né le 29 septembre I7'i5, se tua en 1774, après avoir été deux lois gouverneur du Bengale et y avoir acquis une fortune immense.

Au mois de septembre 1751, Dupleix s'empare d'Arkot (Arcatte, Arkol, Arcote), soutenu par un détachement français. Bussy guerroyait toujours dans le Dekkan, s'opposant à grand'peine aux hostilités et aux intrigues des ennemis de la France; ensuite, ouvrant avec audace une route toute nouvelle aux armes françaises, il quitte pour la première fois les côtes, et s'avance sans hésiter dans la péninsule à la lête d'une poignée de soldats. En vain Dupleix multipliait ses efforts et consacrait sa fortune à la continuation de la guerre; en vain il déployait toutes les ressources de son esprit pour se créer des alliances ou semer la désunion entre les Anglais et leurs auxiliaires; toujours lutlanl péniblement dans le Karnatic, mal servi par ses commandants mililaires, des défections fréquentes détruisaient ses espérances. Les directeurs anglais désiraient la paix par crainte des triomphes de leurs rivaux, ils s'effrayaient du point où DupIcMx, secondé par Bussy, portait l'influence française et se disaient avec terreur qu'il lui sufQrait de quelques années pour envahir loul le Mogol. Une trêve, désirée par les deux compagnies, devenait nécessaire. Les directeurs anglais s'attachèrent donc à représenter Uupleix comme le seul obstacle h celte paix désirée. Dès le début des pourparlers de la paix, le gouvernement français se montra disposé à abandonner nos conquêtes et à se contenter dans l'Inde (le quelques établissements peu nombreux.

M. Silhouette écrivait de Paris à M. Dupleix, le 13 septembre 1752 : (I On préfère généralement ici la paix à des conquêtes, et le succès u'empêcherait pas qu'on ne désire un état moins brillant, mais plus tranquille et plus favorable au commerce. C'est dans cet es rit que j'ai toujours parlé à M. de Lavalette et à votre neveu, lors(|u'ils sont venus me voir. On va jusqu'au point de craindre des possessions qui pourraient engager la nation dans les guerres des princes de l'Inde. On désire de n'y être mêlé pour rien et de n'y avoir au( une part. La vérité et la franchise dont je fais profession m'euKiig'^nt à ne pas vous dissimuler que tout système qui paraîtra s'éloigner de ces vues de neutralité n'aura pas l'approbation du roi, du muiistre et du public. On ne. veut pas se rendre une puissance politupu: de l'Inde, on ne veut que quelques établissements en petit i.orulne, pour aider et protéger le commerce : point de victoires, point de conquêtes, beaucoup de marchandises et quelque augMu'uiation de dividende. »

L;i Compagnie annonçait ainsi de Paris, à la date du 15 octobre 1753, au gouverneur la décision prise : « L'état d'incertitude où vous nous laissez sur les moyens de terminer une guerre onéreuse depuis longtemps et toujours fatale à la prospérité du commerce etl'ignorance où nous sommes de l'existence des fonds considérables que nous avons envoyés dans l'Inde nous ont engagés à avoir recours à M. le garde des sceaux pour diriger notre conduite. Le choix est tombé sur M. Godcheu ; nous ne doutons pas que vous ne l'aitîiez autant qu'il sera en vous, »

Le 31 décembre 1753, Godcheu partait de Lorient, avec 4 vaisseaux et l,200hommes de troupes. Les ordres secrets, qu'il ne devait ouvrir qu'après avoir dépassé la ligne de l'équateur, élaientles suivants : le !"'' nommait Godcheu commissaire et commandant général de l'Inde; le 2° enjoignait ;\ Dupleix de cesser sur-lechamp toutes fonctions et de s'embarquer avec sa femme et sa fille; le 3*^ de faire arrêter Dupleix, de le constituer prisonnier et de l'embarquer sur un des premiers vaisseaux qui partiraient pour France. (Fontainebleau, 29 octobre 1753.)

Godcheu arrive en rade de Pondichéry le l*"" août 1754 sur le Duc-de- Bourgogne. Aux ordres dont il était porteur et qu'il notifia à Dupleix, celui-ci se déclara prêt à obéir (1).

Le traité, signé en octobre, puis définitivement le 31 décembre, entre M. Saunders et Godcheu, établissait que les deux Compagnies s'engageaient à ne plus intervenir à aucun titre et sous aucun prétexte dans les affaires des princes indiens, à protéger mutuellement leurs propriétés : chacune conservant dans le Karnatic ce qu'elle possédait avant la guerre, c'est-à-dire Pondichéry et Karikal

(1) n J'obéirai et irai deinamicr une pension alimentaire à la Compagnie, » avait dit Dufileix. 11 s'abusait grandement. La Compagnie refusa même d'admettre ses créances. Trois mois avant sa mort, il écrivait ces lignes touchantes : « J'ai sacrilié ma jeunesse, ma fortune, ma vie pour enricliir ma nation en Asie. D'infortunés amis, des parents consacrèrent leurs biens au succès de mes projets; ils sont maintenant dans la misère. Mes services sont Irailés de fable, ma petite propriété vient d'être saisie, et je suis obligé de demander un délai pour ne pas être traîné en prison. » Le 10 novembre 1764, à peine Dupleix avait-il rendu le dernier soupir, que les créanciers envahissaient son humble demeure. Le nom de Dupleix n'existe plus; son dernier héritier est mort en 1866 dans l'indigence. L'histoire ne le proclame i>as moins comme un de nos plus grands citoyens.

pour les Français; Madras, Saint-David et Devicalnh (1) pour les Anglais : toutes deux s'engageant à ne plus accepter aucune concession territoriale de la part des puissances du pays. Cet inqualifiable traité, ratifié en Europe, deviendra bientôt, tout en anéantissant les plans de Dupleix, la source de nouvelles hostilités.

Le système de Dupleix n'était autre qui celui suivi depuis par l'Angleterre dans cette contrée. Il consistait à soutenir par de grandes possessions de territoire les comptoirs français de Pondichéry, de Chandernagor, et tous ceux qu'on pourrait former ensuite. Il fallait pour cela des alliances, des guerres, une politique appuyée par beaucoup de sacrifices d'hommes et d'argent. On devait seconder son ardeur, tout en réglant ses plans gigantesques. Or il ne recevait de France, comme recrues, que la plus vile canaille; comme il l'écrivait lui-même, le gouvernement refusa les hommes, la Compagnie, l'argent, tout en lui laissant poursuivre son système. Puis on s'en prit à lui. Les succès de l'Angleterre, qui a su persévérer, ont prouvé que Dupleix avait raison. Par son rappel on peut dire que la France cédait l'empire de l'Inde. Dupleix s'embarqua pour la France avec sa femme et sa fille, le 14 octobre 1754, à bord à\i Duc-d'Orléans, voyant ainsi détruire en quelques jours sa fortune particulière et des possessions immenses. Il débarqua à Lorient le 21 juin 175S; son arrivée donna lieu à des ovations qui étaient une critique de cet abandon de l'empire des Indes, si lâchement fait aux Anglais par la faiblesse du gouvernement français. Godcheu avait alors rempli sa mission; il laissa le gouvernement à M. de Leyrit, commandant à Chandernagor, et quitta Pondichéry le 16 février 1755, sans même attendre l'arrivée de son successeur.

La guerre de Sept Ans éclatait, l'Europe s'engageait tout entière dans la lutte; notre marine, faible encore malgré les efforts faits pour la relever, subissait des échecs sur toutes les mers. Les Anglais avaient rendu notre occupation très précaire dans l'Inde. M. de Bussy (2) se maintenait à grand'peine dans le Dekkan. Le petit

(1) Devicatah, ville forte du Tandjaorc, à l'embouchure du Cavery, cédée aux Anglais par le radjah en 1709 .

(2) Bussy-Castelnau (Charles- J. Pâtissier, marquis de) sert avec dislinclion sous Dupleix; commandant des forces de terre et de mer au delà du cap de Bonne-

LES LNDES. 263

nombre de (rou|)es dont il disposait ne lui permettaient aiicime action décisive. Apres une attaque infructueuse contre Trilchinopoli, les deux parties belligérantes se bornèrent à occuper quelques petits forts. Dans celte guerre d'escarmouches, nous eûmes presque toujours l'avantage; mais la situation dans le Karnatic semblait devoir s'améliorer, si on nous portait secours. La métropole se décidait alors à lui venir en aide; il attendait une flotte qui, en lui amenant des renforts importants, lui permettrait d'abandonner le système de temporisation imposé par les circonstances. Le choix du commandant en chef de l'expédition de l'Inde fut naturellement le sujet d'un débat sérieux dans le conseil et parmi les plus intéressés de la Compagnie. Ce choix s'arrêta sur Thomas-Arthur, comte de Lally , baron de Tollendal en Irlande, fils de Gérard Lally, colonel du régiment de Dillon (I). Il fallait dans l'Inde un caractère ferme, conciliant, et non pas une imagination incandescente. « C'est du feu que son activité, » disait M. d'Argenson à la Compagnie des Indes, qui le demandait en 1736 pour commander cette expédition dont il avait lui-même fourni le projet. « Il ne transige pas sur la discipline, il a en horreur tout ce qui ne marche pas droit, se dépite contre tout ce qui ne va pas vite, et l'exprime en des termes qui ne s'oublient pas... A la première négligence qui compromettra les armes du roi, à la première apparence de friponnerie, M. de Lally tonnera, s'il ne sévit pas. On fera manquer ses opérations pour se venger de lui. »

Malgré ces avertissements, les députés de la Compagnie persistèrent. Celte activité prodigieuse, celte sévérité de discipline, celte franchise de caractère sont précisément, disaient-ils, ce dont la

Espéraiicp; concerte ses opérations avec le bailti de Siiffren et liillc avec avantage ; mort à Pondicliéry en 1785.

(l)Lally-Tollendat (Arthur, comte de), néà Romans (Daiipliiiic», en janvier 17o2, d'une i;rande famille d'Irlande: ses ancêtres portèrent jusqu'en 1571 le titre dechieflain (chef de tribu); son père émijiraà la suite des Stuarts. Entre jeune dans un régiment irlandais ; se dislingue à Kehl. à Philippsburii, oii il sauva la vie à son père ; à Fontenoy, se couvre de gloire à la tète de sa brigade irlandaise; brigadier sur le champ debalaille; aide de camp de Charles-Edouard à Falkirk ; rentre dans l'armée; au siège de Berg-op-Zoom, où il est blessé ainsi qu'à Mal'slricht : maréchal dec<unp, puis lieulenant général quand il fut nommé commandant de tous les établissements français dans l'Inde.

Compagnie avait besoin pour faire disparaître les vices contraires dont elle était depuis si longtemps victime. Malgré sa fermeté, la promptitude de ses décisions deviendra bientôt un aveuglement irréfléchi : son amour de la gloire lui fera voir bientôt des rivaux, des ennemis dans ses compagnons d'armes. Triste exemple d'un grand caractère, auquel il manquait peu de chose pour en faire un héros, et qui devint le fléau de la cause à laquelle il dévouait sa vie. Le déparlement de la marine nomma comme chef d'escadre le vice-amiral comte d'Aché (i), marin de distinction; mais jaloux et sans l'activité nécessaire pour commander une flotte. Le corps expéditionnaire se composait des régiments de Berry, de Lorraine (2) (débarqué avec M. de Soupire le 9 septembre à Pondichéry) et de Laliy. (Archives D. G., V. 3629.) Ces trois corps, portés chacun à 1,080 hommes, formaient 6 B. de 540 hommes environ, avec un détachement de 150 hommes d'artillerie.

Les Anglais tenant la mer avec des forces considérables, l'expédition fut divisée en trois portions qui mettraient à la voile successivement de Lorient et de Brest, pour diminuer les chances de rencontre. La 1'* division, de 1,020 hommes du régiment de Lorraine (tJO hommes du régiment de Lorraine, arrivés trop tard pour s'embarquer avec la 1''* division, s'embarquèrent avec la 2'), plus loO hommes de Royal-Artillerie, aux ordres du chevalier de Soupire, maréchal de camp, devait s'embarquer à Lorient.

La 2" division (à cette division on adjoignit au départ un détachement de volontaires , 100 hommes de la brigade d'Auger et 200 hommes de celle de Chartres), comprenant le régiment de Berry (3), plus les hommes de Royal-Artillerie, avec le comte d'Estaing, brigadier, avait aussi Lorient pour port d'embarquement.

;1) Achéfcomfe tV), né on 1700; vice-amiral, investi du coni mandement des forces françaises dans les mers de l'Inde, atlaclia malheiirousemenl son nom à la perle de nos établissements; mort en 1775.

(2) Voir le septième volume des Guerres sous Louis XV. Ciéé sous le nom de Lorraine le 21 lévrier IG84. Son premier B. passe dans l'Inde en janvier 17j7; Gondelour, 1758; Madras, 1759; donné cette même année à M. de Morel, marquis d'Aubigny; Pondiehéry, 1760; rentré en 1761; incorporé dans Aunis (no 17) le 10 décembre 1762.

(3) Voir le septième volume des Guerres sous Louis A'f.

La 3" division s'embarquerait la dernière à Brest, avec le régiment de Lally (1) et 60 artilleurs. M. de Lally la commandait en personne. Le rendez-vous général des '6 divisions fut l'île de France, et les 3 escadres devaient s'y mettre aux ordres du comte d'Aché.

La V^ division se réunit avec assez de peine à Ilennehont (2), où M. de Soupire vint l'organiser et s'entendre avec les agents de la Compagnie des Indes (le 2" B. ne put être formé qu'à 510 hommes, la Compagnie n'ayant ni cadres ni hommes à sa disposition). Après bien des diflicultés, les 2 compagnies de grenadiers sont formées à 60 hommes, et les 16 autres compagnies h 57 hommes, dont .1 sergents, 4 caporaux, 4 nnspessades et 1 tambour. Le régiment de Berry se concentre aussi le 26 décembre à Hennebont, et forme son 2' B. à 685 hommes.

Le 30 décembre 1756, la V division mit enfin à la voile, montée sur 5 vaisseaux et frégates : dès son départ, elle est dispersée par la tempête et, après bien des péripéties, les bâtiments se trouvent réunis le 28 juillet 1757 à Madagascar. Dès le début, commença la discorde entre le comte de Lally et M. d'Aché; l'un vif et impétueux, l'autre mou et lent, tous deux s'emportant dans les moindres discussions. Ce n'est qu'au mois d'avril de l'année suivante que M. de Lally débarqua à Fondichéry, où il apprit les événements de la guerre et les remarquables succès du colonel anglais Clive, qui devenaient menaçants pour nos établissements de la côte de Coromandel. On vil alors un étrange spectacle : l'escadre de M. d'Aché , qui devait suivre les opérations, se réfugier à l'île de France, l'armée de la Compagnie se séparer de celle qui arrivait d'Europe, tandis que du côté des Anglais lout se passe avec entente et avec unité.

Dès le jour de l'embarquement, M. de Soupire (3) avait fait de louables efforts pour s'attirer la confiance des officiers de Lorraine.

(1) Voir le septième volume des Guerres sons Louis AT. Lally, lové le 1^'" octobre 1744, par Ailluir, marquis de Lally-Tollendal ; envoyé dans l'Inde en 1757; prisonnier le 15 janvier 1761 ; incorporé dansDilion^'n" 79) le 21 décembre 17('i'2.

(2) Chef-lieu de canton, arrondissement de Lorient (Morbihan;.

(3) Soupire (Antoine-Séra|)liin do lîtiuloin. chevalier de . né le 6 mai 1G97; souslieutenant dans le régiment de la .Marche , 16 janvier 171'.); seit en .Mlemagne, en Bohême: à la retraite de Prague; aide-maréchal des logis do la cavalerie,

11 ne larda pas à s'apercevoir que la discipline était peu en honneur dans ce régiment. Il écrivait, le 20 juillet, à M. d'Argenson : (( La désunion la plus grande règne parmi les officiers, qui poussent l'indiscipline jusqu'à exiger, pour obéir, la présentation des lettres de service de leur chef. » (D. G.)

Avec de telles façons d'agir, la discipline parmi les soldais ne pouvait être que déplorable ; aussi, dès l'arrivée à Madagascar, les cas de désertion et d'insubordination ne tardèrent-ils pas à se présenter. Le chevalier de Soupire fit rechercher avec activité les déserteurs. Les noirs se chargèrent de les lui rendre à la condition qu'il leur serait pardonné. Le général dut subir ces conditions.

M. de Soupire demeurait fort embarrassé, quand enfin il dut se décider à sévir. Le 29 juillet, une mutinerie éclata dans 3 compagnies au sujet d'une distribution de riz, que les hommes refusèrent de recevoir. Malgré les exhortations de leurs officiers, ils maintiennent leurs prétentions avec tant d'arrogance, que M. de Soupire se décide à faire arrêter les fauteurs du désordre, qui sont conduits à bord des vaisseaux et passés par les verges. M. de Soupire craignit les conséquences d'un jugement par le conseil de guerre, qui aurait pu exaspérer la troupe et amener une révolte générale. (Lettre à M. d'Argenson, 28 juillet.)

Cet acte de demi-rigueur, suivi d'autres, en imposa auxhommes, qui se montrèrent plus soumis, La franchise et la fermeté de M. de Soupire eut aussi bientôt à souffrir de l'esprit de méfiance et d'insubordination des officiers. Il se hâta, pour mettre lin aux désertions, de quitter Madagascar. L'île de France devait être le rendez-vous des .'i divisions; mais, pour bien des raisons, chaque division arriva séparément à Pondichéry. Parti de l'île de France Je 1" août, il débarque le 8 septembre à Pondichéry, où il est reçu à la porte de la citadelle par M. de Lérys, qui, à la tête du conseil supérieur, lui remit tous les pouvoirs, en l'absence du

l"^"" avril 1744 ; en Flandre jusqu'en 1748; brigadier le 10 mai ; maréchal de camp, 19 novembre 1756; part pour les Indes, sous les ordres de M. de Lailj : arrive à Pondichéry le 8 septembre 1757; enlève d'assaut la forteresse de Schetoupel, entre Lingy et Arcatte ; soumet Tirumaley; y reste jusqu'à la reddition aux Anglais; lieutenant général le 25 juillet 17G2.

comte de Lally. Il trouva la ville dans un misérable état, et écrivit néanmoins immédiatement à Lally que, tout en désirant ardemment son arrivée, il se déclarait en état de l'attendre avec sécurité. Cependant tout lui manquait: il n'avait ni affûts ni canons; ils se voyait sans appui, sans ressources, sans crédit, en face de la caisse de la Compagnie sans argent. Il lui fallait à tout prix mettre la place à l'abri d'un coup de main, préparer les convois indispensables pour l'entrée en campagne à l'arrivée de M. de Lally, et réunir des fonds nécessaires à la paye de ses troupes. Il se décida donc à une expédition sur le fort de Schetoupet et Tyramaley, dont la possession lui permettrait d'avoir de l'argent, en faisant des recouvrements dans ces deux provinces avant les Anglais. Un petit corps expéditionnaire est immédiatement formé. Il se composait de 5 compagnies de grenadiers, de piquets d'artilleurs, 600 Européens de la Compagnie des Indes, l,i200 cipayes, 400 cavaliers maures et d'artillerie. Le commandement en est donné à M. de Verdières, auquel est adjoint le chevalier d'Estrées, en qualité d'aide-major général, et M. de Lucker comme commissaire. Le fort de Schetoupet contenait 240 Anglais et 600 cipayes.

Le 2G septembre, M. de Yerdière arrive devant le fort et ouvre immédiatement le siège. Les assiégés résistent avec la plus grande énergie, refusent de se rendre, et Schetoupet est pris d'assaut le !4 octobre 1759, après 17 jours de tranchée ouverte. Cet héroïsme coûta cher aux cipayes : M. de Yerdière, voulant inspirer une salutaire terreur au pays, en fit passer 500 par les armes. M. de Soupire, venu pour assister à la prise de Schetoupet, profila du désarroi que ce fait d'armes avait jeté parmi les Anglais pour envoyer M. de Saubinet s'emparer des fortins anglais enclavés dans les possessions de la Compagnie des Indes. Il y réussit sans beaucoup d'efforts et, à la fin de l'expédition, la Compagnie put encaisser des milliers de roupies, formant l,-i40,000 francs, somme considérable à cette époque.

Le 22 octobre, M. de Soupire, de retour à Pondichéry, donnait tous ses soins à la formation d'un train d'artillerie, indispensable pour une entrée en campagne. Dans une lettre du 23 octobre 1756, adressée à M. d'Argenson, M. de Soupire lui dit que si INI. de Lally n'apporte pas sa poudre et ses boulets, il ne pourra entrer

en campagne. En effet, sa pénurie était extrême, les munitions lui manquaient presque totalement. Il s'appliqua néanmoins à fortifier Pondichéry et tenta môme, à l'imitation des xVnglais, la création de corps indigènes; mais tout cela coûtait très cher (l compagnie do iOO cipayes revenait par mois à 960 roupies; 100 cavaliers, à .3,000 roupies), et la Compagnie manquait d'argent et de crédit. Le fruit de la dernière expédition avait été vite épuisé, il était réduit à payer les officiers et la troupe en nature; et encore les distributions étaient-elles très irrégulières. Cependant l'arrivée du chevalier de Soupire avait relevé l'énergie des troupes peu nombreuses que nous entretenions dans l'Inde, et à la fin du mois d'août M. de Morassin, qui commandait à Mazulipatan (1), prenait l'offensive sur toute la côle d'Orizza (2) et enchâssait les Anglais.

Pour assurer son succès, il demandait avec instance des renforts à M. de Soupire, qui les lui refusait, jugeant bien que l'objectif des Anglais n'était pas de reprendre la prépondérance sur cette côte, mais sur celle de Coromandel, où ils savaient que M. de Lally n'allait pas tarder à débarquer avec des forces considérables.

Des différends s'étaient élevés entre la cour de Delhy et les Anglais. Ils avaient installé au Bengale un nabab qui n'avait pas obtenu le firman du Grand Mogol, et celui-ci avait envoyé une armée pour déposséder l'usurpateur. M. de Bussy (3), qui commandait l'armée du Dekkan, ^ut habilement profiter de ces circonstances pour se maintenir et les faire tourner à l'avantage des affaires de la Compagnie.

Dans le Garnalle et le Madure, nous nous elforcions de maintenir les rajahs dans la fidélité par de bonnes promesses, seule

(1) Mazulipatam, clief-lieii du circar de ce nom, possède le inpiileur port de Coromandel; forme la tôle ou le rivage occidental du^olfede Bengale dans la partie

la plusinéridionale.

(2) Oriz/a ou Orissa, vaste province du Dekkan, qui s'élend entre les 2'î' et 23" latitude nord. Elle est bornée au nord par le Bengale, au sud par le Godavery, à l'est par le golfe du Bengale et à l'ouest par le Gandwana; elle fut réunie en 1741 aux soubabies deBeliar et du Bengale.

(3) M. de Bussy. prétextant sa mauvaise santé, avait déjà demandé à rentrer en France, et n'avait renoncé à ce projet que sur les prières de M. de Soupire.

LES LNDKS. 269

monnaie dont nous disposions. Il est évident que l'arrivée de M. de Soupire et l'attente de celle de M. de Lally avait abattu sensiblement le prestige des Anglais; car à Madras ils se mettaient sur la défensive, abattant même les monuments sacrés qui nuisaient à la défense, emplissant leurs magasins et renvoyant leurs prisonniers français au risque de les laisser périr. Ces prisonniers (30 officiers et employés) furent embarqués, malgré leurs réclamations, sur le vaisseau la destitution. Sachant les dangers qu'ils allaient courir en naviguant contre la mousson, ils se révoltèrent après leur départ, s'emparèrent du navire et le conduisirent à Mazulipatan où il fut déclaré de bonne prise , malgré les protestations des Anglais.

Cependant M. de Bussy dut bientôt quitter le Dekkan pour aller à Avrangabad (i), près de Golconde, où des troubles avaient éclaté. Désirant retourner le plus lût possible dans la partie du Dekkan où l'arrivée de l'armée du Grand Mogol rendait sa présence nécessaire, il sollicita de M. de Soupire l'envoi de troupes indispensables au maintien de l'ordre dans Avrangabad. Celui-ci, dont les ressources étaient très restreintes, se vit forcé de lui refuser ce secours. Il se contenta, le 17 décembre, de lui envoyer le chevalier d'Estrées en qualité de major général. La plupart des garnisons que nous entretenions, réduites par les maladies, auraient dû être renforcées, et M. de Soupire se vit obligé d'opposer des refus aux demandes réitérées qu'elles ne cessaient de lui adresser. Mahé était du nombre et se trouvait très compromise, si les Anglais recevaient des renforts à Bombay. M. de Soupire n'avait qu'une pensée : parer au plus pressé, en donnant l'ordre à son gouverneur d'appeler à lui , en cas d'attaque, la garnison de Ratamaley.

Dans le Bengale, la position de la Compagnie devenait on ne peut plus précaire ; la prise de Chandernagor [23 mars 1758) par les Anglais la privait de ses plus beaux comptoirs, et, sans cette ville, son commerce serait toujours de plus en plus languissant.

Les Anglais n'avaient, il est vrai, que 13 à l,iOO Européens sur la côte du Cororaandel et 800 dans le Bengale; mais ils avaient de

(1 Avrangabad. grande ville , capitale delà soubabie du Dei^kan. Golconde , autrefois «apitale d'ua royaume puissant avant la conquête du Mogol, fait partie du Dekkan.

l'argent , et s'en servirent pour lever des troupes indigènes et gagner les rajahs. Ils avaient rasé les fortifications de Chandernagor, et expulsé toutes les familles françaises du Gange; par leurs exactions, et leurs cruautés ils s'étaient rendus odieux aux populations, qui nous désiraient ardemment, y compris le nabab roi du Bengale, qui se serait trouvé heureux d'être sous notre domination. L'arrivée de Lally était désirable pour soutenir le courage des indigènes, qui n'attendaient que la marche des Anglais vers Bombay pour se jeter dans nos bras. Les Anglais du Bengale devaient, en effet, descendre le Gange pour se joindre aux vaisseaux de Bombay. Après ce départ, il ne devait plus rester que peu d'Anglais dans le Bengale. Un grand parti s'était formé contre eux, et ce parti demandait notre appui. Celait pour venir en aide à ces alliés inespérés que M. de Bussy demandait quelques secours, sa situation plus que précaire ne lui permettant pas de distraire un homme de la petite armée du Dekkan.

Dès le mois de mars 1758, la position de M. de Soupire, sans être désespérée, devenait cependant très grave. Dans sa lettre à M. d'Argenson en date du 4 mars 1758, M. de Tillecourt, major de Lorraine, lui mande qu'il manque beaucoup d'hommes pour le complet du régiment de Lorraine et que la pénurie de la Compagnie ne permettra pas de longtemps un recrutement de ce côté. La maladie décimait sa petite armée, et il lui devenait impossible de recruter parmi les troupes de la Compagnie. Par suite du manque d'argent et de crédit, M. de Soupire avait renoncé depuis longtemps à payer ses troupes, qui se nourrissaient comme elles pouvaient. Quant à M. de Bussy, vers celle époque , il se trouvait réduit à vendre ses chevaux, ses éléphants, ses bijoux et ceux de ses officiers, pour se nourrir et ne pas laisser la troupe mourir de faim.

Enfin, le 28 avril 1758, M. de Lally ralliait à l'île de France la 2® division commandée par le comte d'Estaing et, après les péripéties d'une longue et pénible traversée, arrivait à Pondichéry, oiÀ les renforts anglais l'avaient devancé de six semaines.

Lorsque Lally, entouré des grands noms de la France monarchique : d'Estaing, descendant de celui qui sauva Philippe-Auguste à la bataille de Bouvines; Grillon, arrière-pelit-fils de Grillon si digne de l'affection de Henri IV; Montmorency, Gonfians, la Fare,

Breleuil, Law(l) et nombre d'officiers de bonne famille, se présenta en rade, les autorités ordonnèrent un salut d'artillerie. Par méprise, il se trouva que quelques-uns des canons dont on se servit étaient chargés à boulet. Le Comte-de-Provence, que montait Lally, reçut cinq projectiles, dont trois percèrent la coque et deux endommagèrent le gréement. Étrange accueil pour le nouveau commandnnt en chef, qui parut en avoir reçu le fâcheux pressentiment de rhostilité qu'il devait rencontrer plus tard auprès des autorités. Ajoutons que cela fut regardé par beaucoup de monde, et surtout par les marins, comme un mauvais présage. Le jour même, l'escadre anglaise s'élant présentée, M. d'Aché engagea avec elle un combat qui resta indécis,

La flotte anglaise se composait de 7 vaisseaux de guerre de la marine royale, le Yarwouth, VEUsabeth, le Cumberland, le Weijinouth, le Tiger, le IScn'-Castle, le Salisburg, et deux transports, dans les meilleures conditions de combat et sans beaucoup de troupes. Au contraire, l'escadre française, le Zodiaque, le Vengeur, le Bien-Aimé, le Condé, le Saint-Louis, la Sylphide, le Duc-d'Orléans, \q Duc-de-Bourgogne, le 3Joras, manœuvraient avec difficulté par suite de leur long voyage. Malgré leur mauvais tir, l'amiral Po cok et le commodore Stevens durent renoncer à nous poursuivre et se retirèrent à Madras pour y réparer les avaries que leur avaient causées le Comte-de-Provence, et la Diligente, venus de Pondichéry au secours des Français. Telles étaient les nouvelles que reçut Lally, le 29 avril, tandis qu'il marchait pour rejoindre le comte

(1) Jean Law , issu (l'une ancienne famille, gouverneur de Pondicliéry, jière du inaréclial marquis de Lauristun ; (ils de Guillaume Law. baron de Laurislon. et de Rébocca Desves, de l'illuslre maison de Percy en Angleterre ; né à Paris le 3 novembre 1719 ; à la Compagnie des Indes eu 1741 ; conseiller pour l'administration générale en 1749; est envoyé eu 1751 à Palna, pour y prendre le commandement de l'établissement français au nord du Bengale: en 17ô4, à Ccissembazard. Pendant la guerre de Sept Ans, foné d'évacuer, il se relire à Patna (*). Toujours actif, fait des courses dans l'Indoustan jusqu'aux portes de Delly : lombe au pouvoir des Anglais ; marécbal de camp le 1"=' mars 1780. « MM. d'Auteuil, de Bussy. Law et beaucoup d'autres, dit Voltaire {Siècle de Louis XV, chap. xxivj, se signalent par des actions qui auraient eu de l'éclat dans les armées du marécbal de Saxe. Nous ne savons peut-être pas assez signaler ce qui mérite de 1 être, et la multitude innombrable de nos combats en étouft'e la gloire. »

(■) ville importante sur le Oanye, capilalc de rancienno soubabic du Bekar.

d'Estaing, parli la veille pour Cuddalore. Sans se laisser intimider par cette sorte de défaite maritime, il cherche à y remédier par la célérité de ses mouvements. Le détachement de M. d'Estaing (I) arrive le 29 devant Cuddalore, où il est rejoint le lendemain par une partie du régiment de Lally. Le 1" mai, Lally lui-même arrive devant la place et la somme de se rendre.

Le 4 mai, Cuddalore, ville à 6 lieues de Pondichéry , est prise parle régiment de Lorraine et! B. de l'Inde, détaché de l'armée de M. de Lally, qui marche et arrive le 25 juin à Karikal, position qu'il abandonne le 29, pour se porter sur Tanjaour ou Tanjore au S.-O. de Pondichéry, sur la côte de Coromandel. Attaqué dans son camp par les Anglais le 9 août, il est obligé d'en lever le siège le lendemain 10, et retourne h Pondichéry, où il arrive le 30. (Journal des opérations.)

Le 3 août j l'escadre anglaise reparaissait et engageait avec la nôtre un combat douteux encore, mais à la suite duquel nos vaisseaux très avariés durent se hâter de gagner l'île de France. Ce départ fut d'autant plus fâcheux pour M. de Lally, qu'il avait prêté des troupes à M. d'Aché, dont les équipages étaient fort restreints. Notre escadre, en arrivant à l'île de France le 43 novembre, y trouve l'ordre de regagner immédiatement Pondichéry. Cette décision devint la cause de nos malheurs dans l'Inde ; la prise de Pondichéry même, qui arriva bientôt après, fut moins funeste à la cause de la France. Un général tel que Bussy, à la tête de troupes aguerries, pouvait résister à toutes les forces des Anglais.-Après la perte de Pondichéry, resté maître du Dekkan, il aurait établi une puissante diversion dans le nord du Karnatic et menacé le Bengale, où la puissance anglaise semblait encore bien précaire. Clive, alors gouverneur du Bengale, profitant de la faute commise par Lally, im-

(1) Eslaing (Charles-Hector, coinle d'), né en 1729 au château de Ruvel (Auverji;ne), vice-amiral, débuta dans l'infanterie et se trouvait brigadier lorsqu'il embar- ([ua, le 2 mai 1757, sur l'escadre du comte d'Aché. 11 concourt aux succès de Gally; en 1759, fait prisonnier au siège de Madras, après avoir été blessé et renversé de cheval ; mis en liberté, il prend le commandement du Condé et de Y Expédition en octobre 1759 ; revient en France, tombe au milieu des croisières anglaises ; conduit prisonnier à Londres; 1777, vice-amirai ; à partir de 1787, le reste de sa vie appartient beaucoup à la politique; constitutionnel par principe, il n'en resta pas moins fidèle au roi ; mort à Paris le 28 avril 1794.

médialemenl après le départ de Bussy, attaque les troupes de Conflans.

Dès son arrivée, M. de Lally blâma énergiquement et ouvertement la façon dont la compagnie avait fait la guerre jusqu'à cette époque, en disséminant ses forces et en ne cherchant pas à atteindre au cœur la puissance anglaise. Son projet, à lui, consistait avant tout à s'emparer de Madras et à chasser les Anglais de la côte de Coromandel. 11 prescrivit donc immédiatement à M. de Morassin, qui commandait à Mazulipatan, de rappeler à lui tous les Européens disséminés dans nos divers comptoirs, de laisser à leur place des cipayes et de se hâter de rejoindre l'armée avec tout son monde. Tl lui manda qu'il comptait sur 600 hommes, 1,500 cipayes et, par-dessus tout, sur 150 ou 200 chevaux, indispensables à monter sa cavalerie. Le même ordre était envoyé à M. de Bussy au Dekkan. Dans une lettre qu'il lui écrivait le 13 juin, Lally répondait à ses observations qu'il avait été envoyé par le roi pour chasser les Anglais de l'Inde et que les querelles intestines des rajahs lui importaient peu ; qu'il serait temps d'aviser à ce sujet après le départ des Anglais. Il le rappelait à lui pour coopérer à son expédition sur Madras, laissant à son expérience le soin de voir s'il y avait lieu de mettre, ou non, les nababs dans nos intérêts. Eniîn, en terminant, il lui rappelait encore son objectif, devant lequel il fallait s'incliner à tout prix : plus d'Anglais dans la péninsule.

MM. de Bussy et Morassin avaient pour rendez-vous général Arkot, où M. de Lally devait les prendre en marchant sur Madras, Ces ordres envoyés, M. de Lally à peine débarqué se dirigea, comme le portait son programme, sur Gondelour, place défendue par les forts de Saint-David et Divicalah, tous deux en très bon état. Dans la nuit du 15 au 16 mai, Lally, qui avait pris ses dispositions, donna le signal. Le régiment de Lorraine, très réduit, serait chargé de l'attaque de front, La brigade Lally avait pour objectif le fort Saint-Georges, dépendance de Saint-David, pendant que la brigade de l'Inde, composée d'un seul B. très incomplet, resterait en réserve. Dans chaque brigade, les grenadiers et les volontaires servaient de tête de colonne. L'attaque réussit en partie; Gondelour se rendit sans coup férir, Saint-Georges fut enlevé; mais le manque d'artillerie ne nous permit pas de réduire le fort de Saint-

David. Lally dut entreprendre un siège en règle, et le fort ne capitula qu'après quatorze jours de tranchée ouverte. Divicatah, la seule place forte restant aux Anglais sur la côte de Goromandel, fut évacuée à notre approche et M. de Lally y entra sans coup férir. Cependant MM. de Morassin et de Bussy avaient été douloureusement frappés de l'ordre qu'ils venaient de recevoir leur prescrivant de se mettre en marche en pleine saison des pluies dans un pays coupé de rivières débordées, sans moyens de transport, avec des troupes décimées par les tièvres et les privations. Ils essayèrent de faire entendre quelques observations qui furent très mal reçues.

C'est en vain que M. de Gonflans, dans sa lettre en date du 24 juin 1758, à Mazulipatan, cherche à faire revenir Lally sur l'ordre donné à M. de Morassin. Le départ de ce dernier pour Carnatte devait nous faire perdre tout le pays qu'il occupait, et plusieurs milliers d'hommes ne suffiraient plus pour le reconquérir ensuite. Le général en chef n'écouta pas plus ces observations que celles que M. de Bussy lui présenta dans une lettre du 15 juillet i 758, tout en se déclarant prêt à obéir malgré les risques immenses qu'il allait courir. Ces ordres donnés, Lally ne perd pas un instant pour mettre à exécution ses projets. Avec les deux tiers de son armée, il cherche à pénétrer jusqu'à Arkot, afin de donner la main à ses deux lieutenants. Il se dirige d'abord sur le royaume de Tanjaore pour obliger le roi à payer à la Compagnie les redevances qu'il lui doit, comptant ensuite se diriger sur Trichinapali, s'en emparer et se rabattre sur Madras pour l'assiéger avec toutes ses forces. M. de Soupire, laissé à Pondichéry, reçoit l'ordre de se diriger sur Madras avec le régiment de Lorraine.

Malheureusement la tentative sur le Tanjaore ne réussit pas, et M. de Lally dut revenir à marches forcées sur Pondichéry, que l'escadre anglaise avait tenté d'enlever par un coup de main. Cette tentative n'échoua que grâce au retard de M. de Soupire à se mettre en route (!'"' octobre 1758; lettre de M. de Soupire). A cette époque, une marche sur Madras devenait sinon impossible, du moins très périlleuse, et les prédictions de Bussy, qui avait pour lui l'expérience, se réalisaient complètement. L'armée, sans convois, et les officiers eux-mêmes, dénués de tout, se trouvaient réduits à abandonner leurs efi'ets, faute d'argent pour payer les por-

leurs. Le caractère de Lally (1) était d'ailleurs, malheureusement, peu fait pour soutenir le courage de ses troupes dans ces moments de crise extrême. D'un caractère fantasque et emporté, refusant de recevoir les conseils de l'expérience, il était arrivé en peu de temps à s'aliéner tout le monde. Malgré le manque de munitions, M. de Lally n'en persista pas moins dans ses projets et, à la fin de l'année, il se mit en marche sur Madras avec toute son armée.

Dans cette expédition, le général en chef avait sous ses ordres MM. de Soupire, maréchal de camp ; d'Estaing, de Landivisiau, de Bussy (2), de Lally (3), de laFare, de Yerdière, de la Tour du Pin, de Grillon, colonels. L'armée se composait de .'JjoOO hommes environ. L'artillerie n'était composée que de 22 canons et 8 mortiers, avec peu de munitions.

M. de Lally commence par s'emparer d'Arkot et de Singulpet, pour assurer ses communications avec Pondichéry; il arrive, vers la fin de novembre, devant Madras qu'il investit par terre, et prend possession sans difficulté de la ville basse, ou ville noire. Son unique plan d'attaque consistait à bombarder la ville blanche, ou fort Saint-Georges, ce qu'il fit tout d'abord avec une grande violence, malgré les représentations des officiers d'artillerie qui lui objectaient la faiblesse de ses ressources en munitions. Cette juste observation n'est pas écoutée, et bientôt, les bombes devenant rares, on dut ralentir considérablement le feu et laisser reprendre courage aux Anglais, intimidés d'abord par la violence du bombardement. Du reste, les règles de l'attaque des places ne furent pas appliquées; on n'ouvrit ni parallèles ni tranchées, parce que le général en chef croyait qu'un bombardement suffirait. Il fut cruelle-

(1) Lettre de M. d'Aché au ministre de la marine, on date du 6 novembre 1758. 11 se plaint aint'rem'ent de M. de Lally, qui par son despotisme, sa morgue et sa violence s'aliène toute son armée. 11 termine en disant que le roi est indignement servi.

(2) Il est à remarquer que M. de Bussy, à qui Lally avait promis un rang à part et un commandement séparé, ne reçut au départ que les fonctions de simple brigadier. Lally prit à tâche par la suite de dégoûter complètement et d'exaspérer par son incroyable manière d'agir cet excellent officier, qu'il semble poursuivre de sa haine.

(3) Lally. neveu du lieutenant général, qui défit les Anglais dans le Karnatic en 1782, et plus tard joua un mie important dans la guerre avec l'Angleterre.

ment désillusionné, car au bout de deux mois il n'avait pas fait le moindre progrès et ses munitions ainsi que son armée étaient à ])Out. Pendant tout ce temps, il se contenta d'échanger quelques coups de canon avec les assiégés et de repousser les sorties (1).

Le 28 mars 1759, la compagnie, qui ne voulait pas se ruiner, obtint le renvoi en France d'une partie des officiers généraux et de tous les officiers du régiment de Lorraine. Les hommes de ce régiment furent versés dans le régiment de Lally. A cette époque, Lally tomba malade et voulut donner l'ordre à Bussy de prendre le commandement de l'armée (:2). Mais Bussy, qui connaissait l'état de nos troupes et venait d'apprendre la prise de Mazulipatan et de Surate par les Anglais, nous sachant entièrement chassés du Bengale, et instruit de la situation pitoyable de nos établissements de la côte de Coromandel, refusa énergiquement le prétendu honneur qu'on voulait lui faire.

Le 15 juin 1759, la ville de Thiagar, à 20 lieues 0. de Pondichéry, est attaquée par M. Mariol, détaché de l'armée de M. de Lally. Un combat a lieu en avant de la ville contre les troupes sorties du fort dans la nuit du 14 au 15, renforcées par une colonne de 4,000 noirs soutenus d'un détachement anglais arrivant de Thiagar, qui fut entièrement culbuté. L'armée revient sur ses pas devant le fort, et la canonnade continue jusqu'au 3 juillet, jour de l'arrivée du vicomte de Fumel (aide-major général des troupes, commandant l'armée par intérim depuis le 14 mai) à la tête d'un renfort de grenadiers, qui contraint la garnison à capituler le lendemain 4 juillet (3). La discorde commençait à régner dans l'armée. Une expédition tentée contre la forteresse de Wondewash est suivie d'une défaite. Cet échec entraîne pour nous la perte de la ville d'Arkot et des forteresses de Chitteput et de Karrikal. Les débris de notre armée n'avaient plus qu'un seul espoir, l'arrivée de l'escadre de d'Aché. Pour comble de malheur, celui-ci, dont les équipages étaient réduits, mais qui était resté supérieur par le nombre de ses vaisseaux, se fit battre par l'escadre an-

(1) Dans l'une de celles du milieu de janvier, M. d'Eslaing fut fait prisonnier.

(2) Lettre de M. de Soupire au maréchal de Belle-Isle, 28 juillet 1759.

(3) Les plans de ce siège, qu'on retrouve dans les archives du ministère, sont |iresque tous signés par l'ingénieur Bourcet.

LES IJNDES. 277

glaise le 10 septembre 1759. Dans sa lettre au maréchal de Belle-Isle, en date du 29 septembre 1759, Lally s'exprime très sévèrement sur le compte de M. d'Aché. Cette dernière bataille navale ne fut cependant pas, à proprement parler, une défaite. Mais il lient à rappeler que d'Aché a été battu trois fois : le 29 avril 1758, le 2 septembre 1758 et le 10 septembre 17o9. Malgré les prières de Lally, avec lequel il avait rompu toutes relations, il refusa de prêter secours à l'armée de l'Inde et mit inmiédiatement à la voile pour l'ile de France.

Sir Eyre Coote suit M. de Lally avec une armée composée d'Anglais et de cipayes, force Chittapet; le 2 février, il se présente devant Arkot, et le 10 la ville est rendue. Les forts de Timery, de Divi- Cotei, de Permacoil, d'Alemparvé sont abandonnés, et dès les premiers jours de mars la France ne possède plus que Pondichéry etlvarikal, sur la côtede Coromandel.

Lally^ qui avait marché jusqu'à Valdore, lors de l'attaque d'Arkot, n'avait pas tardé à rentrer dans Pondichéry. Les soldats, qui souffraient du manque de chaussures, de vêtements, de vivres, revenaient dans UQ état d'irritation voisin de l'insurrection. Dans cette nécessité pressante, il fallut absolument trouver de l'argent et puiser dans toutes les bourses pour conserver des soldats. Le directeur de la monnaie donna toutes ses ressources, les jésuites prêtèrent 36,000 livres, M. de Grillon (1) donna 4,000 roupies, et les troupes rentrèrent momentanément dans l'ordre. Enfin, ne pouvant plus tenir dans ses positions, Lally prit pour prétexte l'arrivée devant Madras d'une escadre anglaise (escadre n'apportant que des blessés) pour lever le siège. Le 18 février, il se met en marche et regagne Pondichéry. Il y rentra dans un pitoyable état, les Anglais n'ayant cessé de nous poursuivre et de nous tuer du monde. Peu s'en fallut même qu'ils n'entrassent dans Pondichéry en même temps que nous. Le siège de Madras nous avait coûté 83 officiers et 1,300 hommes tués ou blessés. M. de Lally chercha à faire retomber sur M. de Bussy et M. de Morassin la responsabilité de son échec (2). II y avait peu d'équité à s'en prendre

(1) Crillon (marquis de). Voir le troisième volume des Guerres sous Louis XV, J'iandre, p. 465.

(2) Dans sa lettre du 10 mars 1759 au maréchal de Belle-Isle, Lally, s'abusant lui-même, mellail sou insuccès sur le compte de la désobéissance de ces deux.

à ces deux officiers d'un revers imputable surtout aux fautes du général en chef et à l'indiscipline des troupes. Le pillage et la dévastation de la ville noire, où l'on épuisa en quelques jours d'immenses et précieuses ressources, avaient encore augmenté la démoralisation dans l'armée assiégeante. « De grands magasins de liqueurs fortes y entretenaient l'ivrognerie et tous les maux dont elle est le germe. C'est une situation qu'il faut avoir vue : les travaux, les gardes de tranchée se faisaient par des hommes ivres. Le régiment de Lorraine fut seul exempt de cette contagion; mais les autres troupes s'y surpassèrent; de là les scènes les plus honteuses et les plus destructives delà subordination et de la discipline. » (Journal d'un officier qui commandait sous le comte de Lally.) Lally luimême, au désespoir, écrivait à ses amis de France : « L'enfer m'a vomi dans ce pays d'iniquités, et j'attends , comme Jonas, la baleine qui me recevra dans son ventre. »

Après la perte de la bataille de Wondaswash (1), le 22 janvier 1760, M. de Lally s'était retiré à Pondichéry. En mars, la rade fut bloquée par 5 vaisseaux anglais. Le 19 juillet, arrivait à Pondichéry un renfort de 5 à 6,000 Mayssouriens, auxquels on avait cédé Thiagar. Le 3 septembre, l'armée de M. de Lally sort des limites de son camp pour attaquer les Anglais, qui repoussent nos troupes avec perte. Le 10, les Anglais attaquent à leur tour, forcent nos limites et nous contraignent de rentrer dans la place. Le 8 décembre, les batteries ennemies sont établies, et leur escadre renforcée de 6 autres vaisseaux. Le 4 janvier 1761, de nouvelles batteries anglaises sont élevées.

Il fallait se rendre : le conseil somma le général de capituler. Lally réclamait les honneurs de la guerre , mais Je colonel Coote voulait la ville à discrétion. La détresse devient extrême. Pondichéry est livré aux vainqueurs le 16 janvier 1761 ; les fortifications sont rasées. La puissance française dans l'Inde, soutenue longtemps par le courage et l'habileté de quelques hommes, sombrait enfin

officiers. Il appuyait en outre sur leurs maiveisations et leurs opérations véreuses. Mais de Bussy sortit victorieux de ces accusations en fournissant un inéuioire au conseil de la compagnie, dans lequel il prouvait que ses appointements ne lui avaient jamais été payés et qu'on lui était encore |redevable dune somme de 400,000 francs, (t) Ville du Karnatic.

pour ne plus se relever (1). Quelque désastreux que fût ce dénouement pour les intérêts de la France, on ne saurait méconnaître sans injustice que Lally prit bien toutes les précautions d'un bon général, quoique avec trop de sa rudesse accoutumée. Il résista pendant six semaines, en dépit de la famine, du défaut d'argent, des divisions toujours croissantes. Une tempête avait fait subir de graves avaries à l'escadre anglaise qui tenait la mer. Lally attendait toujours l'arrivée de M. d'Aché avec sa flotte réfugiée à l'île de France; mais une dépêche de Paris, sur le bruit d'une attaque projetée par les Anglais contre Bourbon et l'île de France, donnait Fordre à M. d'Aché de ne plus quitter ces parages.

En même temps que les Anglais entraient dans la ville, les vaincus s'accablaient réciproquement de reproches et d'injures. Les habitants voulaient tuer leur général, dont l'âpreté de caractère n'avait pas peu contribué au désastre. Le commandant anglais Coote fut obligé de lui donner une garde. On le transporta malade sur un palanquin. Il avait ses pistolets dans les mains et il en menaçait les séditieux. Ces furieux, respectant la garde anglaise, coururent à un commissaire des guerres, intendant de l'armée, M. Dubois. Celui-ci met l'épée à la main ; un des plus échauffés s'avance vers lui; il est blessé. Enfin M. Dubois est assassiné, on le dépouille, on traîne son cadavre sur la voie publique et on l'abandonne sans sépulture. Léo mars 1761, Pigot, gouverneur de Madras, signifie à Lally de se tenir prêt à partir dans quatre jours; il demande un répit: le 10, Pigot l'envoyait prendre; on l'embarque de force pour l'Angleterre avec plus de 2,000 prisonniers. Toutes les haines se déchaînent alors contre Lally. Il pouvait rester à Londres; mais, fort de sa conscience, le 5 novembre 1762, il se constitue prisonnier à la Bastille. La procédure, commencée le 3 juillet 1763, dura trois ans, jusqu'au 30 avril 1766. Malgré le rapport qui établit son innocence, le 3 mai, les juges concluent à la peine de mort; découvrant alors sa poitrine, montrant ses cicatrices et ses cheveux blanchis avant l'âge : a Voilà, s'écrie-t-il, la récompense de cinquante-cinq ans de services! » Le véritable motif de sa condamnation fut qu'il fallait jeter une victime expiatoire à l'o-

(1) Celle place, rendue à ta France par la paix de 1763, fut de nouveau perdue le 18 octobre 1778, pour n'être définilivemenl rendue qu'on 1815.

pinion publique. En entendant prononcer sa sentence, Lally lire un compas de sa poche et s'en enfonce la pointe dans la poitrine. La blessure n'était pas mortelle, et il est exécuté le 6 mai. Voltaire dit: « Ce fut un assassinat commis avec le glaive de la justice. » Si l'on pouvait justement adresser à Lally les plus sanglants reproches pour la conduite qu'il avait tenue dans l'Inde, il est certain que sa condamnation s'appuyait sur des motifs injustes et qu'on le frappait pour des fautes qu'il n'avait pas commises. Il n'est que trop vrai qu'il avait tellement prodigué l'outrage à ses subordonnés et exercé son commandement avec tant d'insolence, que, comme le disait d'Alembert, « tout homme avait droit de le tuer, excepté le bourreau. » C'est seulement le 21 mai 1778 que, sur la demande du fils de Lally, l'arrêt fut cassé et qu'un nouvel arrêt du mois d'août 1779 réhabilita entièrement la mémoire de la victime. Mais on n'avait pas attendu jusque-là pour juger le procès entre le condamné et les accusateurs : le roi Louis XV et son gouvernement avaient perdu l'Inde; la colère et la haine sourdement excitées dans la nation par ce désastre avaient éclaté sur la tête du malheureux Lally, qui le dernier avait été vaincu en défendant les restes de notre puissance (d).

^1) Après la perle de Pondichéry, beaucoup d'officiers qui avaient servi aux Indes furent accusés de trahison et poursuivis. Le ciievalier de Ciiaponay (Jacques- Hugues) était de ce nombre. Aide de camp du comte de Lally, il se vit reprocher : 1" sa participation aux présents donnés par Raja-Zaïb aux aides de camp de Lally ; 2" la vente de vivres des magasins; 3° la vente de fusils; 4° des violences contre des marchands malabares; 5° le fait de subornation de témoins; 6° des négociations pour vendre Pondichéry aux Anglais (sept mois avant la capitulation, il avait été fait prisonnier avec une patrouille du régiment de Lorraine). Mais ces imputations calomnieuses étaient sans fondement, et, plus heureux que son général, M. de Chaponay non seulement échappa à la vengeance de ses ennemis, mais encore réussit à se faire rendre une justice tardive, comme le témoigne cette lettre du maréchal de Ségur :

« Versailles, 30 septembre 1783.

« J'ai rendu compte au roy de vos représentations sur le malheur que vous avez eu d'être enveloppé dans la condamnation du feu comte de Lally, ce qui en est réduite de fâcheux pour vous et les dédommagements que vous réclamez d'après votre justification établie authentiquemenl par l'arrêt du parlement de Dijon du 23 août dernier. S. M. a bien voulu y avoir égard, elle a trouvé juste de vous rendre votre état et les grâces qui vous avaient été retirées ; elle ordonne, en conséquence, que vous jouirez de votre pension accordée en 1763. S. M. vous fait chevalier de Saint-

LES INDKS. 281

Les Anglais, qui trouvèrent toujours en Laily un redoutable adversaire, avaient depuis longtemps su apprécier sa conduite comme général. «Nul ne peut avoir une plus haute opinion que moi de M. Lally-Tollendal, écrivait le colonel Coote. Il a lutté contre des obstacles que je croyais insurmontables et il en a triomphé. Il n'y a pas dans l'Inde un autre homme qui eût pu maintenir aussi longtemps sur pied son armée sans solde et sans ressource d'aucun côté. » — « C'est la preuve convaincante de ses mérites, disait un autre officier anglais, que sa longue et vigoureuse résistance dans une place où il était universellement détesté. »

La ruine de Pondichéry n'avait pas détourné les Anglais des autres conquêtes encore à faire. Mahé, sur la côte de Malabar, Gingec et Thiagar dans la Garnatique, furent successivement occupés, et vers la fln de février les Français étaient expulsés de la côte de Coromandel, comme ils l'avaient été de la côte d'Orissa. Cet événement semblait assurer à jamais la prépondérance des Anglais en Asie. Pendant quinze ans, l'Inde asservie avait pu douter quels seraient ses maîtres ; pendant quinze ans d'une lutte ardente, les Anglais avaient désespéré de conserver le Dekkan et tourné toutes leurs pensées vers le Bengale.

Tandis que Pondichéry restait au pouvoir des Anglais, le privilège de la Compagnie française vint à expirer. Lors du traité de Paris en 1763, le sol de la ville fut rendu à la France, mais son importance politique fut à jamais détruite. La Compagnie française des Indes continua de végéter jusqu'en 1769. A cette époque, elle fut déclarée en état de banqueroute, et le commerce devint libre : c'est donc en son propre nom que l'État désormais prit part aux affaires de l'Asie, et on peut dès lors résumer l'histoire de cette compagnie.

Les découvertes des grands navigateurs du quinzième siècle répandirent dans le monde le goût des expéditions lointaines. Il se forma vers cette époque, chez les différentes nations maritimes de l'Europe, des compagnies puissantes constituées pour faire le commerce avec les riches contrées que des esprits audacieux ve-

Louis, et connue elle a de vous l'opinion d'un bon oflicier, qui vous êtes bien conduit à la guerre et qui pouvez être encore utile, elle m'a autorisé à vous donner de l'avancement, Iors«[ue les circonstances le permettront. Les marques de bonté de S. M. ne doivent rien vous laisser à désirer pour la réparation de votre honneur. »

naient d'ouvrir à l'activité humaine. La France ne fut pas la dernière à entrer dans celte voie. L'exemple de Bethencourt, gentilhomme normand, qui fonda, vers 1402, un établissement aux Canaries, avait enflammé les imaginations, et depuis ce moment des armateurs de la Normandie et de la Bretagne formèrent entre eux, à plusieurs reprises, des sociétés particulières dans le but d'ouvrir et d'entretenir des relations avec l'Asie et l'Afrique. Ces essais eurent des résultats divers. Ils donnèrent néanmoins à une compagnie de marchands l'idée de solliciter le privilège exclusif du commerce de l'Inde, qui leur fut accordé par Henri IV en 1604. La société ne put, faute de ressources suffisantes, satisfaire aux conditions du cahier des charges rédigé par Sully, et la concession demeura sans résultats. Une nouvelle compagnie se forma en Normandie vers 1616, et ouvrit avec Java des relations qui durèrent plusieurs années. En 1633, des négociants de Dieppe se réunirent pour armer des navires qu'ils envoyèrent à Madagascar. Les récits favorables que firent les chefs de cette expédition engagèrent le cardinal de Richelieu à créer, en 4642, une société pour l'exploitation de cette île importante. Un vaste établissementy fut fondé, mais il ne réussit pas. Le roi Louis XIV, voulant donner à la marine et au commerce de la France une impulsion puissante, chargea Colbert, alors surintendant des finances, qui jouissait de toute sa confiance, d'étudier sur ce point les actes de ses prédécesseurs et de constituer une nouvelle société, pour l'établissement de laquelle on profilerait de l'expérience du passé. Golbert comprit la pensée du roi, et, en 1664, il forma la Compagnie des Indes; il lui accorda un privilège de cinquante ans, y joignant des titres honorifiques et des avantages considérables avec une subvention annuelle de 4 millions, somme importante pour l'époque. Le mémoire du célèbre .ministre sur cette question est un chef-d'œuvre de bon sens et de raison. Les lettres patentes du roi ne furent que la mise en pratique de ses idées. Golbert comprit en même temps que la compagnie, pour le développement de ses opérations, avait besoin d'un port à elle, et il la fît autoriser à s'établir au village maritime de Kerverol, près duquel depuis Lorient a été fondé, sur la côte de Bretagne, au confluent de deux rivières, le Scorff et le Blavet, qui se jettent dans lamer près de Port-Louis, point parfaitement choisi. Sur cette partie du littoral, il existait, de temps immémorial, un

LES IJNDES. 283

petit port appelé le Blavel, parce qu'il était situé à l'embouchure de la rivière de ce nom. 11 était très fréquenté. On le fortifia en 1390, mais en 1599 il fut presque abandonné. Louis XIII, en 1616, le reporta un peu plus à l'entrée de la rade et fit construire une nouvelle ville sur l'emplacement d'un petit village appelé Locperan. Le port du Blavet changea son nom en celui de po7't Lovis, qui lui fut donné en souvenir de son nouveau fondateur. Louis XIV comprit l'importance de cette position, qui commandait l'entrée d'une rivière formant un port naturel excellent, et il construisit des fortifications nouvelles destinées à remplacer les anciens ouvrages tombés en ruine. Il fit exécuter des travaux pour améliorer le port, et en 1663 il éleva, par lettres patentes, le port Louis au rang de ville.

La Compagnie des Indes commença en 1666 des constructions consistant principalement en logements pour ses employés et en magasins pour ses marchandises; mais ce ne fut que longtemps après, en 1719, qu'elle exécuta les grands travaux qui témoignent de son ancienne splendeur. Après avoir éprouvé des phases bien diverses, elle fusionna avec la Compagnie d'Occident, que Law avait fondée peu de temps auparavant. Indépendamment de ces deux sociétés, il existait encore à celte époque une compagnie dite du Mississipi, pour l'exploitation du privilège qu'avait obtenu Crozat, marquis du Châtel, du commerce de la Louisiane; une compagnie de Guinée pour l'exploitation du commerce exclusif de la côte occidentale d'Afrique; un privilège particulier concédé en 1713, mais inexploité, pour le commerce avec la Chine. Ces différentes sociétés furent réunies en une seule par arrêté du conseil du mois de mai 1719, sous le titre de Compagnie des Indes.

Les lettres patentes accordées à la nouvelle compagnie lui réservaient le droit de faire seule le commerce à la côte de Guinée, au Japon, en Chine, en Cochinchine, dans le royaume de Siam, au cap de Bonne-Espérance, à la côte orientale d'Afrique, au Sénégal, dans la mer Rouge, en Perse, dans l'Inde et dans les deux Amériques. La compagnie était, en outre, déclarée propriétaire de toutes les valeurs mobilières des sociétés auxquelles elle succédait.

La Compagnie des Indes, ainsi reconstituée, acheta pour les besoins de ses grandes opérations, près de l'endroit qui lui avait été

concédé, au confluent du Scorff et du Blavet, un vaste territoire appelé lande de Loch-Roch-Yan; elle y construisit un port et y éleva une ville entourée de remparts. Cet établissement, dans le langage habituel, fut appelé port de l'Orient, parce qu'il était affecté au commerce avec les pays d'orient. Un édit rendu à Versailles en juin 1738 ratifia cette dénomination populaire et décida qu'à l'avenir le nouveau port s'appellerait l'Orient, orthographe qu'on retrouve dans les actes officiels de l'époque.

La Compagnie des Indes eut une période de trente années, de 1720 à 1750, dans le cours desquelles elle fit de grandes choses, acquit une puissance considérable et réalisa de grands bénéfices. Pendant cet espace de temps, elle construisit Lorient, créa une véritable marine, fortifia Pondichéry, forma le magnifique comptoir de Ghandernagor, régna sur toutes les côtes de Coromandel et du Malabar, et traita d'égale à égale avec les plus grands princes indiens. Elle fut, à celte époque, protégée d'une manière particulière parle contrôleur général Ory, ami du cardinal de Fleury, qui semblait à son égard avoir hérité des traditions de Colbert, et elle eut en outre la chance de posséder successivement une série d'hommes éminents qui développèrent sa prospérité dans des proportions à peine croyables. Dumas, directeur pendant douze ans, qui obtint des concessions importantes de la cour de Delhi, dont il fut l'allié, et repoussa les prétentions des Mahrattes ; la Bourdonnais, qui créa les colonies de l'île de France et de l'île Bourbon, pénétra jusque dans l'Asie centrale et soutint glorieusement l'honneur des armes françaises; le marquis de Bussy, qui conquit le Dekkan et fut un des plus grands hommes de guerre de son temps, et enfin Dupleix, esprit organisateur, génie plein d'audace, qui pendant vingt ans eut une influence prépondérante dans l'Inde entière. La compagnie, à cette époque, malgré les dépenses exagérées de ses directeurs, était dans une très belle situation. Les produits de son commerce, conformément à une clause spéciale de son privilège, se vendaient aux enchères publiques au Havre, à Nantes ou à Bordeaux, et étaient toujours très recherchés; ses inventaires donnaient de beaux résultats. Cette prospérité s'arrêta vers 1750. Quatre ans plus tard, Dupleix fut rappelé; il plaida contre la société, à laquelle il réclamait 13 millions, et mourut en 1763 dans la misère, avant que son procès eût été jugé. Les affaires de la compagnie, déplo-

rablement administrées alors, déclinèrent chaque jour, l'opinion publique se prononça contre elle , et un arrêt du conseil du 1 3 août 1769 mit fin au privilège exclusif qui lui avait été accordés et autorisa tous les Français à faire le commerce dans les pays dont l'exploitation lui avait été concédée. Les actionnaires, en présence de cette décision, demandèrent et obtinrent la liquidation de la compagnie, et, par acte authentique du mois de mai 1770, ils cédèrent au roi de France le port de Lorient, leurs navires, leurs magasins, leurs édifices, ainsi que toutes les places qu'ils possédaient dans les différentes parties du monde. En môme temps il fut décidé que la liquidation aurait lieu à la fois à Pondichéry, à l'île de France, à Lorient et à Paris. Telle est l'histoire de cette compagnie célèbre. Fondée en 1664 par Colbert, dont malheureusement elle n'a pas toujours suivi les sages prescriptions, elle a duré un peu plus d'un siècle. Elle a péri par ses fautes et aussi par celles du gouvernement; mais, quoi qu'il en soit, il faut reconnaître qu'elle a eu des phases très brillantes et que son existence a été utile à la France. Le but principal qu'envisageaient Louis XIV et Colbert en la fondant, celui d'aider au développement de notre marine, a été complètement atteint : l'histoire est là pour le prouver.

Aussitôt après l'acte de vente de 1770, l'intendant de la marine à Brest se rendit à Lorient et prit, au nom du roi, possession du port, des navires, des magasins et de toutes les propriétés appartenant à la compagnie. Un édit de Versailles, rendu à la même époque, classa Lorient parmi nos ports de guerre.

La Compagnie des Indes essaya de renaître de ses cendres. A la sollicitation de plusieurs des intéressés, elle fut rétablie par arrêté du conseil du 14 avril 1785 et chargée de l'ancienne liquidation. Un décret de l'Assemblée constituante du 14 août 1790 la supprima de nouveau ; un autre décret de l'Assemblée législative du 9juillet 1792, prenant en considération l'intérêt de ses actionnaires, la rétablit pour dix ans, et enfin un dernier décret de la Convention du :24 août 1793 la supprima définitivement.

Bien que devenus possesseurs exclusifs du Bengale, les directeurs de la Compagnie anglaise des Indes n'étaient pas sans inquiétude et craignaient toujours une nouvelle tentative de la part de la France. Quelques troupes envoyées en 1769 à l'île de France les déterminèrent à mettre Calcutta en complet état de défense

et à donner à l'établissement militaire de la province une importance exagérée. Ils s'alarmèrent encore des projets d'établissement que la France semblait avoir sur Madagascar : de toutes leurs craintes, c'était la seule peut-être qui fût fondée, et elle lès entraîna dans de nouvelles dépenses de troupes et de munitions.

Après la mort du roi, une rupture se préparait avec l'Angleterre; le 6 février 1778, le traité d'alliance ofiensive et défensive conclu entre la France et les États-Unis d'Amérique donna le signal des hostilités; elles commencèrent en Europe dès le 28 mars par le combat d'Ouessant; dans le mois de juin, elles étaient engagées en Afrique; il ne pouvait donc tarder à en être de même dans l'Inde.

Depuis l'embouchure du Gange jusqu'à celle de l'indus, depuis Delhi jusqu'au cap Gomorin, l'Angleterre n'a laissé subsister aucun État indépendant; maîtresse absolue de ce grand empire, elle nous força en quelque sorte à reconnaître que ses succès auraient pu être les nôtres, puisque la France a longtemps possédé dans l'Inde une puissance bien supérieure à celle que l'Angleterre y possédait alors.

Hastings (lord Warren), gouverneur de l'Inde, l'un des agents les plus actifs de la fondation de cette puissance, écrivait : « Tout ce que l'Angleterre a exécuté, Dupleix l'avait pressenti et préparé; nous n'avons fait que suivre les traces des Français, envers qui la France a été ingrate. »

COLOjNIES. 287

CHAPITUE Vir.

1715. La marine royale à la mort de Louis XIV. — 1716. Création dun conseil de dix Mieiiibres dans chaque ministère. Sa composition. Expédition contre les Salentins. — 1718-1719. Contre les Espagnols. Politique du régent. — 17'23. 11 août. M. de Maurepas remplace M. de Morville au ministère de la marine. Ses eft'orts pour reconstituer la flotte. — 1728. M. de Grandpré à Tripoli. — 1731. Duguay- Trouin montre son pavillon dans la Méditerranée. — 1733. Il organise une escadre pour la cause de Stanislas en Pologne. — 1740. État de la marine. Le commodore Anson. — 1741. ii janvier. Engagements contre les Anglais au cap Tiburon et au détroit de Gibraltar. — 1744. 22 février. Combat de Toulon.

Colonies : le Sénégal, la Guinée, la Réunion. Madagascar, la Guyane française, Saint-Domingue, Antilles françaises, Saint-Pierre et Miquelon ; la Compagnie des Indes.

Au dix-huitième siècle, la marine semble avoir été laissée dans l'ombre, peu d'écrivains s'en sont préoccupés et même occupés. A peine Saint-Simon et Dangeau citent-ils, en passant, quelque exploit de nos flottes. L'attention est toute concentrée sur les événements du continent. La puissance navale se sent effacée par l'importance de la capitale et par l'éloignement de nos côtes, qui forçait nos marins à peu la fréquenter. L'homme de mer vivait loin de Versailles; l'art de plaire, et môme l'art du style, lui étaient peu familiers; toujours est-il que les mémoires maritimes sont peu nombreux.

La marine que Louis XIV laissa au régent se composait de peu de bâtiments, déjà vieillis dans les ports, et elle était presque sans cadres; car la plupart des officiers de la marine royale s'étaient jetés dans les troupes de terre. Le régent, en remplaçant chaque ministère par un conseil de dix membres (1716), composa celui de

la marine des maréchaux d'Estrées et de Tessé ; de MM. de Vauvray, intendant deTouIon;Ferrand, intendant de Bretagne ; de Bonrepos, de Coellogon et de Champigny, chefs d'escadre. Par l'ordonnance du 18 novembre 1710, il institue une compagnie des gardes du pavillon amiral, et, sur la démission du maréchal de Tessé, le chevalier d'Orléans est nommé général des galères, et le chevalier de Rancé, lieutenant général; en même temps le fils de Duquesne, qui s'était retiré en Suisse plutôt que de changer de religion, est rappelé et pourvu du commandement de la Martinique.

En deux circonstances, le régent eut recours à la marine royale. Une expédition est confiée à M. de Montigni, chef d'escadre, contre les Salentins (1). Il en prend le commandement à Toulon. Elle se composait de 8 vaisseaux; le Sceptre, 84; le Neptune, 74; le Parfait, 70; le Sérieux, 66; le Saint-Louis, 64; VÉole, 60; le Bel- Air, 60; la Fortune, 58, et deux galiotes à bombes, V Éclair et le Violent. Elle revint au port après avoir fait rentrer les Salentins dans le devoir.

En 1718-1719, M. de Sérigny est envoyé en Amérique avec 3 vaisseaux pour s'emparer de Pensacola, non loin de la Louisiane et le seul port sur toute cette côte depuis le Mississipi jusqu'au canal de Bahama. L'expédition dut se faire par terre et par mer. Pendant que M. de Sérigny s'embossait devant le port, M. de Ghâ' teauguay l'attaquait par terre avec des troupes françaises, des Canadiens et des sauvages. Après quelque résistance, le gouverneur, don Pierre Matamoras, capitula; malheureusement les deux navires sur lesquels on embarqua la garnison pour les conduire à la Havane tombèrent au milieu d'une flotte espagnole et furent pris. M. de Sérigny, en quittant Pensacola, y laisse pour commandant M. deChâteauguay.

Le marquis de Valero, vice-roi du Mexique, dès le mois de juin 1719, met sur pied toutes ses forces pour nous chasser du golfe du Mexique, et s'empare de Pensacola mal défendue. Peu de temps après, une nouvelle flotte française de 6 vaisseaux, commandée par M. de Champmelin, se disposa à reprendre Pensacola; M. de Bienville, chargé de l'assaut, se préparait à l'escalade, quand

(I) Salente (Soleto), place sur la côle de la Calabre. Les Salentlas, ses habitants.

Pierre Matamoras se rendit. On fit 1,500 prisonniers et on démantela les fortificalions.

Dès ce moment la politique du régent, toute contraire à celle de Louis XIV, se rapprocha de l'alliance anglaise, qui avait exigé la démolition des travaux de Mardick et manifesté sa volonté de ne pas voir la France recruter ses matelots sur les pêcheries de Terre- Neuve. Cette politique fut suivie par le duc de Bourbon et continuée par le cardinal de Fleury.

Le comte de Morville venait de quitter le ministère de la marine, les conseils avaient été abolis, et le M août 17:2.'] ce département fut confié au comte de Maurepas (i). Jeune, intelligent, plein d'activité et de bonne volonté, il conserva avec soin les quelques vaisseaux qui nous restaient, en maintint les cadres, entretint le matériel, excita l'émulation en rappelant les officiers retirés. Des bâtiments sont envoyés dans toutes les parties du globe, chargés de travaux de géographie et d'hydrographie; c'est sous lui que s'accomplit le premier grand voyage scientifique.

Le 6 juillet 1728, une escadre de 11 vaisseaux et frégates et de 2 galères, commandée par M. de Grandpré, chef d'escadre, part de Toulon pour les côtes de Barbarie. Elle arrive le 19 juillet devant Tripoli. Sur le refus de donner satisfaction au roi des infractions aux traités, elle bombarde cette ville et en détruit la plus grande partie ; l'année suivante, les Tripolitains envoyèrent une députation.

En 1731, Duguay-Trouin montra notre pavillon dans le Levant. Son escadre comprenait VEspcrance, 72, sur lequel il mit son pavillon; le Léopard, 60 (M. de Camilly); le Toulouse, 60 (M. de Voinsins); Y Alcyon, 54 (M. de la Valetle-Thomas). Parti le 3 Juin, il touche à Alger, Tunis, Saint-Jean d'Acre, l'île de Chypre, Smyrne, et rentre à Toulon le l*^'' novembre.

En 1733, c'est encore Duguay-Trouin qui fut chargé par M. de Maurepas d'organiser à Brest une escadre de guerre et de montrer à l'Angleterre, lors du départ de Stanislas de la Pologne, que nous pourrions encore, dans un moment donné, fiiire acte de vigueur.

De Cûëtlogon était mourant; le comte de Toulouse et le viceamiral d'Estrées s'éteignaient en 1737 : c'étaient les deux derniers

(1) Maurepas (Jean-Frédéric Phelippeaux, comte de), (ils de Jérôme de Poiilcliarlrain.

représentants de la bataille de Yelez-Malaga et de la vieille gloire maritime de Louis XIV. De la Galissonnière, la Bruyère de Court étaient encore inconnus, et la France allait se retrouver en 1740 en face de l'Anglelerre presque sans marins.

Le 18 septembre 1740, le commodore Anson quitta FAngleterre avec le Centurion, le Glocester, le Severn, le Wager, le Tyral : il avait pour mission de parcourir les mers du Sud, de ruiner les villes de la côte, le commerce espagnol, et de s'emparer de l'isthme Darien (1) de concert avec l'amiral Vernon. Celui-ci commandait une flotte de 50 vaisseaux de guerre montés par Lo,000 marins et un même nombre de troupes de débarquement. Mais la désunion entre cet amiral et le général Wintworth, qui commandait ces troupes, fit manquer le siège de Carthagène et la prise de Cuba. L'échec des forces anglaises devant Carthagène eut pour conséquence de réduire Anson à la nécessité d'agir isolément, ce qu'il fît, du reste, avec autant de succès que d'habileté et d'audace. Le 20 octobre, il mouillait à Madère ; le 21 décembre, à l'ile Sainte-Catherine, etle 18 janvier 1741, sur les côtes du Chili. Il arrive à l'île de Quibo à la fin de janvier 1742, et mouille le 22 novembre à Macao. Le 10 avril 1743, il croise à la hauteur de Spiritu-Sancto, premier atterrage des Philippines et, le 20 juin, s'empare de 2 galions espagnols; il arrive le 15 mai 1744 à Spithead, après avoir passé à la faveur d'un épais brouillard à travers la flotte française qui croisait dans la Manche pour lui fermer le passage. Anson, reçu avec enthousiasme, est nommé contre-amiral, et l'on porte en triomphe à travers la ville de Londres le trésor des galions. Les Anglais n'en restaient pas moins effrayés de l'attitude hostile de la France. Le duc d'Antin se tenait en Amérique pour suivre les opérations de l'amiral Vernon, et M. Court avait empêché l'amiral Haddock de s'emparer de Majorque.

Le 14 janvier 1741, les Anglais rencontrent au cap Tiburon 3 vaisseaux français et 1 frégate sous M. d'Épinay, chef d'escadre, qui montait V Ardent. Sommé par l'amiral anglais d'envoyer un canot

(1) Isllirne Darien, nom apidiqué à toute la paiiio orientale de l'istlime de Panama, entre le golCe de Saint-Miguel ou golfe Darien du sud, à l'ouest, et le golfe d'Uraba ou golfe Darien du nord, à l'est. Évidemment une communication a existé entre les deux océans. Le Darieu est une contrée piesque déserte et habitée, par des peuplades indiennes.

COLOiMES. 291

î\ son bord pour faire reconnaitre sa nationalité, M, d'Epi nay refuse, reçoit une bordée, et le combat s'engage. Au bout de deux heures, l'amiral anglais, à la vue de la belle défense des Français, interrompt le feu et envoie dire à M. d'Épinay qu'il s'était trompé, l'ayant pris pour un Espagnol et le priant d'agréer ses excuses. Pareille attaque eut lieu au détroit de Gibraltar : M. de Gaylus revenait en France avec 2 vaisseaux et 1 frégate, la Flore et le Borée (M. de Gaylus) et V Aquilon (M. de Pardaillan), quand il est abordé par une flotte anglaise qui le somme de mettre en panne. Sur son refus, les Anglais firent feu et le combat s'engagea, pour ne s'interrompre qu'à la nuit. A la pointe du jour, les Anglais redoutant une nouvelle attaque, adressèrent leurs excuses à M. de Gaylus. G'étaient les préludes de la guerre; il ne fallait plus qu'un prétexte pour la déclarer, quand les événements d'Allemagne vinrent le fournir.

La défection du roi de Sardaigne et la neutralité du roi de Naples isolaient les Espagnols en Italie. Don Garlos bat les Autrichiens à Vellelri et les ramène jusqu'à Bologne. Pendant ce temps la France s'empare du comté de Nice et de la Savoie. Le prince de Gonti et les Espagnols passentle Var le 1" février 174-4(1); mais pour que ces deux armées pussent opérer ensemble, il était nécessaire à leur alimentation qu'une flotte croisât sur les côtes d'Italie. 16 vaisseaux espagnols sous les ordres de don José Navarro, chargés de cette mission, sont poursuivis par l'escadre de l'amiral Mathews et obligés de se réfugier à Toulon. L'amiral la Bruyère de Gourt, quoique âgé de quatre-vingts ans, remonte le courage des marins, réorganise les flottes et les met en état de reprendre la mer. Ce fut dans ces dispositions que les deux flottes de France et d'Espagne sortirent de Toulon, le 19 février, pour attaquer Pamiral Mathews près des îles d'Hyères.

Le 22 février, vers onze heures et demie, commence Taction; on se bat avec une grande vigueur de part et d'autre. La perte fut d'environ 7 à 800 hommes (2). Le lendemain 23, les flottes sont

(1) Voir le troisième volume des Guerres sous Louis AT.

(2) Se trouvaient à celte bataille les vaisseaux :

Français (2 vaisseaux) : V Espérance, le Terrible amiral Courij. Espagnols (IG vaisseauv) : Boyal-Philippe. à bord duquel l'amiral IVavarro avait mis son i)avillon; blessé, il remit le commandement à M. de Lage de Cueilli,

encore en présence , mais à grande distance. Le 24, l'amiral Mathews voulait encore recommencer; mais, le vent venant à changer, les deux combattants se perdirent de vue et la flotte alliée entra dans Carthagène.

Cette bataille de Toulon, en forçant la flotte anglaise à rester à Mahon pour s'y réparer, ouvrit la Méditerranée aux alliés, qui purent fournir à l'armée d'Italie ce dont elle avait besoin, et les Français s'emparèrent de Nice, de Villefranche, franchirent les Alpes, assiégèrent Château-Dauphin et battirent le roi de Sardaigne à Coni.

A la suite de celte bataille de Toulon, le roi d'Espagne décorait l'amiral Court (1) du titre de duc de la Victoria, et par un contraste pénible le gouvernement français l'exilait dans sa terre de Gournay. Quant aux amiraux Mathews et Lestock (2), ils comparaissaient devant une cour martiale pour se disculper de n'avoir pas combattu avec plus de succès.

Colonies.

D'après Montesquieu, « les princes ne doivent pas songer à peupler de grands pays par les colonies; l'effet des colonies est d'affaiblir le pays d'où on les tire, sans peupler ceux où on les envoie. »

Si la France, comme on le répète, « n'a pas le génie colonisateur, » du moins nous pouvons affirmer que peu de peuples ont une aptitude aussi énergique à se maintenir contre les événements

ayant pour second le capitaine Geraldin, qui fut tué; V Amérique, don Petruchi; le Poder, don Rodrigo Urutia; l'Hercule, don Corne Alvarez.

Anglais (30 vaisseaux) : Princesse-Caroline , capitaine Osborne-, Bar/leur, amiral Rowley; Berwïch, capitaine Havvke; Kingston, Sommerset, Princesa ; Norfot/i, capitaine Forbes; Namur, l'amiral Mathews : Marlborough, capitaine. Cornwal; Bedfort, ISeptune; ÏAnne, capitaine Mackay.

(1) L'amiral la Bruyère de Court avait assisté à une grande partie des événenements maritimes du règne de Louis XIV, et servait con)me capitaine de pavillon à bord du Foudroyant, que montait le comte de Toulouse à la bataille de Velez-Malaga, et depuis ce temps il n'avait pas quitté le service.

(2) L'amiral Mathews, connu pour sa sévérité et son attachement à la discipline, avait remplacé l'amiral Haddock, et l'intérim était rempli parle vice-amiral Lestock, qui se flattait de conserver le commandement, et dont le caractère froid, dénigrant et rancunier fut une cause de mésintelligence entre ces deux chefs.

et ont laissé plus de souvenirs à leur suite. En effet, notre génie colonisateur se montre tout entier au Canada, qui nous doit son origine, qui parle encore notre langue, et qui serait restée partie intégrante de la nation française sans les fautes du gouvernement. Les Indes et ses immenses possessions ne se ressentent-elles pas de notre politique? car l'Angleterre n'a eu qu'à suivre les voies que la France lui avait ouvertes. Les seizième et dix-septième siècles sont l'époque de nos grands succès coloniaux; avec le dix-huitième commencent nos désastres, et le traité de 1763 fut l'achèvement de notre ruine, car nous n'avons pu nous en relever et nous en subissons encore les conséquences.

Le Sénégal ou Sénégambie est la première en date de nos posses sions d'outre-mer. Cette région est située sur la limite du désert coupée par les grands fleuves le Sénégal , la Gambie et le Rio- Grande. La création du premier comptoir français dans ce pays est antérieure au dix-septième siècle. Ce sont probablement des Normands de Rouen qui, chassés des côtes de la Guinée par la jalousie portugaise, se formèrent en compagnie vers 1582 et fondèrent le premier établissement à Saint-Louis. En 1626, Thomas Lombard en est nommé directeur. De 1626 à 1664, Jannequin Rochefort et les capucins rouennais Alexis et Bernardin de Renouard 5' apparaissent; à cette dernière date, la petite colonie fut donnée, moyennant indemnité, à la Compagnie des Indes occidentales, que venait de fonder Colbert. De cette époque commence l'histoire du Sénégal.

De 1664 à 1758, sept compagnies se succédèrent; aucune ne réussit, malgré la féconde impulsion donnée par André Brue, gouverneur de cette colonie de 1694 à 1724. A lui remontent les premiers projets de colonisation sérieuse. En 1758, les Anglais nous enlevèrent une première fois le Sénégal; ils furent obligés de nous le rendre en 1783, lors de la guerre de l'indépendance des États- Unis; mais ils nous le reprirent une seconde fois sous l'Empire. La Méduse, de sinistre mémoire, portait les fonctionnaires et soldats chargés de la recevoir de la main des Anglais, quand elle périt dans un naufrage.

l^a Guinée.

Cette vaste contrée de l'Afrique occidentale se développe sur une étendue de plus de 3,000 kilomètres de côtes baignées par l'Atlantique. Elle forme un immense versant, coupé par de grands fleuves, l'Assinie, le Volta, le Lagos, le Niger, le Galabar, le Gabon et rOgowai, qui se jettent dans le golfe de Guinée. Le littoral porte différents noms, la côte d'Ivoire ou des Dents, la côte d'Or, la côte de Bénin, la côte de Galabar et le Gabon.

La France est la première des nations européennes qui y ait déployé son pavillon. En 1339, 3 navires dieppois auraient visité la Guinée et seraient rentrés chargés d'or. En 1364, des Dieppois faisant voile vers les Canaries auraient découvert le cap Vert, arrivèrent à Sierra-Leone, s'arrêtèrent à l'embouchure d'un fleuve près duquel ils trouvèrent un petit village, qu'ils nommèrent le petit Dieppe, et revinrent à la fin de mai 1365. En septembre, quelques navires de Rouen reprirent la même route. En 1380, 1381 et 1383, encouragés par l'abondance des productions du pays, qu'ils revendaient avec de grands bénéfices, ils laissèrent sur cette côte une partie de leurs équipages, et ce fut là le premier établissement de nos compatriotes dans cette région. Avec le dix-huitième siècle commencent les désastres. Louis XIV, engagé dans la guerre de la succession d'Espagne, est forcé par le traité d'Utrecht de céder aux Anglais Terre-Neuve et l'Acadie. Louis XV est plus mal heureux encore; par le traité de 1763, il abandonne la Nouvelle- France tout entière, la Grenade, Saint-Vincent, la Dominique, Tabago dans les Antilles; en Afrique, le Sénégal, sauf Corée. Ce n'est que plus tard que nous nous relèverons de ces ruines.

E<a Réunion. — l<'ile Bourbon.

On prétend que c'est en 1513 que des Européens abordèrent pour la première fois à l'île Bourbon sous la conduite de don^Pedro de Mascarenhas; cette date est donc celle de la découverte de l'île. En 1642 eurent lieu les premiers rapports avec les Français. Pronis en prit possession pour le roi; les armes de France furent apposées à Saint-Paul, et l'île, appelée jusque-là Mascareigne ou Margabyn (en arabe), prend alors le nom de Bourbon. La coloni-

salion sérieuse remonte au 8 août 1603, jour où la flotte de la Compagnie des Indes, ayant à son bord M. de Baussée avec titre et pouvoir de directeur, y débarqua une population d'ouvriers et déjeunes orphelins envoyés par Colbert; la révocation de l'édit de Nantes y conduisit aussi des protestants. Il fut remplacé par Regnault, jusqu'à l'arrivée de M. Jacob de la Haie, qui, parti de France en 1G70, arriva le 4. décembre 1671 avec le litre de viceroi des Indes et à la tête d'une flotte de 10 vaisseaux. En janvier 1687, Brouillard est nommé gouverneur par le roi ; il a pour successeur en 1696 le sieur de Prades. Lacour en Saulais, gouverneur et juge en 1698, habita de préférence à Saint-Denis.

C'est en 1718 que la compagnie fit donner ordre à Bourbon d'envoyer quelques habitants s'établir à Maurice. Le conseil surpris, embarrassé, répondit qu'il y était disposé, après seulement qu'on aurait envoyé un expert sur les lieux pour s assurer qu'on y pouvait vivre et se soutenir. La colonisation de Maurice ne commence qu'en 1723, et le sieur Denjou, le plus important personnage de toute l'île, prétait serment devant le conseil supérieur de Bourbon.

En juin 1735, arrive M. Mahéde la Bourdonnais, nommé depuis le 10 novembre précédent gouverneur des îles de France et de Bourbon. Il n'en était pas à son premier voyage dans l'Inde, ayant déjà accepté à Goa ^1) du service dans les troupes du roi de Portugal.

Bien que ses préoccupations fussent toutes dirigées vers le commerce, il cède à des instincts marins et militaires, revient en France en 1710, et, le 14 avril 1744. touche à Bourbon en se dirigeant vers la côte de Coromandel, où il était appelé au secours de Pondichéry menacé par les Mahrattes. Le 30 septembre, cette ville est bloquée, tandis qu'en Europe commence la guerre continentale pour la succession d'Autriche. Enfin, le 1*^'" septembre 1744, la Bourdonnais apprend la déclaration de guerre, et reçoit le commandement de tous les navires de la compagnie. Le 24 mars 1746, il quitte Port-Louis avec sa flotte. Forcé par la tempête, et par les avaries considérables qu'elle cause à ses vaisseaux, de re-

(1) Goaoa Paiuljim. sur la côte occidentale de l'Inde du sud. Capitale des possessions portugaises, autrefois centre dun commerce important ; on le surnommait la ville d'Or. Le Camoens en chiàlia les vices dans une satire qui lui valut un exil aux Moluques, grand archipel de l'Océanie, dans la ^lalaisie.

lâcher à Madagascar, i! n'en peut repartir que le 9 juin pour at teindre Pondichéry en juillet. Un avantage sérieux remporté sur l'escadre anglaise lui permet d'assiéger Madras et de s'en rendre maître par capitulation le 22 septembre.

En complet désaccord avec Dupleix (1), la Bourdonnais ne prolongea pas son séjour dans l'Inde. Le 10 décembre 1746, il est de retour à l'île de France, où déjà il était remplacé comme gouverneur général par le nommé David, qui avait mission d'examiner sa conduite, laquelle fut trouvée exempte de tout blâme. Ayant perdu de ses vaisseaux avant d'arriver au Cap et voulant soustraire les autres aux croisières ennemies, il les conduit à la Martinique, d'où il opère seul son retour en France. Bientôt on lui reproche de n'avoir pas exigé une somme assez forte pour la rançon de Madras; il est arrêté, mis à la Bastille. Tout en recourvant sa liberté, il y perd sa fortune.

C'est sous son gouvernement, le 18 août 1744, qu'eut lieu, sur la côte de l'île de France le naufrage du Saint-Géran^ naufrage qui constitue le dénouement du célèbre roman de Paul et lir'ginie^ par Bernardin de Saint-Pierre (2).

En 1753, M. Brenier était gouverneur par intérim à Bourbon, et M. Magon arrivait à l'île de France le 20 décembre avec le titre de directeur de la compagnie et de commandant général des deux îles; il fut remplacé en 1755 par Bouvet de Lozier (3), qui y resta jusqu'en 1703.

M. de Lally, lieutenant général des armées de France, nommé depuis décembre 1756 gouverneur de nos possessions dans l'Inde, arriva à Saint-Denis le 26 janvier 1758, sur la frégate la Diligente, commandée par Marion-Dufresne (4); il y séjourna peu de temps,

(1) Voir le journal du siège de Pondichéry, écrit en tamoul par un Indien qui se trouvait dans I» ville pendant le bombardement, et qui a été traduit depuis en français.

(2) Bernardin de Saint-Pierre, né en 1737, mort en 1814, d'une famille du Havre. D'une nature romanesque; voyage en Hollande, en Russie; envoyé tomme ingénieur à l'ile de France; après un séjour de trois ans, revient en France; se livre à la littérature.

(3) Bouvet, regardé comme un des meilleurs officiers de la marine, découvrit le cap de la Circoncision, auquel est resté attaché le nom d'île Bouvet.

(4) Marion-Dufresne périt malheureusement en 1771, sur les côtes de la Nouvelle-Zélande ; il fut mangé par les sauvages.

car il n'attendait que la réunion à Saint-Paul de l'escadre de l'amiral d'Aché. Les pouvoirs de M', de Lally étaient très étendus; par sa commission, il commandait partout; mais par une lettre du C mars 1760, enregistrée à Bourbon le 20 novembre suivant, on lui faisait savoir que, hors de Pondichéry et de la côte de Coromandel, il n'avait plus aucun pouvoir.

C'est le 9 mai 1763 qu'arriva la première nouvelle de la paix. Les navires composant l'escadre du comte d'Aché faisaient escale à Saint-Paul, ramenant une partie des régiments français, harassés de leur campagne et revenant dans le dénuement le plus complet. Le vaisseau le Condé embarquait M. de Parny (i), et le Vaillant, à la date du 20 octobre, amenait en remplacement de M. Bouvet, à la lôte du gouvernement, M. Berlin, conseiller supérieur.

En 1764, la colonie passe sous la domination directe de la couronne et elle continue de prospérer sous l'administration de M. de Poivre. M. de Bellecombe|prit possession de l'île au nom du roi, le 1" novembre 1767.

Une décision du 13 novembre 1767 établit la subordination de Bourbon à l'île de France, bien que chacune de ces colonies eût son gouverneur et son intendant. Le territoire de cette île est baigné par de petites rivières qui coulent des montagnes, et dont aucune n'est navigable, mais qu'on peut utiliser pour la fertilisation du sol. A la suite des guerres de la Révolution et de l'Empire, elle est appelée la Réunion; un instant, Bonaparte. Elle capitule en 1810, redevient Bourbon et française en 1814, pour ne plus se séparer de la métropole.

Madagascar.

Madagascar eslune grande île de la merdes Indes, sur la côte orientale de l'Afrique, dont elle est séparée par le canal de Mozambique. Elle est parcourue du nord au sud par beaucoup de rivières, le climat en est chaud, le sol d'une fertilité admirable, sans compter sa richesse en mines de cuivre, de plomb, d'étain, de mercure, de fer et de charbon.

(l) Parny (Évaristc. chevalier de), né en 1753 à l'île Bourbon; mort en 1814; .■"mbrasse la carrière militaire; capitaine de dragons, passe aux Indes; quitte le service en 178G; compose ses élégies, ses poésies, et est admis à l'Institut en 1803.

Le 10 août 1506, une flotte portugaise, revenant des Indes à Lisbonne, est jetée brusquement par la tempête sur ses côtes. Quelques mois après, dom Ruy Pereira, commandant un des vaisseaux de l'amiral Tristan d'Acunha, abordait Madagascar, en même temps que Fernand Suarez.

Le roi Emmanuel de Portugal, sur les rapports de ses officiers, envoie à Madagascar en 1509 Diego Lopez de Piqueyra, suivi l'année suivante par une nouvelle flotte sous Juan Serrano. Les trésors espérés ne s'offrant pas à eux, les Portugais ne tardèrent pas à abandonner ces rivages et se bornèrent à l'exportation de quelques esclaves. Les Français seuls semblent avoir eu le pressentiment de l'avenir réservé à cette colonie; Louis XIII ei Louis XIV furent les premiers qui comprirent l'importance politique de la colonisation; en définitive, depuis ce moment, et bien que les premiers germes ne fussent jamais fécondés, notre occupation n'a cessé d'y affirmer nos droits, et les Français, stimulés à la vue des ressources de ce pays, y élevèrent des postes fortifiés et ébauchèrent quelques cultures.

Richelieu, dans son testament politique dit : « Pour être une grande puissance en armes, il faut que la France soit forte sur terre, mais aussi qu'elle soit puissante sur mer. Il faut être fort pour posséder la mer; jamais un grand État ne doit être exposé à recevoir une injure sans pouvoir en prendre la revanche. Et, partant, l'Angleterre étant située comme elle l'est, si la France n'était puissante en vaisseaux, elle pourrait entreprendre à son préjudice ce que bon lui semblerait sans crainte de retour. Elle pourrait empêcher nos pêcheries, troubler notre commerce; elle pourrait descendre impunément dans nos îles et même sur nos côtes. Sa puissance maritime lui ôtant tout lieu de craindre les plus grands princes de la terre, l'ancienne envie qu'elle a contre la France lui donnerait apparemment lieu de tout oser à son préjudice. Les Anglais ne connaissant d'autre équité que la force, la raison d'une bonne politique ne nous permet pas d'être faibles à la mer; elle veut que nous soyons en état de nous opposer aux desseins qu'ils pourraient avoir contre nous. Si Votre Majesté est puissante à la mer, la juste appréhension qu'elle aura de voir attaquer ses forces, uniques ressources de sa subsistance, la crainte d'une descente sur ses côtes l'obligera de tenir ses vaisseaux et ses troupes pour conserver ses possessions. Il semble que la nature ait voulu offrir l'empire de la mer à la France,

par l'avantageuse situation de ses côtes également pourvues d'excellents ports aux deux mers, Océan et Méditerranée. La seule Bretagne contient les plus beaux que soient, et la Provence en â de beaucoup plus de grands et d'assurés que l'Espagne et l'Italie ensemble. Tout démontre donc l'indispensable utilité de favoriser le commerce et surtout celui au long-cours. »

Richelieu songea le premier à confier au capitaine de marine Rigault, originaire de Dieppe, l'organisation d'une grande compagnie; malheureusement il mourut le 4 décembre 1642. Les lettres patentes furent signées par Louis XIII le 24 juin. L'année suivante, elles sont confirmées par Louis XIV, le 20 septembre 1643, quatre mois après la mort de son père. MM. Pronis (1) et Flacourt (2) partirent de France et s'établirent dans la presqu'île de Tholongalt, où ils bâtirent le fort Dauphin, puis à Sainte-Luce, Antongil, Sainte-Marie, Ténéri fie et Saint-Augustin. Dès lors l'influence française ne cessa de grandir à Madagascar, et Golbert, qui voulait en faire le centre de nos possessions africaines, ne cessa d'encourager les colons. INIalbeureusement, en 1670, un nommé de la Haye, par sa tyrannie, exaspéra les insulaires, qui massacrèrent nos compatriotes, et, pendant tout le règne de Louis XIV, aucune expédition nouvelle n'y fut envoyée.

Sous Louis XV, malgré l'abandon de nos colonies, par les édits de mai ITIO et juillet 1730, on reprit les projets de colonisation.

La cession de l'île de Sainte-Marie de Madagascar eut lieu le oO juillet 1750; TalFaire fut négociée par M. Barthélémy David, gouverneur de l'île de France, avec la princesse Beti, qui avait sue" cédé à son père Tamsimalo, à Foulepointe. Elle fut remise à M. de Villiers, commandant \e31ars, qui en conQa le gouvernement à un sieur Gosse. Malheureusement, il irrita les naturels par son oppression, et, le 24 décembre 1754, les Français furent tous massacrés.

Malgré le traité de 1763, M. de Maudave (3) s'embarqua le 14juil-

(1) Agent du maréchal duc de la Meilleraye, à qui le cardinal de Richelieu avait accordé le privilège exclusif du commerce de Madagascar.

(2) Flacourt fonda le comptoir de notre Compagnie des Indes à la côte de Malabar.

(3) Fils d'un colonel du régiment de Nivernais, le comte de Maudave naquit en 1725 au château du Fayet, près de Grenoble; d'un caractère aventureux; lit les campagnes de 1740 à 1756; part pour 1 Inde avec M. de Lally ; peu après son

let 1768, sous le ministère de M. de Praslin, pour se rendre à Madagascar en qualité de gouverneur; il avait pour instructions de renouer des relations amicales avec les indigènes. Il aborde à l'île de France le 5 août avec l'ingénieur Bernardin de Saint-Pierre (d), et, le 5 septembre, à Fort-Dauphin. La fin de l'année se passa à explorer le pays et à faire connaissance avec les chefs et habitants de cette contrée. Travailleur infatigable, aussi habile administrateur que bon officier, d'une rare délicatesse de sentiments, il lui manqua la chance pour sortir avec éclat de sa mission. Malgré ses demandes de secours, il se voyait abandonné sans troupes, ni argent, ni marchandises de traite, ni colons. Pour dernière atteinte à ses espérances et à la colonie naissante, le gouverneur de l'île de France rappela, au mois d'août 4770, la garnison déjà si peu nombreuse de Fort-Dauphin. A la rigueur c'était son droit, puisque cette petite troupe faisait partie du régiment de l'île de France. Malgré le peu de succès dans ses entreprises, de Maudave reste ferme dans ses projets jusqu'à l'arrivée de son successeur en 1774, M. Beniowski (2), réfugié hongrois, protégé de M. d'Aiguillon. Il put d'abord récoller ce que M. de Maudave avait semé; mais, à peine débarqué, il déclara la guerre aux peuplades, s'y attira de nouvelles difficultés, et mourut sans avoir été plus secondé par les ministres de notre ancienne monarchie. M. de Yergennes était cependant un des grands représentants de notre diplomatie à cette époque.

En définitive, il y a là une terre d'une étonnante fertilité et des

arrivée, il est nommé colonel à la prise du fort David et s'empare de la ville de Sadras ; 1758, épouse M"*; Porcher de Soulches, fille du gouverneur de Karikal ; mort à Mazulipatam en 1778; fort instruit; laisse son Journal de Madagascar, un Voyage aux Indes orientales, à la cour du Mogol, enfin une traduction de Y Histoire de Philippe V ; eut trois filles, mariées au colonel Pouget de Saint- André, directeur des fortifications de l'île de France, à l'amiral Morard de Galles, et à M. de Lainartellière.

(1) Né au Havre en 1747 ; entre, en 1757, à l'École des ponts et chaussées ; officier, ingénieur, écrivain ; on a de lui : Voyage à Vile de France, Études de la nature, Paul et Virginie, Vaux d'un Solitaire, Chaumière indienne ; mort en 1814.

(2) Beniowski (comte), d'une bonne famille hongroise; quitte son pays pour aller conspirer en Russie. Condamné à la déportation au Kamtchatka, il s'en échappe avec la complicité de la fille du gouverneur, qu'il enlève, et parvient à gagner la France, après de nombreuses péripéties de voyage.

COLOrslES. 301

richesses de toute sorte à exploiter. La Révolution ne rencontra à l'égard de Madagascar aucune contestation des droits de la France; ils furent reconnus en 1815, lors des traités de Paris et de Vienne. Madagascar ne fut l'objet d'aucune note diplomatique : ainsi, malgré nos insuccès répétés, notre autorité sur ce pays n'a jamais soulevé la moindre protestation, et sur la côte orientale et nord-ouest, nous possédons Sainte-Marie, occupé en 1750, Mayolle et Nossi-Bé.

En 1825, en 1857 et en 1881, les Hovas n'ont pas été eifrayés par la disproportion de leurs forces avec les nôtres. Aujourd'hui leur situation n'est plus la même; ils ont conscience des progrès qu'ils ont faits, ils savent que ces progrès ne sauraient s'arrêter : alors devra-t-on se borner à regretter de n'avoir pas su agir lorsqu'il en était temps? L'opinion nationale est qu'il y a là un morceau du patrimoine de la France qu'il n'est pas permis d'amoindrir, et à plus forte raison d'abandonner. L'honneur et la dignité du pays sont dès lors engagés.

l<a Guyane française.

Vaste contrée de l'Amérique du Sud, baignée par l'Atlantique depuis l'embouchure de l'Amazone jusqu'à celle de l'Orénoque, la Guyane se partage entre le Venezuela, l'Angleterre, les Pays-Bas, la France et le Brésil. Elle est bornée à l'est par la rivière l'Oyapok, à l'ouest par celle de Maroni, au nord par le littoral atlantique, et s'enfonce au sud dans des terres encore inexplorées. Le système orographique se compose de deux chaînes parallèles se détachant de la Cordillère du nord et courant de l'est à l'ouest. De ces deux chaînes descendent les fleuves l'Oyapok, l'Ouanary, l'Approuauge, la Comté, la Mahury, le Rourou, le Sinnamary, la Mana, le Maroni. Ces fleuves, dont le cours est de 700 kilomètres, se jettent dans l'océan Atlantique. La nature s'est montrée prodigue pour cette partie du continent américain.

Christophe Colomb passe pour avoir pris le premier connaissance du pays, le 1^'' août 1498. Vincent Janez Pinçon, un de ses compagnons, toucha le continent américain le 20 janvier 1500, vers le cap Saint-Augustin, et, arrivé au fleuve l'Amazone, lui donna son nom. Après lui, les explorateurs se multiplient. En 160i, un gentilhomme

poitevin, la Ravardière, est chargé par Henri IV d'une tentative de colonisation à la Guyane. En 1626, 1633 et 1643, trois compagnies échouèrent; en 1652, une quatrièn:ie ne fut pas plus heureuse. Louis XIV et Colbert s'intéressaient à nos colonies; en 1664 est formée la Compagnie des Indes occidentales. Quelques villages s'élèvent, l'agriculture est encouragée et longtemps la colonie se soutint. Tontes ces compagnies étaient toujours attirées par l'espoir de découvrir des richesses et des trésors accumulés, mais toutes sont déçues dans leurs illusions. Alors M. de la Barre, représentant de la compagnie à Cayenne, encouragea les pères Jean Grillet et François Béchamel, de l'ordre des jésuites, à un voyage d'exploration dans l'intérieur, voyage dont ils ont laissé la relation. En 1674, la Guyane fait retour à l'administration royale; à cette époque se place l'attaque et la prise de nos possessions par les Hollandais, mais leur conquête ne fut pas de durée. M. d'Estrées, à la tête d'une flottille de 10 vaisseaux, les chasse de notre colonie. En 1720, M. d'Orvilliers en est nommé gouverneur.

Après la guerre de Sept Ans, la France se montrant impatiente de regagner ailleurs ce qu'elle avait perdu au Canada et aux Indes^ Ghoiseul résolut de coloniser la Guyane. Il demanda au roi, pour lui et son cousin Praslin, la concession des territoires compris entre le Kourou et le Maroni. Gentilshommes ruinés, cadets de famille, paysans, aventuriers sollicitèrent d'y être envoyés. Tout semblait annoncer des jours prospères; malheureusement la conduite de l'expédition fut partagée entre deux chefs jaloux l'un de l'autre, le chevalier Turgot (1) et l'intendant Thibaut de Chauvallon. Leur rivalité ruina la colonie. M. de Praslin, ministre de la marine, avait cherché un homme éclairé, résolu, capable de rendre compte de nos insuccès : M. de Malouet (2) fut choisi ; il commença par étu-

(1) Turgot, le prévôt îles marchands, inourul le l'^'' février 1751, laissant trois lits et une lïlle. L'aîné, magistrat, meurt président a mortier au parlement de Paris ; le second , connu sous le nom de chevalier Turgot, fut un savant, un administrateur, un soldat, et gouverna la Guyane ; le troisième, le ministre, naquit à Paris le 10 mai 1727. Sa fille épousa le duc de Saint-Aignan.

[2) Malouet (Victor), né à Riom en 1740; mort en 1814; sert dans l'administration de la marine; intendant de Toulon en 178U; forcé démigrer, rentre en France en 1801 ; ministre de la marine.

(lier Surinam, où l'administration hollandaise entreprenait des voyages d'exploration. Mais sa santé l'obligea de rentrer en France, et il ne put donner suite à ses projets.

A partir de 1763, les convois se succédaient et dans le mémoire du roi pour servir d'instruction au gouverneur général et à l'intendant, il est dit : « Tout ce qui concerne le militaire ressortira du gouverneur. S. M. entend que les colonels des régiments en garnison dans les colonies aient la nomination des emplois vacants dans leurs régiments et qu'ils soient seulement tenus à cette approbation du gouverneur et cela pour le maintien de la subordination. » En juillet 17G4, la famine devint menaçante, le désespoir s'abattit sur la colonie. En 1705, il n'y restait plus que des malades et des moribonds cherchant à fuir; de nouvelles tentatives se continuèrent jusqu'en 1781 ; enfin celle de M. de Villebois en 1788 n'eut pas plus de succès, et Cayenne est devenu un lieu de déportation. En 1808, notre colonie fut conquise par les Anglais et les Portugais; mais en 1814 elle fit retour à la France.

Saint-Domiiigue.

Haïti, ou Saint-Domingue, est un pays montagneux; c'est une grande île de la mer des Antilles, au S.-E. de Cuba, à l'E. de la Jamaïque; la partie 0. est dite française; celle de l'E. est dite espagnole; elle a pour capitale Port-au-Prince. Découverte par Christophe Colomb le 0 décembre 149"2, le traité de Ryswick (1697) nous la céda. Celte colonie française vit rapidement croître sa prospérité, et, après bien des révolutions, ne cessa d'être française qu'en 1825, époque à laquelle elle se constitua en république.

Le 11 décembre 1767, des symptômes de révolte se manifestent à Saint-Domingue. Une assemblée de nègres et de mulâtres armés se réunit dans le quartier du Cul-de-Sac, près de Port-au-Prince. M. de Reynaud, qui commande la colonie en'i'absence du prince de Uohan et de M. de Fauveau, marche contre eux avec de l'infanterie et 2 pièces d'artillerie. A son approche, ils se retirent. M. de Reynaud établit des postes dans le bourg, et des patrouilles arrêtent les aimes à la main les nommés Violette et Mith, ce dernier porteur d'un billet ainsi conçu : c< Les bons citoyens du Port-au-Prince

sont avertis que ceux de la plaine sont en marche et les exhortent à venir les rejoindre, déterminés à faire bonne défense. »

Le 12, au point du jour, le sieur Dettrées, chef des rebelles, renvoya le prévôt de la maréchaussée , pris la veille au moment où il allait signifier aux révoltés de mettre bas les armes sous peine d'être fusillés. Ce rebelle assure M. Reynaud qu'il a été forcé, le pistolet sur la gorge, de se mettre à la tête des habitants de Cul-de-Sac, mais qu'ils vont tous se réfugier chez eux. Dans ce moment, M. Reynaud apprend que les quartiers voisins se remuent. \\ laisse un détachement à la Croix-des-Bouqiiets, aux ordres de M. de Lavelanette, et se rend au Port-au-Prince, où sa présence devient nécessaire. Il y fait arrêter plusieurs personnes. Cependant il y avait du mouvement au Misbalais et au Grand-Bois, et dès le 15 les rebelles se portent au Morne-au-Diable. Une partie d'entre eux viennent jusqu'à Cul-de-Sac et ne se retirent que sur la nouvelle certaine que les habitants du quartier sont rentrés dans le devoir.

M. de Rohan (1), gouverneur de Saint-Domingue, acquiert la preuve que le conseil du Port-au-Prince avait fomenté la révolte. Il fait arrêter les membres de ce conseil pendant qu'ils étaient assemblés, et on les embarque sur un navire à destination de Bordeaux. A leur arrivée, ils sont enfermés au Château-Trompette. Cette opération est suivie de l'arrestation de trois colons qui furent condamnés par le conseil de guerre et exécutés. Les habitants rentrèrent alors dans le devoir, et ainsi fut ramené le calme dans la colonie.

Antilles.

La France ne s'est installée que tardivement dans le magnifique

(1) Rohan-Guéniéné (Louis-Arniand-Constantin de), prince de Monlbazon, frère de Jules-Hercule, mort en 1800, lieutenant général, qui s'est distingué àRossbacii, et du prince-cardinal; né le 19 avril 1730; 1758, capitaine de vaisseau, combat sur le Raisonnable contrée vaisseaux anglais ; octobre 1764, chef d'escadre; gouverneur des îles sous le Vent, 1766 ; lieutenant général des armées navales, 24 septembre 1769; après avoir servi pendant toute la guerre de l'indépendance américaine, vice-amiral le 11 mars 1784; se déclare contre la révolution sans émigrer; traduit devant le tribunal révolutionnaire, il est exécuté à Paris le 2'i juillet

archipel des Antilles (1). En 1625, Belain sieur d'Esnambuc, capitaine du roi, arrive dans les mers du Ponant, à Saint-Christophe, et revient en France en 1626. Richelieu, à cette époque, cherchait à relever notre marine, et en quelques années il y forma un des plus beaux établissements du Nouveau-Monde.

Devancé à la Guadeloupe par un de ses lieutenants, Lienard de l'Olive prit possession de la Martinique le 15 septembre 1635; il mourut en 1636. Ses neveux et successeurs, du Parquet, du Pont, du Halde, Poincy, continuèrent son œuvre, et Saint-Christophe, la Martinique et la Dominique devinrent des établissements florissants. En 1648, notre marine jouait un rôle prépondérant dans la mer des Antilles et même dans le golfe du Mexique. Cette prospérité s'arrête à l'époque des troubles qui marquèrent la minorité de Louis XIV, Mazarin n'attribuant qu'un intérêt très secondaire aux questions maritimes qui avaient préoccupé Richelieu. A ce moment (1649), la compagnie vendait les îles françaises de l'Amérique. Le 4 septembre 1649, Boisseret achetait la Guadeloupe, Marie-Galande, la Désirade et les Saintes. En 1650, du Parquet payait la Martinique, Sainte-Lucie, la Grenade. En 1651 , Poincy acquérait Saint- Christophe, Saint-Barthélémy. En 1664, lors de la guerre entre l'Angleterre et la Hollande, Louis XIV, s'étant déclaré pour la Hollande, les Anglais crurent le moment favorable pour s'emparer de nos Antilles; mais ils furent chassés de Saint-Christophe, repoussés de la Martinique, de la Guadeloupe.

Les guerres amenées par la ligue d'Augsbourg et la succession d'Espagne eurent leur contre-coup aux Antilles ; cette fois encore les Anglais ne furent pas plus heureux, et la paix d'Ulrecht nous assura toutes nos colonies. Dès 1721, la population augmente, notre colonisation se consolide. [De 1741 à 1748, nos colons réussissent à repousser toutes les attaques contre cette renaissance commerciale et cette extension de nos domaines d'outre-mer. La jalousie et les convoitises de l'Angleterre s'étaient éveillées à la vue de l'état florissant de nos colonies. Heureusement la paix d'Aix-la-Chapelle, en nous confirmant dans la possession de nos Antilles, vintrassurer les colons. Mais pendant la guerre de Sept Ans ils ne reeurent aucun

(1) Les îles françaises dans cet archipel forment trois groupes : au nord, Sainl- Marlin et Saint-Barlhélemv ; au sud, la Martinique; au centre, la Guadeloupe. T. VI. 20

renfort, tandis que les Anglais dirigeaient contre eux des forces accablantes.

La Martinique (1) avait donné quelque inquiétude sous le régent, par suite du mécontentement qu'y avait excité un impôt forcé établi par le gouverneur, M. de la Varenne ; mais la modération du régent et ensuite celle du cardinal de Fleury ramenèrent la bonne entente avec la métropole, grâce à l'influence de M. du Buth, lieutenant-colonel de la milice et de M. d'Hauterive, procureur général du conseil de l'ile. Le 8 janvier 1762, les Anglais, commandés par le général Manckton , avaient débarqué à la Martinique et assiégé le Fort-Royal ; le 16 février, l'île était conquise. Elle ne nous fut rendue que par le traité de paix de 1783.

La guerre de l'indépendance des États-Unis fut une revanche pour nous : les Anglais ne purent cette fois s'emparer d'aucune de nos colonies, ils furent chassés de Tabago , Saint-Christophe, Nevis, Montserrat, et se virent forcés, à la paix de Versailles 1783, de nous confirmer dans la possession de Tabago.

Le 16 janvier 1759 , une flotte était sortie des ports d'Angleterre cinglant vers la Martinique, dans le dessein d'en faire la conquête, ou de détruire et ravager les plantations de cette île, afin d'en ruiner le commerce pour bien des années. A leur arrivée le 16 février, ils débarquent à la pointe aux Nègres et à Casse-Navire environ 8,000 hommes , et se disposent à marcher sur Fort-Royal. Ils présumaient qu'ils s'en rendraient bientôt maîtres, n'ayant trouvé aucune difficulté à prendre terre et à renverser les premiers postes qui se trouvèrent sur leur passage ; mais, le bruit de leur descente s'élant aussitôt répandu dans l'île, les habitants s'armèrent. M. deBeauharnais, nommé depuis peu à ce gouvernement, ne faisait que d'y arriver. Sur-le-champ , après avoir pris une connaissance exacte de ses forces, il pourvoit à la sûreté des points susceptibles de défense et marche à la rencontre de l'ennemi. Il atteignit les Anglais au moment où ils se rembarquaient sur l'avis que les Français s'avançaient pour les attaquer. Alors M. de Beau-

(1) La Martinique fut ainsi nommée par Cliristophe Colomb, qui la découvrit en 1493, le jour de la Saint-Martin. Très irrégulière dans sa forme, elle possède de nombreuses anses, des caps, plus une rade assez vaste. Ses détroits sont parsemés d'écueils et (juelques batteries suffisent pour les défendre.

iiarnais, poussant vigoureusement l'ennemi en retraite, lui tua 800 hommes; il n'y eut de sauvés que ceux qui, se trouvant encore près du rivage, purent aborder les vaisseaux. Cette tentative ayant échoué, les Anglais tournèrent leurs voiles vers la Guadeloupe. Cette conquête leur paraissait d'autant plus facile qu'ils savaient les forts de cette île peu en état de résister et que cette colonie, moins nombreuse que la Martinique, plus dispersée, leur laissait entrevoir un dédommagement certain. A leur première apparition, les habitants du bourg de Basse-Terre, capitale de l'île, abandonnent leurs demeures et ne laissent aux Anglais , en se retirant dans l'intérieur du pays avec leur gouverneur, qu'une ville déserte; alors tous les colons se réunissent en armes et se préparent à se défendre. La résolution était courageuse, mais il fallait les moyens de la soutenir. L'escadre anglaise environnait l'île et en interdisait les approches à tous les secours, et l'armée envahissante les harcelait de tous côtés. Il était aisé de prévoir qu'ils seraient bientôt dans la nécessité de se rendre, lorsqu'une escadre française, aux ordres de l'amiral Bompart, se montra dans les parages de la Martinique.

Le 2 mai, l'escadre anglaise, repoussée de la Martinique, s'empare de la Guadeloupe, et des petites îles qui en dépendent, après trois mois de tentatives difficiles. La perte de cette colonie doit être attribuée à l'incurie de son gouverneur, M. Nadau ; à M. de Beauharnais (I), lieutenant général pour le roi aux îles du Vent, qui resta tranquille à la Martinique sans donner aucun secours à la Guadeloupe, et enfin aux lenteurs de M. de Bompart, qui, parti de Brest avec une forte escadre, resta six semaines avant de se décider à aller chercher la flotte anglaise.

Le roi, à l'imitation de Sully et de Golbert, fît beaucoup pour le

Il I Beauharnais (Claude, comte de , né à Rotheforl le 16 janvier 1717 ; entré au service en 173-3, comme gentilhomme, garde de la marine. Pendant quatre ans, commande l'artillerie au Canada: capitaine de galiole d'artillerie et des bombardiers du roi, le 15 novembre 1754; chevalier de Saint-Louis; capitaine des Vaisseaux ; marin de vocation ; en juin 1759, obtient des lettres patentes érigeant la terre et seigneurie des Roches-Baritaud en comté, en considération des services de ses ancêtres et des siens ; en dernier lieu, sur la BcUone, avec laquelle il soutint un combat de cinq heures contre 2 vaisseaux anglais. Sa femme, Fanny de Beauharnais, dont il se sépara, l'ut la maîtresse de Dorât , l'auteur des Baisers et du Mois de mai.

commerce. Les manufactures se relevèrent; mais malheureusement elles se trouvèrent en concurrence avec celles que les réfugiés français, depuis la révocation de l'édit de Nantes, avaient créées à l'étranger, et surtout avec celles de l'Angleterre (1). Nos colonies, particulièrement celle de Saint-Domingue, tirèrent chaque jour de nouveaux fruits d'une longue paix.

^aint-Pici're et lli<|ueloii.

Les Français débarquèrent de bonne heure dans l'Amérique du Nord; ils connaissaient bien avant Christophe Colomb la côte américaine. C'est à nos pêcheurs basques et bretons qu'en revient l'honneur, et ils furent même les premiers à aborder à Terre-Neuve, au Salvador, au golfe de Saint-Laurent et en Acadie. Mais ce n'est qu'au seizième siècle , sous François 1'% que commence, avec Jacques Cartier el Roberval, la prise de possession de cette colonie, qui porta le nom glorieux de Nouvelle-France. Nous avons possédé en Amérique toute la région qui s'étend de la frontière des Etats- Unis jusqu'au pôle et de l'Atlantique au Pacifique,

En 1713, par le traité d'Ulrecht, l'Angleterre nous arracha l'Acadie et Terre-Neuve. En 1763 , elle nous enleva le Canada et toutes ses dépendances, à l'exception des îlots de Saint-Pierre et Miquelon au sud de Terre-Neuve. Ces îlots, pris par les Anglais lors de la guerre de l'Indépendance, rendus en 1783, repris au début de la Révolution et gardés jusqu'à la fin de l'I'lmpire, furent encore restitués en 1815, et nous les conservons encore aujourd'hui.

(I) Béani avait pour garnison Valenciennes, (juand le i<^ B. fut dirigé sur Brest où il s'embarqua le 20 novembre pour se rendre à Saint-Domingue. En 1755, pendant qu'il était employé à la guerre de Sept Ans, le 1"='' B. fut envoyé au Canada.

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