CHAPITRE IV
1370. — Origine de la maison des Stuaris. Succession de ses rois. Considérations sur l'état de rAn^leterre.
1G88. — Jacques II ligué avec Louis XIY ; ses efforts pour abolir la réforme en Angleterre. — 20 juin, naissance du prince de Galles. — 19 juillet, le prince d'Orange appelé par les Anglais. — 15 novembre, son débaniuement avec une armée allemande.
1689. — 7 janvier, arrivée de Jacques II à Saint-Germain. Guillaume d'Orange, roi d'Angleterre.
1G90. — Avrils expédition d'Irlande. Schomberg. — 11 juillet, bataille de la Boyne. Jacques chassé d'Irlande par Guillaume III.
ir)91. — 15,000 Irlandais arrivent en France.
I(j92. — Armée à la Hogue destinée à débarquer en Angleterre. Bataille navale, — 28 mai. de Tourville devant la Hogue : destruction de la flotte française.
1G96. — Mécontentement en Angleterre dont Louis XIV veut profiter. Berwick y va fomenter l'insurrection.
1701. — 15 septembre, mort de Jacques H: son (ils proclamé roi.
1708. — Préparatifs i)our tran.sporter Jacques III en Ecosse. Expédition manquée (17 mars au 15 avril).
1715. — Le comte de Mar lève l'étendard de la révolte. Le prétendant est proclamé dans le nord de l'Angleterre. Les insurgés attaqués à Preston le 12 novembre; bataille de Scheriffmoor. près Dumblaine, le 13. Le prétendant quitte Commercy le 28 octobre, arrive en Ecosse. Proclamation, le 5 janvier 1716. Découragement; ruine de son parti. Sa fuite, le 30 janvier; arrive à Gravelines le 14 avril. Persécutions, vengeances contre les jacobites.
1719. — Albéroni continuateur de la politique de Louis XIV. Mariage à Rome de Jacques Sluart avec la princesse Sobieska. Le prince d'Ormond. Affaires du caji Finistère et de Vigo. Jacques III à Madrid. Expédition contre l'Angleterre sans résultats. Deux régiments espagnols prisonniers.
1743. — Expédition projetée sous les ordres du maréchal de Saxe, revenu vers le milieu de novembre de l'armée de Noailles. Vieux soldats rassemblés à Lille et à Valenciennes avec de nombreux transports. Des escadres parties de Rochefort et de Brest pour le protéger. Le prétendant quitte Rome à la fin de décembre.
1744. — Charles-Edouard se prépare à une invasion en Angleterre. Arrivé à Grave-
lincs sous un nom su|iposé, s'approrlie des côtos; reste inapeiru de la flolle du 20 janvier au commencement de mars. Haine des Anglais contre les Ilanovriens. Qualités brillantes de Charles-Edouard; l'embarquement se fait avec rapidité. Le comte de Saxe repoussé par une tempête qui sus|)end les préparatifs.
1745. — Le (ils du prétendant projette une nouvelle invasion. Les.Vnglaismécontcnls des Ilanovriens. Petit armement d'Edouard aux frais de ses amis et aux siens; il débar([ue aux Hébrides. — 27 septembre, son entrée à Edimbourg; ; il marche sur Londres. Les Anglais ne prennent les armes ni ])out ni contre lui. Le duc de Cumberland rappelé de Flandre; arrivé à Derby, le prince retourne en arrière et gagne l'Ecosse.
XliG. — 17 janvier, sa dernière victoire remportée à Falkirli, Cumberland à Edimbourg le 30 janvier. Défaite, le 27 avril, à CuUoden. Férocité de Cumberland. Fuite du prince.
1748. — LaFrance obligée de renvoyer le prince Charles-Edouard. Sa conduite à Paris. H refuse de partir et déclare qu'il ne cédera qu'à la force. — 10 décembre, son arrestation à rO|iéra: conduit à la frontière. Blâme non mérité du ministère français. Il se (ixe en Italie.
1753. — Passe incognito en Angleterre pour se mêler à de nouveaux projets en sa faveur. Son retour en Italie. Prend le nom du comte Jonlison. Sa liaison avec Clémentine Walkenshaw, dont il a une lille.
1755. — Lelly consulté au conseil des ministres.
1766. — A la mort de Jacques III, dit le chevalier de Saint-George, le prétendant Charles-Edouard prend le titre de comte d'Albany (né à Rome en 1720. mort à Rome le 31 janvier 1788 . Son mariage avec la comtesse de Stolberg, qui devient l'amie d'AHieri, morte le 29 janvier 1817. Henri-Benoît, duc d'York, cardinal, fils puîné, né à Rome en 1725, meurt en 1807.
Charles-Edouard fut moins le représenlunt d'une dynastie déchue que le champion de l'Ecosse jalouse de reprendre son rang parmi les nations. Étant donné le rôle important joué par l'Angleterre sur le continent, ses guerres avec l'Ecosse intéressaient l'Europe, et la France surtout; à la révolution tentée par Charles-Edouard, se rattachent des épisodes, des batailles qui appartiennent à notre histoire militaire par les expéditions, les contingents, les régiments qui de France allèrent combattre sur les bords de la Tweed.
Depuis Robert II en 1370, qui fut le chef de la dynastie des Stuarls, cette illustre famille, d'origine anglo-normande et l'une des plus anciennes de l'Ecosse, avait donné des rois à ce royaume d'abord et ensuite à l'Angleterre et à l'Ecosse réunies sous le même sceptre; les malheurs de cette famille depuis son élévation jusqu'à sa chute, son alliance avec les rois de France, devinrent funestes aux Écossais bien que les Stuarts aient gouverné ce pays pen-
dant trois cent quarante-quatre ans, et les deux royaumes réunis pendant cent onze.
Robert III meurt en 1-406, laissant son fils prisonnier de l'Angleterre; celui-ci, après dix-neuf ans de captivité, monte sur le trône et est assassiné en 1436. Son fils, Jacques II, qui fonda un pouvoir absolu, est tué en 1460. Jacques III succombe en 1488 dans un combat contre les nobles révoltés, parmi lesquels se trouvait son propre fils Jacques IV, marié à la fille d'Henri VII, roi d'Angleterre, et tué en 1513. Jacques V, son fils, vit avec douleur, en 1342, les Anglais menacer ses frontières, et rendit le dernier soupir après la naissance de sa fille, Marie Sluart, décapitée le 18 février 1587 (1). Le frère de cette reine, Jacques VU, héritier présomptif de la couronne et le plus proche parent d'Henri VII, monte sur le Irône d'Angleterre sous le nom de Jacques P', réunissant les deux royaumes. Ses fautes produisirent les malheurs qu'aggrava encore son fils Charles I", et qui firent tomber sa tête sous la hache du bourreau en 1649.
Ses fils sont Charles II, et Jacques II, qui embrassa la religion catholique.
Dans toute l'Europe, Louis XIV ne comptait qu'un seul allié, Jacques II (2), et le but de cette union était de ravir à l'Angleterre ses libertés civiles et religieuses, et de convertir la nation
(1) Walter Scolt dit :
or ail tlie palaces so fair, Buill for tlie royal dwclliiig lu Scotland, far beyoïid compare Linlilligow in excelliny:.
C'est dans celte aniline résidence des rois d'Ecosse qu'est née, le 8 décembre 1542. l'infortunée Marie-Sluart. Son père, Jacques V, mourait au moment même où sa fille venait au monde. En apprenant que la reine était accouchée d'une fille, il se dressa sur son lit et dit tristement : « Que la volonté de Dieu soit faite; ce nous est venu par une fille, cela s'en ira par une fille. » La reine Anne, fille de Jacques II, fut en réalité la dernière souveraine de la dynastie des Stuarts.
(2) Jacques II, roi d'Angleterre (Jacques VII d'Ecosse), né le 15 octobre 1633, mort le 6 septembre 1701; second fils survivant du roi Charles P"" et de Henriett!î de France, fille de Henri IV ; porte le titre de duc d'York jusqu'à son avènement au trùne, et c'est sous ce nom qu'il joua un rôle important avant et après la restauration des Stuarts.
au catholicisme. Ce fut au milieu de la fermentation produite par ces projets impopulaires que, le 20 juin 1688, la reine mit au monde un fils qui fut proclamé prince de Galles. Jacques II avait déjà eu de sa première femme deux filles, Marie et Anne,
Le prince d'Orange, qui avait épousé Marie, l'aînée, fut appelé en Angleterre parles mécontents, et ne craignit pas de se rendre à leur appel, assuré que la nation entière se jetterait dans ses bras. Il prend à sa solde des troupes de Brandebourg, de Hesse, de Luxembourg, de Zell, prépare une flotte, met à la voile d'Hellvoetsluys (I), le 29 octobre; forcé de rentrer dans le port par une tempête, il reprend la mer le 11 novembre 1688, aborde le 15 h Brixham, petit port sur la côte de la baie de Tor (Tor-Bay), puis entre triomphalement dans Londres.
La naissance de Jacques-Edouard fermait à Guillaume (2) le chemin du trône. Mais la nation, jalouse de son indépendance vis-à-vis de l'étranger et inquiète pour ses libertés politiques et religieuses, se tourna presque tout entière du côté du prince d'Orange et lui remit la défense de ses droits menacés. Jacques, au dernier moment, appela en Angleterre son armée d'Ecosse, ayant à sa tête le fameux Claverhouse, devenu vicomte de Dundee, dont la fidélité ne démentit jamais le courage, et qui fut tué au défilé de Rilliecrankie. Le malheureux roi , qui avait compromis sa cause par ses hésitations, se voyant abandonné d'un grand nombre de ses partisans, obligea la reine à s'éloigner le 6 décembre 1688, emmenant avec elle le prince de Galles, qui n'avait que six mois. Bientôt il élait lui-même obligé de s'enfuir à son tour; il arrivait à Ambleteuse le 5 janvier 1689, et le 6 à Saint-
(1) Hellvoestliiys, ville iiiarilime de la province de Hollande, au sud de Brielle, cote méridionale de l'île de Woorne ol sur la rive droite du Haringvliet, Tiin des grands bras de l'estuaire de la Meuse (estuaire, ou plutôt sinuosités du littoral, qui ne sont couvertes deau qu'à la marée montante).
(>) Guillaume III, roi d'Angleterre, successeur de Jacques II. né le 14 novembre 1650. de Guillaume II de Nassau, prince d'Orange et stathouder des Provinces- Unies, et de Henriette-Marie Stuart, fille de Charles 1", roi d'Angleterre, élu stathouder de Hollande en 1672 et roi d'Angleterre en 168D; mort le 19 mars 1720. Son jière était mort quelques jours avant sa naissance, et les partisans de la maison d'Orange e>péraient que le jeune prince obtiendrait le stathoudérat, mais l'influence de Cromwell s'y opposa.
Germain, où lui sont prodiguées toutes les marques de la plus généreuse hospitalité.
Louis XIV pense à un effort en faveur de son hôte. Une expédition, composée de 13 vaisseaux, est prête en peu de mois. Jacques II débarque en Irlande le 12 mars; le 24, il entre dans Dublin et lutte d'abord avec avantage; mais Guillaume III aborde l'Irlande en juin, y gagne la bataille de Boyne, ou de la Boyne (le 41 juillet 1690), où fut tué le vaillant duc de Schomberg (1), à l'âge de quatre-vingt-deux ans, après avoir balancé la réputation militaire des meilleurs généraux de son temps.
Vaincu, Jacques II se vit bientôt dans la nécessité de quitter l'Irlande; il s'embarque à Waterford pour retourner en France. Mais en parlant il laissait à ses officiers les plus dévoués et les plus résolus le soin de poursuivre la guerre aussi longtemps qu'ils en auraient les moyens. Pendant ces opérations, le comte de Lauzun, k la tête des troupes auxiliaires de France, était resté dans l'inaction à Galway; il faisait un tableau si triste de sa situation, que des vaisseaux de transport furent envoyés pour le ramener avec ses troupes et près de 15,000 Irlandais, qui, sur la flotte de Château-Renaud, s'embarquèrent pour s'établir en France. Lauzun fut disgracié, ayant abandonné la cause de Jacques II avant qu'elle fût désespérée.
En 1692, Guillaume s'étant embarqué le 5 mars pour la Hollande, Louis XIV croit pouvoir profiter de cette absence pour de nouveaux efforts en faveur de Jacques II; il lui donne une flotte que la valeur de Tourville ne put sauver du fatal désastre de la Hogue (28 mai 1692); à ce moment, Namur se rendait, le maréchal de Luxembourg battait les Hollandais à Steinkerque.
En 1696, à la mort de la reine Marie, pendant que la guerre continuait et que Berwick fomentait l'insurrection, Jacques II se rend à Calais pour se mettre à la tête d'une nouvelle armée d'invasion. Mais Louis XIV dut céder aux forces réunies de l'Angle-
(1) 11 descendait d'une famille noble du Palalinat. Sa mère était Anglaise, llUe de lord Dudley. Il commença sa carrière comme simple soldat; il servit dans presque toutes les armées de l'Europe; réfugié à la suite de la révocation de ledit de Nantes ; il obtint les dignités de grand de Portugal, de généralissime en Prusse et de duc en Angleterre. Protestant, moJeste dans ses mœurs, calme, résolu, sa probité égalait son courage.
terre, de la Hollande el de l'Empire, et accepter le traite de Ryswick, par lequel il reconnut Guillaume comme roi d'Angleterre.
Jacques II, relire à Saint-Germain, y mourut le vendredi 16 septembre 1701. D'une nature faible, sans énergie, se réfugiant dans la piété, il ne goûta d'autres consolations que les pratiques d'une vie dévote; mais en renonçant peu à peu à la terre, il apprit aussi à connaître des pensées et plus pures et plus hautes (1).
Guillaume III ne survécut qu'un an à son beau-père; il mourut en 1702, et la princesse Anne, sa belle-sœur et fille de Jacques If, lui succéda sur le trône d'Angleterre. Louis XIV reconnaissait dans l'acharnement du gouvernement anglais contre lui la cause d'une partie de ses revers. Dès le commencement de 1708, il se prépara, dans le plus grand secret, à transporter le prétendant Jacques III (le chevalier de Saint-George) en Ecosse, et à mettre à profit le mécontentement résultant du traité du 2 août 1706, par lequel l'Ecosse, privée de son indépendance, était devenue partie du royaume de la Grande-Bretagne. Les Écossais sollicitaient Jacques III de venir se mettre à leur tête. Des vaisseaux de transport sont préparés à Dunkerqiie, sous M. de Forbin, avec environ 6,000 hommes de troupes, commandés par M. de Gacé, depuis maréchal de Matignon (2). Jacques III devait partir le 7 mars de Saint-Germain, arriver le 9 à Dunkerque et s'embarquer le 10. Agé de vingt ans, d'une constitution délicate, au moment de partir, il fut saisi d'une fièvre. L'embarquement est retardé de huit jours; pendant ce temps le secret s'ébruite, 12 B. anglais de l'armée de Flandre sont envoyés en Ecosse et l'amiral Byng parait devant Dunkerque. Le préten-
(1) Un grand nombre de fidèles suivirent la fortune de leur roi; les Filz- James, les Lally, les Walsli, les Dillon. Environ 500 de ces gentilshommes écossais, dirigés sur les frontières de la Flandre, se formèrent en compagnies de simples soldats. Depuis le règne de Charles VII, une compagnie écossaise comptait déjà dans les troupes de France, et ne cessait de donner des preuves de son dévouement.
(2) Matignon (Charles-Auguste, de Goyon, comte de Gacé) (arrière-pet it-fils de Jacques, né le 26 septembre 1525, mort le 27 juin 1597), né le 28 mai 1647; maréchal de camp en 1689, suit le roi Jacques II en Irlande, dirige le siège de Londouderry, ([ui échoua; passe à l'armée de Flandre, où il se signale; 1708, commande les troupes qui devaient favoriser la descente du prince Jacques Stuart en Ecosse ; maréchal de France le 18 février 1708; mort le 6 décembre 1729 à Paris.
dant néanmoins prend la mer le 17 mars par un temps orageux, passe devant la Hotte anglaise et cingle vers l'Ecosse; mais Byng l'y suit et empoche un débarquement. L'amiral français fit preuve d'une grande habileté en ramenant sa flotte et le prétendant à Dunkerque. L'expédition était manquée, et la petite cour de Saint-Germain retomba dans la plus profonde tristesse. Jamais occasion n'avait été plus favorable ,^i ses projets : les troupes régulières en Ecosse étaient très faibles, le château d'Edimbourg, dépourvu de munitions, se serait rendu; des vaisseaux hollandais, chargés d'armes et de canons, venaient échouer sur le rivage, et l'aversion du peuple pour le gouvernement n'avait jamais été si exaltée depuis la réunion.
Le 5 août 1715, à l'avènement de George I" (1), par suite de la mort de la reine Anne, l'esprit de mécontentement avait déjà fait des progrès alarmants, la rébeUion commençait en Ecosse et plus de 10,000 montagnards écossais, sous les ordres du comte de Mar, avaient arboré l'étendard de l'insurrection, lis avaient proclamé dans les comtés de l'Ecosse occidentale le prétendant, fds de Jacques II, reconnu à la mort de son père roi d'Angleterre par Louis XIV, sous le nom de Jacques III. Au nord, une insurrection éclatait le 6 septembre en sa faveur, et deux vaisseaux venant du Havre entrèrent dans le port d'Arbroath chargés d'armes et de munitions, donnant l'assurance que le prétendant les suivait. En effet, il quitta Gommercy le 28 octobre, parvint à Saint-Malo, courut à Dunkerque et le 26 décembre s'embarqua pour l'Ecosse. Au moment de mettre à la voile, il écrivit au régent (2) :
« Les paroles me manquent pour vous témoigner combien je suis pénétré de toutes les marques de votre amitié. Je touche au moment de mon départ, et j'espère que je ne suis pas éloigné de vous marquer ma reconnaissance.
(( Jacques R. »
(1) George I»-^ (Louis), roi d'Angleterre, né à Osnabruck le 28 mai 1600; mort dans la même ville le 22 juillet 1727; fds aine d'Ernest-Auguste, iiremier électeur de Hanovre, auquel il succède en 1698. Sa mère fut la princesse Sophie, petite-lille de Jacques T'' Stuart, roi d'Angleterre. A la mort de la reine Anne, en 1714, succédant aux droits de sa mère, décédée le 8 juin de la même année, il est appelé au trône par acte du Parlement à la date de 1701.
(2) Archives des aft aires étrangères^ année 17IG.
Lorsque le prétendant arrivait sur les rivages d'Ecosse, l'insurrection était comprimée. Le général Wills, à la tête des Hanovriens, des Anglais et des Irlandais , avait eu l'avantage aux journées du 12 novembre à Preston, dans le Cumberland, du 13 à Scheriffmoor, près Diimblaine en Ecosse. Mais, grâce à une retraite habile de Rlar, tous les vaincus avaient pu se réfugier dans le nord de l'Ecosse. Ce fut au milieu de cette terreur générale que Jacques III débarqua à Peterhead. Jamais enthousiasme semblable ne salua l'arrivée d'un roi : le 5 janvier 1716 à Dundee, le 7 à Scone, il alla jusqu'à Perth; les églises retentirent d'actions de grâces. Les Higlanders proclamèrent leur monarque. Les troupes se réorganisent sous le brave général Gordon. Tout dépendait des secours de la France : mais Jacques III, sans argent, sans armée, fut obligé d'abandonner l'Ecosse; en danger d'être atteint, il s'embarqua dans le port de Montrose sur un petit bâtiment français, La sévérité des jugements et le grand nombre des exécutions répandirent une grande tristesse dans la nation. Le 30 janvier 1716 fut la fin de cette insurrection. Le 4 février, huit jours après, Jacques arrivait à Gravelines.
Vers le 15 avril 1717, par suite de négociations entre la France, l'Angleterre et les États-Généraux, il fut convenu que le prétendant sortirait d'Avignon, se retirerait de l'autre côté des Alpes et ne pourrait, sous aucun prétexte, rentrer en France ou se réfugier en Lorraine, et qu'enfin, par le traité d'Utrecht, le port de Dunkerque serait détruit. Après les longues luttes des dernières années du règne de Louis XIV, la France semblait appeler la paix, heureuse de respirer et de jouir de sa tranquillité. L'Angleterre la désirait aussi pour agrandir son commerce, la Hollande avait aussi besoin de repos, l'Empereur songeait à mettre en défense ses États d'Italie; l'Espagne seule ne se résignait pas au traité d'Utrecht; mais, grâce à l'habileté d'Albéroni, elle créait en moins de trois ans, de 171 i à 1717, une armée et une marine avec la pensée de reprendre ses États d'Italie et d'obtenir l'annulation de la clause qui excluait Philippe V (1) de l'héritage de la couronne de France.
^1) Philippe V, roi d'Espagne, de la maison de Bourbon, né h; 19 décembre 1083 à Versailles; d'abord duc d'Anjou; deuxième lils de Louis, dauiihiu de France, et de Marie-Anne de Bavière. C'est à la suite du testament de Charles H que Louis XIV accepta pour lui le trône d'Espagne : mort, le 9 juillet 1740, à Madrid.
Depuis sa malheureuse expédition, Jacques Sluart avait quitté la France et vivait à Rome ou à Modène, Le cardinal Albéroni, dans ses grands desseins, songeait à relever la vieille Pologne en donnant un nouvel adversaire à l'Empire. Il prépare le mariage de Jacques avec la princesse Sobieska, petite-fdle du sauveur de Vienne. Les fiançailles sont célébrées à Rome par le souverain pontife. Le prince d'Ormond part immédiatement pour Madrid afm d'y préparer un asile à Jacques III et de s'entendre sur leur grand projet de seconder un mouvement armé des catholiques d'Irlande et des jacobites d'Ecosse. Philippe V reçut en roi Jacques III à son arrivée sur le sol d'Espagne.
Tant d'éclat ne tit que confirmer les soupçons du gouvernement britannique et l'engager à redoubler de surveillance ; on eût mieux servi les intérêts du prétendant en agissant plus secrètement. Cette réception somptueuse du roi d'Espagne fut suivie d'une déclaration de guerre ainsi conçue :
tt Plusieurs motifs légitimes m'ont déterminé à envoyer une partie de mes forces de terre et de mer en Angleterre et en Ecosse pour y servir d'auxiliaires au roi Jacques. J'ai été confirmé dans ce dessein par les assurances qu'on m'a données que la plus considérable et la plus saine partie de ces deux nations, malgré l'inclination et le désir de reconnaître ce prince pour leur souverain, n'osent se déclarer ouvertement pour sa cause- les uns parce qu'ils ne sont point en état de pourvoir à la dépense de cette entreprise, les autres par la crainte de ne pas obtenir des emplois proportionnés à leur naissance et à leurs services, et enfin parce qu'ils ne le voient appuyé par aucune puissance de l'Europe qui ait la force ou la volonté de l'assister. C'est pour dissiper ces craintes que j'ai jugé à propos de faire connaître que je suis dans la ferme résolution d'employer toutes mes forces au rétablissement de ce prince dans la possession d'un royaume qui lui appartient par le droit de sa naissance; j'espère que Celui qui règle les événements favorisera une cause aussi juste; mais afin que la crainte d'un mauvais succès n'empêche pas les sujets fidèles de se déclarer pour leur légitime souverain, je promets une sûre retraite dans mes royaumes à ceux qui se joindront à lui. Si donc, contre toutes sortes de probabilités, mon entreprise venait à manquer et que les sujets fidèles du roi Jacques fussent obligés d'abandonner leur
pairie, je déclare, moi, Philippe V, par ces présentes, que je donnerai à tout officier de terre et de mer le même emploi dans mes armées que celui dont il jouissait en Angleterre ou en Ecosse, et que je recevrai et traiterai les soldats comme mes propres sujets. »
Albéroni, peu confiant dans les capacités de Jacques IH, ne voulut pas livrer le sort de son entreprise à ses irrésolutions, et l'expédition partit de Cadix le 6 mars. Le chevalier Jean Norris croise avec une flotte nombreuse entre Scilly et le cap Lizard, George I" fait marcher rapidement vers les frontières d'Ecosse les troupes dont il disposait, appelle celles des États-Généraux, reçoit 6 régiments impériaux, et eût accepté 20 B. que lui proposait le duc d'Orléans, s'il n'eût craint de les voir prendre parti contre lui au cas où l'expédition réussît. Tout étant prêt, la flotte espagnole, composée de 27 vaisseaux, portant 6,000 hommes de débarquement, avec des armes pour 15,000 combattants mit à la voile de Cadix pour l'Ecosse et Flrlande. Elle fut accompagnée par les lords Marshall, Tullibardine (1) et Scafford. Cette flotte, contrariée par les vents et par une tempête de l'équinoxe, et poussée jusqu'au cap Finistère, eut ses vaisseaux dispersés et fort maltraités. 2 frégates abordèrent en Ecosse et y débarquèrent des Espagnols et des armes pour 7 à 8,000 hommes. Cette troupe, grossie d'un corps de montagnards, s'empara du château de Donan. Le général Wightmann marche contre eux avec la garnison d'Iverness. Ils étaient maîtres du passage de Glenshiel; mais, à l'approche de Wightmann, ils se retirent sur Strachell, résolus de s'y défendre. Attaqués, chassés de hauteur en hauteur jusqu'à la nuit, les montagnards se dispersent, et le lendemain les Espagnols se rendent.
En conséquence des déclarations de guerre du 17 décembre 1718 et 2 janvier 1719, l'Espagne avait à combattre la France et l'Angleterre. Le maréchal de Berwick passe les Pyrénées, mais il s'arrête à Saint-Sébastien et Fontarabie par suite de la répugnance de ses soldats pour cette guerre. Quant à l'Angleterre, elle continue ses opérations, mettant ses vaisseaux à notre disposition pour transporter nos troupes sur le littoral de l'Espagne. Déjà un déta-
(1) Après la défaite, il fut dépouillé de son célèbre château et duché d'Alhole, et dut chercher on France un refuj^e contre les vexations du parti vain(|ucur.
chement français, porté par les Anglais, avait débarqué à Santona (1) et s'en était emparé. Un certain nombre des vaisseaux de la flotte du prétendant s'étaient réfugiés h Vigo; les Anglais résolurent de les y brûler. En conséquence, l'amiral Mighells et lord Cobdham partent le 21 septembre 1719, prennent à Saint-Sébastien un détachement du maréchal de Berwick, et se présentent le 29 devant Vigo. Le colonel Stanhope débarque avec ses grenadiers, et le corps français à trois milles de là. La mer était agitée. Arrivés près du rivage, les officiers français se montrent contraires au débarquement; alors Stanhope se jette à l'eau et les entraîne à sa suite. La ville, investie, se rendit le 8 octobre. Pendant que les troupes de débarquement agissaient par terre, l'amiral Mighells canonnait les forts qui défendaient l'entrée du port et le môle. On y détruisit tous les canons, on incendia tous les vaisseaux, et de Vigo (2) l'escadre se porte à Pontevedra (3), qu'elle ravage également.
Le prétendant, resté à Madrid, y jouait le rôle de monarque tandis que ses défenseurs allaient sacrifier leur vie pour lui conquérir un royaume. Informé du mauvais succès de celte entreprise, il crut devoir quitter l'Espagne, dont il ne pouvait plus attendre son rétablissement, et prit le parti de retourner à Rome où il continua de jouer le rôle de roi sans royaume. Cette entreprise fut regardée comme une action téméraire et folle ; mais si les vents eussent permis de débarquer en Ecosse les 6,000 Espagnols et avec eux les munitions de toute espèce, l'argent, les armes dont la flotte était chargée, ils auraient certainement été renforcés de plus de 20,000 Écossais partisans de Jacques III, et l'incendie ainsi allumé pouvait porter ses ravages jusqu'au trône de George P'.
Après tant de malheurs arrivés à la maison des Stuarts (4), toutes
(1) Sanlona (Sautander), ville foiie, port formant une presqu'île dans le golfe de Biscaye.
(2) Vigo, province de Santiago, château fort très important du temps des Romains. En 1072, une flotte espagnole y est coulée par les Anglo-Hollandais.
(3) Pontevedra (Galice).
('i) Stuart, a name once respecled,
A name, wich lo love was the mark of true lieart, But now'tis despised and neglected.
(ROBEUT BlRNS.)
CHARLES-f:DOUARD. (G5
ses tentatives pour remonter sur le trône de la Grande-Bretagne augmentaient le nombre de ses ennemis. Ses instances ne purent engager la France à le secourir, les engagements pris lui liant les mains tant que la paix subsistait. Les circonstances devinrent plus favorables dans un temps où, la guerre embrîisant toute l'Europe, il n'y avait que des coups d'éclat qui pussent y mettre fin. Les mécontents d'Angleterre saisirent ce moment et envoyèrent en France des émissaires secrets pour traiter avec le cardinal de Fleury. Ce n'était plus alors le prétendant qui sollicitait le secours de la France, mais une grande partie de la nation anglaise, lasse de la domination étrangère et sollicitant en faveur de la maison des Stuarts. Des émissaires envoyés dans la Grande-Bretagne donnaient à entendre à la cour de Versailles que si le chevalier de Saint-George, ou son fils aîné Charles-Edouard, paraissait à la tête d'une armée française, tout le pays se déclarerait en sa faveur. Leurs rapports déterminèrent le roi à former sur l'Angleterre une entreprise qui, en appuyant les justes prétentions du roi Jacques, devait opérer une diversion favorable aux affaires de Flandre.
Un traité signé à Worms, le 13 septembre 1743, avait réuni contre la France les armes de l'Angleterre, de la reine de Hongrie et de la Sardaigne. Par un autre du 20 octobre, l'Autriche s'était assuré, dans les mêmes vues, l'alliance (ie la cour de Saxe. La France restait seule pour tenir tête à cette coalition. Le 25 octobre, a lieu le traité avec Philippe V, en représailles du traité signé par le roi de Sardaigne avec l'Autriche et l'Angleterre; par ce pacte de famille, les Bourbons de France et d'Espagne s'engageaient à une indissoluble union. La France promettait de déclarer la guerre à l'Angleterre et à la Sardaigne ; d'aider l'Espagne à conquérir le Milanais entier et Parme, pour l'infant don Philippe; de ne pas traiter avec l'Angleterre, que Gibraltar ne fût restitué à l'Espagne, avec Minorque, s'il était possible; d'obliger l'Angleterre k renoncer à sa nouvelle colonie de la Géorgie, usurpée sur l'Espagne.
Le cardinal de Tencin I), ministre d'État en 17liî, devait au chc-
(1) Tenciii (Pierre- Giiérin de). « Guérin, dit Saint-Simon, était son nom, et Tencin celui d'une petite terre ([ui servait à toute la famille. » Docteur de Sorbonne, il sattaciie aux jésuites, ce qui lui lit refuser une prélature du cardinal de ^'cailles, leur adversaire; devient l'homme de confiance de Dubois, qui le chargea d'une mission secrète à Rome, lors de la nidrl du pape Clément \I (mars 1721).
valier de Saint-George sa nomination au cardinalat, et s'en montrait reconnaissant envers les Stuarls. L'espérance de donner un monarque ;\ l'Angleterre , de rendre ce service à son bienfaiteur, tlatta son ambition. Pendant son séjour à Rome, il concerla ce projet audacieux avec le chevalier de Saint-George; mais, son âge ne lui permettant pas de s'y engager, il abandonna ses prétentions et ses droits à son fils Charles-Edouard , jeune homme distingué, joignant à Textérieur le plus avantageux le courage et la discrétion. Il fut môme convenu dans la petite cour exilée que Charles-Edouard serait seul chargé de l'expédition et représenterait son père, sous le titre de régent. Si le succès couronnait ses efforts, Jacques llï devait même abdiquer en faveur de son fils. Celui-ci quitte Rome dans les derniers jours de décembre 1743, passe de la Toscane à Gênes, s'embarque pour Antibes le 23 janvier 1744, poursuit jusqu'à Paris, a une audience secrète du roi et part pour la Picardie,
Son arrivée révéla la destination des armements de Brest et de Boulogne. Le roi résolut de faire passer la mer à un corps de \6 B. et 4 E. de dragons; l'embarquement aurait lieu à Dunkeique. Cette expédition demandait un chef habile, énergique, capable par son caractère de dominer la confusion qui naît d'une insurrection. Le choix se porta sur le comte de Saxe. En même temps fut arrêté le projet d'une expédition en Ecosse, jugée non seulement utile, mais nécessaire. 4 régiments irlandais y furent destinés. M. de Roquefeuil reçoit l'ordre d'armer ù Brest une escadre de 24 vaisseaux ou frégates, desquels 4 vaisseaux et 1 frégate seraient détachés, sous M. du Barailh, pour escorter la flotte, tandis qu'avec le reste de l'escadre M. de Roquefeuil croiserait dans la Manche, et favoriserait le passage en attirant loin deDunkerquc ou combattant les vaisseaux anglais qui pourraient vouloir s'y opposer. La descente devait se faire dans la Tamise , le plus à portée possible de
Flatteur adroit du cardinal de Fleury, il obtient, par son inlluence et surtout par celle des Stuarts, d'être, le 23 février 1738, décoré de la pourpre romaine. Le nouveau cardinal est envoyé à Rome pour le conclave et réussit à faire nommer Benoît XIV (le 17 août). D'abord favorable à la cause du prétendant, il le pousse, en 1744, à sa descente hardie en Ecosse ; puis, en décembre 1748, il est accusé de s'être prononcé dans le conseil pour son renvoi, même par la violence. En janvier 1750. se l)rouille avec d'Argenson; très apprécié du roi en se prononçant contre les mesures (inancières deMachaut. (Voir Guerres sous LcmisXV. t. J, p. 110.)
Londres. Les partisans du roi Jacques s'étaient engagés à envoyer à Dunkerque des officiers de marine avec des pilotes , pratiques de la rivière , pour y conduire le convoi, de même que différentes personnes affidées pour instruire M. lo comte de Saxe des dispositions du pays et des mesures prises pour recevoir les troupes du roi. Il n'y avait alors en Angleterre et en Ecosse que 24,000 hommes de troupes de terre et de mer, dont 3,o00 à Londres, le reste répandu dans les différentes garnisons des deux royaumes.
32 vaisseaux pour le transport des troupes sont préparés en Normandie, devant tous être réunis à Dunkerque oîi, le 20 février, se trouvaient déjà iMM. du Chayla et Langeron. La plus grande activité règne dans les ports; l'escadre de Brest met à la voile le 6 février avec ordre de se porter à hauteur de l'île de Wight, afin de bloquer les vaisseaux qu'on armait à Portsmouth et de détacher ensuite M. du Barailh avec ordre de se rendre à Dunkerque. M. de Roquefeuil, contrarié par les vents, eut plusieurs de ses vaisseaux qui rentrèrent à Brest, après avoir souffert du mauvais temps. Il s'avance cependant à huit ou dix lieues au sud-ouest du cap Lizard, où il est retenu jusqu'au 17. Les vents étant devenus alors un peu plus favorables, il écrivit au ministre en lui faisant pressentir que bientôt il pourrait se rendre à sa destination et M. du Barailh à la sienne, ce qui engagea M. d'Argenson à mander, le 20 février, à M. de Saxe de se mettre en chemin le 22 sur Calais, où il devait rester, sans se faire connaître, jusqu'à l'arrivée de M. du Barailh, et n'aller à Dunkerque qu'au moment où tout serait prêt pour l'embarquement 1).
M. d'Argenson adresse, en même temps au comte de Saxe l'état des troupes et des officiers généraux destinés à passer sous ses ordres en Angleterre, une lettre de la main du roi et un mémoire lui donnant connaissance de ses intentions sur l'importante et difficile opération dont il est chargé.
État du corps expéditionnaire. — Comte de Saxe, lieutenant général, commandant en chef; 2 lieutenants généraux : MM. de
(t) A partir de 1742, au canip de Dunkerque. on .se i>ré()ara à celte expédition contre l'.\ngleterre . qui ne reçut un coniniencement d'exécution qu'en 1714. La Hotte appareilla; mais, assaillie dans la mer du Nord, par une tempête furieuse, elle est obligée de regagner le port. L'expédition était manquée; débarquées, les troupes allèrent servir à l'armée de Flandre, aux sièges do Menin, d'Ypres et de Furne.
Lulteaux et du Chayla; 4 maréchaux de camp : MM. de Berenger, d'Apscher, Langeron et Rambures; 4 brigadiers d'infanterie : MM. Donges, Lorges, Mortemart et d'HérouvilIe; 2 aides du maréchal général de l'armée : MM. Robert et d'Espagnac; major général de l'infanterie : M. d'HérouvilIe; 2 aides du major de l'infanterie : MM. de Graulet et Bernier.
REGIME^TS
Navarre (1) 4 B.
Monaco (2) 3 B.
Gondrin 2 B.
Eu (3) 2 B.
Royal-Marine (4) 1 B.
La Cour au Chantre (5) 2 B.
Soissonnais (G) 1 B.
Bauffreniont (7) l B.
M. de Monlniort.
Prince de Monaco.
M. de Rouillère.
M. de Chambonas.
M. de Lorges.
M. de la Cour au Cliantrc.
M. de Donges.
M. de Listenois.
Dauphin-dragons 4 E. | M. de Puyguyon.
Canonniers de la marine, maîtres canonniers et canonniers.
Toutes ces troupes devaient s'embarquer avec leurs armes, bagages, tentes et marmites, et les dragons en outre avec leurs selles, brides et bottines, leurs chevaux devant restera Dunkerque. Un trésorier, un fourrier, un commis de la poste, un hôpital avec tout son service, un brigadier et six cavaliers de la maréchaussée, étaient destinés à cette petite armée.
Le comte de Saxe arrive à Calais le 23 février. Dès le 25, Dunkerque renfermait dans son port 24 bâtiments de transport frétés, et le même jour il en arrivait 4 autres à Gravelines. Les brumes et
(2) V. Flandre, u" 10.
(4) V. n" 44. — Depuis 1741 , à l'armée d'observation de Flandre.
(5) V. n" 62. — Si ce régiment suisse refuse de s'embarquer, il sera remplacé par Languedoc ou Royal-Corse. Son S^ B. rétabli le 22 septembre 1743.
(6) Supprimé le 25 novembre 1743.
(7) Incorporé dans RocheforI, 10 mars 17^9; puis dans Poitou, n" 14, le 10 décembre 1762.
les vents les y retinrent jusqu'au 27, qu'ils entrèrent à Dunkerque.
On était aussi impatient à Versailles qu'à Dunkerque de voir arriver le moment de l'opération, et M. de Maurepas envoya l'ordre de commencer l'embarquement des troupes, même avant l'arrivée des vaisseaux du roi. L'escadre de M. de Koquefeuil avait souffert des avaries; plusieurs de ses vaisseaux se trouvaient encore en radoub ; il ne lui en restait plus que 18, dont 5 se sépareraient sous les ordres de M. du Barailh. Tout annonçait du retard dans la marche et de la diminution dans les forces de mer.
Dès le 1" mars, quelques B. montèrent sur des bateaux pêcheurs et des bélandt-es pour se rendre à bord dans la rade, mais le vent contraire les obligea de mouiller à la tête des jetées, et c'est le 3 qu'une partie des embarqués put arriver aux bâtiments de transport. Le reste fut retenu dans le chenal, et M. le comte de Saxe, qui venait d'arriver à Dunkerque, prévenu que les vents qui régnaient pouvaient être de longue durée, et voyant que les troupes souffraient beaucoup dans les bélandres, fit débarquer celles qui n'avaient pu rejoindre les transports. D'ailleurs, il ne savait pas ce qu'il pouvait attendre de MM. de Roquefeuil et du Barailh. 11 ignorait que l'escadre entière avait mouillé le 28 février par le travers de l'île de Wight et que M. du Barailh, en ayant été détaché le même jour avec 4 vaisseaux et 1 frégate, arrivait le 29 à Calais. Au contraire, les nouvelles d'Angleterre lui apprenaient que, tant dans la Tamise qu'aux dunes, se tenaient à l'ancre 6 à 7 vaisseaux de guerre, et dans la Manche un grand nombre de gardescôtes, de frégates et de sloops; qu'outre cela, les Anglais posteraient sous peu de jours plusieurs vaisseaux dans le bassin de Ghatlam, et qu'une grande quantité de bâtiments marchands, de 40 à 50 canons, seraient répandus depuis Gravesend jusqu'à la Tour de Londres. Ces nouvelles inquiétèrent le comte de Saxe pour la sûreté du passage; il ne regardait pas M. du Barailh, avec les 4 vaisseaux et la frégate destinés à le protéger, comme en état de résister aux forces des Anglais. Le comte de Saxe, en faisant part à Versailles de ses craintes à ce sujet, ne dissimula pas celles qu'il concevait sur le peu de succès de l'entreprise et sur la nécessité de l'abandonner, si, en arrivant en Angleterre, on n'était pas appuyé comme on comptait l'être, ou si le parti du roi Jacques se trouvait réduit à un petit nombre de combattants.
A l'égard de l'expédition de milord Maréchal, M. de Saxe trouvait préférable de la faire en même temps que celle dont il était chargé, espérant produire une diversion favorable; tandis qu'aussi éloignée qu'elle paraissait l'être, on serait déjà maître de Londres, ou obligé de rentrer dans les ports de France, avant qu'il fût question d'en faire sortir milord Maréchal, et que d'ailleurs les Anglais auraient tout le temps ou de le bloquer à Dunkerque ou de se mettre en état de s'opposer à son passage. On continua néanmoins d'embarquer les troupes en attendant l'arrivée de M. du Barailh, qui n'entra dans le port de Dunkerque que le 2 mars. Mais, dans la nuit du 6 au 7, il s'éleva une tempête si violente que 41 bâtiments ou bélandres furent jetés à la côte, chargés de troupes, et mis hors d'état de servir (1). Plusieurs soldats périrent, et l'on eut de la peine à sauver ceux qui restaient dans ces bâtiments, la tempête, qui dura toute la journée, empêchant de les secourir. M. de Saxe envoya sur-le-champ le long des côtes des chariots attelés pour venir en aide aux officiers et soldats; il s'y transporta lui-même. Il fallut ensuite songer à réparer ce malheur en faisant usage de divers navires anglais à ce moment dans le port, mais cette opération demandait beaucoup de temps.
Le 8 au matin, un capitaine marchand envoyé aux dunes pour
(1) Voici la liste de ces 11 bàtiinenls avec l'indicalidn des troupes qu'ils transportaient et de ce qui avait péri :
Le Saint-Raymond, (\e Nantes, 12 compagnies du régiment de Monaco (rien de perdu). — Le Darentin. de la Rociielle, 12 compagnies du régiment de Gondrin (équipages et armes perdus). — L'Embuscade, du Havre, G compagnies de Royal- Corse (équipages et effets d'artillerie perdus). — La Reine des anges, de Dieppe, .5 compagnies du régiment de Languedoc (équipages et effets d'artillerie perdus). — Le Victorieux, de Dieppe, 5 compagnies du régiment de Languedoc (rien de perdu). — L' Angélique- Madeleine, de Dieppe, la demi-compagnie du régiment de Jenner (équipages perdus). — La Galère du détroit, de Dunkerque, la compagnie colonelle du régiment de Diesbach et celle de Bachmann (rien de perdu). — Un bateau pêcbeur, une demi-compagnie du régiment de Jenner (rien de perdu). — Une bélandre, la demi-compagnie de Bude, du régiment de la Cour au Chantre (Suisse) (rien de perdu). — Une bélandre, la demi-compagnie d'.\rlmans, du régiment de la Cour au Chantre (rien de perdu). — Une chaloupe canonnière du roi (non chargée de troupes).
On voit d'après cette énumération que, tout en embarquant le régiment de la Cour au Chantre, on avait aussi destiné à l'expédition d'Angleterre ceux de Languedoc et Royal-Corse, ainsi que le régiment suisse de Diesbach.
y prendre des informations, apprit que l'amiral Norris y était avec son escadre; il a même reconnu le vaisseau amiral. On a lieu de croire, par les renseignements transmis au ministre de la marine, que, les vents contraires ayant obligé iM. de Roquefeuil de s'éloigner le 3 mars des côtes de l'Angleterre, l'amiral Norris avait profité de ce moment pour sortir de Portsmoulh et gagner les dunes, et que M. de Roquefeuil, de son côté, avait fait voile vers le cap Blanchet, où le ministre lui avait indiqué sa croisière et où il arriva le i, souffrant beaucoup des avaries éprouvées et n'ayant avec lui que 13 vaisseaux : les autres, maltraités précédemment par la tempête, ne l'ayant pas encore rejoint. Le comte de Saxe, voyant le peu de forces de M. du Barailri, et instruit par des officiers de l'escadre même de la mauvaise composition des équipages et du peu de vivres embarqués, ne put s'empêcher d'en témoigner sa surprise au roi et ses inquiétudes sur les malheurs qui pouvaient résulter du peu de précautions prises pour fournir des subsistances à ses troupes, si quelque autre obstacle les empêchait de débarquer et les forçait de courir les mers avant de pouvoir rentrer dans les ports de France. Néanmoins, quelque effrayante que fût la situation, il continuait de faire ses dispositions pour être en état de mettre à la voile lorsque les vents le permettraient. Mais bientôt le roi, instruit des circonstances embarrassantes où il se trouvait, et ayant reçu la nouvelle des malheurs arrivés dans la Méditerranée aux escadres combinées de France et d'Espagne, abandonna ses projets de descente en Angleterre. En conséquence, le comte de Saxe reçut une nouvelle lettre de M. d'Argenson, datée du 8 mars, par laquelle ce ministre lui manda qu'attendu les vents contraires, l'arrivée de, l'amiral Norris avec 23 vaisseaux de guerre, les précautions prises par les Anglais en avançant des troupes sur leurs côtes et le défaut de nouvelles des partisans qui avaient promis de seconder le débarquement et d'exécuter la révolution, l'intention du roi était do différer l'entreprise jusqu'à un autre temps, et de débarquer les troupes, en prévenant M. le prince de Galles des motifs impérieux qui déterminaient le roi à prendre cette décision, en attendant que les circonstances lui permissent de reprendre le projet. Aussitôt instruit des intentions du roi, il donna ses ordres pour le débarquement des troupes; mais les vents continuèrent d'être si violents que, le 11 et le 12, 8 bâti-
raents furent encore jetés à la côle ou repoussés dans le port (I). Le petit nombre de ceux qui restaient en rade, battu par la tempête, souffrit beaucoup. Le 13, le calme revenu, tous rentrèrent dans le port. Les troupes débarquées furent réparties à Bergues, Gravelines et Calais. 11 en resta 12 B. à Dunkerque.
Charles-Edouard fut obligé de renoncer, pour cette année, à ses espérances. M. de Saxe revint à Paris le 21 mars, avec M. du Chayla; il est nommé maréchal de France le 26 mars 1744. Quant au comle de Roquefeuil, heutenant général, âgé de quatre-vingts ans, il mourut subitement en mer, à bord de son vaisseau.
Louis XV n'accordait plus qu'une attention distraite aux malheurs ou aux succès de Charles-Edouard, qui, abandonnant la cour, se rendit au château de Navarre près d'Évreux, chez le duc de Bouillon. Loin d'espérer quelque appui du gouvernement, il résolut seul de tenter encore une fois la fortune. Les mécontentements en Angleterre étaient loin de s'éteindre, la maison de Hanovre n'avait point gagné de partisans; l'intérêt que le malheur inspire, l'irritation des Écossais depuis l'union de leur pays (2), favorisaient
(1) Voici les noms de ces bâtiments avec riiiciicalion des troupes rin'jis portaient :
Rentrés dans le port : la Catherine, de Bayonne (la compagnie de Vevay et celle de Saglio, du V B. de Diesbach) (Suisse). — Le Hareng couronné, de Dunkerque (les 2 compagnies de la Pierre, du 2" B. de Diesbach (Suisse). — La Fauvette, de Brest (4 compagnies des 1"' et 2« B. de la Cour au Chantre (Suisse). — La Comtesse de In Rivière, de Saint-Malo(8 compagnies du 3" B. de Monaco; officiers et domestiques). — Le Saint-Honorc, de Marseille (il n'y avait point de troupes embarquées).
Échoués sur la côle : le Saint-Barthélémy , du Havre (4 compagnies de Royal- Corse; 2 soldais se tuèrent par trop de précipitation à vouloir se sauver). — La Sirène, de Nantes (9 compagnies du régiment de Soissonnais). — La Victoii-e, du Havre (8 compagnies du régiment de Soissonnais).
(2) L'Ecosse, depuis quelle avait été réunie à l'Angleterre (en 1603) par l'avènement de Jacques VI, fils de Marie Stuart, au trône de la Grande-Bretagne, le fut plus intimement encore en 1707 par la reine Anne, qui réunit l'Angleterre et l'Ecosse sous un même Parlement. L'Ecosse néanmoins se regardait comme une conquête, et elle regrettait sa fière indépendance. Quant à l'Angleterre, elle était en proie à des convulsions intérieures inquiétantes. Les jacobiles se montraient sans affection pour la maison régnante, le peuple ployait sous le fardeau de taxes s'aggravant de jour en jour, et les hommes les plus considérables du pays n'attendaient qu'une occasion. Le roi d'Angleterre était en Allemagne, l'Ecosse dégarnie de troupes, les montagnards toujours prêts à la révolte, bien qu'un grand nombre eussent été formés en régiments et envoyés en Flandre.
la pensée de replacer sur le trône l'héritier de leurs anciens rois. Charles-Edouard, instruit de ces dispositions, accueillit les projets d'un riche armateur de Nantes, Walsh, Irlandais d'origine, qui lui offre un vaisseau et un brick (1). Il met ses joyaux en gage, achète des armes, se dérobe du château de Navarre et, le 2 juillet, accompagné de huit ou dix de ses partisans, s'embarque à Saint-Nazaire sur un bateau pécheur pour rejoindre à l'ancre la Dentelle, qui devait naviguer avec V Elisabeth^ petit bâtiment de 18 canons. Il attendit jusqu'au 13 â Belle-Isle le vaisseau V Elisabeth, qui portait ses munitions. Au bout de deux jours de route, V Elisabeth est rencontrée par le Lion, vaisseau anglais commandé par le capitaine Brelt, depuis lord Percy. Le combat s'engage; tous deux maltraités, ils cessèrent de se battre à la nuit tombante et rentrèrent dans leurs ports respectifs. Le prince, échappant ainsi à la poursuite, gagne les Hébrides (2) et met le pied sur le sol d'Ecosse dans File d'Eriska (3), le 18 juillet IT^o. Lorsqu'ils le virent débarquer sans armes, sans argent, sans secours étrangers, ses anciens amis hésitèrent; mais il n'en fut pas de même des montagnards. 11 gagne sur la côte de Lochaber un endroit presque désert du nom d'Ardnamurchan; Cameron de Lochiel, chef du canton, se déclare pour lui, et en peu de temps Charles-Edouard comptait autour de sa personne plus de 1,500 montagnards dévoués à sa fortune. Il les arme des fusils et des sabres qu'il avait apportés, marche sur Dunkeld, y déclare son père roi, le 3 septembre. Entré dans Perth, il rassemble la bourgeoisie sous les armes, tandis que le peuple range en haie autour de lui pousse des cris de joie et des acclamations; sa proclamation est répandue à deux heures après midi, il
(Il « Que 118 tentez-vous de passer sur uu vaisseau vers le nord de l'Ecosse ? » avait dit un jour le cardinal de Tencin au jeune Charles-Éilouard dont il encourageait les projets. " Votre présence pourra vous former un parti e( une année, la France sera obligée de vous donner des secours. » Conseil téméraire qui fut un moment sur le point d'être justifié par le succès.
(2) Hébrides, nom général sous lequel on comprend toutes les îles qui couvrent la côte occidentale de l'Ecosse, depuis la presqu'île de Cantire, vis-à-vis de l'angle N.-E. de l'Islande jusqu'à la hauteur du cap Wralli, qui termine l'Ecosse au N.-O. 11 liiul lire la description de M. Montalembert {Moines d'Occident).
(3) Eriska ou Erisloy, une des îles Hébrides (Ecosse), entre l'île de Soulb-Wist et celle de Barra.
harangue le prévôt et les magistrats, puis se rend à la maison de ville où sont frappées des médailles en or et en argent. Le soir de cette réception, il renvoie en France sa frégate avec des dépêches pour Versailles. Le prince Edouard, rejoint par le duc de Perth, le vicomte Slrathallan, Georges Murray et lord Nairn, marche sur Edimbourg le 16 septembre; le lendemain 17, la ville ouvre ses portes. Il s'établit dans le palais d'Holy-Rood-House, se proclame régent des États de son père, promet de rompre l'union et de réparer tous les griefs dont se plaignait l'Ecosse.
A peine maître d'Edimbourg, Edouard, apprenant que l'ennemi s'avance, rassemble toutes les troupes disponibles et marche vers les Anglais. 11 ne se donne ni le temps ni la peine de faire venir ses canons de campagne, sachant même qu'il y en avait 8 dans l'armée anglaise; rien ne l'arrête; il rencontre l'ennemi à Preston-Pans, range son armée en bataille, rempli de l'idée qu'il devait vaincre. Avant d'engager le combat, il remarque un défilé par où les Anglais pouvaient se retirer et l'occupe avec 300 montagnards. Le signal de l'attaque est donné. Les Hihglands (1) reçoivent le feu sans s'ébranler. Après leur décharge de mousqueterie, ils jettent leurs fusils, se précipitent en avant avec fureur, leur poignard à la main. Leur choc fut si impétueux que les Anglais bientôt culbutés plièrent de tous côtés sans résistance. 800 furent tués, ceux qui voulurent s'échapper par l'endroit que le prince avait prévu furent faits prisonniers au nombre de 1,400. Tout tomba en son pouvoir; il se créa une cavalerie avec les chevaux ennemis. Peu de jours après, 1 vaisseau français et 1 espagnol abordaient heureusement, apportant de l'argent et de nouveaux secours. La victoire du 2 octobre à Preston-Pans (2) livrait à
(1) Pour uniforme, ifs avaient le traditionnel costume; pour armes, le fusil 'aussitôt jeté à terre après la première décliarge), la claymorc (épée nationale;, un pistolet et le bouclier classique. Comme stratégie, coinnie tactique, ils ne connaissaient que la charge à pied furieuse, la course à l'ennemi, assurant la victoire au premier choc ou bien les livrant épuisés à la dislocation complète, à une déroute sans ralliement possible. Résignation passive ou audace illimitée, tel est leur caractère. Guerrière, mais non militaire, telle était l'armée du dernier des Sluarts.
(2) V. les récits de Wallcr-Scott dans Waverley, tous historiques, pris aux sources, ainsi que dans ses Thaïes of grand fatlier; Hislovy of rébellion (Home); tiie HUjhlnnds by John Drummond, brigadier, colonel de Royal-Écossais; Lockart papers.
Charles-Edouard l'Ecosse presque tout entière, à l'exception du château d'Ediml)ourg et de Stirling. Son armée, d'environ 22,000 hommes, s'augmentait tous les jours et était prête à entrer en Angleterre.
La nouvelle de l'entrée de Charles-Edouard à Edimbourg et de sa victoire sur les troupes anglaises avait sérieusement alarmé le cabinet de Saint-James. George II s'empresse de rappeler son fils, le duc de Cumberland, le héros de sa famille, prince aimé des troupes, qui excusent volontiers tous les défauts d'un général, môme la cruauté, en faveur du courage. Le duc avait récemment prouvée FontenoY(IO mai 1743), par la hardiesse et l'habileté de ses manœuvres, qu'il ne fallait rien moins que le maréchal de Saxe pour le vaincre. En France , le ministère est supplié de tous côtés de favoriser cette entreprise qui nous était utile. Le gouvernement, entraîné, consentit à assembler un corps d'armée sur les bords de la mer pour une expédition sérieuse que le duc de Richelieu devait commander. L'embargo est mis sur tous les bâtiments marchands des ports de la Manche; 11,000 hommes et un train considérable d'artillerie attendent sur les côtes de Picardie l'instant de s'embarquer. Richelieu compose son état-major.
En attendant que l'expédition mît à la voile, le marquis d'Éguilles (1), accrédité près du prince régent des trois royaumes, reçoit l'ordre d'équiper à la hâte un premier bâtiment pour porter aux
(1) Le marquis d'Éguilles, fils de Boyer d'Éguilles, procureur général au parlement de Provence, chevalier de Malte, officier sur les galères de France, avait deux frères au service dans les troupes du roi. A relaté les péri])éties de son voyage dans un mémoire adressé à Louis XV (dans les Archives littéraires de l'Europe, 1804). Embarqué à Dunkerque, le 0 octobre 1745, pour rejoindre le jirince, le marquis Éguilles, fut pris à la suite de l'affaire de Culloden. resta dix-huit mois eu captivité, craignant à tout instant pour sa vie. Sur les sollicitations du marquis d'Argens, également d'.\ix, il fut mis en liberté à la demande du roi de Prusse, ([ui donna en échange des prisonniers autrichiens.
Le chevalier Evrard Falkener, ci-devant ambassadeur à Constanlinople, attaché au duc de Cumberland. était l'ami de Voltaire, qui lui écrit, en date du 13 juin 1746 : « Vous avez l'avantage d'avoir parmi vos prisonniers de guerre un gentilhomme français, le marquis d'Éguilles, frère du généreux et spirituel fou qui a écrit les Lettres juives. Lui aussi est plein d'esprit comme son frère, mais un peu plus sage. Je crois que personne ne mérite davantage votre amitié. Je vous le recommande de tout cœur. »
jacobites quelques secours d'argent et d'armes avec les promesses officielles de la France. Il avait mis à la voile le 7 octobre, à Dunkerque. Parvenu à la hauteur de l'Ecosse, il se croit brisé contre les récifs; puis à la pointe du jour, presque surpris au milieu d'une escadre anglaise par la mer agitée, il s'échappe et débarque dans la rade de Montrose des armes et des munitions.
Ce fut vers la fin de novembre 1745 que le roi prit la résolution de faire passer en Angleterre, sous les ordres de M. de Richelieu, un corps formé de 48 B. et de plusieurs régiments de cavalerie (1). Le maréchal de Saxe devait favoriser celte expédition par des démonstrations qui empêchassent les Hessois et les Hanovriens de repasser en Angleterre comme tel était leur projet.
Une lettre de M. d'Argenson au maréchal de Saxe, du 23 décembre 17-45, dit : « M. de Richelieu part demain d'ici pour Dunkerque. 11 prend cette route poyr voir par lui-même la disposition des préparatifs qui s'y font pour l'embarquement, et de là il se rendra à Gand auprès de vous pour traiter tous les points de son entreprise avec vous. »
Cinq jours après, le 28 décembre, le maréchal écrivait au ministre : (( M. de Richelieu est arrivé hier au soir et est reparti ce matin. J'ai envoyé ordre à M. de Contades de se rendre à Calais, parce que M. de Richelieu me l'a demandé, et que j'ai cru la chose trop importante pour ne pas passer sur quelque considération, etc. »
M. d'Argenson (2) avait signé, le 24 octobre 1745, avec M. O'Brien,
(1) Élat des troupes destinées à passer en Angleterre : Régiments : Crilloii (voir Bretagne, n" 29), 3 B.. deCrillon, colonel; Royal-Écossais
(voir dans Bulkley, n» 77), 3 B., de Courtenvaux, colonel, puis M. de Puysigneux en 1746; Orléans (voir n" 27), 2 B., de Bourdeille, colonel; Biron (Wallon) 1 B., de Rohan-Rochefort, colonel; Beauvoisis (voir n» 41), 1 B., de Lugeac, colonel; Irlandais, 6 B.,de Balleroy, colonel; milices, 2 B., duc de Fronsac, colonel. — Total : 18 B.
Dragons : Seplimanie (voir n'^ 17 1, 5. E. ; Fltz-Janies, 4 E.. duc de Filz-James, colonel. — Total : 9 E.
L'armée française avait déjà pris ses quartiers d'hiver, aux ordres de M. le duc de Richelieu et milord Clare, depuis Dunkerque jusqu'à Boulogne.
(2) Dans sa retraite, le marquis d'Argenson, devenu l'avocat attitré desStuarts, composa en 1749 une tragédie anglaise à l'imitation de Shakespeare, en cinq actes et en prose. Cette œuvre bizarre avait pour titre la Prison de Charles-Edouard
chargé des affaires du vieux prétendant en France, un traité secret par lequel Louis XV reconnaissait Charles-Edouard pour prince régent d'Angleterre et d'Ecosse.
Ce traité de Fontainebleau accordait immédiatement un corps de troupes; des secours étaient en outre promis de Suède, d'où ils devaient arriver sur les vaisseaux frétés à Gothembourg en vue du transport des officiers et soldats recrutés par M. d'Heguerty pour le régiment de Royal-Suédois. Le premier convoi, composé de 400 hommes de Royal-Écossais, plus 200 de la brigade irlandaise, 6 pièces d'artillerie, mit h la voile sur la Renommée et VEspévance le 2C novembre, et prit terre en Ecosse le 7 décembre, entre Rerwick et Edimbourg. Ce petit corps, avant de rejoindre le gros de l'armée d'Edouard, contribua au succès que lord Gordon remporta, le 31 décembre, sur lord Loudon devant Aberdeen.
Pendant l'hiver de 1743-1746, on enrôla des Suédois pour l'Ecosse, mais les gelées arrêtèrent leur départ.
Partie d'Edimbourg, l'armée jacobite avait pris le chemin de Carlisie, dont elle s'était emparée, puis s'avançait par Manchester jusqu'à Derby. Les avant-postes du prince ne se trouvaient donc plus qu'à quarante lieues de Londres, quand, dans un conseil de guerre, lord Murray (1) et les chefs décidèrent la retraite sur Edimbourg, vu la force numérique des ennemis. C'est alors qu'arrivèrent de France à Montrose lord John Drummond avec son régiment de Royal-Écossais (2), '2 E. de Fitz- James et des piquets de la brigade irlandaise avec Gally à leur tête. Ce secours permit à Charles-Edouard d'augmenter la garnison de Carlisie, de marcher sur Stirling par Giasco etd'aller attaquer le château d'Edimbourg. C'est aussi dans cette retraite que fut livré le combat heureuxdeClifton-Enclosures.
Sliiarl. Celait en même teiii|i> une apologie du préleiulant, une crlti(iue de certaines clauses du traité d'Aix-la-Chapelle et une satire violente de Tencin. Noailles, Maurepas, du comte d'Argenson et du marquis de Puysieulx.
(1) Miloid George Murray, qui conseilla et fit décider cette retraite de l'armée en marche ver* Londres, est le fanaticjue dévoué qui. au milieu des phases de celte campagne, ne désespéra jamais.
(2) Royal -Écossais, à 3 R., incorporé dans Bulkeley, n' 77, par ordonnance du 21 décembre 1762; Dillon voir n° 79 , 1 15.; Lally, incorporé dans Bulkeley. n" 77, par ordonnance du 51 décembre 1762; Bulkeley (voir n° 77). 1 B.; Clare (voir n" 78), 1 B. : Berwick (voir n" 84 '. 1 B.; Rooth (voir n" 83), 1 B. ; Sepfimanie (voir
Tandis que le prince Edouard remontait vers le nord, Carlisle assiégée fut contrainte de capituler le 30 décembre. Le prince Edouard, continuant sa retraite, séjourne huit jours à Glasgow et se dirige sur Stirling. A la nouvelle de l'investissement de cette place, Hawley quitte Edimbourg, où ses troupes étaient cantonnées, et le prince marche de Torwood à sa rencontre jusqu'aux marais de Falkirk. Le 14 janvier, l'armée anglaise se composait de 2 régiments de dragons présents à l'afTaire de Glasmur, de 14 régiments d'infanterie venus de Flandre, et de miliciens: environ 12 à 13,000 hommes. Les Écossais, dont le nombre ne dépassait pas 8,000, combinèrent leur ordre d'attaque de façon à ne pas être débordés : leur infanterie en première ligne; les milices et montagnards, soutenus de 2 régiments, en seconde ligne. La première ligne des Écossais présentait un efteclif de 4,000 montagnards; la seconde ligne était formée d'environ 3,000 combattants du pays plat, soutenus par lord Jean Drummond, et de 4 à 500 cavaliers sur les ailes. Favorisés par une pluie violente que le vent poussait au visage des Anglais, les Écossais se précipitèrent sur eux sans tactique. La cavalerie anglaise, renversée, se rejeta sur l'infanterie, qui prit la fuite vers son camp. Le prince Edouard l'y suivit et s'en empara. Mais si ces succès partiels faisaient beaucoup pour la gloire militaire du prétendant, ils ne servaient que faiblement ses intérêts. Quelques poignées d'hommes échappés aux croisières anglaises, des munitions et un peu d'argent, voilà tout ce qui lui arrivait de France : le cabinet de Versailles avait déjà réellement abandonné la cause des Sluarts. Le 15 février 1746, le maréchal de Saxe écrivait à M. d'Argenson : <(lM. d'Hérouville m'est venu joindre hier; il m'a apporté une lettre de M. le maréchal de Richelieu, qui m'annonce son départ pour Paris et les obstacles insurmontables qui se sont trouvés à l'exécu-
11° 17), licencié en 1762 ; Fitz-James, propriété de Cliarlos, duc de Filz-Jame«. Son origine est le régiment du Roi-d'Angleterrc, formé en septembre IGDl, par Jacques II, avec des émigrés anglais, et placé sous le commandement de Dominique Sheldon. Passé au service français, le 15 février 1698, sous le titre de Sheldon-Ir- Itindais. On y avait incorporé un autre régiment de cavalerie irlandaise, qui servait sous le litre de la Reine-d'Angleterre. En 1745, s'embarque pour l'Ecosse avec Charles-Edouard. Après la bataille de CuUoden, les débris du régiment, revenus en Flandre, prennent part à la bataille de Raucoux, 1740; réformé le 1''" décembre 17G1.
lion de son passage en Angleterre. En conséquence, il me remet les troupes destinées à cette entreprise. »
Dès ce moment la situation de Charles-Edouard pouvait être considérée comme désespérée. Néanmoins il continuait de lutter avec courage. Un renfort amené par Lally lui permettant de reprendre l'offensive, il s'empare de la ville de Perih. La garnison anglaise se renferme dans le château, dont le prince forme le siège; mais il est bientôt obligé de le lever, faute de subsistances. Heureux une dernière fois dans un combat contre le général Hawley, il se voit à la tin poursuivi et serré de près par l'armée du duc de Cumberland, qui s'avançait jusque dans les plaines de Culloden entre Nairn et Inverness. Le duc passe le Spey (1) le 12 avril, et le 27 il se trouvait en présence des Écossais à Culloden-House près d'Inverness. Le prince Edouard, malgré les conseils de son entourage, qui lui représentait l'état de détresse de son armée, épuisée par les fatigues^ la faim et la désertion, résolut de livrer bataille. La déroute des Écossais fut complète. Le prince, légèrement blessé lui-même, dut se dérober par une fuite rapide à la poursuite du vainqueur. Les Anglais firent de nombreux prisonniers, soit sur le champ de bataille, soit pendant les jours qui suivirent celte affaire mémorable (2).
Le 8 mai, plusieurs chefs de clans écossais s'étaient réunis à Morllaig pour former une ligue de résistance contre les Anglais. II avait été convenu de faire un dernier effort pour lever dans chaque clan autant d'hommes valides qu'il en pouvait fournir à la défense
(1) Cette rivièifi inend sa source dans le comlt- dlnverness, se jette dans le golfe de Murray, à 15 kil. d'Elgin.
(2) Officiers français prisonniers : Stapleton, brigadier; colonel de IJcrwick; marquis d'Éguilles, capitaine de marine.
Régiment de Fil z- James : Mac-Donald, mestre de camp: François INugent , Patrice Nugeiit, Tlioinas Bagot, Marc Bagot. capitaines; Barneval ; Cooke; Nugent, lieutenant.
Roijal-Kcossais : Louis Drnmmond, colonel; Odon de Clinchant, Charles Douglas. d'Hostowe, cajMtaines; Bootli, Jacques Nairn, d'Jccoson, Perkeins, Saint-Léger, Kennedy, Moore, d'Amaric, lieutenants.
Dillon : Cusac, Richard, Bourg. Edouard Nugeut, Dillon, capitaines; Macdonough. liurke, Glaskau, Fox, lieutenants.
Berwick : Nicolas de Lalioide, Patrice Clarck, capitaines; Goold, Oreyiy, Okeefle, lieutenants.
du prince et du pays, et on avait fixé à liui laine la réunion de ces forces dans les diverses localités d'où elles devaient converger sur un même point : Lochiel, Glengary, Clantanald, Ste\varts-of- Appin, Keppoch, Barisdale, Mac-Kinnons etMac-Donnald, devaient s'assembler, le jeudi 15 mai, à Auchnicarry et dans les vallées de Lochaber. Les autres clans avaient aussi leur rendez-vous, mais ce dernier essai de résistance échoua devant la marche rapide et victorieuse des troupes du duc de Gumberland.
Alors commence pour Charles-Edouard cette fuite légendaire, dont les récits paraissent empruntés au plus invraisemblable des romans. Tant d'héroïsme et de hardiesse avaient attiré l'admiration de l'Europe et ont fait dire à Frédéric « qu'un enfant débarqué en Ecosse, sans troupes, sans ressources, sans secours, força le roi George à rappeler ses Anglais, qui défendaient les Flandres, pour soutenir son trône ébranlé. » Quelle gloire pour le peuple écossais d'avoir porté si haut le culte de la foi monarchique !
Charles-Edouard, proscrit et poursuivi, fut réduit à errer d'île en île, ne devant son salut qu'à la fidélité des Highlanders, qui le dérobaient aux recherches de ses ennemis et de ceux qui cherchaient à s'emparer de sa personne pour recevoir l'énorme somme d'argent promise en récom.pense. Dans le cours de ses pérégrinations aventureuses, l'île de Skye servit plus d'une fois de retraite au prétendant, qui, comme il le disait lui-même, savait qu'une fois
Jiooth : Macderniot, Sainl-Clair. capitaines; Diidley Macdennof , Talf, lieuleiianls.
Biilkeley : Commerdord, capilaiiio ; O'Donnol, lieutenant.
JMlly : Stack, Murpliy, capitaines; Suiny, Grant, Saislield, lieulenauls.
C'are : Bourg, capitaine ; Goold, lieutenant.
Languedoc : Douglas, capitaine.
Isle-de- France (milice) : O'Brian, capitaine.
2^ D.de Paris (milice) : Garvey. (ajùtaine.
Loicendal : Deliau. capitaine.
Carcussonnc (milice) : Perreire, capitaine ; de Saussay, ingénieur; d'Andrion, ofticier d'artillerie; Gourdon, aumônier; Barrct, chirurgien; Kindelan , colonel du ré. gimenl espagnol de UUoncé ; Chreagli, colonel du régiment espagnol de Uttonia ; enfin <[uantité de soldats transportés à New-Castle, sans compter les blessés, les malades, et ceux réfugiés dans les montagnes, qui se rendirent aux Hessois.
Une des clauses de la capitulation était de recevoir prisonniers de guerre les 222 soldats français pris en Ecosse les armes à la main.
CHARLES-KDOUARD. 181
à Slralh, dans le pays du chef des Mac-Rinnons, il se trouvait en sûreté et ne serait pas trahi.
Il y arriva au mois de juin 1746, accompagné de Malcolm-Mac- Lead, en qui il avait placé toute sa confiance. Charles-Edouard avait pris un déguisement à l'aide duquel il espérait passer pour le serviteur de Malcolm; mais à peine eut-il mis le pied sur le territoire de Strath, qu'il fut reconnu par deux Mac-Kinnons, qui le saluèrent en fondant en larmes. Le prince les appela, se nomma, et ils gardèrent religieusement le secret. Malcolm conduisit le prince à Ellagol, près de Kilmarie, où demeurait un certain John Mac- Kinnon, qui, ayant épousé sa sœur, se chargea de procurer au fugitif un bateau pour quitter l'ile de Skye. Le vendredi 4 juillet, entre huit et neuf heures du soir, John JMac-Kinnon et le vieux chef de clan sir Lauclane Mac-Rinnon of Strath (1) accompagnèrent Charles-Edouard jusqu'au rivage.
Cependant la visite de Charles-Edouard à l'île de Skye n'avait pas tardé à s'ébruiter. Lord Rinnon fut arrêté au moment où il venait de conduire le prince proscrit à la barque qui devait le transporter de l'ile de Skye sur les côtes d'Ecosse, où l'attendaient les vaisseaux français , Y Heureux et le Prince de Conti. Malcolm, ayant avoué la part qu'il avait prise à l'embarquement du prince, fut aussi arrêté et emmené à Londres, où il resta en prison jusqu'au l^"- juillet 17i7.
Après une traversée qui présenta des dangers de toutes sortes , les fugitifs débarquent à un endroit appelé Little-Mallag, au sud de Loch-Nevis in Moidart. Ils y restent trois jours cachés dans les montagnes, pour échapper aux troupes qui parcouraient le pays. Charles-Edouard, ayant en vain fait appel à l'hospitalité du chef de Clanranald, se dirigea vers la demeure de Mac-Donald of Morar, dont le château avait été brûlé, et qui habitait une petite maison du voisinage. Morar avait été lieutenant-colonel dans le régiment de Clanranald. Il reçut le prince avec cordialité et le conduisit dans une retraite assurée; mais la fidélité de Morar ne tarda pas à paraître
(i) Mac-Kinnoii (William-.\le\ander), chef du clan, i)elit-fils de sir Lauchiane Mac-Kinnon of Slratli, arrêté après le départ de Charles-Edouard, condainiié à mort, et qui ne fut pas exécuté, est le père de la duchesse de Gramont, mariée le 27 décembre 1848.
chancelante à Charles-Edouard et à ses compagnons , qui s'éloignèrent et allèrent à Borodale demander asile et protection au vieil vEneas Mac-Donald. Enfin Charles-Edouard put réussir à joindre un des :2 vaisseaux envoyés h sa recherche; il s'embarqua à Locknannagh le 17 septembre; il arrive à Roseau, près de Morlaix, le 10 octobre à la faveur d'un brouillard épais qui lui permet de traverser, sans être aperçu, la flotte anglaise et de débarquer au petit port de Saint-Pol de Léon. Telle fut la fin de celle aventureuse expédition, dernier effort national d'une population armée pour reconquérir son indépendance. Les vaincus furent traités sans pitié, et à partir de ce moment la vengeance devint proportionnée aux craintes qu'on avait eues. La malheureuse Ecosse, punie avec la dernière rigueur de son attachement aux Sluarts, vit bientôt disparaître sous l'oppression anglaise l'antique organisation des clans montagnards.
Cette tentative avortée marque aussi pour la France une date malheureuse, celle de l'effacement de noire puissance maritime. Si, à Brest, il eût été possible de disposer d'une flotte comme celle qui venait de livrer le combat de Toulon, la flotte de M. de Roquefeuil, suffisamment réorganisée, aurait pu occuper l'amiral Byng et jeter des troupes en Angleterre. Ces troupes, c'était le trône pour Charles-Edouard; c'était pour nous la fin de la guerre. Malheureusement Louis XV, dans sa politique, craignit de compromettre ses alliances d'Allemagne en soutenant le roi calholique d'Angleterre, et il n'osa pas risquer sa flotte, déjà morcelée. Tout espoir de provoquer une révolution en Angleterre et de renverser la dynastie régnante était perdu; mais cette tentative n'en avait pas moins servi les intérêts de la France. La colère et la rigueur du gouvernement anglais contre les jacobiles s'accroissaient avec les échecs que la coalition subissait sur le continent, car, au moment où les troupes du duc de Cumberland arrivaient en Angleterre, Anvers se rendait à Louis XV.
Descendu sur la plage bretonne, Charles-Edouard ne prit que le temps de changer son costume misérable de proscrit et se mit en route pour Versailles. Le duc d'York, son frère, revenu de l'armée de Flandre où il avait servi sous le comte de Clermont, et un grand nombre de gentilshommes écossais allèrent à sa rencontre. Le roi, la reine Leczinska, amie d'enfance de sa mère, le reçurent
en lui prodiguant les consolations de l'amitié. Mais la France ne devait pas longtemps être un lieu d'asile pour le malheureux prince. L'article 5 du traité d'Aix-la-Chapelle imposa bientôt à Louis XV l'obligation d'éloigner le prétendant. Le roi lui fit proposer de l'établir à Fribourg avec le titre de prince de Galles, une compagnie de gardes et une pension considérable. Aigri par l'infortune, Charles-Edouard repoussa toutes les offres et voulut rester quand même dans le royaume. 11 fallut pour l'expulser recourir à la force. On fit choix, pour arrêter le prince, de la salle même de l'Opéra ; quand, le H décembre 1748, il descendit de voiture en compagnie de deux seigneurs anglais pour monter dans sa loge, M. de Vaudreuil, major aux gardes, lui dit qu'il était chargé de Tarrêter au nom du roi. Dans ce moment, six sergents le saisirent par les deux bras. Cet événement interrompit le spectacle; on se demandait le crime du vainqueur de Preston-Pans, ce héros qui un instant avait fait trembler l'Angleterre, et on accusait le gouvernement de trahir envers ce prince les lois de l'hospitalité, après s'être servi de lui comme d'une arme de guerre (1). M. de Vaudreuil conduisit son prisonnier au Palais-Royal, où il fut fouillé; puis on le mena par des rues détournées à Vincennes, sous l'escorte de soldats aux gardes et du guet à cheval. Pendant ce temps, l'hôtel du prince, au faubourg de la Madeleine Sainl-Honoré, était investi par M. Berrier, lieutenant général de police, qui mettait partout les scellés.
Le J5, à huit heures du matin, il part de Vincennes dans une chaise de poste, accompagné de M. le lieutenant général Perusy, officier des mousquetaires; dans d'autres voitures sont des officiers anglais attachés à sa personne (dont Mac-Donald, Mac-Eachan de l'île de Skye, le grand-père du maréchal de France Mac-Donald, duc de Tarente). On le conduit ainsi jusqu'au pont de Beauvoisin. Il avait consenti à donner sa parole qu'il quitterait la France et passerait les Alpes.
Le 19 décembre, arrivé au pont de Beauvoisin, il déclare vouloir
(1) Je crois que jamais Versailles ne pensa sérieusement à rétablir le prétendant. <i Cet événement, disait Louis XV, dépend de trop de causes secondes. » Qu'on se rappelle aussi le mot du maréchal de Noailles : « Sire, si Votre Majesté voulait vraimeut dire la messe à Londres, il faudrait y envoyer 30,000 hommes pour la servir. »
se rendre en Suisse, en Italie, ou en Allemagne; mais il tombe malade et reste avec la fièvre dans le cabaret de la poste, délirant et répétant, au dire de d'Argenson, les mots de « Paris » ou « paradis ». Quand il est rétabli, il traverse le Dauphiné et vient se réfugier à Avignon, où le légat du pape lui rend les plus grands bonneurs. L'Italie seule restait ouverte au prince proscrit. Le sénat de Venise le repoussant, il s'établit en Toscane.
En 4753, les circonstances paraissant redevenir favorables au parti jacobite, Charles-Edouard se rendit secrètement à Londres, mais il fut bientôt obligé de retourner en Italie (1).
En 1755, lamésinlelligence de la France et de l'Angleterre semble offrir une dernière chance aux jacobites. Au mois de juin, la prise des vaisseaux VAlcide et le Lys donne le signal de la déclaration de guerre. On appelle au conseil des ministres le comte de Lally : il y expose ses plans, qui se résument en trois points : descendre en Angleterre avec le prince Charles-Edouard, abattre la puissance des Anglais dans l'Inde, conquérir leurs colonies d'Amérique. Mais le cabinet de Versailles ne se sentait pas en mesure de réaliser ces grandes conceptions contre les ennemis de la France. Le parti jacobite était à peu près dissous en 1761, lorsque George III succéda à George IL Le couronnement eut lieu à Westminster avec toute la pompe accoutumée. Le champion du roi, monté sur un cheval de bataille, jeta le gant de défi d'après les antiques usages; le gant fut relevé par une jeune fille qui disparut. Peut-être était-ce un dernier appel aux serments des jacobites encore présents à cette solennité.
En 1766, Charles-Edouard, après la mort de son père, qui lui laissait le stérile héritage de ses droits, prend le titre de comte d'Albany et continue de résider à Florence.
En 1772, les cours de France et d'Espagne, croyant utile à leur politique de ne pas laisser éteindre le nom de Sluart, négocièrent son mariage avec la princesse Louise-Maximilienne-Caroline-
fl) En celte intMne année 1753, le 29 oclobre, Cléinenline Walkenshaw, jeune Écossaise qui avait quiUé son pays et sa famille pour s'attacher à la forlune du prétendant, lui donna une fille naturelle qui reçut au baptême le nom de Charlotle. Clémentine étant morte à Paris, sous le nom de comtesse d'AljerstroIT. Cliarles- Édouard, alors à Florence, y fit venir Charlotte et la légitima en lui donnant le nom de duchesse d'Albany.
Aloïse de Stolberg-Gredern (1), née à Mons en 1752. Celle union ne fut pas heureuse el dura peu (2). Pauvre et presque oublié, Charles-Edouard mourut à Rome le 31 janvier 178(S. Le frère de Charles-Edouard, Henri-Benoît, ne à Home en 1725, d'abord duc d'York el ensuite cardinal, termina sa carrière à Venise en 1807, âgé de quatre-vingt-deux ans. Dans son testament,
(1) Son pèn\ r.usIavc-Ailolphe^ prince de SlolI)org-Gut<>n-Gro(l»Mn. né en 1722, lils de Frédéric de .Sloll)erji cl de la diuliesse de Nassau-Saarbriuk, fut tué en 1757 à la bataille de Leuthen : il avait le f^iade de général. Par une coïncidence étrange, elle descendait par sa mère, princesse de Homes, delà race illustre de Robert Bruce, dont Charles-Edouard tenait ses droits à la couronne d'Ecosse. Le mariage fut célébré, le vendredi saint de 1772, au château de Macerata, près d'AncOne, en présence d'un petit nombre de témoins. Déjà on reconnaissait difficilement le vainqueur de Preston-Pans dans un vieillard de cinquante et un ans, usé avant l'âge par l'intempérance et les malheurs; une médaille fut frappéa en souvenir du mariage ; une des faces portait, avec le buste de Charles-lidouard, cette légende: Carolus III, n. 1720. H. rex 1766; sur l'autre, celui de sa femme avec cette inscription : Ludovica. H. Regina, 1772.
(2) Les deu\ époux se sép uèrent en 1780. La comtesse se retira à Rome près du cardinal d'York, son beau frère, suivie par .\ilieri, qui dit d'elle : « En 1777, je vis une femme acconqilie, qu'il était difficile de ne jias remarquer et, une fois remar- (|uée, de ne pas aimer. » Dans sa dédicace de Mirsha, il attribue tout son génie à son inspiration . car elle lui apprit à aimer et res|iecter la vertu. Veuve de ce dernier des Stuarts, elle devint l'amie du grand poète .\ltieri (qu'elle épousa, dil-
I on), car ses chants l'ont immortalisée. Vers le mois de jum 1810, elle se rapprocha beaucoup de M''^'' deStaèl(*) par sa correspondance avec Sismondi et Bonstetten. Ce fut un échange régulier de dépèches, de livres, d'amitiés entre les botes de Coppet et la casa Alfieri. La reine de Florence entretint même des relations diplomatiques avec cette autre reine par l'éloquence et l'esprit. Elles se virent.
(*) Slaéi-Holsteln (.\. L. Germaine Necker, baronne de), née le 22 avril 17G6 à Paris, où elle est morte le li juillet 1817. Son père, banquier, loin de prévoir sa haute fortune politique, laissa le soin de son éducation à sa mère, dont la société de Gibbon, (;rimm,Marniontel, influença ses études de littérature elde philosophie. Elle épousa en 178C lo baron do Slaël-Holstein, diplomate suédois, mort à Poli.ijny le 9 mai 1802, el à cette époque ambassadeur à Paris. Cette union d'une personne de vingt ans avec un étranger beaucoup plus âgé ne fut pas heureuse. Les différences d'idées amenèrent bientôt une séparati(m. Enthousiaste de la constitution anglaise, elle s'associa au grand mouvement national, tout en montrant plus tard de l'Iiorrcur contre les excès révolutionnaires. Persécutée sous l'empire, elle voyagea en Allemagne, en Italie, et se réfugia à Coppet et à Genève, où elle écrivit Corinne, Dix années d'exil, ses Essais dramatiques. Elle ai>partient à l'école des coloristes par sa mise en scène. Elle eut trois enfants : Auguste, né le 31 août 17!H), mort en 1827; Albert, tué en duel en 1813, et la duchesse de Broglie; plus, un lils de son second mariage en 1812 avec M. de Ilocca, Jeune oflicier de hussards.
il ordonna que son titre de Henri IX fût inscrit sur sa tombe; il se faisait traiter de Majesté. On raconte qu'un des fils de George III, voyageant en Italie, désira être présenté au cardinal, et qu'il se conforma de très bonne grâce, devant le vieillard, à l'étiquette observée chez les rois. George IV, pour honorer la mémoire du dernier des Stuarts, lui fit élever par Ganova un monument à Saint- Pierre de Rome, qui devint ainsi le Westminster de cette dynastie détrônée. Pourquoi n'est-il pas tombé au milieu de ses Écossais fidèles, enveloppé, comme le dit Hogg, dans cet antique tartan du <c the noble Clan Stuart, the bravest of aie? » car il existait encore au commencement de ce siècle bon nombre de jacobites tout prêts à se faire tuer pour défendre la cause et l'honneur des Stuarts.
Telle fut la fin de cette royale famille que ses malheurs ont rendue célèbre. « Que les hommes privés, dit Voltaire, qui se plaignent de leurs petites infortunes, jettent les yeux sur ce prince et sur ses ancêtres (l). »
et la nature entliousiaste de M'"'= de Slat'l trouva un attrait puissant dans ses relalions avec rhùtel de Lung-Arno. On volt dans l'église de Santa-Croce le superbe tombeau qu'elle a élevé à la mémoire d'Alfieri, mort le 8 octobre 1803 (*).
(1) Marie Stuart, veuve de François H, sa quadrisaïeule, après dix-huit ans de prison, est livrée au bourreau en 1387, i»ar la reine Elisabeth.
Charles P% fils de Jacques l", son bisaïeul, porta sa tête sur l'échufaud en 1649 devant le palais de Wite-Hall .
Jacques II, son grand-père, deuxième fils de Charles P"", fut détrôné en 1688.
(*) On dit qu'elle épousa en troisièmes noces le peintre Fabrc, de Montpellier. Elle est morte en 1824.