CHAPITRE III
CAMPAGNE DE PORTLGAL (1162).
Août 1761. — Politique de l'Espagne et du Portugal, leurs relations. M. de Choiseul décide le traité du pacte de famille. Rupture de la paix avec l'Angleterre, qui déclare la guerre à l'Espagne.
Mai 1762. — 3. L'année espagnole, sous M. de Sarria, entre en opérations. — 12. .S'empare de Miranda; 15, de Bragance. — Marche de 12 B. français réunis à Bayonne. Leur itinéraire jusqu'à Pampelune. Le prince de Beauvau, lieutenant général-. MM. d'Egmont et la Tour du Pin, maréchaux de camp; M. de Marbcuf, brigadier. — 23. Déclaration de guerre au Portugal.
Juin. 3. La colonne française de Saint-Jean-Pied-de-Port. M. d'Arranda appelé à l'armée espagnole.
Juillet . 15. La colonne française à Valladolid. — 20. Les Espagnols, rassemblés à Ciudad-Rodrigo, franchissent le Duero. Plan des opérations, état des troupes. — 21-23. A Salanianca.
Août. 3. M. de Beauvau rejoint l'armée espagnole en Portugal. Prise de Castel- Rodrigo. — 8. Devant Almeida. Investissement. — 9. Campe à Val délia Mula. — 10. .\ Laduncia. — 11. Expédition de M. de Marbeuf sur Alfayates. — 16. L'ennemi se rassemble à Guarda. .M. de Beauvau sur la Coa, entre .\ldecada-Ponte et Villamayor. — 17 et 18. A Marmeleiro. — 20. A Guarda. L'ennemi se retire à Castel-Branco. — M. de Saint-Hérem occupe Covilhas. et M. d'Egmont Celorico. — 25. .\lmeida capitule. — 26. Sortie de la garnison : conduite à Viseu. — 30. M. de Beauvau à Guarda.
Septembre. I'"''. L'armée se prépare à prendre la direction d'Abrantès, par Alfayates, Penaniacor et .\lcantara. — 13. M. de Beauvau à Pouzaflores. — 14. AÎN'eiraoa. — 15. A Penamacor, où il entre en ligne avec les troupes espagnoles. Attaque de Sobugal, qui est renforcé le 20. L'armée espagnole en marche le 17. M. de Beauvau quitte Penamacor le 19: le jour même, à Proenza-Velha : le 20. à Idanha->ova, où il s'arrête jusqu'au 29.
Octobre. 2. MM. de Beauvau et d'Arranda sur la route de Sarzedas. — 3. Un détachement s'empare de Villa-Velha. M. de la Lippe sur Abrantès. — 6. M. de Beauvau à Sarzedas. — 17. Les 12 B. regagnent Castel-Branco. L'armée espagnole de l'autre coté du Tagc. — 28. État des cantonnements des 12 B. français.
Novembre. 5. M. de Beauvau à Seguras. — 9. Alcantara. — 12. Merahrio. —
27. La paix surprend l'armée à Caceres (Eslramadure), ses caiilonnemenls avant de renirer en France.
Décembre. — Il y resie jusqu'au 15 et en part le 29 pour la France, par la roule de Perpignan, passant par Madrid.
La révolution de 1640, en établissant la maison de Bragance sur le trône de Portugal, lia cette couronne avec la France alors en guerre contre les deux branches de la maison d'Autriche. Mais, après la paix des Pyrénées, l'Espagne se flatta de reconquérir ce royaume par une guerre sérieuse, et elle y porla toutes ses forces. Craignant que le Portugal n'y succombât, Louis XIV désira secourir celte couronne sans contrevenir formellement au traité de paix avec l'Espagne. M. de ïurenne se chargea de ce soin et |)roposa au roi M. de Schomberg (1), avec un corps de troupes et im choix d'ofliciers, la plupart étrangers, mais soudoyés par elle. Son
(1) Schomberg (Frédéric-Armand, comte de), né en Allemagne en 1CI8, fait ses premières armes dans l'armée suédoise, à Nordlingen (1634); se distingue dans la retraite des Suédois vers Majence (1635). C'est l'époque où commence la période française de la guerre de Trente Ans, et où Riclielieu pi-enait à sa solde le duc Bernard et les meilleurs lieutenants de Gustave-Adolphe. Sert dans le régiment de Rantzau (1636); maréchal de camp le 28 octobre 1652; lieutenant général, 16 juin 1655; assiste à la bataille des Dunes, 14 juin 1658, quand arriva la paix des Pyrénées, 7 novembre 1659. Le Portugal étant en guerre avec l'Espagne depuis la révolution de 16i0. il entrait dans la politique de Louis XIV de le soutenir. Alors il engage Schomberg, qui débarque à Lisbonne le 13 novembre 1660 avec une centaine d'officiers français réformés, autant de sous-ofliciers d'artillerie et 400 vieux cavaliers ; mais l'armée portugaise était dépourvue de tout. Livre bataille le S juin 1663. Après celte victoire d'Ameixial (village du Reyno di Galicia. province de Lugo), le Portugal, désormais assuré de son indépendance, abandonne aussitôt la France, au moment même de la guerre de dévolution. 11 garde une attitude hostile, et l'avènement d'un IJourbon sur le trône d'Espagne eut, entre autres conséquences fâcheuses, celle de nous l'aliéner et de cimenter entre ce pays et l'Angleterre une alliance qui devait avoir pour résultat de faire du Portugal, au point de vue commercial et iiolitique, une province de sa puissante alliée.
Schomberg, comblé de dignités, était rentré en France au traité de paix du 12 février 1668 entre l'Espagne et le Portugal, quanl la révolution enleva le pouvoir à Alphonse VI pour le transmettre à son frère Pedro. Schomberg, mécontent de ne ])as avoir été compris dans la promotion des maréchaux de 1668, passe en Angleterre, combat à l'armée de Flandre, sort du royaume à la révocation de l'édit de Nantes (22 octobre 1685); passe en Angleterre, se lie avec les mécontents; est tué à la bataille de la Boyne, le II juillet 1690.
zèle, sa patience, sa modération, ses succès militaires amenèrent la paix de 1667; l'Espagne y fut forcée surtout par la nécessité de secourir les Pays-Bas presque conquis par Louis XIV.
Le roi Philippe IV était mort le 17 septembre 1663, ne laissant qu'un fils, Charles II, qu'il avait eu d'une seconde femme. Louis XIV résolut de faire valoir ce qu'il appelait les droits de la reine, non pas sur les Espagnes ni sur le royaume de Naples, mais sur les Pays-Bas catholiques. Bien que par son contrat de mariage Marie- Thérèse elit renoncé à toute prétention sur l'héritage paternel, moyennant une dot, qui ne fut jamais payée, Louis XIV réclamait le duché de Brabant et ses annexes, Malines, Anvers, la haute Gueldre, Namur, le Limbourg avec les places d'outre-Meuse, le Hainaut, l'Artois, le Gambraisis, le Luxembourg et le comté de Bourgogne (1), et ce en vertu d'un usage existant alors dans les Pays-Bas, qui prescrivait que l'héritage paternel fût donné en dévolu aux enfants du premier lit à l'exclusion de ceux du second. Or, de son premier mariage avec Elisabeth de France, fille d'Henry IV, Philippe IV avait eu plusieurs enfants qui décédèrent avant lui, à l'exception de Marie-Thérèse, reine de France; du second, il eut, entre autres, Charles II, qui hérita sans conteste de l'Espagne, du royaume de Naples et des colonies d'Amérique. La cour de Madrid n'ayant ni argent ni soldats en trois mois, Louis XIV fit la conquête de la Flandre en 1667.
Deux autres maréchaux de France portèrent le même nom, mais ils appartenaient à une autre famille; ce sont : loSchomberg (Henri, comte de;, né le 14 août lô75; marié, le 21 février 1631, à Anne de la Guiche; maréchal de France, 16 juin l(j25 ; mort le 17 novembre 1632 : 2" Schoniberg (duc d Halliiyn), néen 1600, lits du précédent : maréchal de France, 20 décembre 1037 ; se fait connaître en 1032 dans le Languedoc contre les huguenots ; sert avec honneur contre les Espagnols dans le Roussillon, 1637; colonel général des Suisses, 1047 ; mort le 6 juin 1656-
(1) Le prince de Condé dans son exil avait caressé l'espoir de devenir souverain de la Franche-Comté; n'ayant pu obtenir du roi d'Espagne la cession de cette province, il forma le projet de la réunira son gouvernement de Bourgogne, dont il avait pris possession en rentrant en France. La guerre de dévolution lui fournit le prétexte de satisfaire son ambition. Bien que la Franche-Comté ne fût pas une des provinces que Louis XIV prétendait échue à la reine en totalité, il avait néanmoins le droit de l'occuper, puisque c'était une possession de Charles II son beaujière, avec qui il était en guerre. Le prince de Condé, aidé de Louvois, y réassit en 1668.
Dans le cours de celte longue guerre, le Portugal avait recherché l'appui de toutes les puissances ennemies de l'Espagne; l'Angleterre étant de ce nombre, Cromwell en profita pour faire avec le Portugal le traité de commerce le plus avantageux. Le mariage de Charles II avec l'infante l'affermit, et ainsi peu à peu le Portugal s'éloigna de la France. Le mariage de don Pedro IT avec la princesse de Neubourg tourna aussi la cour de Lisbonne du côté de la maison d'Autriche, et l'avènement de Philippe V au trône d'Espagne acheva l'union des cours de Londres et devienne.
Ferdinand VI avait laissé prendre une grande influence à la reine Barbe de Portugal, dirigée elle-même par l'ambassadeur d'Angleterre sir Benjamin Keen, homme supérieur, sachant utiliser sa grande habileté en affaires diplomatiques. La reine mourut le 27 août 1758, et le roi le 10 août 1759, appelant à lui succéder, par son testament, son frère Charles III, roi de Naples depuis 1734. Sa mère, Elisabeth Farnèse, fut appelée de Saint-Ildephonse pour gouverner comme régente jusqu'à son arrivée. Don Carlos avait trois fils. Avant de quitter Naples, le 0 octobre 1759, il fit constater l'incapacité de l'aîné pour régner, et nomma le second prince des Asturies et héritier présomptif du trône d'Espagne, donnant les Deux-Siciles au troisième, Ferdinand, âgé de douze ans, sous la régence de Bernard Tanucci.
Charles III, prince actif, bon administrateur, entreprenant, ne rappelant rien de ses prédécesseurs, arrivait donc à Madrid le 9 décembre 1759, précédé d'une réputation de talents et de zèle pour le bien public, ennemi de la faction antifrançaise et de l'exil dans lequel sa mère avait été tenue depuis la mort de Philippe V et n'ayant pas oublié l'insulte de la flotte anglaise qui le menaça de bombarder Naples.
M. de Choiseul cherchait alors à ramener la guerre sur son véritable théâtre, en donnant à notre marine détruite un appui solide et capable de mettre un terme aux succès des Anglais. Par sa politique simple et habile, il parvint à faire signer à Paris, le 16 août 1761, le célèbre pacte de famille, chef-d'œuvre des actes diplomatiques du règne de Louis XV, par lequel tous les membres régnants de la famille de Bourbon, Louis XV, Charles III, Ferdinand de Naples, et Philippe, duc de Parme, se garantissaient le maintien de leurs États respectifs, et contractaient une alliance of-
fensive et défensive en déclarant ennemi commun quiconque deviendrait celui de l'un d'entre eux. Les secours mutuels, limites d'abord à 24,000 hommes de la part de la France et de l'Espagne, devaient s'étendre bientôt à toutes les forces des deux monarchies.
L'Espagne, par le pacte de famille, était sur le point de se joindre à la France et de déclarer la guerre à l'Angleterre; mais il fallait encore s'assurer ou la neutralité bienveillante ou le concours armé du Portugal. Les négociations devant se faire de Madrid, M. le comte O'Dunne (1) est envoyé à Lisbonne pour représenter la France et agir de concert avec le marquis d'Ossun, ambassadeur à la cour de Charles IlL M. O'Dunne, s'étant arrêté plusieurs semaines à Madrid, n'arrive à Lisbonne qu'au mois de février 1762.
La cour de Londres poursuivant ses projets de domination sur toutes les mers, et ne laissant aux autres nations qu'une navigation et un commerce précaires, le roi d'Espagne prit définitivement la résolution d'unir ses forces à celles de Louis XV pour mettre un frein à l'ambition injuste et à la cupidité démesurée des Anglais. Le refus de milord Bristol, miniï,tre britannique, de se prêter aux conditions de paix offertes par la France et de donner satisfaction à l'Espagne sur plusieurs griefs qu'elle avait depuis longtemps contre l'Angleterre, fit sentir la nécessité pour leur gloire commune et pour l'intérêt des deux monarchies de ne plus différer l'exécution des mesures à prendre. Elles s'engagèrent réciproquement à agir dans une parfaite uniformité de sentiments et d'opérations, tant militaires que politiques, pour faire rentrer les Anglais dans les bornes de l'équité. Cet objet ne pouvant être rempli par les voies de conciliation, employées inutilement jusqu'à ce jour, Louis XY et le roi d'Espagne résolurent d'y parvenir par la force des armes. Pour assurer le succès, il fallait que les Anglais fussent privés des ressources de tout genre commerciales et militaires qu'ils trouvaient en Portugal, et en conséquence on demanda au roi de Portugal sa neutralité pendant la guerre. M, O'Dunne échoua complètement dans sa mission ; elle ne pouvait, du reste, réussir en présence du parti pris du Portugal en faveur de l'Angleterre. Dès que les armements qu'il faisait en grande
(I) Après sa mission en Portugal, M. O'Dunne fut envoyé au même titre auprès (le l'électeur palatin, le 21 janvier 17G3; il y était encore en 1777.
hâle furent terminés, le gouvernement portugais jeta le masque et déclara la guerre à la France le 18 mai 1762. Cette déclaration est bientôt suivie, le 20 juin, par le manifeste de guerre des rois de France et d'Espagne, en réponse à celui de Portugal.
Charles lll par ce manifeste joint sa marine à celle de la France, et Louis XV, plutôt pour donner une preuve du désir de plaire à à son cousin que pour remplir une obligation à laquelle il n'était pas engagé par les traités, fait marcher sur les Pyrénées comme auxiliaires 12 B. en 7 divisions, qui eurent ordre de s'assembler à Bayonne du 14 au 31 mai, avec 24 pièces de canon de 4 à la suédoise (1), sous les ordres du prince de Beauvau (2), lieutenant général, et de camper sous cette place en attendant que les subsistances fussent assurées pour leur passage en Espagne.
Voici la composition de ces troupes avec la date de leur arrivée successive au camp de Bayonne : 2 B. du régiment de Montmorin, le 14 mai, M. de Saint-Hérem, brigadier; 2 B. du régiment d'Aumonl, le IG mai, M. de Wal, brigadier; 2 B. du régiment Boyal-
(1) Elles devaient être délivrées aux troupes à raison de 2 pièces par B.
(2) Beauvau (Marc de, prince de Craon), chevalier de la Toison d'or, grand d'Espagne, né le 29 avril 1679, mort en 1754, épousa, le IG septembre, Anne de Lignivilie (*), dame d'honneur de la grande-duchesse de Lorraine, dont il eut vingt enfants.
4. Charles-Juste, prince de Beauvau, né le 10 novembre 1750 : lieutenant dans la Reine-cavalerie, 10 décembre 1738; colonel des gardes lorraines, l^'' mai 1740; brigadier, 10 mai 1748 ; à la prise de Mahon, alarmée d'Allemagne, en Hanovre; lieutenant général, 28 novembre 1758; commande, le 8 avril 1762, les troupes passées en Espagne ; assiste en 1771 au lit de justice et refuse sa voix au chancelier de Meaupou; maréchal de France, 13 juin 1783; mort le 21 mai 1793, au Yal près Saint-Germain, propriété donnée par Louis XV.
5. Ferdinand, marquis de Beauvau, maréchal de camp, tué le 24 juin 1744, à la prise du chemin couvert d'Ypres.