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CHAPITRE IV

MOUVEMENTS, CAMPS DES ARMÉES COMBINÉES DE MM. LE DUC d'hILDBURGHAUSEN et LE PRINCE DE SOUBISE

(de juin à décembre 1757).

Juin. Formation de l'armée de Soubise dans les derniers jours à Finih.

Juillet. 17. Ses instructions. — 31. Expédition de Hanau par M. de Nicolaï.

AouL 2. M. de Soubise à Hanau; larmée se porte à Erfurt. — 15. A Fulda; marche de l'armée. Contributions. — 25. Départ de Gotha pour Erfurt. — 28. Arrivée du prince Georges à Arnstadl, sa jonction avec M. d'Hildburghausen. — 29. Conférences sur les rap|iorts entre les deux armées-, difficultés portées à la cour de Vienne. Le roi de Prusse, à Dresde avec 26,000 hommes, marche contre l'armée française et celle de l'Empire réunies.

Septembre, l^^'". Décision du roi sur les opérations des deux armées combinées de France et de l'Empire. — 6. M. de Soubise à Erfurt. — 8. Le roi de Prusse à Naumburg. — 10. Passe la Saale. Evacuation d'Erfurt. — 11. M. d'Hildburghausen à Eisenach; M. de Soubise à Gotha; le 13, à Mechterstadt ; le 14, près d'Eisenach.

— 15. Frédéric II suit l'armée combinée de l'Empire et de la France dans son mouvement de retraite ; arrive à Erfurt. — 16. Les troupes françaises dans leurs l)ositions de combat. — 18. Un corps prussien, sous les ordres du prince Ferdinand de Brunswick, à Erfurt. — 19. Combat d'avant-garde à la hauteur de Gotha.

— 20. M. de Soubise à Eisenach. Difficultés des subsistances. — 28. Les deux armées débouchent d'Eisenach sur Frederichswerth. — 29. Le roi reprend la route de Naumburg ; campe à Buttelstedt.

Octobre. 2. Attaque des Prussiens au village d'Ollendorf. L'armée combinée pousse des détachements jusqu'à Weimar. — 5. Position des armées française et impériale. — 8. Le prince de Soubise à Gotha; troupes rejoignant l'armée de Soubise : 20 B. et 18 E. — 10. De Gotha à Langensalza. M. de Broglie, parti d'Halberstadt le 7, arrive à Heimburg le soir , le 8 à Beneckenslein, le 9 à Ellrich, le 10 à Nordhausen. Renfort de 12 à 13,000 hommes de l'armée du duc de Richelieu. Le roi de Prusse campe à Butlstedt, le 12 se replie à Naumburg. M. de Broglie, do Nordhausen le 13, cantonne le 14 à Bleicherode, le 15 à Gross-Keula, le 16 à Mulhausen.

— 19. M. de Soubise à Erfurt pour conférer avec le prince d'Hilburghausen. — Positions des armées combinées. — 22. A Dornburg. M. de Saint-Germain à Molsen et Pegau. Le prince de Saxe-Hildburghausen à Stoesen. — 23. M. de Soubise à Naumburg; l'armée vers Weissenfels ; les troupes de M. de Broglie dirigées sur Weissensée. — 24-25. Dans la nuit, les ennemis longent la

Saale, se dirigeant sur Leipsig. MM. de Soubise et d'Hildburghausen à Pegau. Le maréchal Keilh, laissé sur la Saale, est enfermé dans Leipsig. — 27. Le roi de Prusse revient de Lusace, arrive à Leipsig. — 30. S'avance à Lutzen. Les deux armées repassent la Saale isolément, celle du prince de Soubise à Weissenfels. — 31. Frédéric s'empare de Weissenfels. M. de Soubise à Gross- Corbetha. — Position des deux armées combinées. Novembre. 3. Le roi passe la Saale près de Weissenfels, cami)e près de Braunsdorf,

— 4. A. Rossbach. — 5. Bataille de Rossbach. Le prince Henri de Prusse tombe sur les Français; il est blessé. Seidiitz avec sa cavalerie culbute la notre.

— 6. Frédéric marche sur Freyburg : le 7, retourne à Leipsig. — 9. L'armée de Soubise à Sondershausen, Anleben, Windenbau.sen, Hanau. — 13. Le jirince Henri est laissé en Saxe avec une partie de l'armée. Le roi part de Leipsig. — 16. Passe l'Elbe à Torgau.

Décembre. 1. .M. de Soubise à Fulda. — 5. A Hanau. — Brissac, Piémont, Saint- Chamant dirigés sur le bas Rhin. — 12. Il part pour Cassel. M. d'Hildburghausen à Nurnberg et dans le Voigtland. Le régiment d'Apschon-dragons à Lichtenau et Wald-Kappel. M. de Soubise établit son quartier général à Cassel. — 30. Cantonnements de ses troupes entre la Werra, le Rhin, la Laim et le Mayn.

A la suite d'intrigues qui donnèrent au maréchal de Kichelieu le commandement de l'armée de Westphalie, on en forma une nouvelle aux ordres du prince de Soubise, destinée à agir conjointement avec celle de l'Empire qui s'assemblait, dans les derniers jours de juin, à Furth, près de Nuremberg, sous les ordres du duc de Saxe-Hildburghausen, feld-maréchal de l'Impératrice; le prince de Soubise avait quitté l'armée le 15 juin, se rendant à Versailles, pour y recevoir ses instructions.

Par suite des projets concertés avec la cour de Vienne, M. de Soubise rassemblait son armée en Alsace, dans les environs de Strasbourg, et la portait ensuite sur Wurtzburg, où elle devait être jointe par celle de l'Empire, afin d'opérer suivant les circonstances, soit dans la Thuringe, soit vers Leipsig, soit vers Dresde. Le rendez-vous général est indiqué à Strasbourg. Les équipages des officiers généraux de l'armée du bas Rhin furent dirigés sur Landau, où ils devaient arriver le 3 juillet (1).

(1) Armée de Soubise, formée au conseil de Compiègne, le l""" juillet. MM. de Nicola'i, de Planta, Nugent : Piémont, 4; Wittner, 2 ; Castellas, 2; Brissac, 2; Beauvoisis, 2 (12 B.); Volontaires Liégois, 2; Fitz- James, 2 (4 E.).

De Rougé, Dessalles .Royal-Lorraine, 1; Royal-Barrois, 1; Royal-Roussillon, 1; Royal-Deux-Ponts, 3; Planta, 2; Saint-Jal, 2; Nassau, 2; Poly, 2 ((5 E.).

Custine, de la Chetardie, de Grillon : Saint-Chamant, 2; Touraine, 2; Rohan,

M. de Saint-Germain est envoyé à l'armée de l'Empire pour traiter avec M. le duc de Saxe-Hildburghausen les différents points sur la jonction et le service des deux armées. M. Dumesnil s'était rendu dès le mois de juin à Munich, afin de s'entendre avec la cour de Bavière sur différents objets relatifs aux troupes de cet électeur qui devaient être à notre solde. Enfin, sont arrêtées les dispositions sur la marche vers Wurtzburg; mais elle n'eut point lieu pour des raisons à la fois politiques et militaires : on décida qu'elles prendraient la route directe par les environs de Francfort et par le pays de Fulda sur Erfurt. C'est alors que M. de Soubise reçut de nouvelles instructions à la date du 27 juillet.

La direction de la marche des troupes leur faisait traverser le comté de Hanau, appartenant au landgrave de Hesse, place dont nous n'étions pas maîtres. Les troupes qui devaient former l'armée de M. de Richelieu, en marche par Mayence et les environs de Francfort pour se rendre sur la Lahn, ne touchaient point le comté de Hanau; leur route depuis Mayence était sur Friedberg et Giessen. Le ministre décide que celles de l'armée de Soubise s'empareraient du comté de Hanau , et y feraient séjour avant de continuer leur marche vers la Thuringe (1). Hanau fut désigné comme la place d'armes servant de point d'appui pour porter l'arm.ée à sa destination et établir une communication avec le Rhin. M. de Nicolaï, le plus ancien des lieutenants généraux destinés à servir à l'armée de Soubise, dut s'emparer de cette place et du château de Babenhausen, appartenant aussi au landgrave de Hesse. 8 B., 1 régiment de cavalerie et 2 pièces précédèren la marche des autres troupes, et arrivèrent à Rastel sous Mayence et à Dieburg les derniers jours de juillet. M. de Nicolaï se rendit aussi à Mayence le 28. Les troupes destinées à l'expédition de Hanau se trouvèrent le 31 à portée de cette ville, à la rive droite

2; d'Aumale, 1; Royal-Comtois, 2 ; Tournaisis, 1 (12 B.) ; Penthièvre, 2 ; d'Apschon, 4 ; MoiitcaIiii,2; Grammont, 2; Bezoïis, 2 (12 E.); — 32B. el 22 Ë., sans coinpler 600 chevaux d'artillerie, la compagnie des mineurs Boisgnerelle, des ouvriers de celle de Dugué et 40 pièces d'artillerie.

(1) Marche de l'armée de Soubise, partant de Strasbourg et du fort Louis pour Aschaffenburg el Hanau, sur le Mayn, passant par Rastadt, Grunwenkel, Bruchsal, Wiesloch, Heidelberg, Weinheim, Heppenheim, Zwingenberg, Ebersiadt, Dieburg, Aschaffenburs.

et à la rive gauche du Mayn. M. de Nicolaï s'avance avec le régiment de Piémont pour sommer la ville, gardée seulement par la bourgeoisie, qui en ouvrit les portes.

M. de Soubise est à Hanau le 2 août, après avoir pris à Strasbourg les dispositions nécessaires à la formation de l'armée.

Les troupes continuaient leur marche par divisions sur les environs de Hanau; les dernières devaient y être le 31 août. L'impatience que la cour de Vienne témoigna de voir arriver des troupes françaises dans la Thuringe engagea le roi à ne point suivre le premier projet de les faire séjourner pendant quelques jours dans le comté de Hanau, et elles sont mises en marche à mesure de leur arrivée, afin de se porter aussi par divisions à Erfurl. On préféra la direction par la vallée de la Kinzig et le pays de Fulda à celle qui aurait pu avoir lieu par la Wettéravie et la Hesse, c'est-à-dire par le pays de Budingen et Birstein, à cause de la difficulté des chemins (1).

Après quelques jours passés à Hanau, M. de Soubise partit le 15 août pour Fulda. Il ne séjourna dans la ville que jusqu'au 20, y laissant M. de Mailly, et alla le même jour à Eisenach, occupé par M. de Nicolaï avec le régiment de Piémont, formant la première division de l'infanterie. Eisenach est importante par sa position; aussi, pendant son séjour, M. de Soubise reconnut dans les environs les endroits où une armée pouvait se placer avantageusement.

Pour aller d'Eisenach à Erfurt on passe par Gotha, apparte-nant au duc de Saxe-Gotha. M. de Soubise, dès les premiers jours de son arrivée à Hanau, apprit que le duc y conservait 1 B. el quelque cavalerie. Cette ville est fermée d'une enceinte, avec un château baslionné, et le duc de Gotha ayant donné, par le refus de son contingent et par l'envoi de 1 B. de ses troupes à l'armée hanovrienne, des marques de sa mauvaise volonté pour la cause commune, on ne pouvait laisser derrière soi un poste de cette importance, occupé par des troupes que l'on pouvait regarder plutôt comme ennemies que comme neutres. Alors M. de Soubise proposa •au roi de traiter le pays de Gotha comme la Hesse, de désarmer

(1) Maiclie de l'armée de Haiiau-Ascliaffenburg à Fulda, par Langenselbod, Gelnhausen, Salmunster, Schluchtern, Neuhoi", Fulda.

les milices, de licencier les troupes et de prendre leurs armes en dépôt, ce qui fut approuvé et exécuté. Le prince de Soubise reste peu de temps à Gotha, il en part le 25 pour Erfurt, où la première division arrivait également le même jour (1).

L'armée de l'Empire, de son côlé, se mettait en marche le 23 de Furth, près Nuremberg, sur Erfurt par Bamberg, Cobourg et Meiningen.

M. de Saint-Germain, n'ayant pu terminer avec M. le prince de Saxe-Hildburghausen la convention pour le service des généraux et des troupes, se trouvait le 24 auprès de M. de Soubise à Gotha. Les difficultés et les prétentions du duc d'Hildburghausen, dans cette affaire, ne permettaient de la terminer que par l'autorité des deux cours.

M. de Soubise quitte Gotha, peu satisfait sur les subsistances et l'établissement des troupes dans Erfurt. Les employés des vivres et fourrages, envoyés en avant depuis quelque temps, rencontraient de grandes difficultés dans les approvisionnements, et la régence lui envoyait des députés pour lui représenter l'impossibilité de recevoir les troupes du roi dans la ville. Le duc d'Hildburghausen s'était pressé d'y faire entrer le régiment de Wurtzburg, des troupes de l'Empire, annonçant pour le 25 l'arrivée du prince Georges de Darmstadt ;\ la tête de son contingent. Comme Erfurt devenait le dépôt principal de nos magasins, des fours et des hôpitaux, il n'était pas possible de les laisser sans garde : M. de Soubise décide d'y transporter son quartier général le 23 ; les troupes campent successivement les jours suivants près de la ville, à mesure qu'elles arrivent. On fit entrer en même temps dans Erfurt 2 B. de Piémont, en partageant les quartiers entre ces deux B., le régiment de Wurtzburg et 1 B. du régiment de Geisriick-Autrichien.

M. de Soubise (2), pour être plus particulièrement instruit de la

(1) Marche de l'armée jusqu'à Erfurt, par Soisdorf, Vacha, Mark-Suhia, Eisenach, Mechler-Stadt, Laucha, Teutleben, Gotha, Frienstedt, Schniiera et Erfurt.

(2) Soubise (Cliarles de Rohan, prince de), fils aîiié de Louis de Rohan, prince (le Soubise, et d'Anne deMelun, appartient à la plus grande maison de France après la famille royale. Allié aux maisons de Bouillon, de Savoie et de Hesse; né le 16 juillet 1715 à Paris, où il est mort le 4 juillet 1787; orphelin dès 1724; il entra aux mousquetaires; à peu près du même âge que Louis XV, il devint son ami de cœur.

marche de ce prince et de celle du prince Georges de Hesse, et pour aplanir une partie des difficultés, qu'il prévoyait devoir surgir dans l'organisation du commandement, avait envoyé au-devant de lui M. de Vault, aide-maréchal général des logis, qui le rencontra à Ilmenau avec la première division de l'armée de l'Empire, composée de 9 B. et de 1 régiment de dragons. Le prince Georges devait arriver à Erfurl le 28, sans instructions, ignorant même s'il devait occuper la ville ou camper, n'ayant aucune connaissance du traité entre M. de Saint-Germain et le duc d'Hildburghausen sur la jonction des troupes. M. de Vault, voulant éviter

Brigadier le 17 janvier 1740 ; maréchal do camp, 14 mai 1743; à Dettingen, en 1744 ; aux campagnes de Flandre ; a le bras cassé à Fribourg ; contribue à la victoire de Fonlenoy, en secondant le comte de la Marck ; lieutenant général le l^ janvier 1748 ; gouverneur de la Flandre en 1751. Sous le maréchal d'Eslrées, prend part à l'envahissement de la Weslpiialie. Après Hastenbeck, "^0 juillet 1757, se réunit au contingent des cercles ; défaite du 5 novembre ; sa victoire à Sondershausen , 23 juillet 1758; maréchal de France, 19 octobre 1758; sa victoire de Lulzenberg n'efface pas Rossbach ; ministre d'État, 18 février 1759 ; battu àWillingshausen, le 15 juillet 1761; battu à Wilhenistadt (24 juin 1762) ; sa carrière militaire se termine à la paix du 15 février 1763. Seul, parmi les courtisans, il accompagna les funérailles hâtées du roi (1774).

« Son ambition la plus forte a toujours été décommander des armées; trop indécis; sa véritable qualité est la valeur...; fort brave. » (.Mémoires de Beaenval.)

« Le prince de Soiibise est l'un des hommes que l'opinion de son temps et l'histoire ont le plus maltraités. Celte extrême sévérité n'est pas juste. Quand on lit sa correspondance militaire, fréquente, étendue, toute de sa main, on y trouve la marque d'un esprit sensé, honnête, exact, attentif à ses devoirs. » (Camille Roussel, Gisors, p. 307.)

« Aussi brave qu'aimable, souvent béro'ique. Général d'un courage tranquille et ferme, d'un esprit sage, d'une conduite mesurée. » (Voltaire.)

M. de Belle-lsle disail de lui : « 11 n'y a pas un plus honnête homme: mais, soit malchance, il n'est point heureux à la guerre. A Rossbach, il ne voulait pas l'engagement, et son pressentiment était juste en voyant les soldats des cercles lâcher pied; défaite plus allemande que française. »

Son frère, le] cardinal Armand de Rohan, né on 1717, mort en 1756, descendant en ligne directe d'Henri de Rohan, qui embrassa la religion protestante. Henri l\\ dont il était l'allié par la reine Jeanne d'Albrel, l'avait pris en grande aflfeclion, le créa duc et pair, colonel des gardes suisses et lui (il épouser Marguerite de Rosny, fille de Sully. Ses lalenls, sa capacité, le mirent au rang des grands capitaines; mort en 1641 d'une blessure à Rhoinfelden. Ses préjugés et son ambition lui firent porter les armes contre Louis XllI. A laissé des mémoires sur les guerres des réformés en France , sur la guerre de la Valtelino; le Parfait Capitaine.

^es difficultés inévitables dans de pareilles circonstances par l'arrivée du prince Georges et de ses troupes à Erfurt, oii il n'y avait d'ailleurs aucunes subsistances pour celles de l'Empire, engagea ce prince à s'arrêter et à camper à Arnstadt, située à quatre lieues d'Erfurt, auprès des montagnes de Thuringe. Le prince Georges y arrive le 26 : il était parti avec le corps de troupes à ses ordres du camp de Furth, près Nuremberg^ avec l'ordre seulement de se rendre à Erfurt par le chemin d'Ilmenau, sans qu'on lui eût prescrit aucune marche ni aucune époque d'arrivée; il avait même l'ordre de marcher lentement, n'ayant aucun moyen de subsistance que par l'intermédiaire de juifs, dont chaque contingent particulier se servait pour s'alimenter.

L'armée de l'Empire manquait également de munitions et d'argent. Ses dragons savaient à peine se mouvoir par escadrons. Point de ponts de bateaux, point de grosse artillerie, aucune précaution pour les farines et les grains, pas de moyens de transport. Enfin, aucune union parmi les généraux ni parmi les troupes de l'Empire; le duc d'Hildburghausen était regardé plutôt comme un brave soldat que comme un général. Le prince Georges avait2 régiments de hussards autrichiens marchant sur sa droiteet descendant par la rivière d'Ilm, d'oii ils portaient des détachements sur Saalfeld et Rudolstadt; ils vivaient aux dépens du pays. Ces 2 régiments représentaient ceux que l'Impératrice s'était engagée à faire joindre à l'armée du bas Rhin, et dont l'arrivée fut successivement retardée, de manière qu'ils n'arrivèrent à Schweinfurt, sur le Mayn. qu'au mois d'août, après avoir traversé la Franconie : ces 2 régiments furent attachés dans la suite de la campagne à l'armée de l'Empire. Le reste suivait le corps du prince Georges, et marchait sur plusieurs colonnes, pour passer les montagnes delà Thuringe et se rendre à Erfurt, mais sans aucun avis certain de la direction. On apprit seulement par ie prince Georges que le duc d'Hildburghausen serait le 28 à Erfurt, après un séjour au camp d'Arnstadt. A son arrivée, M. de Soubise, en cherchant à s'entendre avec lui, s'aperçut que son but principal consistait à prendre le commandement des deux armées. Prévoyant les inconvénients qui pourraient en résulter, il resta impassible, voulant gagner du temps jusqu'à la décision des deux cours.

Cette réponse, M. de Soubise la reçut dans les premiers jours de

GUF.RRE DE SEPT ANS (1757). 135

septembre, de M. de Paulmy, sous forme de mémoire apostille de la décision du roi sur les points de la réunion des deux armées et du service réciproque des généraux et des troupes, lui expliquant les raisons qui engagèrent à changer la première pensée de combiner notre armée avec celle des cercles et d'en former une seule. Par un retour à celte décision, les deux armées restaient combinées, tout en se tenant séparées l'une de l'autre pour leur service. M. de Paulmy expliquait aussi à M. deSoubise la décision prise au sujet du commandement des deux généraux, décision de laquelle il résultait qu'au lieu de donner le commandement général au duc d'Hildburghausen, et à M. de Soubise à son défaut, ce dernier devait commander seul, en tout temps, les troupes françaises. Seulement il restait assujetti à recevoir l'ordre du duc d'Hildburghausen, soit en personne, soit par les officiers de l'état-major de l'armée française, et à se conformer aux résolutions que le duc prendrait pour les mouvements de l'armée et les expéditions concertées; mais qu'au défaut du duc d'Hildburghausen, le commandement des troupes de l'Empire ne le regarderait pas, et qu'il aurait seulement à se concerter avec celui qui les commanderait, comme avec son égal. Cette lettre et d'autres décisions terminèrent toutes les difficultés soulevées entre M. de Soubise et M. d'Hildburghausen, ainsi que les négociations entreprises par M. de Saint-Germain (1).

Le projet des deux cours se résumant à porter les deux armées réunies vers la Saxe, et môme jusqu'à l'Elbe, suivant les circonstances, M. de Soubise dès les premiers moments cherchait à se procurer des nouvelles de la situation des armées de l'Impératrice et du roi de Prusse en Bohême et en Saxe. Depuis son arrivée à Hanau et à Erfurt, on lui annonçait la plus grande tranquillité en deçà de l'Elbe; il trouva même à Erfurt des officiers saxons qui, échappés après la capitulation de Pirna, y restaient, attendant le moment oij des circonstances plus heureuses leur permettraient de retourner dans leur patrie. Les correspondances de ces officiers avec la Saxe assuraient qu'il n'y avait personne à Leipsig et à Mer

(1) Versailles, 5 septembre. «■ Pour être agréable à llmpératrice, le corps de M. de Soubise sera aux ordres de la cour de Vienne et se joindra à l'armée de l'Empire commandée par le prince de Saxe-Hildburgbausen. » (D. G., Allemagne, 34.'î9, 65.)

seburg; et si on ajoutait foi à leurs renseignements, rien n'aurait été plus facile que de s'emparer de ces villes. Mais la tranquillité dans cette partie ne devait pas être de longue durée. Toutes les nouvelles au 31 août annonçaient l'arrivée du roi de Prusse à Dresde avec 25 à 30,000 hommes. Notre général en chef restait d'ailleurs sans informations précises.

Le 6, il reçoit des détails certains par M. de Loudhon, colonel détaché de l'armée du prince Charles avec des croates et des pandoures, venant se joindre du côté de Weissenfels à M. de Czeczeni, colonel commandant les 2 régiments de hussards de l'Impératrice. M. de Loudhon avait trouvé à Borna de l'infanterie prussienne avec du canon. Le roi de Prusse couchait à Grima, sur la Mulda, le 4; on croyait qu'il ne passerait pas à Leipsig et se porterait à droite sur Weissenfels ou Naumburg pour y traverser la Saale. M. de Loudhon, afin de ne point se compromettre, se retirait à Zeitz avec le gros de ses troupes légères, tenant encore par des détachements Altenburg, Géra, Lucka.

M. de Soubise, de son côté, envoie de la cavalerie et des hussards à léna, Rahla, et sur la haute Saale. Comme sa situation changerait seulement par l'arrivée de l'armée de l'Empire et la réunion des divisions de nos troupes, devant nous rejoindre au plus tôt du 15 au 20, et qu'il se croyait obligé de s'en tenir momentanément au parti de la retraite, il envoyait MM. de Saint-Germain etBourcet reconnaître quelle position on pourrait prendre près de Gotha. Ils n'en trouvèrent point de satisfaisante, et parurent préférer celle d'Eisenach, ou du moins celle située près du village de Schonau, à deux lieues de cette ville du côt'é de Gotha. Cette position nous rapprochait de notre artillerie, des troupes restées en arrière, ainsi que de la colonne de la gauche de l'armée de l'Empire, dirigée par Meiningen et composée de la cavalerie autrichienne et des meilleures troupes. Elle nous éloignait de celle de la droite, qui devait marcher sur Saall'eld, mais il était facile de donner une autre direction à cette colonne avant qu'elle fût entrée dans les montagnes de Thuringe. En restant à Erfurt, impossible d'espérer l'arrivée des différentes colonnes avant le 12 ou 13 au plus tôt, tandis que le roi de Prusse pouvait être à Erfurt le 10, en supposant que, sans s'arrêter à Leipsig ou aux environs, il marchât rapidement pour nous attaquer, comme toutes les nouvelles le laissaient

supposer. Pensée raisonnable, car M. de Sonbise apprenait de Zittau, le 31 août, que l'armée prussienne, qui l'occupait depuis plusieurs jours, s'était retirée à Gorlitz : donc séparation décidée des deux armées prussiennes, qui paraissaient toutes les deux s'éloigner de l'Elbe, l'une en restant enLusace, l'autre en s'approchant d'Erfurt.

Le mouvement tenté alors par Frédéric fut un vrai coup d'audace vis-à-vis de la fortune, qui s'acharnait depuis quelque temps contre lui. En apprenant cette fatale convention de Glosler-Seven, le roi de Prusse parut quelque temps désespérer. Les manœuvres du maréchal Daun et du prince de Lorraine le forçaient de quitter la Bohême. Son frère, le prince Guillaume de Prusse, avait éprouvé des échecs compromettant le sort de la Silésie; les Russes s'emparaient de Memel, les Suédois se jetaient sur la Poméranie; le sort semblait se jouer de ses combinaisons. Il se retirait à l'écart, cachant son désespoir à ses soldats. Un jour il écrit à sa sœur, la margrave de Bareuth : « Il n'y a plus de port et d'asile pour moi que dans les bras de la mort. )> Mais il reprend bientôt son énergie : dès le mois de juillet, il quittait son armée de Silésie, confiant au duc de Bevern, avec 50,000 hommes, la tâche de s'opposer aux forces du maréchal Daun et du prince de Lorraine; et prenant avec lui 12,000 hommes, bientôt rejoint par 10,000 sous le commandement du prince Maurice d'Anhalt, il s'avançait à Erfurt contre nous et les Impériaux.

On sut, le 8, que, le 7, le roi de Prusse campait à Pegau sur l'Elster; il pouvait arriver en deux marches sur la Saale, et probablement il passerait cette rivière au pont de Kosen, situé à une lieue au-dessus de Naumburg, direction qui le conduisait sur nous. M. de Soubise n'attendait plus que la nouvelle de son passage à ces différents points pour se retirer sur Gotha, et successivement à Eisenach, où l'artillerie venait d'arriver; il préférait la position d'Eisenach à celle de Gotha, parce qu'il n'avait que fort peu de cavalerie, et que d'ailleurs ses prévisions se réalisaient sur la marche de l'armée de l'Empire, M. d'IIildburghausen avouant ne pouvoir plus répondre du jour de son arrivée. Les hussards autrichiens continuèrent à se replier devant le roi de Prusse, et, après des escarmouches fort vives, ils étaient partis de Zeitz pour Géra. Bientôt les Prussiens ayant pressé leur marche, le 9 au matin ilsappa-

raissaient vis-à-vis du pont de Kosen. MM.', de Czeczeni et de Loudhon annonçaient que les hussards avaient tenu ferme pendant quelque temps, mais que, cédant au nombre, ils se retiraient sur Buttelstedt, et qu'il n'y avait pas un moment à perdre pour abandonner Erfur t.

Les ordres sont donnés aussitôt d'évacuer les équipages, et les troupes se tiennent prêtes h se mettre en mouvement. Le 10, le duc d'Hildburghausen eut dans ce moment des nouvelles de la marche de la cavalerie autrichienne, dont l'arrivée à Eisenach lui fut annoncée pour le 11 ou le 12 au plus tard, cavalerie d'autant plus nécessaire que le manque de troupes à cheval fut une des principales raisons qui avaient déterminé à ne pas tenir à Erfurt, dont la position était mauvaise pour une armée dénuée de cavalerie et oii il aurait fallu faire entrer un gros corps d'infanterie. D'ailleurs, la nécessité de réunir les troupes et l'artillerie, et de maintenir la communication avec Eisenach et Gassel, ne laissait point hésiter M. de Soubise. Le 10 et la nuit suivante, on quitte Erfurt, et l'armée en part le 11 au matin. Elle arrive fort tard à Gotha, la pluie continuelle ayant rendu les chemins très difficiles. Il eût été dangereux de traverser les plaines immenses entre Erfurt et Gotha, n'ayant avec nous que 10 E., si le roi de Prusse avait été en mesure; mais sa marche devait éprouver du mauvais temps les mômes inconvénients que la nôtre. Le corps du prince Georges, àArnstadt, longe la montagne pour gagner Waltershausen, oii il campe. M. d'Hildburghausen prit aussi cette route, et se rend le 11 à Eisenach. M. de Soubise, pendant la marche sur Gotha, envoie des dragons à Langensalza, grand passage par où notre gauche pouvait être tournée, et notre communication avec Gassel interceptée.

Le prince de Soubise au minisire de la guerre.

« Gotlia, dinianclic 11 seplombre.

(( L'armée est arrivée hier ici après une marche très pénible. La pluie a été continuelle et les chemins affreux. Comme le roi de Prusse éprouve le même temps, j'ai séjourné aujourd'hui. Peutêtre y resterai-je encore demain, si sa marche se ralentit... »

M. de Soubise séjourne avec l'armée à Gotha le 11, afin de

ménager autant que possible les subsistances d'Eisenach, et de donner plus de temps à les rassembler. Mais à la nouvelle que le roi de Prusse s'était arrêté à Naumburg; que son avant-garde, ayant passé la Saale, s'était repliée, et qu'il restait seulement un gros poste à la garde du pont de Kosen ; que sa cavalerie seule campait et son infanterie cantonnait; que le prince Maurice, qui avait passé à Weissenfels, occupait Merseburg, avec des détachements jusqu'à Nordhausen, il abandonne son projet d'une marche rétrograde. Il juge que si le mouvement du roi de Prusse consistait à ravager la Saxe et à se replier ensuite sur Magdeburg, il n'avancerait pas davantage; mais qu'avec son dessein de nous attaquer, son séjour à Naumburg servait à donner du repos à ses troupes, fatiguées d'une marche longue et rapide. En attendant, il préfère rester quelques jours à Gotha et rassembler toutes ses forces. 11 se proposait même, aussitôt les deux colonnes d'infanterie de l'Empire à portée d'Eisenach, et la cavalerie autrichienne arrivée, de prendre un camp reconnu entre Gotha et Erfurt, d'où il seraità portée de soutenir cette dernière place par sa droite, sans abandonner sa communication avec la première. Cette position étant très étendue, et la ville d'Erfurt ayant besoin de beaucoup d'infanterie, il devenait nécessaire pour l'occuper que toutes les troupes fussent à portée. 11 comptait non seulement prendre le parti le plus avantageux pour marcher en avant, suivant les circonstances et suivant la position de M. de Richelieu, qui serait alors vraisemblablement plus rapproché de lui, mais aussi former un plan d'attaque, si le roi de Prusse restait encore quelques jours dans l'inaction, et que l'on fût secondé par quelque secours de M. le maréchal ou de l'Empire.

Le prince de Soubise fut bientôt obligé de renoncer à ces idées, les nouvelles de la nuit du 12 au 13 annonçant que le roi de Prusse s'était porté en deux marches forcées sur Erfurt. Les hussards auirichiens abandonnaient cette ville, que l'avant-garde prussienne dépassa. Il fallut se replier. L'armée quitte Gotha le 13 au matin; la marche étant trop forte jusqu'à Eisenach, elle campe le 13 septembre à Mechterstadt (1), et, le 14, elle occupe près d'Eisenach une

(1) Eisenach, 17 septembre. — Bulletin de l'armée. « M. de Soubise est venu camper le 13 de Gotha à Mechterstadt, et le 14 à Eisenach. Les troupes en arrivant

position reconnue bonne à beaucoup d'égards; on pouvait même la soutenir en abandonnant la ville , mais c'eût été se priver d'un grand secours pour la facilité des subsistances. II devenait difficile de conserver la communication avec Cassel, le pays en avant sur la gauche d'Eisenach étant déjà très découvert, et l'ennemi pouvant facilement se porter sur Kreutzburg et Wanfried. Mais notre retraite s'assurait par Vacha^etMark-Suhla; les gros équipages y étaient dirigés en arrivante Eisenach. Le prince de Soubisese trouvait àla tête de 27 B. français, 7 des cercles et les 2 de Wurtzburg, les dragons d'Anspach et les 2 régiments de cuirassiers autrichiens. L'infanterie de l'Empire ne devait arriver que le 15 et le 17, et M. le duc d'Hildburghausen l'annonçait comme en très mauvais état et diminuée de plus de la moitié de son effectif. Le reste des troupes de l'Empire ne promettant pas d'être d'un grand secours un jour d'affaire, on se détermine à prendre une position resserrée et renfermée, tout en y ajoutant des redoutes et des moyens de défense.

Le 15, l'avant-garde de l'armée prussienne arrivait à Gotha. Notre infanterie, très fatiguée et restée ce jour-là à Erfurt pour s'y reposer, devait arriver le lendemain en face de Gotha : alors il fut question de se porter au-devant dans les plaines de Gotha avec toute la cavalerie des deux armées, réunie à Eisenach. Les troupes françaises témoignaient la plus grande bonne volonté, soit pour marcher en avant, soit pour soutenir la position prise; mais il fallait bien peu compter sur les troupes de l'Empire pour se hasarder avec elles à des opérations nécessitant des manœuvres. Le duc d'Hildburghausen témoignait encore moins de confiance dans ses troupes, et laissa voir le désir de se séparer de nous. Ces circonstances embarrassaient M. de Soubise. Si le duc d'Hildburghausen emmenait ses troupes, il était impossible de restera Eisenach avec 28 B. français. On aurait pu trouver des secours à Cassel; mais, le roi de Prusse une fois arrivé sur les hauteurs vis-à-vis de nous, il fallait renoncera toute communication directe avecla Hesse. H ne nous restait plus que celle qui, par Vacha, conduit à Hirschfeld. C'était encore une nouvelle raison de s'assurer du chemin condui-

ont occupé différonts terrains autour de la ville. Le 16, elles se sont placées dans les positions oii elles doivent combattre. » (D. G., Allemagne, 3440, 15.)

sant à Vacha, afin de se retirer sur la Hesse en s'assurant de ce pays déjà très malintentionné.

Pendant ce temps, M. de Berchiny (1) agissait de tout son pouvoir pour rendre utile à notre situation le peu de troupes à son commandement. Le maréchal de Richelieu lui avait envoyé ordre de les rassembler et de s'avancer sur la Werra. En attendant de nouvelles indications, il campe en avant de Cassai, dans une position intermédiaire entre la Werra et cette ville, à portée de soutenir M. de Soubise s'il se repliait sur lui^ ou de se porter où il lui indiquerait. M. de Berchiny avait fait marcher de Witzenhausen à Ollendorf 2 E. de Turpin-hussards, avec ordre d'envoyer un détachement à Kreutzburg, afin d'éclairer en avant et sur les flancs du côté de Langensalza. 11 faisait passer à Eschwège 3 B. arrivant de Marburg et devant y être le 18. Les grenadiers de ces B. seraient à Wanfried et à TrefTurt dès le 17 pour garder les ponts de la Werra. Indépendamment de ces troupes, M. de Berchiny tenait prêts un fort détachement d'infanterie et 10 E. offerts à M. de Soubise.

L'avant-garde du roi de Prusse, à Gotha, ne prononçait aucun mouvementle 16, et elle ne paraissait pas plus disposée le 17; le 18, un corps de 15,000 hommes, commandé par un des frères du roi de Prusse, devait se montrer à Erfurt, oii l'infanterie l'attendait toujours, et une colonne semblait se porter sur Langensalza. Nos troupes légères cependant ne rencontraient encore rien dans cette partie, et il était difficile de concilier le séjour du roi de Prusse

(I) Bercheny ou Berchiny (Ladislas-Ignace, comte de), magnat de Hongrie. Né à Eperies, le 3 août 1689; fait ses premières armes sous les ordres de son père, Nicolas Berchiny, parent du célèbre Ragotzky, et renommé pour avoir introduilles hussards dans nos troupes; passe en France, 1712; colonel de cavalerie en 1720; 1733, 1734, 1735, à l'armée du Rhin; brigadier en 1736; grand écuycrde Stanislas Leckzinski; 1741, 1742, à Prague; 1743, à Detlingen; 1744, lieutenant général; 1745- 1748, en Flandre; 1757, en Hanovre; maréchal de France le 15 mars 1758; mort en 1778.

La jalousie ne vit pas avec indifférence trois protestants, Saxe, Lowendahl et Bercheny, élevés aux premières dignités militaires, et ce fut sans doute la raison pour laquelle Louis XV, en (juillant l'armée, confia le soin de poursuivre ses conquêtes au prince de Conti, plutôt qu'au maréchal de Saxe. On prétend que, dans une discussion, M. le comte d'Estrées répondit avec insolence à Lowendahl, son général, que du moins il était Français. (Soulavie, t. VII.)

dans Erfurt depuis deux jours avec la célérité de ses marches depuis l'Elbe. Cette marche aussi rapide sur Erfurt n'avait donc pour but que de nous intimider et de nous engager à repasser les montagnes; peut-être aussi les mouvements du maréchal de Richelieu depuis le 10, pour porter toute l'armée des environs de Brème sur Brunswick et Wolfenbiittel, où elle devait arriver du 20 au 23, l'empêchaient-ils de s'engager plus en avant. Les détachements envoyés du côté de Langensalza et les hussards autrichiens cantonnés à Mechterstadt, sur le chemin de Gotha, assuraient que le camp près de cette dernière ville ne se renforçait pas, et que les mouvements des Prussiens semblaient annoncer une retraite; que le roi de Prusse, le 17 à Erfurt, donnait ordre de transporter àNaumburg les livraisons demandées pour Erfurt. Le manque d'espions ne permettant pas de contrôler suffisamment ces renseignements, les généraux résolurent de s'avancer eux-mêmes sur Gotha avec un gros détachement, afin de connaître véritablement la position ennemie. Lefj troupes se mirent en route le 18, à l'entrée de la nuit, et se réunirent près de Mechterstadt, oii elles trouvèrent les hussards autrichiens, ceux de Nassau, et les croates de M. de Loudhon.

Le duc de Saxe-Hildburghausen (1) et M. de Soubise, ayant jugé qu'on pourrait peut-être insulter le corps de troupes que les ennemis avaient à Gotha, ordonnèrent, le J8, que 2,400 chevaux de l'armée combinée, 40 compagnies de grenadiers, 1,000 hussards et les croates partiraient à huit heures du soir; les Français marchaient sous les ordres de MM. de Nicolaï et de Lorges, lieutenants généraux, et de MM. de Crillon, de Nugent, de Gustine et de Planta, maréchaux de camp. Un desprincipauxobjets de ce détachement étant de reconnaître parfaitement la force et la position des ennemis, les deux généraux crurent à propos de s'y trouver eux-mêmes. Ce détachement arriva le 19, à huit heures du matin, à la hauteur de Golha. « Les troupes légères attaquèrent avec beaucoup de vivacité les hussards prussiens et les obligèrent en peu de temps à se retirer sous la protection d'un corps de dragons, qui occupaient auparavant la ville et en étaient sortis à l'approche de nos troupes. La cavalerie passe alors à différents gués la rivière de la Leine

(1) Rapport de l'armée. (D. G., Allemagne, 3446, 160.)

et marche au galop contre les dragons, qui se retirèrent trop tôt pour pouvoir être joints; ils furent suivis par leurs hussards, qui firent assez de perte dans leur retraite. Nous les avons poursuivis pendant deux lieues, et ils nous ont laissé des prisonniers ; nous n'avons perdu qu'un capitaine de hussards et fort peu de monde. La retraite des ennemis était faite avant onze heures du matin. M. de Soubise monta au château de M. le duc de Gotha, d'où il ordonna que ses troupes, après s'être reposées le temps nécessaire, se retireraient dans leur camp; M. \e duc de Saxe-Hildburghausen a donné le môme ordre. L'armée ennemie est sans mouvement depuis le 17; il ne paraît plus vraisemblable qu'elle songe à nous attaquer (1). »

Nos troupes, réunies sur les hauteurs en deçà de Gotha, se replièrent sur Mechterstadt, d'où une partie des détachements rentra le même jour dans le camp d'Eisenach; les autres y arrivèrent le lendemain. Cette opération procura des renseignements plus exacts sur la position du roi de Prusse, de sa personne au village de Gumstedt; son infanterie campait à Binderlseben, près Erfurt. Son armée se composait de 17,000 hommes, presque toute infanterie, et le second corps, du côté deNaumburg où se formaient les magasins, d'environ 10,000 hommes; quelques avis le disaient moins considérable.

Après cette opération, le duc d'Hildburghausen parut disposé à marcher en avant aussitôt que les subsistances le permettraient. Tout engageait M. de Soubise à être du même avis. Le maréchal de Richelieu, de son côté, se préparait à agir. Le roi de Prusse ne s'étant pas déterminé à s'avancer sur nous, il paraissait certain qu'il ne voudrait pas nous attaquer; et il était possible, en se

(1) M. de Broglie de Revel au minisire de la guerre.

n A Eisenach, ce 20 septembre 1737.

» M. le prince de Soubise vient de me dire, Monsieur, qu'il vous renvoyait un de vos courriers et qu'il prolitait de cette occasion pour vous instruire de ce qui s'était passé hier; l'affaire en elle-même a été intéressante et s'est réduite à une fusillade d'hussards dans laquelle nos troupes ont marqué la plus grande hardiesse, surtout les hussards de Nassau, qui s'y sont entièrement distingués aux ordres de M. de Wurmser, lieutenant-colonel, et qui est un officier plein de mérite. » (D. G., Allemagne, 3440, 71.)

concertant avec le maréchal de Richelieu, d'accélérer le succès des opérations. Mais la question des subsistances seule nous arrêtait ; les troupes de l'Empire n'avaient aucun magasin assuré, et si peu de ressources que, le 2"2, elles manquèrent complètement de pain (I) ; nos munitionnaires s'occupaient à faire avancer les nôtres, dans le moment qu'on crut être attaqué. M. de Soubise comptait cependant nous voir en état de mouvement le '24.

Malheureusement l'accord ne régnait pas dans l'armée des alliés. Outre qu'on ne s'entendait pas du tout sur le choix de M. Gayot comme intendant général des deux armées, les deux chefs, jaloux l'un de l'autre et ignorants d'une décision de la cour de Vienne qui décernait le commandement en chef à M. d'Hildburghausen, se faisaient sur ce chapitre le moins possible de concessions, chacun d'eux gardant la plus grande part d'autorité. On comprend aisément quelle incertitude cette division des chefs devait apporter dans les opérations. Il s'agissait alors de décider quel chemin l'armée prendrait en quittant Eisenach, celui de Gotha ou celui de Langensalza. Ce dernier nous rapprochait de M. de Richelieu et du secours espéré de lui. Il mettait à même de concerter avec lui les mouvements les plus décisifs pour faire abandonner la Saxe et inquiéter les mouvements du roi de Prusse; il portait également sur Leipsig. Le chemin par Gotha et Erfurt nous procurait dans ces deux villes de meilleurs établissements et plus de ressources pour nos vivres. En définitive, le désir de M. de Soubise de se porter en avant consistait dans la supposition que le roi de Prusse ne tarderait pas à se retirer; il ne jugeait pas prudent, à moins d'une augmentation d'une quinzaine de R. et d'une vingtaine d'E. de troupes françaises, d'attaquer avec les troupes de l'Empire l'armée prussienne.

(1) Daus l'armée des cercles il y avait peu d'ordre ; le contingent de chaque prince recevait sa paye particulière, qui variait suivant les usages des divers États ; par conséquent nulle conformité dans la quotité de la solde. Il n'en existait pas davantage dans la nourriture, chaque principauté étant obligée de pourvoir aux besoins de ses troupes; les divers contingents devaient avoir leurs entreju-eneurs particuliers, leurs fournisseurs, leurs caisses, leurs boulangeries, leurs hôpitaux. De cette manière, jamais l'armée n'avait de magasins réguliers, et comme le chef ne pouvait savoir si ses soldats auraient du pain le lendemain, il lui devenait impossible de garder le secret de ses mouvements.

Le 25, nos hussards, rentrés dans Golha, soutenus par les volontaires de l'armée, rapportèrent que le matin ils avaient aperçu 14 E. semblant s'avancer sur le chemin d'Erfurt à Gotha, et en même temps l'infanterie marcher sur la droite de la cavalerie, qui s'était repliée, près du village de Schmiera. Les autres détachements envoyés du côté de Langensalza et de Weissensée n'avaient eu aucune connaissance des Prussiens dans cette partie : donc l'armée du roi de Prusse avait fait un mouvement, et, à cette nouvelle, M. le duc d'Hildburghausen se décidait à marcher le 27. Nos munitionnaires assuraient le service pour cette époque, mais il n'en était pas de même pour les troupes de l'Empire; le désordre, toujours le même, arrivait au point que leurs commissaires s'emparaient de tout et paraissaient résolus à nous amener à dépendre de leur volonté et à nous contenter de ce qu'ils voudraient bien nous laisser. Dans ces circonstances dangereuses, le seul parti à prendre consistait à se séparer entièrement, de manière que chacun donnât des ordres dans le pays qui lui serait assigné. C'est ce que résolut le prince de Soubise, décidé à ne reconnaître le commandement absolu du duc d'Hildburghausen qu'après cet article convenu et bien assuré. On se disposa donc à se porter en avant le 27.

Il résulte de la correspondance de nos généraux à cette époque, avec le roi et ses ministres, que le roi était d'avis de distraire des troupes de l'armée du maréchal de Richelieu pour les joindre à celle de M. de Soubise ; qu'il désirait faire abandonner la Saxe au roi de Prusse, et pour cela porter le prince de Soubise sur la haute Saale, avancer M. de Richelieu sur la basse Saale, tandis que 18,000 Autrichiens sur l'Elbe, entre Dresde et Torgau, appuieraient le mouvement, ainsi que M. d'Hildburghausen sur rUnslrutt par la rive gauche. M. de Richelieu prétendait que, s'il envoyait 40 à 60 B. et autant d'E., il devrait se retirer derrière rOcker, persistant néanmoins à trouver qu'avec la position d'Halbersladt il ne pourrait tenir contre les 45,000 hommes des princes Ferdinand, Maurice d'Anhalt et du roi de Prusse, ajoutant d'ailleurs que ses troupes ne pouvaient faire aucun mouvement avant le 10 octobre.

Le 29, M. de Rougé fut envoyé à Gotha avec de l'infanterie et 4 E. M. d'Hildburghausen, bien assuré du mouvement du roi de

Prusse, s'était enfin déterminé à marcher; en conséquence l'armée débouchait, le 28 (1), de sa position d'Eisenach pour se porter à une demi-lieue en avant sur les hauteurs au delà de la rivière de Nesse , où elle se trouva réunie en front de bandière et en avant de tous les défilés. Le 30, l'armée se présentait sur quatre colonnes vers Eisenach, sur la Nesse, près de Frederichswerth, où elle campa, également à portée d'avancer sur Gotha ou sur Erfurt, ou par sa gauche vers l'Unstrutt, et enfin, le 1'^'' octobre, l'armée s'avançait de Frederichswerth à Gotha.

Ainsi, le 3 octobre, le roi de Prusse rétrogradait, et ce jour même abandonnait Buttelstedt pour Battstedt, et le prince Maurice d'Anhalt revenait de Torgau sur Naumburg. Le corps avancé des Prussiens, venu attaquer, le 2, le poste occupé d'Ollendorf^ se repliait jusqu'à une lieue d'Erfurt.

« Sur la nouvelle de la retraite du roi de Prusse, on avait fait marcher, le 27 du mois dernier, un détachement d'infanterie et environ 1,200 chevaux sur Gotha, avec 2 pièces de canon; ce détachement s'est porté successivement jusqu'à Erfurt^ où il est, et on a fait partir l'armée d'Eisenach, le 30, pour se rendre en deux marches ici, où elle est arrivée le 1'^' de ce mois. L'artillerie a suivi la chaussée et a séjourné le 1^'' à Mechterstadt, d'où nous sommes arrivés ici depuis hier (2). »

En même temps, M. de Soubise parvenait enfin à déterminer le duc d'Hildburghausen à marcher par la gauche, et à séparer de l'armée du roi une partie des troupes de l'Empire. Quelques généraux de ces troupes ayant paru vouloir s'opposer à cette résolution, le duc d'Hildburghausen conduisit lui-même 8 B. à Erfurt. De Weimar partait M. de Gzezeni, avec les hussards autrichiens, se portant sur la Saale pour joindre M. de Loudhon, rapproché d'Iéna avec ses croates. Par ce projet ces officiers tentaient une entreprise sur Naumburg. Le détachement de 1,200 chevaux, depuis plusieurs jours à Erfurt, devait arriver à Weimar. Cette disposition laisserait peut-être supposer au roi de Prusse l'intention de marcher par la droite, et comme M. de Soubise

(1) 28 septembre, Eisenach. (D. G., 3440. 193.)

(2) M. de Bourcetau ministre de la guerre. Gotha, le 3 octobre. (D. G., Allemagne, 3441, 52.)

tendait toujours à s'approcher du maréchal de RicheHeu, il comptait pouvoir profiter des mouvements du roi de Prusse sur Naumburg pour appuyer sur sa gauche, passer rapidement l'Unstrult et gagner Weissensée, où il pourrait s'établir solidement (1). En effet, nos généraux ne tenaient nullement à livrer bataille au roi de Prusse, sentant bien l'infériorité de leurs troupes. Ainsi M. de Richelieu écrivait à M. de Soubise, d'Halberstadt, le 3 octobre, un mois avant Rossbach :

« Après s'être trouvés comme vous et moi, le 11 mai 1745, à la tête des meilleures troupes de France, nous devons savoir par là ce que c'est que le vertige des Français, et en même temps combien il est aisé de le faire passer d'une extrémité à l'autre. Tout cela me détermine à penser que si, vous ou moi, nous nous corfimettions avec le roi de Prusse, il y a beaucoup à risquer, beaucoup à perdre et rien à gagner. »

Le 5, M. de Soubise arrive à Erfurt avec M. d'Hildburghausen et ses 8 B., qui campent à Ciriasburg, près de la ville. L'armée prussienne était encore ce jour-là, à dix heures du malin, à Buttstedt, ce qui n'empêcha pas de marcher le même jour d'Erfurt sur Weimar avec M. de Saint-Germain. M. de Wildenstein, général-major des troupes de l'Empire, reste à Erfurt avec les 8 B. M. de Mailly, en même temps, s'avance à Grafen-Tonna avec 2 brigades de cavalerie et 1 d'infanterie, dans le but de porter des détachements à Gebesée, éclairer la gauche et rassembler des fourrages et des pailles pour la route projetée vers l'Unstrutt. L'armée ne prononça aucun autre mouvement. Le roi de Prusse, à Buttstedt, était trop près de cette rivière pour y porter

(1) Position de l'armée de l'Empire et de l'armée française, le 5 octobre : Camp près de Gotha: l'armée impériale, moins 12 B., à Erfurt, 6 brigades d'infanterie et l'artillerie française; près de Sonneborn, sur la Nesse, 2 brigades de cavalerie et les dragons; à Grafen-Tonna, 1 brigade d'infanterie et 2 de cavalerie française; garnison d'Erfurt, 5B. di^ Mayence, dont 4 de campagne, plus 1 autrichien, sans tentes.

Camp près d'Erfurt ; 8B. de l'Empire, compagnies de grenadiers français, cavalerie et carabiniers impériaux. — A Gebesée, sur la Géra, à son embouchure; à Weimar, dragons impériaux et français. — MM. Wildenstein et de Rougé : 20 compagnies de grenadiers, 800 chevaux impériaux et français, dragons des deux armées. — Au delà de Weimar: les hussards de l'impératrice et de Nassau, les croates de Loudhon. — A Eisenacii : infanterie française. (D. G., Allemagne, 3431,63.)

l'armée; il fallait attendre qu'il s'en éloignât. Cependant aucun ennemi ne parut du côté de Weissensée; les détachements envoyés jusqu'au pont de Leubingen, sur l'Unstrutt, ne rencontrèrent personne.

Les troupes portées à Weimar et la marche des B. sur Erfurt ne produisirent aucun effet sur le roi de Prusse, toujours à Buttstedt, n'ayant que 15,000 hommes; nos forces suffisaient à l'éloigner et à le combattre, mais il pouvait se retirer ou se faire joindre par le prince Maurice. Au reste, quoique M. d'Hildburghausen eût consenti à séparer de l'armée les B. d'Erfurl, il n'était pas encore déterminé à s'éloigner des autres troupes de l'Empire, fort embarrassantes dans la marche, et très dangereuses un jour de bataille. D'un autre côté, le maréchal de Bichelieu détachait à son armée les B. dans la Hesse et dans la communication avec Goltingen; on ne pouvait donc compter sur aucun secours de sa part, car le maréchal paraissait aussi trouver de grandes difficultés à s'avancer au delà d'Halberstadt ; il ne fallait plus espérer voir le roi de Prusse s'éloigner de la Saale, ni abandonner la Saxe, ni prendre des quartiers d'hiver aussi avancés qu'on paraissait le désirer.

Les affaires changèrent bientôt de face : M. de Soubise reçoit, le 9, une lettre de M. de Richelieu lui annonçant l'arrivée de M. de Broglie, le 40, à Nordhausen avec 17 B. et 16 E. destinés à le joindre, et celle de 3 B. et 2E., le \^ ou le \3, h Miilhausen, sous les ordres de M. le comte d'Orlick. Le premier objet dont M. de Soubise s'occupa dans ce moment fut de faciliter leur jonction avec l'armée. Le roi de Prusse élait trop près de Weissensée et de l'Unstrutt pour se hasarder par Sondershausen, chemin le plus court, et il n'y avait pas d'apparence qu'il s'éloignât de Buttstedt, tant que le maréchal de Richelieu, ainsi qu'il se le proposait, garderait sa position d'Halberstadt. Il fallait donc que M. de Broglie passât par Mulhausen.

Afm de se mettre à portée de ce débouché, l'armée marche, le 10, de Gotha à Langensalza, oii elle campe, la gauche aux prairies de l'Unstrutt, la droite sur les hauteurs, la ville derrière le camp (1). Le duc d'Hildburghausen envoie le même jour à Erfurt et

(1)D. G., Allemagne, 3441, 153.

à Arnstadt 7 B. de renfort. Des détacheraents occupent la roule depuis Erfiirt jusqu'à Gebesée, situé à l'embouchure de la Géra, dans l'Unstrutt. Les deux généraux se proposaient, dans le cas où le roi de Prusse aurait passé la rivière pour se porter à Weissensée, de faire avancer sur Naumburg et sur la Saale les croates, les hussards et les troupes de l'Empire à Erfurt et à Arnstadt, dans le but d'inquiéler le roi de Prusse sur ses magasins et de décider par cette diversion la sûreté de la jonction. Le second objet à remplir à l'égard de cette jonction était d'assurer les subsistances des troupes que M. deBroglie amenait (1), difficulté sérieuse eu égard aux moyens dont disposait le prince de Soubise. Enfin le troisième, de former un plan d'opérations qui permît de profiter de la supériorité que nous donnait ce secours. Les dispositions concertées entre les deux généraux sont ainsi rédigées à la date du 11 octobre 1757 : « Dans la position de l'armée combinée à Langensalza, sa première opération sera de marcher au-devant du secours des troupes françaises qui arrive, et d'en assurer la jonction en déterminant les points oii elle pourra se faire avec plus de facilité, relativement à ce que la position du roi de Prusse à Buttstedt le met à portée d'entreprendre. La jonction faite, on marchera en avant, selon le parti que prendra l'ennemi, et on dirigera les mouvements conséquemment au but d'une autre réunion à laquelle il serait important de parvenir pour assurer invariablement le succès de cette campagne, et sur laquelle on écrira sur-le-champ à la cour de Vienne pour demander que, sans perdre de temps, M. de Marshal se rende sur l'Elbe avec des pontons, pour être prêt à le passer à la première occasion favorable, et qu'il soit aux ordres du duc de Saxe-Hildburghausen. On juge celle dernière précaution d'autant plus nécessaire que l'envoi et le retour des courriers à l'armée

(1) Troupes rejoignant l'armée de Soubise. Généraux : MM. deBroglie, Montboissier, de Pourprey, Beaucalre, d'Orlick, du Rumain, Foucquet *. La Marine, 4 ; Mailly, 4; Provence, 2; Reding, 2; Salis, 2; Condé, 2; la Marck, 2; Royal-Pologne, 1 (20 B.). — Saluées, 2 ; des Cars , 2 ; Condé, 2 ; Lameth, 2 ; la Reine, 2 ; Lusignan, 2; Bourbon-prince, 2; Bourbon-Busset, 2; Beauvilliers, 2 (18 E.J. (D. G., Allemagne, 3441, 133.)

' Foucquet (René-Frauçois de la Rouchefoiièrc, comte), né le 28 septembre 1703 à Rennes; maréchal de camp le 10 mai 1748; lieutenant général le 2S juillet 1762; mort le 21 avril 1784.

de M. le prince Charles, dont M. de Marshal dépend, peuvent occasionner des retards et des inconvénients préjudiciables à la célérité que demande cette opération. Si la cour de Vienne se prêle, comme on l'espère, à ces facilités, on ne perdra pas de temps à tâcher de remplir l'objet de cette seconde réunion par tous les moyens. On cherchera à s'approcher de M. de Marshal, on le fera avancer suivant les conjonctures, évitant surtout de le commettre avant la jonction et avant que la possibilité en soit reconnue. Comme le concours de M. de Richelieu aussi est nécessaire dans l'arrangement de ces dispositions, on lui écrira aujourd'hui même pour se concerter avec lui sur les diversions qu'il pourrait opérer, soit en marchant lui-même, soit par des détachements de son armée, portés le plus avant qu'il lui sera possible. »

M. de Broglie arrivait à Nordhausen le lO, à quinze lieues de l'armée combinée. Parti du camp d'Halberstadt le 7, il avait campé le même jour à Heimburg, le 8 à Beneckenstein. Cette dernière marche avait été de six lieues dans les montagnes du Hartz, par des chemins presque impraticables, avec de la neige et du froid; beaucoup de soldats restèrent en arrière, et les gros équipages couchèrent dans les bois. Le 9, M. de Broglie séjournait à EUrich, et le 10 à Nordhausen.

M. de Soubise, instruit par M. de Broglie du mauvais état de ses troupes, leur procura, en arrivant à Mulhausen, les secours les plus pressants, et rassembla toutes les voitures disponibles pour les transports de leurs subsistances. A peine avions-nous celles nécessaires pour le pain des 30 B. et 20 E. qui formaient l'armée de M. de Soubise; à l'égard de Tarlillerie, M. de Berchiny avait ordre de M. de Richelieu de lui faire passer 8 pièces de 4, en réserve à Cassel, avec les munitions proportionnées. Le tout devait être le 16 à Mulhausen, et à Langensalza le 22.

Soit par suite de la marche de M. de Broglie, soit pour toute autre raison, le roi de Prusse quitte Buttsledl pour Eckadersberg. En même temps, le prince Maurice d'Anhaltse plaçait entre Naumburg et Weissenfels, et le 14 des troupes arrivaient à Weissenfels avec beaucoup d'artillerie sur le chemin deLeipsig. Tout annonçait une retraite.

Le duc d'Hildburghausen semblait reprendre de l'audace toutes les fois qu'il voyait quelque mouvement rétrograde de la part de

l'ennemi. Si on eût partagé son ardeur, on aurait marché sur-lechamp à sa suite. M. de Soubise ne sentait pas moins vivement que lui l'avantage d'entamer le roi de Prusse dans sa retraite, ou au moins de l'obliger à la presser; mais l'article des subsistances s'opposait à un mouvement général avant le 23 octobre. A cette époque, les voitures du pays nécessaires au transport pouvaient être rassemblées, et le 26 les munilionnaires promettaient une distribution à Erfurt. Ce relard était forcé, et les concessions de M. de Soubise, pour ne point contrarier le duc d'Hildburghausen, furent de consentir à ce qu'il marchât le 16 à Erfurt avec les troupes de l'Empire, et à faire soutenir ses troupes légères par le détachement de M. de Saint-Germain. Il y joignit même les 2 brigades de cavalerie et celle d'infanterie à Gispersleben, sur la rivière de Géra, aux ordres de M. de Mailly. M. de Soubise, en donnant ces secours au duc d'Hildburghausen, ne se flattait pas qu'il pût en résulter des succès. Le roi de Prusse s'arrêtant dans sa marche, toutes ces troupes rassemblées n'étaient pas en état de l'attaquer avant que l'armée fût à portée de les soutenir, et dans le cas où il eût continué sa retraite, il leur était impossible de l'atteindre.

Comme on apprenait que M. de Marshal s'approchait de l'Elbe, et qu'il devait passer ce fleuve à la première réquisition , les pontons étant partis de Prague pour descendre à Aussig, M. de Soubise espérait que l'armée serait en état de gagner Naumburg, et M. de Marshal à portée de nous rejoindre ou de marcher sur Leipsig ou Torgau, en raison du parti que prendrait le roi de Prusse. M. d'Hildburghausen désirait se porter jusqu'à l'Elbe; mais M. de Soubise ne pensait pas ainsi, persuadé que, même dans le cas où le roi de Prusse le repasserait, cette marche fatigante pour les troupes serait inutile, à moins qu'on ne fût en état de prendre Dresde ou du moins Torgau, expéditions pour lesquelles rien n'était préparé et qu'on ne pouvait commencer qu'à la fin de novembre. En conséquence, il demanda les ordres du roi dans le cas où la cour de Vienne exigerait cette entreprise.

Toutes les nouvelles du 16 confirmaient la retraite du roi de Prusse, de sa personne le 15 à Leipsig, et le prince Maurice, avec l'avant-garde , dépassant Eilenburg. Cette célérité de marche avait pour objet d'arriver en Silésie, d'empêcher le siège de Schweidnitz,

que le prince Charles n'avait pas encore commencé. Cependant nos détachements trouvaient encore de l'infanterie prussienne au pont de Rosen, et confirmaient la présence de quelques B. dans Naumburg. M. le duc de Broglie , après un séjour à Nordhausen, se met en marche pour Mulhausen, route indiquée par M. de Soubise. La première division part le 14 pour cantonner à Bleicherode, le 15 à Gross-Reula, le 16 à Mulhausen ; la deuxième division marche le 15, et arrive le 17 par la même route. Ces troupes éprouvaient le besoin de repos; du reste, l'artillerie ne devait arriver de Gassel que le 22, et l'article des subsistances empêchait tout mouvement avant le 23.

En attendant, M. de Saint-Germain, sur les nouvelles de l'abandon de Weissenfels parles Prussiens, se porte le 17 à Dornburg et Camburg, avec ordre de s'avancer sur Zeitz et ensuite sur Leipsig, entre l'Elster et la Pleisse, dans le cas où les ennemis auraient abandonné la Saale. La retraite du roi de Prusse semblait décidée surTorgau, et selon toute hypothèse il ne s'arrêterait point sans avoir passé l'Elbe. Les avis penchaient pour la prise de Torgau, mais le prince de Soubise n'était pas d'avis d'engager l'armée dans une pareille marche, à moins d'apparences de réussite presque certaines. Le roi ne paraissait pas avoir des vues si étendues ; car, d'après une lettre deM. dePaulmyàM.de Soubise du 13 octobre, tout en approuvant sa conduite pour éloigner le roi de Prusse, procurer à ses troupes des quartiers d'hiver tranquilles en facilitant la séparation de l'armée de l'Empire, il aurait été satisfait si les secours de M. de Richelieu l'eussent mis en état de tenir tête au roi de Prusse, ou du moins de l'obliger à repasser la Saale, afin d'étendre ses quartiers d'hiver à la gauche de celte rivière. M. de Paulmy ajoutait que, les dits quartiers devant être délicats à choisir et à garder, il serait à propos qu'au moment où l'armée de l'Empire se séparerait de lui, pour se porter suivant toute apparence sur la Franconie et y prendre elle-même ses quartiers, il fit en sorte, pour augmenter ses forces, de prendre avec lui les 2 régiments de cuirassiers de l'Impératrice, les 2,000 hussards autrichiens et le régiment de Wurtzburg.

M. d'Hildburghausen pensait bien différemment; toujours préoccupé de l'idée de la retraite du roi de Prusse et des grands projets que l'arrivée de M. de Marshal sur l'Elbe lui inspirait, il affectait

plus d'impatience que jamais de marcher en avant et de porter les opérations jusque sur l'Elbe. Son ardeur et ses projets s'exprimaient dans une lettre à M. de Soubise , que ce prince envoya à M. de Paulmy en lui observant que les nouvelles de M. de Loudhon annonçaient l'arrivée du roi de Prusse le 19àTorgau, mais qu'en même temps M. le maréchal de Keilh (1) et le général Retzow étaient encore à Naumburg avec 2 B., ainsi que le partisan Meyer, retranché au pont de Kosen avec un gros détachement d'infanterie et de cavalerie. Il était difficile de juger du véritable projet du roi de Prusse, d'autant que d'autres nouvelles annonçaient qu'il laissait un gros magasin dans Naumburg, fortifiait le pont de Weissenfels avec des dispositions semblant annoncer qu'il ne voulait pas abandonner la Saale (2).

M. de Soubise se rend le 19 à Erfurt, afin d'être plus à portée de conférer avec le duc d'Hildburghausen. Il le trouva plus empressé que jamais de marcher en avant; M. de Saint-Germain avait même eu ordre de s'avancer le 19 au matin de Dornburg à Naumburg,

(1) James Keith, frère de milord maréchal Georges Keith, si connu dans les annales du dix-huitième siècle comme l'ami de Frédéric et de Jean-Jacques, né à Freteressa en 1696, successivement au service de George I*"" et du prétendant ; entre en 1728 au service de Russie ; en 1755, il se retire en Prusse, où Frédéric le nomme feld -maréchal, gouverneur de Berlin, et lui donne le commandement de l'armée qui envahit la basse Saxe. Keith assiste aux batailles de Lowositz et de Rossbach, aux sièges de Prague et d'OImutz ; il est tué à Hochkirch, le 14 octobre 1758, à la tête de l'infanterie prussienne; de taille moyenne; caractère doux. (D. G.)

(2) Positions des aimées de l'Empire et de France, les 19 et 20 octobre. — Armée française dans les cantonnements entre Géra et Langensalza, quartier général à Erfurt : la brigade de Touraine et celle de cavalerie Pentliièvre, avec M. de Mailly, à Ollendorf, d'Erfurt à Butlelstedt, le 20 àOber et Nieder-Tannroda, sur l'Ilm, au-dessous de Weimar, le 21 à Dornburg. Les dragons et hussards, plus 2 brigades de cavalerie à Tennstcdt (cercle de Thuringe), le 20 à Weissensée, le 21 à Buttstedt, le 22 àEckardsberg (sous M. de Lorges). — Grenadiers et cavalfrie, avec 400 chevaux de l'Empire, aux ordres de M. de Saint-Germain, à Dornburg, sur la Saale, seront, le 21, en avant de Dornburg. — Les 2 régiments de hussards de l'Impératrice à Camburg et Dornburg; les croates de Loudhon à Zeist. — 17 compagnies de grenadiers français (M. deLorges) à Gisperleben, sur la Géra, et à Erfurt, le 20 à Neumark, le 21 à Buttstedt, le 22 à Eckardsberg. — Dragons à Colleda, infanterie française à Gotha. — Le régiment de Poitou à Eisenach. Les troupes venant de l'armée du bas Rhin à Langensalza et Mulliausen ; l'armée de l'Empire à Weimar, ainsi que le quartier général du prince d'Hildburghausen. (D. G., Allemagne, 3442, 21.)

afin d'en chasser les Prussiens, lorsqu'il apprit que M. le maréchal de Keilh s^en emparait. Pour obliger cette partie de Tarmée ennemie à la retraite, le duc d'Hildburghausen prend la résolution de faire avancer les troupes de l'Empire le 20 à Apolda; M. de Mailly se porte le même jour à Nohra. Des compagnies de grenadiers marchent le 19 à Neumark, et le 20 à Buttstedt, pour s'y réunir aux 2 brigades de cavalerie restées à Tennstedt avec M. de Lorges, et aller le 20 à Weissensée, le 21 à Buttstedt. Ces troupes attaqueraient le pont de Kosen, tandis que M. de Saint-Germain, soutenu par les troupes de M. de Mailly et celles de l'Empire, marcherait droit à Naumburg par la rive droite de la Saale. M. de Loudhon, àZeilz, devait chercher à couper par sa droite la retraite des ennemis. Il n'était pas probable que M. de Keith restât dans l'inaction, à moins que le roi de Prusse, dont la marche sur Torgau ne paraissait pas avoir un objet décidé, ne revînt en deçà de Leipsig, ce que M. de Soubise paraissait craindre. Cependant l'armée, retenue toujours par l'article des subsistances, ne pouvant se mettre en marche que le 23, le prince de Soubise se décide à la faire rentrer dans des cantonnements entre Erfurt et Langensalza, à portée de se réunir promplement.

Les nouvelles de Merseburg confirmaient l'abandon de Naumburg par les troupes prussiennes à la date du 20. M. de Reith construisait un pont près de cette ville sur la Saale; un petit corps de l'armée prussienne prenait la route de Duben , et S. ^I. Prussienne se dirigeait sur Torgau. En même temps le général Haddick entrait le 16 dans Berlin; il y avait défait et pris 2 B. et levé des contributions considérables; le prince Ferdinand de Brunswick entrait à Magdeburg, à portée de passer l'Elbe pour joindre le roi de Prusse. Enfin M. de Soubise apprit le 22, par M. de Saint-Germain, que le 21 au matin les Prussiens évacuaient Naumburg et le pont de Kosen; qu'une partie s'était retirée sur Weissenfels, l'autre sur Merseburg, et que, selon toute apparence, dans deux jours ils seraient réunis à Leipsig. M. de Saint-Germain l'informait en même temps que, le 21, il avançait sa cavalerie à Droisig, près Zeitz, tandis que MM. de Loudhon et de Czezeni se portaient à Pegan; il se proposait de marcher lui-même, le 22, à Zeitz pour y prendre du pain, s'avancer ensuite sur Leipsig et gagner Lindenau avant les ennemis, s'ils s'amusaient à Weissenfels et Merseburg.

M. de Soubise se rend, le 22, de sa personne à Dornburg, apprenant par M. de Saint-Germain, ce jour-là à Zeitz, que M. de Keith était encore la veille à Weissenfels et le roi de Prusse àTorgau; les gens du pays assuraient qu'il rassemblait son armée, sans parler du corps du prince Maurice, avancé au secours de Berlin, ou de celui du prince Ferdinand passant l'Elbe à Magdeburg. M. de Saint- Germain, cherchant à couper le corps de M. de Keilh, avait poussé de Zeitz des troupes légères à Molsen et Pegau; M. de Mailly s'avançait à Molsen; M. le duc d'Hildburghausen , avec l'armée de l'Empire, restait à Rosen.

Le prince de Soubise marchait, le 23, à Naumburg avec les grenadiers et des 2 brigades de cavalerie de M. de Lorges. 11 fit en même temps avancer quelques brigades de cavalerie à Buttelstedt, afin de les mettre à portée d'occuper les postes de Freyburg et de Laucha sur l'Unstrutt, en cas que le roi de Prusse repassât l'Elbe et se portât sur la basse Saale, vers Halle et Merseburg. L'armée se mit en mouvement, le même jour, vers Naumburg et Weissenfels. Les troupes arrivées à Mulhausen, aux ordres de M. de Broglie, n'en partirent que le 24, dirigées sur Weissensée. L'armée ne pouvait être réunie que le 29 ou le 30, la distance de la tète à l'arrière-garde étant de plus de vingt-cinq lieues.

Naumburg ne renfermait pas les magasins annoncés. Le prince de Soubise à son arrivée, sachant que M. de Reith, alors à Merseburg, avait laissé à Weissenfels 3 B. et 2 E. de dragons, les enlevait si M. de Saint-Germain, qui s'était porté à Pegau, coupait leur communication avec Leipsig ; car il leur restait celle de Merseburg et ils étaient maîtres du pont de Weissenfels. Nous, au contraire, nous ne pouvions pas porter des troupes de l'autre côté delà Saale, parce que M. de Reith en se retirant avait rompu le pont près de Naumburg. Effectivement, les ennemis se retirèrent pendant la nuit du 24 au 25. Ils ne prirent point le chemin de Merseburg, mais longèrent le bord gauche de la Saale, se dirigeant sur Leipsig.

Aussitôt après la nouvelle de leur retraite, M. de Mailly se porte de Molsen à Lutzen, présumant qu'ils pourraient y avoir laissé quelques troupes, et M. d'Hildburghausen, toujours pressé de marcher en avant, se joint à M. de Saint-Germain (1) à Pegau avec l'armée

(1) Saint-Germain (Louis, comlede), né le ISavril 1707 au château deVertamboz, l)rès Lons-le-Saulnier, mort à Paris le 15 janvier 1778. Élevé pour embrasser lé-

de l'Empire campée à Teuchern. M. de Soubise se porte à "Weissenfels avec les troupes de M. de Lorges, puis à Lutzen, enfin à Pégau, pour reconnaître le pays et conférer avec M. d'Hildburghausen sur les dispositions à prendre.

M. de Soubise était d'avis de suivre les ennemis avec des détachements, ne voulant pas exposer les troupes à une marche rétrograde, à laquelle on eût été certainement forcé si les Prussiens, encore en deçà de l'Elbe, eussent prononcé un mouvement sur l'armée de l'Empire. Celle du roi à Bultelstedt étant trop éloignée pour soutenir Leipsig, M. de Soubise consentit seulement à investir cette place, dans laquelle le prince de Prusse se trouvait fort malade. L'opération fut remise au 26; mais pendant la nuit M. de Soubise eut avis que le roi de Prusse, alors en deçà de l'Elbe avec son corps de troupes réuni à celui du prince Maurice et à celui de M. le prince Ferdinand de Brunswick, devait arriver le 25 à Halle. Le lendemain on eut la confirmation de la nouvelle an-

tat ecclésiastique, son esprit volontaire, sa vanité intraitable, lui firent prendre l'épée. En 1726, lieutenant au B. des milices de la Franche-Comté; en 1729, enseigne dans les troupes palatines; en 1731, volontaire en Hongrie, contre les Turcs; en 1741, général-major dans les troupes de l'empereur Charles VII, il se présente au maréchal de Saxe, qui le reçoit comme maréchal de camp dans les troupes françaises. Se distingue à Lawfeldt, à Rocoux; lieutenant général en 1748, prend part à la guerre de Sept ans. Huit jours après le combat de Cori)ach, où sa bravoure et son intelligence avaient été fort admirées, M. de Saint-Germain quittait brusquement l'armée, dans un accès de colère causée par la malveillance prétendue du maréchal de Broglie contre lui. D'un caractère entier et violent, facilement excité et soupçonneux, M. de Saint-Germain crut que le maréchal le desservait près du roi. Rien ne put le détromper, pas même une lettre fort flatteuse publiée à cette époque ; et, cédant à des instigations subalternes, il donna brusquement sa démission, renvoya son cordon rouge et quitta l'armée, passant au service du Danemark, événement qui lit grand bruit; aimé de ses camarades, cette retraite fut vivement commentée, critiquée, condamnée. Comme feld-maréchal, il y organisa l'armée, puis rentra en France en 1766, dans son petit domaine, près de Laulerbach (Alsace), occupé d'études sur l'organisation militaire. Ministre de la guerre le 26 octobre 1775, il mita l'épreuve les principes contenus dans sa brochure sur les vices du système militaire fiançais. Il attaqua surtout les corps privilégiés. Bien qu'il fût l'homme désigné par l'opinion publique, s'il apporta trop de précipitalion dans ses réformes méditées depuis longtemps, s'il échoua dans l'application de ses nouveaux principes militaires, il faut reconnaître qu'il fit cesser bien des abus et contribua à former quelques-uns de ces officiers appelés à conduire nos troupes dans les premières campagnes de la révolution.

nonçant que le roi de Prusse entrait dans Leipsig. Sur les premiers avis de ces mouvements des Prussiens, M, d'Hildburghausen perdit toute idée d'offensive, et sur-le-champ l'armée de l'Empire se rapprocha de nous. Elle retourne le 27 à Teuchern, où elle cantonne.

Tous les détachements sur l'Elster, à Lutzen et Merseburg sont repliés, en conservant Weissenfels ; M. de Soubise y conserve son quartier général (1), en attendant l'armée qui arrivait successivement, avec les cantonnements indiqués pour le 28 dans les environs de Weissenfels, Naumburg et Freyburg. Quant aux troupes de M. de Broglie, elles ne pouvaient rejoindre que le 30.

Chaque instant devenait plus intéressant dans les circonstances actuelles. Le duc d'Hildburghausen, qui peu de jours auparavant voulait tout entreprendre jusqu'à forcer M. de Soubise à se commettre comme il venait lui-même de le faire avec l'armée de l'Empire, n'était plus occupé que de mouvements rétrogrades, résolu à repasser la Saale aussitôt que les Prussiens se présenteraient en deçà de Leipsig ; rien ne pouvait égaler ses incertitudes et les contradictions dans ses volontés et dans ses ordres.

L'armée du roi et les troupes de l'Empire, excepté les 4 B. jetés dans Weissenfels pour soutenir les grenadiers français qui occupaient ce poste, ayant passé la Saale le 30, prirent des cantonnements à la rive gauche de cette rivière, depuis les environs de Weissenfelsjusqu'à Merseburg, que M. de Broglie occupa. Le quartier général est établi à Gross-Corbetha (2), sur les bords de la Saale; celui de M. d'Hildburghausen au village de Zorbau, près de Weissenfels. Le détachement de M. de Saint-Germain continua d'occuper Altenburg, et M. de Custine le pont de Kosen avec 14 B. français et 4 de l'Empire.

Suivant les nouvelles reçues par M. de Soubise, le 31 au matin, de M. de Czezeni, l'avant-garde ennemie avait repassé le ruisseau de Rippach et tout paraissait tranquille dans cette partie. Ce rapport s'écartait de la vérité, car les Prussiens passèrent la nuit dans Kippach, et le 31 s'avancèrent si rapidement qu'ils occupaient Weissenfels sans qu'on en fût averti, surprenant le corps des

(1) M. de Soubise au ministre de la guerre. (D. G., 3442, 171.)

(2) Ibidem. (D. G., 3442,172.)

4 B. impériaux. M. de Grillon, qui commandait les grenadiers français, avec ordre de se replier au jour, se trouvant encore sur la place, favorisa la retraite des Impériaux, qui ne tirèrent pas un coup de fusil. M. de Grillon gagna le pont, y mit le feu à plusieurs endroits et garda son poste jusqu'à la nuit. Les grenadiers français, aux ordres de M. d'Arbonnier et du prince de Rohan, surtout ceux de Saint-Chamant, firent des prodiges de valeur, chargeant plusieurs fois à la baïonnette les ennemis occupés à éteindre le feu. Ils ne repassèrent le pont qu'à la dernière extrémité et quand il était déjà tout en flammes ; leur canon, placé sur les hauteurs de Weissenfels, qui dominaient entièrement la plaine où nos troupes se rendaient de leurs divers cantonnements, fit un feu très vif et bien dirigé.

L'armée du roi de Prusse arrivait successivement sur les hauteurs de Weissenfels; mais, l'avant-garde n'ayant pu s'emparer du pont, l'entreprise échouait; séparés par la rivière, dans cette partie peu guéable, on se canonna de part et d'autre; le canon des ennemis portait jusque sur nos lignes, mais sans effet. Vers onze heures du matin, l'armée prussienne défila par sa droite, et, peu de temps après, M. d'Orlick, occupantMerseburg avec 5 B., écrivait qu'à la vue de deux colonnes d'infanterie il coupait le pont du faubourg, et qu'il se défendrait dans la ville jusqu'à l'arrivée de secours. M. de Soubise y envoya aussitôt M. de Broglie avec la brigade de Piémont. L'ennemi faisait des dispositions pour le passage de la rivière, mais les difficultés l'obligèrent de s'arrêter.

Les Prussiens éloignés de Weissenfels, notre armée campa le .31 au soir près de Reichertswerben avec le quartier général de M. de Soubise. M. d'Hildburghausen prit le sien près du village de Storckau, et les troupes campèrent entre Reichertsweben et Mark-Rohlitz. Le peu de succès des projets du roi de Prusse sur Weissenfels et sur Merseburg donnait le temps de rassembler les différents corps que Ja marche précipitée de l'armée de l'Empire sur Pegau avait obligé de séparer, et à une distance peu militaire et très inquiétante. M. de Soubise fit à ce sujet toutes sortes de démarches auprès du duc; mais celui-ci, toujours armé du prétexte de garantir l'Empire de toute invasion, ne voulut jamais consentir à faire joindre les brigades de Naumburg et dans les environs. Il leur envoya ordre

de défendre le pont de Rosen, celui d'Altenburg et tous les passages de la Saaie jusqu'à Garnburg et Dornburg, où depuis plusieurs jours il avait envoyé des régiments de l'Empire, dont il voulait se débarrasser et sur lesquels il ne pouvait compter.

Cependant notre situation devenait impossible : réduits à veiller à la défense de la Saale depuis Weissenfels jusqu'à Halle, où nos hussards entraient deux jours auparavant; obligés par la volonté de M. d'Hildburghausen de garder la Saale jusqu'à trois lieues audessus de Naumburg, tandis que tous les avis annonçaient la marche du roi de Prusse entièrement dirigée sur Merseburg et Halle, nous nous trouvions divisés et sans force devant un ennemi rassemblé et entreprenant (1). Dans cescirconstances^ M. de Soubisese détermine à proposer de marcher à Merseburg avec toute l'armée, ne laissant devant le pont brûlé de Weissenfels que quelques B. pour le cas où les ennemis chercheraient à le rétablir, et afin de les retarder dans cette opération. Le projet fut accepté.

Alors M. de Soubise rassemble son armée dans la plaine vis-à-vis de Weissenfels et y fait camper la réserve de 14 B. et 2 brigades de cavalerie, qu'on laisse depuis Kosen jusqu'à Naumburg pour défendre cette partie de la Saale (2).

L'armée part de Reichertswerben le P'' novembre; mais elle est à peine en mouvement que le duc d'Hildburghausen annonce qu'il change d'avis : sachant que les ennemis veulent jeter des ponts à Weissenfels, il s'arrête. Les dispositions prises avec M. de Broglie

(i) D. G., Allemagne, 3443, 47.

(2) Position des armées de Soubise et de l'Empire, le 31 octobre au soir. MM. de Broglie, d'Orlick : Piémont, 4 ; Provence, 2 ; la Marck, 2 ; Royal-Pologne, 1 (9 B.J; volontaires de Nassau, 2 E., à Merseburg.

Nugent : Touraine, 2 B., à Gross-C orbettu ,- de Lorges : brigade de Penthièvre (4 E.), à Spergàu; brigade de Poly, 4 E., à Kirchdorf.

Nicolaï, Montboissier, Grillon, Dessallcs : la Marine, 4 ; Mailly, 4 ; Condé, 2 ; Beauvoisis, 2 ; Royal-Barrois, 1 ; Castellas, 2 ; Planta, 2 ; Reding, 2 ; Salis, 2 (21 B.).

Pourprey, Mailly, Beaucaire, Foucquet, Caslries : la Reine, 2 ; Fitz-James, 2 ; Condé, 2 ; Bezons , 2 ; Saint-Jal, 2; Bourbon, 2; volontaires liégeois, 2 ; Beauvilliers, 2; Montcalm, 2; Grammont, 2; Lusignan , 2; Lametb, 2; Saluées, 2; des Cars, 2 ; d'Apscher-dragons, 4; d'Aumale-artillerie ; Saint-Germain, 1 (33 E.}, « Reichertsiverben.

De Custine, prince Camille : Poitou, 2;Rohan, 2; Diesbacli, 2 ; Sainl-Cbamant,

et l'envoi de 2 brigades d'infanterie en avant de Merseburg vers Halle, ne permettaient plus à M. de Soubise de se soumettre à cette nouvelle décision. Il insiste; mais ne pouvant rien obtenir, il laisse M. d'Hildburghausen à Slorckau avec les troupes de l'Empire. L'armée continue donc sa marche et campe à Gross-Rayna, sur la Leine ; M. de Soubise se rend de sa personne à Merseburg. En y arrivant, il apprit que toute la journée on avait vu marcher l'artillerie, les troupes et même les équipages des Prussiens dans la direction de Halle; M. de Wiirmser, colonel des volontaires de Nassau, en avait rompu le pont la veille, mais les troupes ennemies, arrivées depuis le 1®' au matin, l'avaient rétabli et en avaient jeté deux autres sur lesquels passaient déjà de l'infanterie et de la cavalerie.

Toute l'armée prussienne pouvait pendant la nuit se trouver en deçà de la rivière, et Halle était à trois lieues de nous. M. de Soubise, jugeant la ville de Merseburg ti'op grande et indéfendable par la gauche de la rivière, se décide à ne point rester dans une situation aussi dangereuse. Il quitte Rayna le 2^ de grand matin, et campe à Muchein, où il rassemble le même jour le détachement de M. de Saint-Germain et les corps détachés de MM. de Custine et du prince Camille, en sorte que toutes les troupes françaises s'y trouvèrent réunies en front de bandière derrière un ravin très escarpé qui longeait tout le front du camp. M. d'Hildburghausen restait à Stovckau, mais fâché de ne nous avoir point suivis à Merseburg, et plus inquiet que jamais sur le projet qu'il supposait aux ennemis d'une entreprise par Weissenfels; sans en prévenir M. de Soubise, il marche, le t2, pour nous rejoindre. Obligées de revenir sur leurs pas, ces troupes eurent beaucoup de peine à arriver; une partie resta en chemin sans tentes, sans subsistances et en grand désordre. Ce ne fut que le lendemain qu'elles purent se placer près de nous, derrière l'armée, à la droite de la ligne.

2 (8 B.), aux ponts de Kosen et d'Altenburg. — Brissac. 2; Royal-Roussillon, I; Royal-Deux- Ponts, 3; Royal-Lorraine, 1 (7 B.), à Freyhurg.

Les équipages du quartier général, à Laucha. Les détachements de MM, de Saint-Germain etRougé, à AKenburg. Les équipages de l'infanterie, à Rasleviberg ; ceux delà cavalerie, à Herdisleben ; des troupes de M. deBroglie, « Weissensée et re'/îis/ed;,- quartier général français, À Reicfiertswerben ,• celui de l'armée de l'Empire, entre Reicheriswerhen et Mark-Rohtitz; 4 B. de l'Empire, au pont de Kosen; 'i B. de l'Empire, à Cambiirg. (D. G., Allemagne, 3442, 97.)

La position près de Muchein, bonne à beaucoup d'égards, était couverte sur tout son front par un ravin escarpé ; la question des subsistances seule devenait inquiétante, par l'absence d'établissements depuis le départ de l'armée de Langensalza et d'Erfurt; quant à celle de l'Empire, elle manquait absolument de pain. Cependant il fallait à tout prix prendre une résolution. Il ne se passa rien d'intéressant pendant la journée du 2. Seulement, le 3 au matin, les hussards en avant du côté de Halle virent sortir de cette ville quelques troupes de cavalerie poussant les petites gardes et les patrouilles; mais le nombre de ces troupes n'augmentait pas. Des reconnaissances parcoururent les environs du camp, de manière à déterminer différents champs de bataille suivant le côté oh le roi de Prusse se présenterait. Le front était bien abrité par un ravin impénétrable, le flanc droit un peu découvert formait la partie par laquelle on pouvait le plus facilement arriver. Il fut décidé de prendre une nouvelle position, la gauche appuyée au ravin de Muchein, la droite à un bois et à un fond qui donnait de l'avantage sur toutes les avenues de ce côté. Quoiqu'il restât une distance considérable de ce camp à la Saale, il n'était guère possible, à cause des petits bois et des hauteurs dont le pays est rempli, que le roi^de Prusse entreprît démarcher entre cette rivière et la droite. Cette position nouvelle offrait d'autant plus d'avantages que la ligne se trouvait placée à la tête de trois grands ravins perpendiculaires qui tombaient du côté des ennemis, et par lesquels leurs attaques se seraient forcément trouvées divisées. Toutes les dispositions nécessaires furent arrêtées en vue d'occuper cet emplacement, et on marqua les différents travaux à faire pour ajouter dans certaines parties le secours de l'art à l'avantage du terrain. Chaque troupe et chaque officier général reconnut son emplacement, avec le désir de voir arriver les Prussiens, M, de Soubise étant bien résolu de les attendre ou de marcher à eux suivant les circonstances.

Il était loin de s'attendre à ce que l'avenir lui réservait : « Nous apprîmes, écrivait-il de Muchein, le 4 novembre, à M. de Paulmy, avant-hier sur le midi, que le roi de Prusse avait fait rétablir les ponts de Weissenfels, et qu'il se proposait de passer la Saale. Notre journée fut employée à marquer un champ de bataille. Toutes les nouvelles de son armée assurent que son seul projet et sa seule ressource est de troubler les quartiers d'hiver qu'on vou-

drait établir dans ce pays. Il vaut encore mieux en être prévenu avant la séparation des troupes, que d'être obligé de les rassembler pendant l'hiver. Sur les quatre heures, nos hussards, qui étaient à trois lieues de nous, furent poussés à leur ordinaire et suivis si vivement que ceux des ennemis vinrent jusqu'à l'endroit où les majors faisaient des emplacements pour l'alignement de chaque brigade.

« L'armée sortit du camp à l'entrée de la nuit et vint occuper le champ de bataille. Tout se passa avec beaucoup d'ordre. Le roi de Prusse avançait toujours, et vers 10 heures [[) on vit les feux de son camp, qu'on jugea à une lieue et demie de nous, ce qui fut confirmé par un déserteur du corps de Meyer qui nous arriva dans la nuit. A minuit, on entendit un coup de canon qui futsuivi d'une vingtaine d'autres^ ce qui parut extraordinaire. Deux heures après, les Prussiens tirèrent encore et les boulets vinrent jusqu'à notre ligne. On ne douta point que nous ne fussions attaqués à la pointe du jour, et même pendant la nuit, quoique ce ne soit pas l'usage du roi de Prusse. Toute l'année était à son poste , attendant avec impatience le jour; quand on commença à distinguer les objets, nous montâmes à cheval. Les premières nouvelles furent que les ennemis se retiraient; on n'en voyait aucun en deçà de leur camp, dont les feux étaient toujours bien entretenus. A 7 heures 1 /2, nous vîmes distinctement déboucher une colonne suivie d'une seconde , dont les directions portaient sur notre centre et sur notre droite. Nous fîmes nos dispositions en conséquence; les deux colonnes s'approchèrent à la portée du canon, qui tira quelques volées et fit retirer les premiers E., qui ne nous parurent pas bien fermes. Il avait été décidé qu'on laisserait arriver les Prussiens, et qu'à une certaine distance l'armée s'ébranlerait pour marcher à eux, d'autan t plus que le terrain nous devenait plus avantageux en gagnant en avant. D'ailleurs, ce mouvement audacieux est plus conforme au génie de la nation et lui plaît davantage. Il fut exécuté avec une vivacité et une attention qui a ému tous les cœurs de ceux qui en ont été témoins. Jamais on n'a vu un désir pareil de joindre l'ennemi.

« Nous n'avons pas eu cette satisfaction; le roi de Prusse, après

(1) « Nous sommes un peu fatigués : mais devant l'ennemi on est toujours en bonne santé et de bonne humeur. " A M. de Paulmy, 5 novembre, 9 heures du matin.

nous avoir reconnus, commença par faire retirer sa droite, et quand nous eûmes gagné la hauteur, nous n'aperçûmes en deçà du ruisseau que quelques E. et l'avant-garde, qui se relirait à mesure que nous avancions. Il ne fut pas possible de les joindre; on les canonna assez vivement, ce qui hâta leur retraite au delà de la petite rivière qu'ils repassèrent à Braunsdorf el Bedra, où ils campèrent sur les hauteurs. S'ils restent dans la même position demain, nous prendrons le parti de marcher par notre droite; je crois que nous déterminerons le roi de Prusse à nous laisser tranquilles; il a dû voir hier que nous ne le craignons point. »

La situation de Frédéric, en présence d'une armée supérieure en nombre, était assez délicate, car il ne restait plus au roi que 8 B. et 27 E. Si nous nous étions aperçus de la faiblesse de ce corps, il n'est pas douteux que nous ne nous fussions mis en action. C'est ce qu'il lui fallait empêcher sur toute chose, et ce qui le fît recourir à différents expédients pour en imposer. Les troupes ne campèrent pas; l'infanterie était répandue dans les villages voisins de la ville; on la fit changer à différentes reprises de quartiers, et comme chaque fois les régiments changeaient aussi de nom, cela multipliait l'ordre de bataille, que les espions recueillaient avec soin pour en instruire M. le prince de Soubise.

De plus, pour mettre toutes les chances favorables de son côté, Frédéric, ayant bien observé la nature du terrain, avait établi son quartier général au château de Rossbach. Au-dessus du village s'élève un monticule étroit, escarpé; il y assit son camp, son infanterie sur deux lignes, la cavalerie sur une seule en arrière. Vers 10 heures du matin, il monte au donjon, examine l'attitude des alliés, déjeune comme à l'ordinaire, y remonte quelques moments après et aperçoit les colonnes ennemies côtoyant son flanc gauche et s'avançant lentement vers les derrières de son armée.

Le roi de Prusse laisse se dessiner notre mouvement sans changer de position et sans abattre ses tentes. Puis, quand il nous voit engagés dans cette manœuvre tournante (1), il change rapidement de front en arrière par une marche de flanc intérieure beaucoup plus courte, en ayant soin de dérober sa marche der-

(1) 11 imagine d'avoir recours à l'ordre oblique, fait une niarclie de flanc devant l'armée prussienne : les résultats étalent inévitables. (Napoléon.)

rière les plis du terrain, et garnissant le Janus-Hagel de 16 pièces de gros calibre; il poste Seydlitz (l)avec presque toute sa cavalerie à gauche de la montagne, et forme son infanterie à droite au fur et à mesure de son arrivée.

Dans l'armée franco-allemande, on s'aperçoit bien du mouvement en arrière de l'armée prussienne; mais voyant plier les tentes avec précipitation, on croit à une retraite, et notre cavalerie est détachée pour barrer le passage; on ne pense pas à combattre, mais seulement à poursuivre.

Vers trois heures, nos têles de colonne arrivent; elles sont foudroyées par l'artillerie, chargées par la cavalerie de Seydlitz sur leur liane droit, et elles reçoivent sur leur flanc gauche le feu de 6 B. d'infanterie sous les ordres du prince Henri. Nos têtes de colonne sont renversées, notre cavalerie et la célèbre Gendarmerie française sont rompues et rejetées sur l'infanterie. Vainement

(1) Seydlitz (Frédéric-Guillaume, baron de), né le 3 février 1720. à Kalkar, duché de Clèves, entré au service à 18 ans, se fait remarquer par son habileté comme cavalier. Colonel à 33 ans. général-major à 37, il atteignit jeune les grades élevés. Les brillants succèsde ses charges audacieuses à Rossbach, Zorndorf et Freyberg lui valurent le grade de lieutenant général. Dans la guerre de Sept ans, il rendit ses soldats si parfaits cavaliers, que, suivant l'expression deGuibert, W^rappeUreni Vidéedescentauresde la Fable. Il perfectionna les manœuvres, leur donnant l'ensemble, outre la célérité des allures. Inspecteur de la cavalerie, il organise à Ohiau une sorte d'école dans le régiment dont il était le chef et le propriétaire. Ce corps d'officiers et de soldats était le plus beau que régiment ait jamais eu. Seydlitz jouissait en Allemagne d'une réputation encore incontestée aujourd'hui. I! ne se distingua pas seulement dans cette spécialité, ne regardant pas son arme comme l'arme principale ; il commanda avec distinction un corps de toutes armes dans les campagnes de 1761 et 1762, sous les ordres du prince Henri. Son instinct consistait dans les moments décisifs à grandir le rôle à jouer dans ses charges avec des masses indépendantes, afin d'augmenter le choc par le poids d'un nombre considérable d'escadrons réunis; à la bataille d'Hohenkirchen, Seydlitz en commanda jusqu'à 108. En 1759, à Kunnersdorf. il est blessé, et ce fut à son absence que Frédéric attribua la perte de cette journée. En 1760. repousse les attaques des Russes contre Berlin-, octobre 1762, à Freyberg. Inspecteur de la cavalerie en 1767; Frédéric pensa lui confier la direction entière de cette arme, mais il craignit son esprit frondeur et mordant. Mort le 8 novembre 1773, à Minskowsky, où, selon ses dernières volontés, il fut enterré dans son parc. Lorsque le roi vint le visitera Ohiau, il dit en partant : « Seydlitz a vécu sans être dépassé, il meurt sans pouvoir être remplacé. » Sur tordre du roi, le.- officiers de cavalerie, dont il était l'inspecteur générai, prirent le deuil pendant quatorze jours; le prince Henri, son camarade et son émule, lui fit élever dans le parc de Rheinsberg un tombeau avec une inscription en français.

M. de Castries fait des prodiges de valeur; sans chapeau, la tête ensanglantée de coups de sabre, il s'épuise en efforts pour ramener les E. à la charge et les rallier. A ce moment, l'infanterie prussienne s'avance en ordre de bataille; en peu de temps l'armée franco-allemande tomba dans la confusion et s'enfuit derrière le Thuringer-Wald, avec perte de 800 morts, 6,000 prisonniers, 72 canons, 27 drapeaux.

L'engagement de Rossbach est plutôt une surprise qu'une bataille. La défaite s'explique par les mauvaises dispositions, par la composition de l'armée (1) , soldats étrangers les uns aux autres , ne parlant pas la même langue, par la médiocrité des troupes des cercles. Nos soldats furent admirables sur beaucoup de points. Le régiment de Piémont, avait dit le maréchal de Brissac, « résolu de crever plus tost que de penser autre chose que de tenir bon, » ne démentit pas sa vieille réputation et laissa sur le terrain plus de 1,000 hommes, dont 22 officiers qui presque tous furent blessés. En peu d'instants tout fut culbuté, MM. de Revel et de la Fayette tués et M. de Mailly prisonnier.

Avec moins de présomption, les généraux de l'armée combinée n'eussent peut-être pas perdu la bataille, ou du moins le revers eût été moins sanglant. L'approche de la nuit empêcha Frédéric de poursuivre, et nous nous retirâmes sur Erfurt, harcelés seulement par quelques détachements de hussards qui firent beaucoup de prisonniers.

Soubise, avec le cœur d'un brave soldat, voyant les 2 régiments (2) suisses Diesbach et Planta luttant seuls sur le champ de bataille, s'avance à eux, plein d'admiration, pour partager leurs dangers et « les fait battre en retraite au petit pas. » (D. G., Correspondance.)

(1) M. de Vault affirme dans ses mémoires qu'au seul contact des troupes allemandes, le manque de discipline envahissait et infectait les troupes françaises.

(2) Cette journée coûta la vie, dans les deux régiments, aux capitaines Garrigue et Boyer;aux lieutenants Bary, Alion et Serisay; huit officiers furent dangereusement blessés.

Wittmer fut aussi un des corps les plus maltraités ; il perdit les lieutenants Prebel, Appenlhal etBurel, le colonel Paraviccini, les commandants Galelti et Rayer, et onze officiers.

Ces trois régiments, comme les autres corps, avaient été réduits à 2 B. le 1" avril 1756. (D. G., Allemagne, 3444, 19.)

M. de Soubise an ministre de la guerre (1).

« AVielie, 6 novembre.

« L'armée a marché aujourd'hui, le prince est parti. Je prends la liberté de marcher demain matin et de gagner Sachsenburg ou

(1) État des troupes de l'armée de M. de Soubise, comme elles étaient formées

le 5 novembre.

BraCADES.

Piémont

La Marine

Mailly

Poitou

St-Chamant . .

Rohan

Royal - Roussillon

Reding

Castellas

Wittmer

La Marck

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